Le Printemps de Pékin : Evènements du 15 mai au 21 mai 1989
Lundi 15 mai

Gorbatchev arrive à Pékin et voit son programme initial de visite passablement bouleversé : la cérémonie officiel de bienvenue, au lieu de se tenir sur la place Tien Anmen (comme il est d'usage et comme cela était encore prévu moins d'une heure auparavant), se déroule à l'aéroport. Gorbatchev ne pourra pas non plus traverser le centre de la ville.
Sur la place, des milliers d'étudiants arrivent en cortège des universités de banlieue pour soutenir leurs camarades grévistes de la faim, qui occupent le terrain depuis samedi.
Tout cela constitue un sévère camouflet pour les autorités.


Mardi 16 mai

L'occupation de la place s'organise : tentes, présence de personnel médical et ballet incessant des ambulances qui emmènent vers les hôpitaux, toutes sirènes hurlantes, les étudiants qui ont perdu connaissance ou sont trop affaiblis.
Une rumeur circule, depuis lundi soir : quelque uns des étudiants auraient l'intention de s'immoler par le feu. Aussi, voit-on des banderoles, portés par des enseignants, proclamer : « Sauvez les étudiants qui veulent s'immoler par le feu ».
Vive émotion de la population pékinoise qui admire les jeunes qui mettent leur santé et leur vie en danger pour leur idéal patriotique. Plus de 1.000.000 de citadins se massent au centre de la ville.
Ce 16 mai, et dans les jours suivants, plusieurs appels d'intellectuels (écrivains, présidents d'universités, enseignants du supérieur, chercheurs, etc.) demandent au pouvoir de négocier avec les étudiants.
Gorbatchev rencontre Deng Xiaoping le matin. Ils échangent une poignée de main historique, qui met fin solennellement à trente ans de brouille sino-soviétique. Leur dialogue est retransmis en direct, à 10 heures, par la télévision centrale de Chine. Il s'entretient ensuite avec Li Peng, puis avec Zhao Ziyang qui lui déclare que toutes les décisions politiques importantes sont encore prises par Deng. Aux abords de la réception, on voit des bannières, écrites en chinois et en russe : « La démocratie, notre idéal commun » ou encore « L'Union soviétique a Gorbatchev, mais la Chine, elle, a qui ? ».


Mercredi 17 mai

Une marées humaine envahi le centre de Pékin et manifestant son soutient : « Ne laissons pas mourir nos étudiants ». La ville est quasiment en grève générale. Des banderoles proclament : « La classe ouvrière est là ! » ou « Voici les grands frères ouvriers ! ». 1.000.000 à 2.000.000 de citadins sont mobilisés aux côtés des étudiants.
La province suit le mouvement, notamment à Chengdu.
Réunion, dans la matinée, du comité permanent du Bureau politique, chez Deng Xiaoping. Yao Yilin y accuse longuement Zhao Ziyang d'avoir été favorable à l'économie de marché, de soutenir les troubles engendrés par le mouvement étudiant et de provoquer ainsi des divisions au sein du Parti, enfin d'avoir accordé des privilèges démesurés à ses fils en les autorisant à importer des voitures et des téléviseurs. Li Peng et Yao Yilin se prononcent ouvertement pour la répression. Qiao Shi et Hu Qili s'abstiennent. Seul Zhao Ziyang vote contre.


Jeudi 27 avril

Plusieurs hauts responsables (Zhao Ziyang, Li Peng, Quiao Shi, Hu Qili, etc.) se rendent à l'aube (« Pourquoi si discrètement ? » demandent les gens de la rue ) au chevet des grévistes de la faim admis provisoirement dans deux hôpitaux. A M. Hu Qili qui rassurait un étudiant : « Le gouvernement entend bien lutter contre la corruption », le gréviste a répondu (et c'est passé sur les écrans), qu'il ferait bien de débuter par sa progéniture.
Gorbatchev quitte Pékin pour une visite d'une journée à Shanghai, avant de regagner Moscou.
A Pékin, des centaines de milliers de manifestants demandent de plus en plus ouvertement la démission de M. Deng Xiaoping ainsi que celle du premier ministre, M. Li Peng.
Une rencontre a lieu entre dirigeants et leaders étudiants; c'est toujours l'impasse. Les délégués des grévistes de la faim, notamment Wuer Kaixi, Wang Dan, Wang Chaohua, demandent en vain que le gouvernement dénonce l'éditorial du 26 avril et reconnaisse la légalité de leurs nouvelles organisations étudiantes indépendantes. Li Peng est intransigeant. La réunion est retransmise en différé, le soir à la télévision.


Vendredi 19 mai

A 4 heures du matin, Zhao Ziyang (très ému) et Li Peng (impassible) se rendent sur la place, auprès des grévistes de la faim. Cette venue est diffusée sur les petits écrans. Zhao sait déjà qu'il a perdu : « J'arrive trop tard, bien trop tard; nous méritons vos critiques » dit-il aux étudiants. » Vous avez de bonnes intentions, vous voulez que votre pays s'améliore », «Vous en êtes à cinq ou six jours de jeûne, vous ne pouvez pas, on ne peut pas laisser cela continuer comme ça, vous ne pouvez pas jeûner un huitième, un neuvième, un dixième jour… On ne peut pas, on ne peut pas… ». Puis il conclut en disant aux étudiants « Merci ».
Constitution d'une « Association autonome des ouvriers de Pékin » qui tente de déclencher une grève.
Shanghai, Wuhan, Chongqing, Canton, et d'autres villes importantes de province sont le théâtre de mouvement en faveur de la démocratie.
L'Association autonome des étudiants de Pékin et le groupe de la grève de la faim, au courant de la déclaration que Li Peng vient de faire et qui sera diffusée quelques heures plus tard, décident à 21 heures de suspendre la grève de la faim mais de maintenir l'occupation de la place


Dans la nuit du Vendredi 19 au Samedi 20 mai

Li Peng, s'adressant à un parterre de cadres militaires, annonce qu'il a été décidé de recourir à la force pour « mater les troubles engendrés par le mouvement étudiant ».
Le discours de Li Peng est radiotélédiffusé peu après minuit. La loi martiale est proclamée dans les 8 districts urbains de la capitale (englobant bien entendu la place Tien Anmen), à partir du 20 mai, à 10 heures du matin. Des mesures sont prises aussi à l'encontre des médias chinois ou étrangers. La diffusion de rumeurs ou de fausses informations est interdite. Il est interdit d'effectuer des reportages, de prendre des photographies, d'enregistrer ou de filmer dans les zones couvertes par la loi martiale…


Samedi 20 mai

Une demi-heure avant l'entrée en vigueur de la loi martiale, une chaîne de télévision américaine (CBS), diffuse, pendant une minute, les premières images de brutalités policières. On y voit des étudiants s'approchant d'un cordon de policiers en dialoguant quand subitement un des policiers a commencer à les frapper à coup de matraque. Une bousculade a suivi et on a pu voir des jeunes gens le visage ensanglanté.
Une foule de Pékinois descend dans la rue et bloque les camions de l'armée à la périphérie de la ville. Les étudiants organisent la riposte, d'abord verbale (chants, poèmes, slogans adressés aux soldats), puis sous une forme plus concrète : les camions sont utilisés pour former des barrières disposées en chicane sur les grands axes. Le peuple non armé contrôle la ville.
Déplacement vraisemblable de Deng Xiaoping à Wuhan (Hubei) pour rallier l'armée à sa cause.
Dans les grandes capitales européennes et aux Etats-Unis, des manifestations de soutien aux insurgés chinois ont lieu.


Dimanche 21 mai

Lettre ouverte de 7 généraux vétérans à la commission militaire du Parti : ils demandent que les troupes renoncent à entrer dans la ville et que tout recours à la force brutale soit évité.
Le commandement militaire chargé de l'application de la loi martiale informe les habitants de Pékin que la loi ne vise pas à réprimer les étudiants, mais seulement à rétablir l'ordre.
Un million de manifestants à Hong Kong expriment leur soutient aux étudiants et réclament la démission de Li Peng. La proclamation de la loi martiale a en effet ranimé les craintes du retour de la colonie britannique sous l'autorité de Pékin en juillet 1997.
Dans un certain nombre de grandes capitales et de villes universitaires, comme Londres, Bonn, Vancouver, Toronto, Tokyo, Genève, Bonn, Stockholm ou Sydney, des milliers d'étudiants chinois ont manifesté en faveur de leurs camarades de la place Tien Anmen. A Paris, on pouvait entendre : « 1789-1989, Bastille-Tien Anmen ».
Interrogé sur le sujet, M. Bush (président des Etats-Unis) déclare : « Nous souhaitons voir le peuple chinois accéder à la démocratie, mais nous ne voulons pas nous livrer à des exhortations au risque de provoquer une confrontation. Nous ne voulons pas revoir ce que nous avons vu naguère en Birmanie et dans d'autres pays.»
De son côté, M. Mitterrand (président de la France) répond : « Je leur dirais que la liberté est l'un des biens les plus précieux du monde, mais j'ai l'impression qu'ils l'ont devinés eux-mêmes. »




Retour au sommaire Sources :
Gallimard, Le tremblement de terre de Pékin Jean-Philippe Béja, Michel Bonnin Alain Peyraube, 1991
Articles du journal Le Monde (Mai 1989)
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