Worousky Osloff

Le contexte historique, début du récit...

dernière mise à jour le 23 août 1998

(...) Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre : ce fut aussi dans l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville, le fameux joueur d’échecs, dont les combinaisons ont fait pâlir les savants de l’époque. Automate si merveilleux, en effet, que pas un des plus forts joueurs ne le put vaincre ! Je ne l’ai jamais vu fonctionner. Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur. J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi lorsque je les ai reçus.

Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique européenne. Cependant, que le lecteur se rassure ; il ne s’agit pas ici d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats ; modeste historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène le héros de ce récit.

L’histoire se passe en Russie.

Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de nombreux soulèvements.

Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans la ville forte de Riga.

A la tête des rebelles, était un officier nommé Worousky, homme d’une haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais bien prise ; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le troupier racorni.

Cette insurrection prit des proportions telles que les troupes envoyées pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de Saint-Petersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne faire aucun quartier.

Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba à la vue des soldats.

La nuit venue, Worousky se traîna avec peine et put gagner la demeure voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.

Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le cacher chez lui. La blessure de Worousky était grave, et cependant le brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut pratiquée avec bonheur, et Worousky fut sauvé.

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