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Autour de ce questionnement général, se précisent plusieurs terrains d'investigation,
susceptibles de fournir des réponses, ou tout au moins des pistes, à ces interrogations.
Un des champs de l'enquête peut se justifier par le premier point soulevé dans ce questionnement général, à savoir l'utilisation du patrimoine scientifique électronique et ses implications dans la relation de l'utilisateur aux savoirs.
Comme il a été évoqué plus haut, l'information électronique, par ses caractéristiques, ouvre un espace plus large au champ de la connaissance.
Tout d'abord, la transmission de l'information est accélérée par le processus électronique. Accéder à des données par le biais d'un ordinateur prend très peu de temps, comparé à l'accès à une information localisée en un lieu unique qui exige un déplacement humain.
D'autre part, la notion d'hypertexte crée de nouveaux modes d'accès à l'information. En effet, l'information électronique contient déjà en elle-même des potentialités de réalisation, c'est-à-dire qu'elle renferme dans son codage un nombre fini de données qui demanderont par la suite à être affichées sur écran. L'utilisateur décide alors, par le biais de son action, de leur réalisation ou non. Parmi ces potentialités d'affichage, il est libre de faire apparaître à l'écran telle ou telle donnée, et ce, dans un ordre déterminé à son gré.
Aujourd'hui, une partie croissante du patrimoine scientifique est constituée par de l'information électronique.
Certains laboratoires utilisent le support électronique comme moyen de diffusion. C'est le cas par exemple du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui, via Internet propose des communications concernant sa politique scientifique, ses équipes, ses programmes et orientations de recherche5. De nombreux autres laboratoires dépendants d'universités commencent également à fournir des informations sur leurs recherches et leurs équipes sur le Web.
De plus, les bases de données scientifiques représentent à cet égard une masse d'informations considérable. L'Institut de l'information scientifique et technique (INIST) réalise deux bases de données bibliographiques consultables sur Internet. Il s'agit de Francis et Pascal, couvrant respectivement les domaines des sciences humaines, sociales et économiques avec plus de deux millions de références répertoriées depuis 1972, et l'essentiel de la littérature mondiale en science, technologie et médecine avec plus de douze millions de références enregistrées depuis 19736.
Enfin, on peut également spécifier la diffusion d'une information scientifique numérisée, qui commence à se faire jour suite aux politiques documentaires développées au sein de bibliothèques et de centres de documentation. C'est notamment le cas de la Bibliothèque nationale de France qui, sur son serveur Gallica, offre des textes de monographies et de périodiques en ligne7. Par exemple, y figure la revue Année sociologique, dont tous les numéros entre 1896 et 1925 ont été numérisés en mode image, autorisant leur consultation dans leur forme originelle.
Saisir les nouvelles perceptions et utilisations de cette information électronique suppose de s'intéresser aux individus qui la travaillent, la repensent, la réécrivent, c'est-à-dire les chercheurs. Cette communauté rassemble par définition des personnes en quête de savoir et à la recherche de nouvelles constructions de connaissances. À ce titre, elle constitue un champ de recherche pertinent car elle est susceptible de percevoir, de comprendre, d'utiliser et d'intégrer les nouvelles possibilités de traitement de l'information offertes par l'outil électronique.
Dans une seconde perspective, il est intéressant de voir comment les nouvelles appréhensions de l'information électronique procèdent également de sa mise en forme. Cette question trouve particulièrement sa place lorsqu'il s'agit de l'information numérisée.
Comme cela a été évoqué ci-dessus, certains documents du patrimoine scientifique proviennent de la numérisation de documents papiers pour la plupart d'entre eux.
C'est le cas des bibliothèques qui développent ce nouvel aspect documentaire, mais c'est aussi le cas de certains éditeurs scientifiques qui numérisent leurs revues afin de trouver de nouvelles formes de diffusion. Ghislaine Chartron en a dressé un bref panorama8. On retrouve cité pour exemple le projet "Muse" pour lequel les Presses de John Hopkins University et la bibliothèque Milton S. Eisenhower se sont engagées à rendre accessibles sur Internet quarante revues (éditées par les Presses John Hopkins) dans les domaines des sciences humaines et sociales et des mathématiques. Le résultat est actuellement consultable sur Internet avec système d'abonnement9. Associées à la Bibliothèque nationale de France, les éditions Albin Michel projettent également de numériser la Revue de synthèse en mode texte pour la rendre accessible en ligne. Bien d'autres projets sont actuellement en cours de développement.
La numérisation, comme processus de conversion de données, permet de produire à partir de tous ces documents des "hyperdocuments", c'est-à-dire des documents pouvant associer texte, image, son et ayant la caractéristique de l'hypertexte.
Les travaux de Pierre Lévy10 apportent des informations plus précises sur ce point. Ce genre de document se compose de deux types de mémoires distincts. Tout d'abord, il existe une partie appelée la réserve textuelle ou documentaire multimodale, regroupant l'ensemble des données ou le stock des messages. Un second ensemble est constitué des structures que sont les parcours, les fléchages ou les réseaux de pointeurs, qui représentent des organisations particulières, sélectives et subjectives, du stock des messages. L'organisation de cet ensemble de structures, autrement dit la structuration de l'hypertexte, participe donc à la construction des voies possibles d'affichage des messages. Définir potentiellement les voies possibles de cheminement dans le document revient à prendre part indirectement dans les possibilités de lecture et traitement (ultérieurs) des futurs utilisateurs.
De ce fait, la numérisation met au jour une démarche relevant de la construction de la connaissance. Elle procède de modalités répondant à des objectifs économiques, politiques, idéologiques, sociologiques. Il n'y a pas une seule façon de numériser, mais une multitude. Selon les documents à numériser et selon les individus qui numérisent, une construction différente des structures du document sera réalisée.
Ainsi, qu'en est-il précisément pour le patrimoine scientifique ? Comment sa conversion électronique est agencée en fonction des établissements qui le conservent ? Comment, à travers les différentes politiques de numérisation, est construit l'ensemble des structures de l'hyperdocument ?
Voici des questions qui s'ajoutent à celles présentées plus haut. Et non loin d'être clos, ce questionnement peut également s'élargir aux conséquences de la numérisation du patrimoine scientifique. En effet, considéré comme la "mémoire collective" d'une population11, une quelconque modification ou transformation du patrimoine peut remettre en cause sa valeur de "représentation de la civilisation", en tant qu'il se définit par "la réalité physique de ses objets, sa valeur esthétique et documentaire (ou illustrative), son statut spécifique", selon Dominique Poulot12. Comme le souligne Roger Chartier, "le possible transfert du patrimoine écrit d'un support à un autre, du codex à l'écran, ouvre des possibilités immenses, mais il sera aussi une violence faite aux textes, séparés des formes qui ont contribué à construire leurs significations historiques"13.
Ainsi, le caractère patrimonial des documents en question invite à s'interroger sur cette perspective même de transformation du patrimoine, n'y a-t-il pas trahison ou bien serait-elle légitimée par une socialisation du patrimoine (mise à disposition) ?
Ce mémoire de DEA, par sa nature, ne permet pas d'embrasser l'ensemble des questionnements et problématiques soulevés dans les paragraphes précédents. C'est pourquoi, cette étude se limitera au premier chantier de recherche précédemment évoqué. Les pistes de travail ci-dessus proposées ont, par conséquent, pour but d'inscrire cette présente recherche dans une perspective plus large dont une thèse pourra faire l'objet.
Au regard de ce premier chantier d'investigation, il s'agit ici de s'intéresser aux utilisations faites par les chercheurs de l'information électronique, tout en soulignant, si c'est le cas, les modifications apportées par ces usages dans leur travail de recherche ainsi que dans leur rapport aux savoirs. Autrement dit, nous choisissons de circonscrire le problème aux transformations des conditions d'élaboration du savoir scientifique, à la façon dont se construisent les savoirs par le biais de l'information électronique.
Différents exemples d'informations sous forme électronique ont montré l'importance du médium Internet pour accéder à ces données. Il semble alors indissociable de prendre en compte les utilisations de l'information électronique à travers cet outil électronique, tout en en considérant le rôle dans les usages des chercheurs.
Un second élément vient également justifier le choix de s'intéresser à l'information électronique qui circule, qui est diffusée ou qui est lue via Internet. Le caractère récent de cet outil explique que l'on s'y penche. "Internet est à cet égard un terrain d'observation fécond car il s'agit d'une innovation en pleine mutation, pour laquelle l'usage se construit, avant d'être pris dans une forme standardisée et aisément identifiable."14
Dans une première partie, les caractéristiques d'Internet sont précisées pour permettre ensuite de poser de manière plus approfondie les questionnements de notre objet d'étude.
Les trois parties suivantes fournissent les résultats de l'enquête, ceux-ci étant regroupés autour de trois thèmes : la communication scientifique, la mobilisation de l'information scientifique et les nouvelles conditions de travail.
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