L'information électronique - Mémoire DEA - Introduction
INTRODUCTION

Sommaire Partie 1 Partie 2 Partie 3 Partie 4 Conclusion Bibliographie Annexes Table des matières

I L'information électronique dans le rapport à la connaissance

II Les chantiers de la recherche
a. L'utilisation de l'information électronique scientifique
b. La mise en forme de l'information électronique scientifique
c. La recherche de DEA




I L'information électronique dans le rapport à la connaissance

Imaginée au milieu du XIXème siècle, la machine de Charles Babbage ou "machine analytique" annonçait la naissance de l'ordinateur moderne. Au moyen d'un système mécanique, elle lisait les opérations à effectuer inscrites sur une carte perforée, puis les exécutait.

Dans sa version contemporaine, l'ordinateur est aujourd'hui devenu un outil indispensable pour écrire et produire de l'information, mais aussi pour y avoir accès et pour la déchiffrer. Comme le souligne Jean-François Colonna, chercheur au CNET (centre de Recherche et Développement de France Télécom) et à l'École Polytechnique, "l'ordinateur a dû attendre les années mille neuf cent quarante, et le triomphe de l'électronique sur la mécanique, pour se concrétiser sous la forme d'un outil devenu indispensable dans de très nombreuses activités humaines"1.

À l'heure où les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) sont en plein essor, l'information électronique est de plus en plus présente dans notre vie quotidienne, a fortiori dans le monde de la recherche.

L'information électronique est caractérisée dans sa forme par son inscription en langage codé, appelé langage binaire pour sa combinaison de suites des chiffres 0 et 1, sur un support numérique.

Deux procédés distincts permettent d'obtenir une information sous forme numérique. Elle peut soit être directement produite et mise en forme sur un support numérique, dans ce cas l'ordinateur est l'instrument permettant d'écrire cette information ; soit elle est numérisée, et dans ce cas l'information située sur tout type de support (papier, bande magnétique, film, toile, parchemin, etc.) subit un processus de transformation - la numérisation - codant les données originelles en langage binaire.

Par sa nature, l'information électronique nécessite un appareillage spécifique pour être lisible. Elle implique de posséder un ordinateur, instrument qui permettra à son utilisateur de déchiffrer les données inscrites sur son support numérique.


Comme il vient d'être spécifié, l'information électronique est susceptible de comporter aussi bien du texte, que du son, des images fixes ou animées. La possibilité de pouvoir rassembler sur un seul et même support des données de nature différente est aujourd'hui rendue possible par le développement des outils informatiques et électroniques. Qualifiés de "multimédias", on dénombre parmi ces vecteurs de l'information électronique le cédérom, Internet et certains réseaux locaux.

Rassemblés sous ce terme générique, les différents supports multimédias comptent des caractéristiques propres, notamment en matière d'accès à l'information. Par exemple, l'usage d'un cédérom donne accès à un nombre fini de données, toutes inscrites sur le disque. Alors qu'en consultant Internet, l'utilisateur (nommé internaute) peut accéder à une foultitude d'informations, foisonnantes sur la toile mondiale, appelée encore le Web ou le "réseau des réseaux", à l'intérieur de laquelle il sera libre de naviguer ou de surfer.

De plus, un trait commun distingue ces supports multimédias de ceux qui pourraient être qualifiés de "monomédias". Il s'agit de la notion d'hypertexte, qui peut s'expliquer en reprenant les mots de Jean-Louis Lebrave par sa constitution "de données textuelles stockées sur un support électronique, et réparties en éléments ou nœuds d'information, qui au lieu de se suivre "comme les wagons d'un train", sont reliés entre eux dans un réseau à l'intérieur duquel on peut effectuer des parcours non séquentiels"2. Dans les termes de Pierre Lévy, l'hypertexte peut aussi se définir comme "une matrice de textes potentiels, dont seuls quelques-uns vont se réaliser sous l'effet de l'interaction avec un utilisateur"3.

L'information électronique et les nouvelles formes d'affichage qui lui sont associées incitent alors à réfléchir sur les nouveaux moyens de transmission de l'information, ses formes d'accessibilité, ainsi que sa lecture et sa compréhension. À travers cette médiation électronique, c'est bien la question du rapport de l'utilisateur à l'information qui est posée. Par l'intermédiaire de l'ordinateur, de nouvelles manières de mettre en forme, de lire et de comprendre sont engendrées4. Aussi, il devient légitime de se demander comment peut se construire et comment se construit le rapport à la connaissance. L'importance de l'instrumentation tient-elle un rôle dans ce rapport et le modifie-t-elle ?

Il paraît alors pertinent de poser cette question en s'intéressant au patrimoine scientifique. Entendu au sens large, c'est-à-dire comme l'ensemble des données, communications et informations susceptibles de faire avancer la recherche scientifique, il constitue un riche objet d'étude. En tant que somme de connaissances et de savoirs, il représente un point crucial autour duquel peut s'articuler ce questionnement.

Comment l'utilisation, la lecture du patrimoine scientifique électronique en affectent sa perception, sa représentation et sa compréhension ? Comment est-il perçu et reconnu par ses utilisateurs ? De quel mode de construction, d'assemblage de données participe-t-il ? De quelle nature procède le lien entre la mise en forme de l'information électronique et la mise en perspective de son contenu ?




II Les chantiers de la recherche

Autour de ce questionnement général, se précisent plusieurs terrains d'investigation, susceptibles de fournir des réponses, ou tout au moins des pistes, à ces interrogations.


a. L'utilisation de l'information électronique scientifique

Un des champs de l'enquête peut se justifier par le premier point soulevé dans ce questionnement général, à savoir l'utilisation du patrimoine scientifique électronique et ses implications dans la relation de l'utilisateur aux savoirs.

Comme il a été évoqué plus haut, l'information électronique, par ses caractéristiques, ouvre un espace plus large au champ de la connaissance.

Tout d'abord, la transmission de l'information est accélérée par le processus électronique. Accéder à des données par le biais d'un ordinateur prend très peu de temps, comparé à l'accès à une information localisée en un lieu unique qui exige un déplacement humain.

D'autre part, la notion d'hypertexte crée de nouveaux modes d'accès à l'information. En effet, l'information électronique contient déjà en elle-même des potentialités de réalisation, c'est-à-dire qu'elle renferme dans son codage un nombre fini de données qui demanderont par la suite à être affichées sur écran. L'utilisateur décide alors, par le biais de son action, de leur réalisation ou non. Parmi ces potentialités d'affichage, il est libre de faire apparaître à l'écran telle ou telle donnée, et ce, dans un ordre déterminé à son gré.

Aujourd'hui, une partie croissante du patrimoine scientifique est constituée par de l'information électronique.

Certains laboratoires utilisent le support électronique comme moyen de diffusion. C'est le cas par exemple du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui, via Internet propose des communications concernant sa politique scientifique, ses équipes, ses programmes et orientations de recherche5. De nombreux autres laboratoires dépendants d'universités commencent également à fournir des informations sur leurs recherches et leurs équipes sur le Web.

De plus, les bases de données scientifiques représentent à cet égard une masse d'informations considérable. L'Institut de l'information scientifique et technique (INIST) réalise deux bases de données bibliographiques consultables sur Internet. Il s'agit de Francis et Pascal, couvrant respectivement les domaines des sciences humaines, sociales et économiques avec plus de deux millions de références répertoriées depuis 1972, et l'essentiel de la littérature mondiale en science, technologie et médecine avec plus de douze millions de références enregistrées depuis 19736.

Enfin, on peut également spécifier la diffusion d'une information scientifique numérisée, qui commence à se faire jour suite aux politiques documentaires développées au sein de bibliothèques et de centres de documentation. C'est notamment le cas de la Bibliothèque nationale de France qui, sur son serveur Gallica, offre des textes de monographies et de périodiques en ligne7. Par exemple, y figure la revue Année sociologique, dont tous les numéros entre 1896 et 1925 ont été numérisés en mode image, autorisant leur consultation dans leur forme originelle.

Saisir les nouvelles perceptions et utilisations de cette information électronique suppose de s'intéresser aux individus qui la travaillent, la repensent, la réécrivent, c'est-à-dire les chercheurs. Cette communauté rassemble par définition des personnes en quête de savoir et à la recherche de nouvelles constructions de connaissances. À ce titre, elle constitue un champ de recherche pertinent car elle est susceptible de percevoir, de comprendre, d'utiliser et d'intégrer les nouvelles possibilités de traitement de l'information offertes par l'outil électronique.


b. La mise en forme de l'information électronique scientifique

Dans une seconde perspective, il est intéressant de voir comment les nouvelles appréhensions de l'information électronique procèdent également de sa mise en forme. Cette question trouve particulièrement sa place lorsqu'il s'agit de l'information numérisée.

Comme cela a été évoqué ci-dessus, certains documents du patrimoine scientifique proviennent de la numérisation de documents papiers pour la plupart d'entre eux.

C'est le cas des bibliothèques qui développent ce nouvel aspect documentaire, mais c'est aussi le cas de certains éditeurs scientifiques qui numérisent leurs revues afin de trouver de nouvelles formes de diffusion. Ghislaine Chartron en a dressé un bref panorama8. On retrouve cité pour exemple le projet "Muse" pour lequel les Presses de John Hopkins University et la bibliothèque Milton S. Eisenhower se sont engagées à rendre accessibles sur Internet quarante revues (éditées par les Presses John Hopkins) dans les domaines des sciences humaines et sociales et des mathématiques. Le résultat est actuellement consultable sur Internet avec système d'abonnement9. Associées à la Bibliothèque nationale de France, les éditions Albin Michel projettent également de numériser la Revue de synthèse en mode texte pour la rendre accessible en ligne. Bien d'autres projets sont actuellement en cours de développement.

La numérisation, comme processus de conversion de données, permet de produire à partir de tous ces documents des "hyperdocuments", c'est-à-dire des documents pouvant associer texte, image, son et ayant la caractéristique de l'hypertexte.

Les travaux de Pierre Lévy10 apportent des informations plus précises sur ce point. Ce genre de document se compose de deux types de mémoires distincts. Tout d'abord, il existe une partie appelée la réserve textuelle ou documentaire multimodale, regroupant l'ensemble des données ou le stock des messages. Un second ensemble est constitué des structures que sont les parcours, les fléchages ou les réseaux de pointeurs, qui représentent des organisations particulières, sélectives et subjectives, du stock des messages. L'organisation de cet ensemble de structures, autrement dit la structuration de l'hypertexte, participe donc à la construction des voies possibles d'affichage des messages. Définir potentiellement les voies possibles de cheminement dans le document revient à prendre part indirectement dans les possibilités de lecture et traitement (ultérieurs) des futurs utilisateurs.

De ce fait, la numérisation met au jour une démarche relevant de la construction de la connaissance. Elle procède de modalités répondant à des objectifs économiques, politiques, idéologiques, sociologiques. Il n'y a pas une seule façon de numériser, mais une multitude. Selon les documents à numériser et selon les individus qui numérisent, une construction différente des structures du document sera réalisée.

Ainsi, qu'en est-il précisément pour le patrimoine scientifique ? Comment sa conversion électronique est agencée en fonction des établissements qui le conservent ? Comment, à travers les différentes politiques de numérisation, est construit l'ensemble des structures de l'hyperdocument ?

Voici des questions qui s'ajoutent à celles présentées plus haut. Et non loin d'être clos, ce questionnement peut également s'élargir aux conséquences de la numérisation du patrimoine scientifique. En effet, considéré comme la "mémoire collective" d'une population11, une quelconque modification ou transformation du patrimoine peut remettre en cause sa valeur de "représentation de la civilisation", en tant qu'il se définit par "la réalité physique de ses objets, sa valeur esthétique et documentaire (ou illustrative), son statut spécifique", selon Dominique Poulot12. Comme le souligne Roger Chartier, "le possible transfert du patrimoine écrit d'un support à un autre, du codex à l'écran, ouvre des possibilités immenses, mais il sera aussi une violence faite aux textes, séparés des formes qui ont contribué à construire leurs significations historiques"13.

Ainsi, le caractère patrimonial des documents en question invite à s'interroger sur cette perspective même de transformation du patrimoine, n'y a-t-il pas trahison ou bien serait-elle légitimée par une socialisation du patrimoine (mise à disposition) ?


c. La recherche de DEA

Ce mémoire de DEA, par sa nature, ne permet pas d'embrasser l'ensemble des questionnements et problématiques soulevés dans les paragraphes précédents. C'est pourquoi, cette étude se limitera au premier chantier de recherche précédemment évoqué. Les pistes de travail ci-dessus proposées ont, par conséquent, pour but d'inscrire cette présente recherche dans une perspective plus large dont une thèse pourra faire l'objet.

Au regard de ce premier chantier d'investigation, il s'agit ici de s'intéresser aux utilisations faites par les chercheurs de l'information électronique, tout en soulignant, si c'est le cas, les modifications apportées par ces usages dans leur travail de recherche ainsi que dans leur rapport aux savoirs. Autrement dit, nous choisissons de circonscrire le problème aux transformations des conditions d'élaboration du savoir scientifique, à la façon dont se construisent les savoirs par le biais de l'information électronique.

Différents exemples d'informations sous forme électronique ont montré l'importance du médium Internet pour accéder à ces données. Il semble alors indissociable de prendre en compte les utilisations de l'information électronique à travers cet outil électronique, tout en en considérant le rôle dans les usages des chercheurs.

Un second élément vient également justifier le choix de s'intéresser à l'information électronique qui circule, qui est diffusée ou qui est lue via Internet. Le caractère récent de cet outil explique que l'on s'y penche. "Internet est à cet égard un terrain d'observation fécond car il s'agit d'une innovation en pleine mutation, pour laquelle l'usage se construit, avant d'être pris dans une forme standardisée et aisément identifiable."14

Dans une première partie, les caractéristiques d'Internet sont précisées pour permettre ensuite de poser de manière plus approfondie les questionnements de notre objet d'étude. Les trois parties suivantes fournissent les résultats de l'enquête, ceux-ci étant regroupés autour de trois thèmes : la communication scientifique, la mobilisation de l'information scientifique et les nouvelles conditions de travail.



1 Colonna, Jean-François, " Du réel au virtuel ", Le patrimoine écrit scientifique et technique, Actes du colloque de Roanne " Mois du patrimoine écrit ", 5-6 octobre 1993, Paris, coédition FFCB, ARALD, Roanne - bibliothèque municipale, 1994, p.43.

2 Lebrave, Jean-Louis, "Réflexions sur l'hypertexte", Culture et recherche, n° 51, février 1995, p. 6.

3 Lévy, Pierre, Qu'est-ce que le virtuel ? , Paris, Editions La Découverte, coll. Essais, p. 38.

4 Ibid., p.38.

5 site Web : http://www.cnrs.fr

6 site Web : http://www.inist.fr/accueil/presentbase.htm (consulté le 02.08.99).

7 serveur : http://gallica.bnf.fr
À ce sujet, voir le mémoire secondaire qui traite du contenu et des potentialités du serveur de la BnF.

8 Chartron, Ghislaine, "Revues scientifiques non commerciales et Internet", Journée "le document électronique pour la recherche et l'enseignement supérieur", 18 mars 1997, http://www.ccr.jussieu.fr/urfist/c96scien.htm (consulté le 12.08.99).

9 site Web Muse Project : http://muse.jhu.edu

10 Lévy, Pierre, op. cit.

11 Dalbéra, Jean-Pierre, "Patrimoine culturel et société de l'information", http://www.culture.fr/culture/mrt/numerisation/fr/intro_generale.htm (consulté le 24.11.98)

12 Poulot, Dominique, "La représentation du patrimoine des bibliothèques, XVIe-XXe siècle", Le patrimoine, histoire, pratiques et perspectives, Oddos, Jean-Paul (sous la dir.), Paris, Editions du Cercle de la Librairie, coll. Bibliothèques, 1997, p. 18.

13 Chartier, Roger, "Du codex à l'écran : les trajectoires de l'écrit", Solaris, n°1, Presses Universitaires de Rennes, 1994, http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d01/1chartier.html (consulté le 06.08.99).

14 Hert, Philippe, "Les arts de lire le réseau : un cas d'innovation technologique et ses usages au quotidien dans les sciences", Réseaux, n°77, mai-juin 1996, p.110.

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