L'information électronique - Mémoire DEA - Partie 1
PRESENTATION DE LA RECHERCHE

Sommaire Introduction Partie 2 Partie 3 Partie 4 Conclusion Bibliographie Annexes Table des matières


Le développement d'Internet et de ses différents services a eu un impact important sur l'information. Que ce soit en terme de circulation, de traitement ou de mise en forme des données, les nouveaux formats et langages conçus ont considérablement modifié le paysage "électronique".

C'est donc au regard de ce constat que la problématique de ce travail a été précisée et qu'une méthodologie a pu être définie.

Cette première partie a pour but de présenter plus en profondeur le nouveau paysage dessiné par Internet ainsi que les nouvelles possibilités offertes en matière d'information. Ce qui, dans un deuxième temps, va permettre d'appréhender de façon plus constructive notre sujet de recherche.




1.1 Internet : de nouveaux moyens de communication
1.1.1 Qu'est-ce qu'Internet ?
a. son origine
b. essai de définition et de qualification
1.1.2 Les principaux services de diffusion d'information
a. le World Wide Web
b. FTP
c. Telnet
1.1.3 Les outils de communication
a. la messagerie électronique
b. les listes de diffusion
c. les forums de discussion

1.2 Présentation de l'objet d'étude
1.2.1 La production du savoir scientifique
a. le rôle d'Internet
b. une sociologie de la connaissance
1.2.2 Méthodologie
a. la méthode d'entretiens
b. les modalités des entretiens
c. l'analyse des entretiens




1.1 Internet : de nouveaux moyens de communication

Développé à l'origine par quelques chercheurs, Internet s'impose aujourd'hui comme un outil de communication puissant, créant le plus grand réseau mondial. Autour de ce vecteur, parfois encore mal connu dans ses caractéristiques, cette partie tente de faire le point de ses principaux traits.


1.1.1 Qu'est-ce qu'Internet ?

En présentant un bref aperçu historique de la naissance d'Internet et de ses principales évolutions, il n'en sera que plus facile d'en cerner une définition.

a. son origine

La naissance d'Internet remonte à la fin des années soixante au département de la Défense des Etats-Unis (DOD) qui finance le projet de création du réseau expérimental ARPANET. Destiné à fédérer les organismes travaillant pour ce ministère et à renforcer les développements scientifiques susceptibles d'être utilisés à des fins militaires, ce réseau permet de faire communiquer entre eux différents calculateurs.

Très rapidement, dans les années soixante dix, ARPANET s'ouvre à l'ensemble de la communauté scientifique et universitaire américaine. Ce réseau est alors scindé en deux en 1983 : le réseau ARPANET passe entre les mains des scientifiques, tandis que MILNET est créé pour les militaires. Internet désigne alors l'ensemble de ces réseaux interconnectés.

En 1986, la gestion d'ARPANET est confiée à la National Science Foundation (NSF), qui développe les connexions du réseau, afin d'en ouvrir l'accès à un plus grand nombre d'utilisateurs, notamment à des universités. Elle construit alors le réseau NSFNET, dont le rôle est l'interconnexion de grands réseaux.

Parallèlement, à partir des années quatre-vingts, d'autres réseaux se développent en Europe, et le processus d'interconnexion s'étend rapidement. En France, par exemple, des réseaux régionaux ont été créés à la fin des années quatre-vingts, que le réseau national pour la recherche (RENATER) a relié, offrant ainsi la connectivité internationale.

b. essai de définition et de qualification

La diversité des manières de qualifier Internet incite à en préciser certains contours dans ce paragraphe. Comme le souligne Arnaud Dufour, ""réseau des réseaux", "cyberespace", "toile d'araignée électronique", "espace virtuel", les termes ne manquent pas pour tenter de désigner le phénomène Internet"15.

Pour reprendre la définition la plus usitée, Internet n'est autre que "le réseau des réseaux", selon les termes de Jean-François Tétu et Françoise Renzetti16. Par réseau, il faut entendre "un ensemble d'équipements reliés par des canaux de transmission (...) pour pouvoir communiquer entre eux et transférer des informations"17.

Pour réaliser cette interconnexion, Internet s'appuie sur l'utilisation de protocoles TCP/IP18 qui, dès 1983 se sont imposés, au vu de certaines caractéristiques. Les principes fondamentaux en sont :

  • la possibilité de connecter n'importe quel équipement
  • la préservation d'un réseau aussi simple et robuste possible
  • la possibilité d'utiliser n'importe quel type de support.
  • Le mode de circulation des données, par le biais de ces protocoles, permet également de qualifier Internet de réseau à commutation de paquets. Cela signifie que l'information est découpée en paquets avant d'être acheminée à travers le réseau. L'itinéraire suivi par les paquets d'une machine à une autre est indifférent, seuls sont pris en compte le point de départ et le point d'arrivée.

    Sans entrer plus avant dans les définitions techniques de ce nouvel outil de communication, l'architecture d'Internet ouvre la voie à une nouvelle forme de circulation de l'information. L'interconnexion d'un nombre de plus en plus grand de machines localisées à divers points du globe permet d'en faire aujourd'hui, selon les termes de Françoise Renzetti, "la "Grande encyclopédie" de notre fin de siècle sur laquelle, grâce aux nouveaux outils, chacun est demandeur d'information, chacun est serveur d'information"19.


    1.1.2 Les principaux services de diffusion d'information

    Cette présentation ne se veut pas exhaustive. Elle se limite aux services les plus couramment utilisés que sont le World Wide Web, la transmission de fichier (FTP) et l'accès à des données par mode Telnet.

    a. le World Wide Web

    Le World Wide Web (WWW, souvent appelé en France le "Web") a été développé au Centre européen de recherche nucléaire (CERN) en 1992, dans le but de permettre d'accéder à des ressources informatiques disparates grâce à une conversion de ces données en un langage commun. Il s'agissait de trouver une interface facilitant le travail au sein de ce centre où "un chercheur du CERN devait auparavant avoir trois terminaux informatiques sur son bureau pour pouvoir accéder aux différentes ressources informatiques du CERN" comme le précise Philippe Hert20.

    Cependant, son développement et son utilisation actuelle sont largement sortis de ce premier rôle.

    Le Web, que l'on peut qualifier de système hypermédia, fonctionne selon une architecture client-serveur qui dialoguent en utilisant un protocole de communication spécifique nommé HTTP21. Il permet de mettre à disposition des informations sous forme de documents hypertextes. Ces informations ont la particularité de pouvoir comporter du texte, des images, du son et de la vidéo, ainsi que d'autres types de fichiers informatiques. À l'aide des liens hypertextes, le lecteur peut être transporté soit plus loin dans le document, soit sur un autre document. "Ce sont ces liens croisés entre les milliers de serveur W3 qui ont tissé la véritable toile d'araignée (web) planétaire (world-wide) de W3. L'utilisateur peut surfer dans le cyberespace constitué par cet immense maillage."22

    b. FTP

    FTP ou File Transfer Protocol permet d'établir une connexion temporaire entre deux machines pour transférer des fichiers entre elles. Ce processus, s'il s'établit de manière privée, nécessite de disposer d'un compte auprès de la machine avec laquelle le transfert s'effectue.

    Néanmoins, ce service peut également être utilisé dans un cadre non privé, il s'agit de FTP baptisé anonyme. De nombreux sites serveurs offrent ainsi l'accès à des documents que leurs auteurs ont bien voulu mettre sur le réseau à la disposition de tous. C'est particulièrement le cas pour les logiciels du domaine public.

    c. Telnet

    Telnet permet la connexion à distance sur un ordinateur relié au réseau. Certains catalogues de bibliothèques et bases documentaires sont accessibles via ce service23, même si ce type de connexion disparaît peu à peu au profit d'un accès par l'intermédiaire d'un serveur.


    1.1.3 Les outils de communication

    Parmi les services de communication accessibles via Internet, l'on retrouve la messagerie électronique, les listes de diffusion ainsi que les forums de discussion. Pour chacun d'eux, une description est présentée.

    a. la messagerie électronique

    Le service de la messagerie électronique, désigné encore par e-mail (electronic mail) est aujourd'hui celui le plus utilisé sur Internet.

    Il permet un échange asynchrone, c'est-à-dire que les correspondants ne doivent pas être présents simultanément pour communiquer, de messages entre deux ou plusieurs personnes connectées à Internet.

    L'envoi de messages peut être agrémenté de documents dits "attachés". Cela signifie qu'il est possible de joindre par la messagerie électronique un fichier informatique créé avec n'importe quelle application au message électronique lui-même.

    Les logiciels de messagerie offrent certaines facilité de gestion de ces communications écrites. Outre le fait qu'il est possible d'enregistrer et d'imprimer les messages reçus et envoyés, la fonction carbon copy (cc) permet d'envoyer des copies d'un message à une ou plusieurs autres personnes. Un message reçu peut être transféré à d'autres correspondants avec un rajout éventuel de commentaires. Enfin, les logiciels de messagerie permettent de trier automatiquement les messages reçus en fonction de certains critères, comme par exemple le nom de l'émetteur.

    b. les listes de diffusion

    Le service des listes de diffusion s'appuie sur la messagerie électronique. Il permet à ses abonnés de communiquer, d'échanger des idées, de demander des renseignements etc., la plupart du temps autour d'un thème ou d'un sujet défini préalablement. Chaque correspondant enregistré pour une ou plusieurs listes reçoit alors dans sa boîte aux lettres électronique tous les envois adressés à la ou les listes de diffusion auprès desquelles il s'est fait enregistrer.

    c. les forums de discussion

    Appelés encore "news group", "usenet" ou conférences électroniques, les forums de discussion permettent à ses participants d'échanger des informations de tout ordre sur des sujets divers. Contrairement au principe de la messagerie, les informations des forums de discussion ne passent pas par les boîtes aux lettres électroniques, mais sont stockées sur des serveurs accessibles via Internet. Il revient alors à tout utilisateur intéressé de se connecter au serveur de son choix afin d'y consulter les interventions et de participer à ces conférences électroniques en y publiant un message. Certains groupes sont modérés, c'est-à-dire que tout message envoyé arrive au préalable à un modérateur qui devra l'approuver avant de le diffuser éventuellement sur le forum.




    1.2 Présentation de l'objet d'étude

    La précédente partie sur l'outil Internet permet maintenant d'introduire ce moyen de communication au regard de la recherche, afin de justifier le choix problématique de ce présent travail.

    En s'appuyant sur les travaux de Françoise Renzetti sur ce média, il semble, comme elle le souligne, qu'"Internet, le réseau des réseaux, est une construction collective, il incite à une approche coopérative de la recherche. En modifiant la pratique de l'usage de l'espace et du temps, le réseau répond à un désir de liberté qui se concrétise par la création (re-création) d'un espace public matérialisé par l'offre gratuite pour l'usager final, de nombreux services et produits"24.


    1.2.1 La production du savoir scientifique

    La réflexion sur le rôle potentiel joué par Internet dans la recherche et au regard de l'élaboration du savoir scientifique, permet de développer le questionnement de cette étude. C'est aussi le moyen à partir duquel une méthodologie de travail sera établie.

    a. le rôle d'Internet

    S'intéresser au rôle joué par Internet (et l'information électronique) dans l'approche et la construction des savoirs et des connaissances par les chercheurs implique de se pencher, de manière plus générale, sur l'impact des nouvelles technologies de l'information et de la communication sur les modes de production des connaissances scientifiques.

    C'est également la question que s'est posée William A. Turner dans son article "Les professionnels de l'information auront-ils une place dans les collaboratoires de la recherche ? ", où sont avancées quelques pistes de réponses25. Les flux, générés par les nouveaux moyens de communication et d'information, "modifient notre perception des enjeux de la recherche ; ils emportent l'ancien et amènent du nouveau. Les informations mises en circulation aujourd'hui seront les pierres de construction de la science de demain"26.

    En d'autres termes, la question est d'évaluer combien et comment "ces nouveaux moyens de communication transforment la nature même des processus de connaissance"27. Déjà posée par Jack Goody dans La raison graphique, cette problématique trouve un nouvel envol à l'heure des NTIC. "Même si l'on ne peut raisonnablement pas réduire un message au moyen matériel de sa transmission, tout changement dans le système des communications a nécessairement d'importants effets sur les contenus transmis", écrivait-il en 197728.

    Ainsi, les supports de transmission et de communication des connaissances semblent fortement liés à la constitution des savoirs mêmes. C'est l'idée également défendue par Bernard Stiegler dans son article "L'effondrement techno-logique du temps"29.

    Le caractère novateur d'Internet en tant que moyen de communication semble, pour cette raison, constituer un objet d'étude intéressant. L'avènement récent de son utilisation auprès d'une population croissante, qui compte notamment de plus en plus de chercheurs, incite à en explorer les répercussions en terme de construction de savoirs et de connaissances.

    Plusieurs travaux ont été faits à ce jour sur l'utilisation d'Internet par les chercheurs en sciences exactes. Nous citerons pour exemple une étude réalisée dans un centre de recherche informatique, l'Infolabs, "au moment où se faisait le passage d'un usage très ciblé d'Internet vers des utilisations inédites par des personnels aux profils professionnels variés"30, ainsi qu'une autre sur la communication scientifique à travers Internet à Strasbourg, et particulièrement au sein de la communauté des astronomes31.

    Il semblait donc intéressant de poursuivre ce travail de recherche sur un terrain relativement vierge, en s'attachant à un type de population rarement sollicité, comme les chercheurs en sciences sociales.

    Le terrain d'investigation de cette étude se veut donc local, afin de fournir un tableau de l'usage d'Internet plus contrasté au regard des différentes disciplines. En sortant d'une étude globale du phénomène, c'est mettre au jour des pratiques multiples et spécifiques que nous cherchons.

    b. une sociologie de la connaissance

    Il semble intéressant de relire les enseignements tirés de Michel Callon en matière d'analyse de contenus scientifiques et techniques.

    La sociologie de la traduction définit l'activité de recherche non pas comme la quête de la vérité, mais comme la capacité de traduire des énoncés. La problématisation implique non seulement la formulation de problèmes, mais aussi la définition des acteurs qu'elle implique. Elle "décrit un système d'alliances, nous disons d'associations, entre des entités dont elle définit l'identité ainsi que les problèmes qui s'interposent entre elles et ce qu'elles veulent"32.

    Le propre de la relation de traduction est ici la fidélité aux situations, l'impartialité vis-à-vis des acteurs et vis-à-vis de leur manière d'appréhender leur environnement. C'est ce que Bruno Latour nomme "l'agnosticisme de l'observateur".

    En conséquence, tout travail de recherche doit se situer à l'intérieur d'un environnement clairement défini, où les "faits de Nature" et les "faits de Société" cohabitent. L'observateur a alors pour tâche de repérer comment les acteurs construisent leur monde au regard de ces différents éléments.

    Cette méthode d'approche, fournie par la sociologie de la traduction, paraît fructueuse pour élaborer le processus d'élaboration du savoir scientifique chez les chercheurs en sciences sociales, à travers l'utilisation d'Internet.

    En effet, en tant que processus, la traduction vise à comprendre le positionnement des acteurs les uns par rapport aux autres, et au sein d'un environnement contraignant tissé par un réseau de liens entre des acteurs, des choix, des faits naturels, des faits sociaux, etc. En tant que "mécanisme par lequel un monde social et naturel se met progressivement en forme et se stabilise"33, elle permet de suivre progressivement la mise en place d'une nouvelle donne, de nouvelles pratiques et de nouveaux enjeux. Ce qui, au regard de notre problématique, va permettre de repérer les nouvelles possibilités d'appréhender les connaissances à l'aide d'Internet, les nouveaux moyens d'utilisation propres à cet outil et les nouveaux enjeux liés à la construction du savoir scientifique.

    Il faut alors préciser ce qui est entendu par construction de connaissances. Si l'on reprend la définition de Michel Callon, les faits scientifiques sont des "énoncés contestables, largement diffusés et que personne ne conteste plus"34. La production de savoirs et de faits scientifiques relève d'un processus de construction. "Elle est faite de multiples opérations effectuées sur une multitude de représentants, d'intermédiaires en tout genre qui sont patiemment sélectionnés, soumis à la question, et dont les dépositions sont enregistrées, collationnées, compilées, comparées dans les laboratoires"35.

    C'est cette démarche que le chercheur s'applique à reproduire lors de son travail. Des biens de différentes natures sont mobilisés (des documents, des compétences, des instruments, des crédits). Ils constituent "des porte-parole ou des représentants qui, lorsqu'ils sont mobilisés, mobilisent avec eux tous les acteurs humains ou non humains qu'ils représentent"36. Ainsi des réseaux s'établissent. Autrement dit, la science se caractérise par sa circulation au sein de réseaux et entre les chercheurs.

    Avec Internet, la circulation des connaissances apparaît de manière plus voyante. Les caractéristiques de l'outil en font un enjeu de taille puisqu'elle y est facilitée et accrue. Aussi, ce travail trouve ici sa justification : l'utilisation d'Internet dans la recherche est susceptible d'ouvrir de nouveaux horizons en terme de production de savoirs.


    1.2.2 Méthodologie

    Cette partie présente la méthode de recherche employée, à savoir la collecte des informations et leur traitement.

    a. la méthode d'entretiens

    Au vu de la problématique, il ne s'agissait pas dans ce travail de dresser un portrait de l'internaute-chercheur, ni de mesurer l'importance quantitative d'Internet dans le travail de recherche.

    Il s'agissait avant tout de déceler des modes d'utilisation de l'information électronique dans la recherche, de nouvelles pratiques nées avec l'outil Internet, et de percevoir les représentations que les chercheurs se font de l'outil. Aussi, pour cette raison, la méthode d'enquête par entretiens auprès de chercheurs a été privilégiée.

    Elle permettait, tout d'abord, de reconstruire un discours avec l'interviewé. "D'une information qui constituait une réponse ponctuelle à une question directe de l'enquêteur, on est passé à une réponse-discours obtenue par des interventions indirectes de l'enquêteur."37

    En cela, l'entretien donnait la possibilité de repérer la nature de l'information produite. En tant que production d'une parole sociale, d'un discours in situ, l'échange en entretien ne se limitait pas à une simple description de ce qui est, mais abordait également une communication sur le devoir-être des choses.

    Par exemple, il était possible à travers les modes d'expression de distinguer un récit de pratiques d'un discours sur les représentations de l'enquêté. De plus, la relation des deux protagonistes en situation d'entretien autorisait à éclaircir l'échange lorsque celui-ci pouvait être ambigu.

    Dans cette perspective de recherche, il était nécessaire d'interroger le sens que donnent les individus à leurs actions. Afin de cerner leur relation aux savoirs et à la construction des connaissances avec Internet, il fallait mettre en lumière les pensées des acteurs concernant leurs comportements sociaux. "L'enquête par entretien est particulièrement pertinente lorsque l'on veut analyser le sens que les acteurs donnent à leurs pratiques, aux événements dont ils ont pu être les témoins actifs ; lorsque l'on veut mettre en évidence les systèmes de valeurs et les repères normatifs à partir desquels ils s'orientent et se déterminent."38

    Ainsi, la méthode de recherche constitue en fait une enquête sur les représentations et les pratiques des chercheurs. Elle vise la connaissance d'un système pratique, c'est-à-dire les pratiques elles-mêmes et ce qui les relie comme les idéologies, les symboles etc.39

    En suivant la méthode des entretiens semi-directifs (dans la mesure où les thèmes non abordés spontanément par l'enquêté étaient abordés par l'enquêteur), nous avons établi un guide d'entretien construit autour de trois grands thèmes, à savoir l'identité sociale et professionnelle de la personne, ses pratiques d'Internet et ses rapports aux pratiques, ses opinions et ses représentations.

    b. les modalités des entretiens

    Le choix de l'échantillon d'étude pour ce travail découlait directement de la problématique, nous nous intéressions à des chercheurs en sciences sociales utilisant Internet dans leurs travaux de recherche.

    Pour ce mémoire, quatorze chercheurs ont été interrogés. Ce nombre semblait être un bon compromis entre, d'une part les exigences fixées par le questionnement, et d'autre part la difficulté de trouver des personnes répondant à ces critères et susceptibles de participer à cette recherche.

    Également, pour cette dernière raison, le mode d'accès aux interviewés qui paraissait le plus adéquat était la méthode de proche en proche. Une personne de notre entourage a permis d'amorcer la chaîne qui s'est ensuite prolongée par la désignation d'autres chercheurs par le premier interviewé.

    Chaque entretien réalisé a duré en moyenne quarante-cinq minutes. Pour les personnes interrogées travaillant à Paris, il s'est déroulé sur leurs lieux de travail. Tandis que pour les autres, le hall d'entrée de la Bibliothèque nationale de France a été utilisé.

    Voici plus précisément la composition de notre échantillon de chercheurs. Toutefois, ayant préférés garder l'anonymat, leurs noms n'apparaissent pas. Seuls figurent dans cette présentation les noms des laboratoires auxquels ils appartiennent.

    Les quatorze entretiens ont été réalisés auprès de chercheurs en sciences sociales, affiliés à des laboratoires publics ou rattachés à des universités. Parmi eux, on compte 9 chercheurs, 2 étudiants chercheurs et 3 enseignants chercheurs.

    Sur un plan disciplinaire, dix se définissait comme appartenant à la discipline sociologie. Ci-dessous se trouvent plus en détail leurs laboratoires d'appartenance ainsi que leurs domaines de recherche.

  • Laboratoire d'Anthropologie Urbaine (LAU-CNRS) : 1 personne, directeur de recherche au CNRS, domaine : sociologie des marchés financiers.
  • Observatoire Sociologique du Changement (OSC) : 2 personnes 1 maître de conférence à Sciences Politiques, domaine : les inégalités économiques et l'évolution des valeurs. 1 directeur de recherche au CNRS, domaine : sociologie de la jeunesse, des âges de la vie et des générations.
  • CNRS/EHESS : 1 personne, étudiant chercheur, domaine : sociologie des religions.
  • Centre de Sociologie des Organisations (CSO-CNRS) : 5 personnes
    1 étudiant chercheur, domaine : sociologie de la santé.
    1 chercheur, domaine : sociologie des universités.
    1 chercheur, domaine : la coopération industrielle et l'emploi.
    1 chercheur, domaine : les croyances collectives.
    1 chercheur, domaine : sociologie de l'action publique et de la décision.
  • Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE-CNRS) : 1 personne, maître de conférence à l'Université Lille 3, domaine : sociologie de la santé et de la famille.
  • Une personne interrogée déclarait appartenir à la discipline sciences de l'éducation.

  • CIRADE : 1 personne, chercheur, domaine : didactique des sciences.
  • Trois personnes interrogées appartenaient à la discipline psychologie.

  • Unité de recherches sur l'évolution des comportements et l'apprentissage (URECA-Université de Lille 3) : 2 personnes
    1 enseignant chercheur, domaine : psychologie cognitive et du développement.
    1 chercheur, domaine : l'évolution des comportements et des apprentissages.
  • Laboratoire d'automatique et de mécanique industrielles et humaines (LAMIH-CNRS) : 1 personne, chercheur, domaine : psychologie ergonomique, les activités de diagnostic et la prise de décision en situations dynamiques.


  • c. l'analyse des entretiens

    Les informations recueillies lors des entretiens ont fait l'objet d'une analyse de contenu. Cette méthode a permis de dégager le sens donné par les différentes personnes interviewées à leurs propos, en fonction des différents thèmes abordés lors de ces entrevues. En effet, l'analyse de contenu a pour caractéristique de privilégier le contenu à la cohérence formelle du texte. "Elle vise la simplification des contenus : elle a pour fonction un effet d'intelligibilité et comporte une part d'interprétation."40

    Parmi ses différentes variantes, l'analyse thématique semblait être la plus à même pour exploiter au mieux les réponses des interviewés. Il s'agissait de rechercher une cohérence entre les entretiens. Par un découpage transversal du corpus, selon une unité constituant un thème, une idée ou une représentation, nous avons cherché à dégager des modèles explicatifs de pratiques et de représentations.

    Une première lecture des entretiens a permis d'extraire des thèmes à partir des hypothèses de recherche, afin de constituer notre grille d'analyse pour expliquer les résultats de l'enquête. Cette décomposition de l'information des entretiens a également permis de séparer les éléments factuels des éléments de signification.

    Les grands thèmes relevés étaient de trois ordres.

    En premier lieu, la communication via Internet constituait une piste pour évaluer les modifications des conditions d'élaboration du savoir scientifique. Nous avons repéré les différentes façons dont elle se réalisait, le type d'informations qu'elle véhiculait ainsi que leurs destinataires, et les changements apportés par rapport aux moyens de communication "classiques".

    Ensuite, les propos des personnes interviewées ont été rassemblés autour du thème de la recherche et de la mobilisation de l'information avec Internet : quel type d'information, quelle démarche de recherche et quels apports et modifications vis-à-vis des moyens plus traditionnels de recherche.

    Enfin, le troisième thème portait sur l'organisation du travail du chercheur au vu de ces nouveaux outils. Il s'agissait de répertorier les sens donnés à ces nouvelles méthodes et de faire le point sur l'intégration ou non de ces outils dans les méthodes de travail et d'élaboration du savoir scientifique.

    Ces différents thèmes font figure de parties dans ce présent travail. Pour des questions de cohérence interne, il semblait intéressant de conserver ce découpage pour fournir les résultats de l'enquête.

    Le chapitre suivant s'attache à préciser les nouvelles formes de communication créées par l'utilisation d'Internet. En second point, sont traitées les manières de mobiliser les informations provenant du Web. Enfin, une dernière partie rend compte des conséquences des usages d'Internet dans l'organisation du travail scientifique.



    15 Dufour, Arnaud, Internet, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 1996, p. 3.

    16 Tétu, Jean-François ; Renzetti, Françoise, "Internet : évolution d'un projet d'espace public de la recherche", Technologies de l'information et société, vol. 7, n°2, 1995, p.189.

    17 Chassagne, Claudine, "Les réseaux interconnectés", Les nouvelles technologies dans les bibliothèques, Rouhet, Michèle (sous la dir.), Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, coll. Bibliothèques, 1996, p. 58.

    18 TCP/IP : Transmission Control Protocol / Internet Protocol

    19 Renzetti, Françoise, "L'Internet et l'inter-professionnalisme : une étude à la médiathèque IMAG", L'Internet professionnel : témoignages, expériences, conseils pratiques de la communauté enseignement et recherche, Paris, CNRS Editions, 1995, p. 271.

    20 Hert, Philippe, "Les arts de lire le réseau : un cas d'innovation technologique et ses usages au quotidien dans les sciences", Réseaux, n°77, mai-juin 1996, p.92.

    21 HTTP : HyperText Transfer Protocol

    22 Dufour, Arnaud, op. cit., p. 73.

    23 C'est le cas par exemple du catalogue de la médiathèque de la Cité des Sciences et de l'Industrie, accessible via son site Internet à l'adresse suivante : http://www.cite-sciences.fr/new/fs_global.htm

    24 Renzetti, Françoise, Modifications techniques et modifications des usages : dix ans de réseaux à l'Institut d'informatique et de mathématiques appliquées de Grenoble, Thèse universitaire Stendhal Grenoble 3, 1994, p. 45.

    25 Turner, William A., "Les professionnels de l'information auront-ils une place dans les collaboratoires de la recherche ? ", Solaris, n°2, Presses Universitaires de Rennes, 1995, http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d02/2turner.html (consulté le 15.07.99).

    26 Ibid.

    27 Noyer, Jean-Max, "Vers une Nouvelle Economie Politique de l'Intelligence", Solaris, n°1, 1994, Presses Universitaires de Rennes, http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d01/1noyer1.html (consulté le 15.07.99).

    28 Goody, Jack, La Raison graphique, Paris, Editions de Minuit, coll. Le sens commun, 1979 (1977), p.46.

    29 Stiegler, Bernard, "L'effondrement techno-logique du temps", Traverses, nº 44-45, "Machines virtuelles", septembre 1988.

    30 Carmagnat, Fanny, "Une société électronique technicienne face à l'élargissement du réseau : les usages d'Internet dans un centre de recherche", Réseaux, n°77, mai-juin 1996, pp. 63-84.

    31 Hert, Philippe, op. cit., pp. 87-113.

    32 Callon, Michel, "Eléments pour une sociologie de la traduction : la domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc", L'Année sociologique, vol. 36, Paris, PUF, 1986, p. 184.

    33 Ibid., p. 205.

    34 Callon Michel (sous la dir.), La science et ses réseaux - genèse et circulation des faits scientifiques, Paris, Editions La Découverte, Conseil de l'Europe, UNESCO, coll. Textes à l'appui, 1988, p. 9.

    35 Ibid., p. 10.

    36 Ibid., p. 16.

    37 Blanchet, Alain ; Gotman, Anne, L'enquête et ses méthodes : L'entretien, Paris, Nathan, coll. sociologie 128, 1992, p. 9.

    38 Ibid., p. 33.

    39 Ibid., p. 33.

    40 Ibid., p. 92.

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