|
La précédente partie sur l'outil Internet permet maintenant d'introduire ce moyen de communication au regard de la recherche, afin de justifier le choix problématique de ce présent travail.
En s'appuyant sur les travaux de Françoise Renzetti sur ce média, il semble, comme elle le souligne, qu'"Internet, le réseau des réseaux, est une construction collective, il incite à une approche coopérative de la recherche. En modifiant la pratique de l'usage de l'espace et du temps, le réseau répond à un désir de liberté qui se concrétise par la création (re-création) d'un espace public matérialisé par l'offre gratuite pour l'usager final, de nombreux services et produits"24.
La réflexion sur le rôle potentiel joué par Internet dans la recherche et au regard de l'élaboration du savoir scientifique, permet de développer le questionnement de cette étude. C'est aussi le moyen à partir duquel une méthodologie de travail sera établie.
S'intéresser au rôle joué par Internet (et l'information électronique) dans l'approche et la construction des savoirs et des connaissances par les chercheurs implique de se pencher, de manière plus générale, sur l'impact des nouvelles technologies de l'information et de la communication sur les modes de production des connaissances scientifiques.
C'est également la question que s'est posée William A. Turner dans son article "Les professionnels de l'information auront-ils une place dans les collaboratoires de la recherche ? ", où sont avancées quelques pistes de réponses25. Les flux, générés par les nouveaux moyens de communication et d'information, "modifient notre perception des enjeux de la recherche ; ils emportent l'ancien et amènent du nouveau. Les informations mises en circulation aujourd'hui seront les pierres de construction de la science de demain"26.
En d'autres termes, la question est d'évaluer combien et comment "ces nouveaux moyens de communication transforment la nature même des processus de connaissance"27. Déjà posée par Jack Goody dans La raison graphique, cette problématique trouve un nouvel envol à l'heure des NTIC. "Même si l'on ne peut raisonnablement pas réduire un message au moyen matériel de sa transmission, tout changement dans le système des communications a nécessairement d'importants effets sur les contenus transmis", écrivait-il en 197728.
Ainsi, les supports de transmission et de communication des connaissances semblent fortement liés à la constitution des savoirs mêmes. C'est l'idée également défendue par Bernard Stiegler dans son article "L'effondrement techno-logique du temps"29.
Le caractère novateur d'Internet en tant que moyen de communication semble, pour cette raison, constituer un objet d'étude intéressant. L'avènement récent de son utilisation auprès d'une population croissante, qui compte notamment de plus en plus de chercheurs, incite à en explorer les répercussions en terme de construction de savoirs et de connaissances.
Plusieurs travaux ont été faits à ce jour sur l'utilisation d'Internet par les chercheurs en sciences exactes. Nous citerons pour exemple une étude réalisée dans un centre de recherche informatique, l'Infolabs, "au moment où se faisait le passage d'un usage très ciblé d'Internet vers des utilisations inédites par des personnels aux profils professionnels variés"30, ainsi qu'une autre sur la communication scientifique à travers Internet à Strasbourg, et particulièrement au sein de la communauté des astronomes31.
Il semblait donc intéressant de poursuivre ce travail de recherche sur un terrain relativement vierge, en s'attachant à un type de population rarement sollicité, comme les chercheurs en sciences sociales.
Le terrain d'investigation de cette étude se veut donc local, afin de fournir un tableau de l'usage d'Internet plus contrasté au regard des différentes disciplines. En sortant d'une étude globale du phénomène, c'est mettre au jour des pratiques multiples et spécifiques que nous cherchons.
Il semble intéressant de relire les enseignements tirés de Michel Callon en matière d'analyse de contenus scientifiques et techniques.
La sociologie de la traduction définit l'activité de recherche non pas comme la quête de la vérité, mais comme la capacité de traduire des énoncés. La problématisation implique non seulement la formulation de problèmes, mais aussi la définition des acteurs qu'elle implique. Elle "décrit un système d'alliances, nous disons d'associations, entre des entités dont elle définit l'identité ainsi que les problèmes qui s'interposent entre elles et ce qu'elles veulent"32.
Le propre de la relation de traduction est ici la fidélité aux situations, l'impartialité vis-à-vis des acteurs et vis-à-vis de leur manière d'appréhender leur environnement. C'est ce que Bruno Latour nomme "l'agnosticisme de l'observateur".
En conséquence, tout travail de recherche doit se situer à l'intérieur d'un environnement clairement défini, où les "faits de Nature" et les "faits de Société" cohabitent. L'observateur a alors pour tâche de repérer comment les acteurs construisent leur monde au regard de ces différents éléments.
Cette méthode d'approche, fournie par la sociologie de la traduction, paraît fructueuse pour élaborer le processus d'élaboration du savoir scientifique chez les chercheurs en sciences sociales, à travers l'utilisation d'Internet.
En effet, en tant que processus, la traduction vise à comprendre le positionnement des acteurs les uns par rapport aux autres, et au sein d'un environnement contraignant tissé par un réseau de liens entre des acteurs, des choix, des faits naturels, des faits sociaux, etc. En tant que "mécanisme par lequel un monde social et naturel se met progressivement en forme et se stabilise"33, elle permet de suivre progressivement la mise en place d'une nouvelle donne, de nouvelles pratiques et de nouveaux enjeux. Ce qui, au regard de notre problématique, va permettre de repérer les nouvelles possibilités d'appréhender les connaissances à l'aide d'Internet, les nouveaux moyens d'utilisation propres à cet outil et les nouveaux enjeux liés à la construction du savoir scientifique.
Il faut alors préciser ce qui est entendu par construction de connaissances.
Si l'on reprend la définition de Michel Callon, les faits scientifiques sont des "énoncés contestables, largement diffusés et que personne ne conteste plus"34. La production de savoirs et de faits scientifiques relève d'un processus de construction. "Elle est faite de multiples opérations effectuées sur une multitude de représentants, d'intermédiaires en tout genre qui sont patiemment sélectionnés, soumis à la question, et dont les dépositions sont enregistrées, collationnées, compilées, comparées dans les laboratoires"35.
C'est cette démarche que le chercheur s'applique à reproduire lors de son travail. Des biens de différentes natures sont mobilisés (des documents, des compétences, des instruments, des crédits). Ils constituent "des porte-parole ou des représentants qui, lorsqu'ils sont mobilisés, mobilisent avec eux tous les acteurs humains ou non humains qu'ils représentent"36. Ainsi des réseaux s'établissent. Autrement dit, la science se caractérise par sa circulation au sein de réseaux et entre les chercheurs.
Avec Internet, la circulation des connaissances apparaît de manière plus voyante. Les caractéristiques de l'outil en font un enjeu de taille puisqu'elle y est facilitée et accrue. Aussi, ce travail trouve ici sa justification : l'utilisation d'Internet dans la recherche est susceptible d'ouvrir de nouveaux horizons en terme de production de savoirs.
Cette partie présente la méthode de recherche employée, à savoir la collecte des informations et leur traitement.
Au vu de la problématique, il ne s'agissait pas dans ce travail de dresser un portrait de l'internaute-chercheur, ni de mesurer l'importance quantitative d'Internet dans le travail de recherche.
Il s'agissait avant tout de déceler des modes d'utilisation de l'information électronique dans la recherche, de nouvelles pratiques nées avec l'outil Internet, et de percevoir les représentations que les chercheurs se font de l'outil.
Aussi, pour cette raison, la méthode d'enquête par entretiens auprès de chercheurs a été privilégiée.
Elle permettait, tout d'abord, de reconstruire un discours avec l'interviewé. "D'une information qui constituait une réponse ponctuelle à une question directe de l'enquêteur, on est passé à une réponse-discours obtenue par des interventions indirectes de l'enquêteur."37
En cela, l'entretien donnait la possibilité de repérer la nature de l'information produite. En tant que production d'une parole sociale, d'un discours in situ, l'échange en entretien ne se limitait pas à une simple description de ce qui est, mais abordait également une communication sur le devoir-être des choses.
Par exemple, il était possible à travers les modes d'expression de distinguer un récit de pratiques d'un discours sur les représentations de l'enquêté. De plus, la relation des deux protagonistes en situation d'entretien autorisait à éclaircir l'échange lorsque celui-ci pouvait être ambigu.
Dans cette perspective de recherche, il était nécessaire d'interroger le sens que donnent les individus à leurs actions. Afin de cerner leur relation aux savoirs et à la construction des connaissances avec Internet, il fallait mettre en lumière les pensées des acteurs concernant leurs comportements sociaux. "L'enquête par entretien est particulièrement pertinente lorsque l'on veut analyser le sens que les acteurs donnent à leurs pratiques, aux événements dont ils ont pu être les témoins actifs ; lorsque l'on veut mettre en évidence les systèmes de valeurs et les repères normatifs à partir desquels ils s'orientent et se déterminent."38
Ainsi, la méthode de recherche constitue en fait une enquête sur les représentations et les pratiques des chercheurs. Elle vise la connaissance d'un système pratique, c'est-à-dire les pratiques elles-mêmes et ce qui les relie comme les idéologies, les symboles etc.39
En suivant la méthode des entretiens semi-directifs (dans la mesure où les thèmes non abordés spontanément par l'enquêté étaient abordés par l'enquêteur), nous avons établi un guide d'entretien construit autour de trois grands thèmes, à savoir l'identité sociale et professionnelle de la personne, ses pratiques d'Internet et ses rapports aux pratiques, ses opinions et ses représentations.
Le choix de l'échantillon d'étude pour ce travail découlait directement de la problématique, nous nous intéressions à des chercheurs en sciences sociales utilisant Internet dans leurs travaux de recherche.
Pour ce mémoire, quatorze chercheurs ont été interrogés. Ce nombre semblait être un bon compromis entre, d'une part les exigences fixées par le questionnement, et d'autre part la difficulté de trouver des personnes répondant à ces critères et susceptibles de participer à cette recherche.
Également, pour cette dernière raison, le mode d'accès aux interviewés qui paraissait le plus adéquat était la méthode de proche en proche. Une personne de notre entourage a permis d'amorcer la chaîne qui s'est ensuite prolongée par la désignation d'autres chercheurs par le premier interviewé.
Chaque entretien réalisé a duré en moyenne quarante-cinq minutes. Pour les personnes interrogées travaillant à Paris, il s'est déroulé sur leurs lieux de travail. Tandis que pour les autres, le hall d'entrée de la Bibliothèque nationale de France a été utilisé.
Voici plus précisément la composition de notre échantillon de chercheurs. Toutefois, ayant préférés garder l'anonymat, leurs noms n'apparaissent pas. Seuls figurent dans cette présentation les noms des laboratoires auxquels ils appartiennent.
Les quatorze entretiens ont été réalisés auprès de chercheurs en sciences sociales, affiliés à des laboratoires publics ou rattachés à des universités. Parmi eux, on compte 9 chercheurs, 2 étudiants chercheurs et 3 enseignants chercheurs.
Sur un plan disciplinaire, dix se définissait comme appartenant à la discipline sociologie. Ci-dessous se trouvent plus en détail leurs laboratoires d'appartenance ainsi que leurs domaines de recherche.
Laboratoire d'Anthropologie Urbaine (LAU-CNRS) : 1 personne, directeur de recherche au CNRS, domaine : sociologie des marchés financiers.
Observatoire Sociologique du Changement (OSC) : 2 personnes
1 maître de conférence à Sciences Politiques, domaine : les inégalités économiques et l'évolution des valeurs.
1 directeur de recherche au CNRS, domaine : sociologie de la jeunesse, des âges de la vie et des générations.
CNRS/EHESS : 1 personne, étudiant chercheur, domaine : sociologie des religions.
Centre de Sociologie des Organisations (CSO-CNRS) : 5 personnes
1 étudiant chercheur, domaine : sociologie de la santé.
1 chercheur, domaine : sociologie des universités.
1 chercheur, domaine : la coopération industrielle et l'emploi.
1 chercheur, domaine : les croyances collectives.
1 chercheur, domaine : sociologie de l'action publique et de la décision.
Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE-CNRS) : 1 personne, maître de conférence à l'Université Lille 3, domaine : sociologie de la santé et de la famille.
Une personne interrogée déclarait appartenir à la discipline sciences de l'éducation.
CIRADE : 1 personne, chercheur, domaine : didactique des sciences.
Trois personnes interrogées appartenaient à la discipline psychologie.
Unité de recherches sur l'évolution des comportements et l'apprentissage (URECA-Université de Lille 3) : 2 personnes
1 enseignant chercheur, domaine : psychologie cognitive et du développement.
1 chercheur, domaine : l'évolution des comportements et des apprentissages.
Laboratoire d'automatique et de mécanique industrielles et humaines (LAMIH-CNRS) : 1 personne, chercheur, domaine : psychologie ergonomique, les activités de diagnostic et la prise de décision en situations dynamiques.
Les informations recueillies lors des entretiens ont fait l'objet d'une analyse de contenu. Cette méthode a permis de dégager le sens donné par les différentes personnes interviewées à leurs propos, en fonction des différents thèmes abordés lors de ces entrevues. En effet, l'analyse de contenu a pour caractéristique de privilégier le contenu à la cohérence formelle du texte. "Elle vise la simplification des contenus : elle a pour fonction un effet d'intelligibilité et comporte une part d'interprétation."40
Parmi ses différentes variantes, l'analyse thématique semblait être la plus à même pour exploiter au mieux les réponses des interviewés. Il s'agissait de rechercher une cohérence entre les entretiens. Par un découpage transversal du corpus, selon une unité constituant un thème, une idée ou une représentation, nous avons cherché à dégager des modèles explicatifs de pratiques et de représentations.
Une première lecture des entretiens a permis d'extraire des thèmes à partir des hypothèses de recherche, afin de constituer notre grille d'analyse pour expliquer les résultats de l'enquête. Cette décomposition de l'information des entretiens a également permis de séparer les éléments factuels des éléments de signification.
Les grands thèmes relevés étaient de trois ordres.
En premier lieu, la communication via Internet constituait une piste pour évaluer les modifications des conditions d'élaboration du savoir scientifique. Nous avons repéré les différentes façons dont elle se réalisait, le type d'informations qu'elle véhiculait ainsi que leurs destinataires, et les changements apportés par rapport aux moyens de communication "classiques".
Ensuite, les propos des personnes interviewées ont été rassemblés autour du thème de la recherche et de la mobilisation de l'information avec Internet : quel type d'information, quelle démarche de recherche et quels apports et modifications vis-à-vis des moyens plus traditionnels de recherche.
Enfin, le troisième thème portait sur l'organisation du travail du chercheur au vu de ces nouveaux outils. Il s'agissait de répertorier les sens donnés à ces nouvelles méthodes et de faire le point sur l'intégration ou non de ces outils dans les méthodes de travail et d'élaboration du savoir scientifique.
Ces différents thèmes font figure de parties dans ce présent travail. Pour des questions de cohérence interne, il semblait intéressant de conserver ce découpage pour fournir les résultats de l'enquête.
Le chapitre suivant s'attache à préciser les nouvelles formes de communication créées par l'utilisation d'Internet. En second point, sont traitées les manières de mobiliser les informations provenant du Web. Enfin, une dernière partie rend compte des conséquences des usages d'Internet dans l'organisation du travail scientifique.
|