L'information électronique - Mémoire DEA - Partie 2
DE NOUVELLES FORMES DE COMMUNICATION

Sommaire Introduction Partie 1 Partie 3 Partie 4 Conclusion Bibliographie Annexes Table des matières


La communication se trouve au coeur du processus de construction du savoir scientifique. Directement établie avec autrui ou par l'intermédiaire de ses écrits et publications, elle permet au chercheur de se tenir informé des travaux réalisés ou en cours, mais aussi d'échanger, de discuter des idées, des approches.

Avec Internet, l'ensemble du système de communication scientifique se trouve affecté. De nouvelles formes de communiquer sont aujourd'hui possibles et ouvrent d'autres perspectives en terme d'utilisation que les moyens traditionnels, comme le téléphone ou le papier.

Dans cette partie, nous mettrons en évidence ces nouvelles pratiques de communication mises en oeuvre par les chercheurs interrogés et les conséquences qui en découlent dans l'élaboration du savoir scientifique.




2.1 De nouvelles pratiques de communication
2.1.1 Une utilisation restreinte des outils
a. les listes de diffusion
b. les forums de discussion
c. la messagerie électronique
2.1.2 Des exploitations diverses du mail
a. un outil d'organisation de la communication
b. le suivi d'enseignement
c. l'apparition d'une nouvelle forme de travail

2.2 Les conséquences sur le travail scientifique
2.2.1 Une simplification des échanges
a. la facilité de contact
b. un formalisme réduit
2.2.2 Un renforcement de la communication
a. une intensification des échanges
b. le concept de collaboratoire




2.1 De nouvelles pratiques de communication

À l'heure de ce que l'on pourrait qualifier de la "massification de la recherche"41, le besoin pour les chercheurs de communiquer se fait de plus en plus nécessaire. Alors que l'on assiste à un foisonnement des publications de périodiques spécialisés, il devient "illusoire, pour le chercheur, toute tentative d'embrasser la totalité de la production dans son domaine"42.

Aussi, la communication formelle et informelle, qui cherche en partie à pallier cette impuissance, tend de plus en plus à se développer.

Plusieurs actes de communication jalonnent le travail scientifique, chacun répondant à des objectifs particuliers liés à l'état d'avancement des travaux scientifiques. Ghislaine Chartron en a repris les principaux dans son intervention lors du colloque "Une nouvelle donne pour les revues scientifiques ?" en novembre 199743.

Tout d'abord, lorsqu'une recherche débute, le chercheur entame une phase importante de communication informelle où se multiplient les discussions, les rencontres, les visites, les échanges de courrier. C'est ce processus social que Derek J. De Solla Price identifiait par la notion de "collèges invisibles".

Ensuite, des formes de communication orale comme les séminaires, les congrès et les colloques s'organisent pour discuter de travaux en phase terminale de développement. Souvent, ces discussions prennent ensuite une forme écrite à travers la publication des actes du colloque.

Enfin, la recherche aboutie est marquée par la publication d'un article dans une revue, qui témoigne également de la reconnaissance d'une communauté de chercheurs pour le travail réalisé.

Au regard de l'importance du rôle de la communication dans le travail du chercheur, nous avons cherché à voir, lors des entretiens, comment se positionne le support électronique dans cette fonction de communication, et quelles en sont ses utilisations.


2.1.1 Une utilisation restreinte des outils

Comme il a été écrit dans la partie précédente, seuls les principaux outils de communication accessibles via Internet ont été considérés, à savoir la messagerie électronique, les listes de diffusion et les forums de discussion.

a. les listes de diffusion

Après analyse des entretiens, il s'avère que parmi les chercheurs interviewés, l'utilisation des listes de diffusion est assez faible et très épisodique au cours de leur travail de recherche.

Sur quatorze personnes, seulement cinq sont abonnées à une ou deux listes au maximum. Ce sont des listes relatives à des institutions, des instituts de recherche ou des établissements, comme le Bulletin Officiel par exemple.

Une première raison expliquant cette faible pratique des chercheurs tient au fait de la méconnaissance de listes de diffusion proches de leurs centres d'intérêts. Si un nom de liste n'est pas communiqué par un quelconque moyen, très faible sera le nombre de personnes qui iront les chercher spontanément.

Par exemple, deux des chercheurs en psychologie sont abonnés à la même liste de diffusion, pour la simple raison que le nom de cette liste circulait au sein de leur laboratoire. Cela tient également au fait que l'accès aux listes de diffusion n'est pas direct. Si l'on ne connaît pas de sites Web sur lesquels une inscription est proposée, il est difficile d'en trouver sur Internet.

La deuxième argumentation avancée pour justifier du peu d'intérêt porté aux listes de diffusion est proprement le faible intérêt de ces listes, "des listes d'envoi dénuées de toute forme d'intérêt" dit un sociologue. Le principe veut que chaque abonné reçoive dans sa boîte aux lettres tous les messages adressés à la liste par ses participants, ce qui rend difficile la cohésion des interventions. Le contenu peut donc aller de la brève information à une réflexion poussée, en passant par des remarques plus techniques.

Un sociologue a cité pour exemple une expérience qu'il avait eu sur la liste du "Research Committee" du Congrès mondial de la sociologie, où les échanges sur le débat quantitatif-qualitatif dans la recherche de mobilité sociale étaient particulièrement inintéressants.

Un autre sociologue, abonné de fait à la liste de diffusion de l'établissement auquel il appartient, avoue également effacer la plupart du temps les messages aussitôt reçus sans même les lire.

Aussi, il paraît difficile d'être garanti de la qualité de la liste de diffusion. C'est pour cette raison qu'un des étudiants chercheurs interrogés n'est pas abonné. En revanche, par l'intermédiaire d'une personne travaillant sur un sujet similaire au sien et abonnée à certaines listes, il a accès à certains messages qu'elle lui renvoie. Ainsi, un premier tri est fait et seuls les envois susceptibles de l'intéresser arrivent dans sa boîte aux lettres.

En somme, les listes de diffusion ne constituent pas des sources d'informations pertinentes, dans la mesure où celles-ci sont noyées dans un ensemble de messages parfois très divers les uns des autres. Le fait qu'il y ait trop de bruit sur ces services semble être un facteur dissuasif essentiel pour les chercheurs.

b. les forums de discussion

Encore moins que les listes de diffusion, les forums de discussion ne sont guère utilisés, voire pas du tout.

Parmi toutes les personnes interrogées, seulement une a affirmé en avoir consulté un plusieurs fois et envoyé un message. "Concernant les forums, je n'en ai consulté qu'un, celui du CNRS, pour la préparation du colloque qui a lieu justement aujourd'hui ou demain sur la réforme du CNRS. (...) C'est à partir de ces cinq forums que se fera le colloque, sur les problèmes d'évaluation de la recherche, des relations avec les universités. Tous les problèmes en discussion au CNRS avec la réforme d'Allègre ont été mis en discussion générale."

Dans ce cas précis, l'intérêt personnel et professionnel suscité est grand, puisque les discussions portent en partie sur son statut de chercheur, son rôle et les moyens offerts pour le mener. Cette utilisation du forum de discussion n'est en fait que ponctuelle et ne dessine pas une pratique. Comme il le dit lui-même, "c'est parce qu'il y a le colloque du 25, on attend tous les trucs de la réforme, donc je l'ai consulté souvent, une ou deux fois par semaine".

Parmi les autres chercheurs qui n'utilisent pas du tout les forums de discussion, certains ont fait la démarche d'en consulter au moins une fois pour savoir ce que c'était. Ils expliquent alors leur désintérêt et leur absence de pratique par le manque de contenu des forums. "C'est typiquement le genre de chose que je n'utilise pas, je n'y vois aucun intérêt. Ce n'est pas là que j'ai trouvé des choses passionnantes" déclare un sociologue.

Chercher de l'information sur un forum de discussion est considéré comme une perte de temps, "trop de temps perdu à lire tout et n'importe quoi", affirme un autre sociologue. Et même s'il peut y avoir des informations intéressantes, le temps passé à les sélectionner paraît beaucoup trop long comparé à la valeur de l'information.

De même que pour les listes de diffusion, les forums de discussion sont très souvent désappréciés pour le bruit que l'on y trouve.

c. la messagerie électronique

La messagerie électronique est, de loin, le service de communication le plus utilisé par les chercheurs.

Toutes les personnes interviewées en font usage et l'ont adopté de manière généralisée pour communiquer avec leurs collègues. Quelques chercheurs déclarent utiliser le mail principalement avec des collègues étrangers. C'est le cas de deux sociologues interrogés dans le cadre de cette étude.

Toutefois, chez les autres personnes, l'envoi de messages par Internet s'est généralisé avec les collègues et autres relations de travail possédant une adresse électronique. Ce nouveau moyen de communication autorise des échanges variés.

Tout d'abord, les contacts réguliers lors du travail de recherche se déroulent de plus en plus par mail. Ceux-ci vont du message purement informatif, comme le rappel d'un colloque, jusqu'à l'échange plus ou moins informel sur des sujets particuliers.

Par exemple, un étudiant chercheur déclare communiquer avec des personnes travaillant sur des sujets semblables au sien, et qui peuvent lui être utiles pour sa thèse. Un autre chercheur précise que des questions de recherche, des problèmes bibliographiques, et autres questions théoriques sont aussi abordés lors de ces échanges.

À côté de ces échanges de contenu, la messagerie électronique est utilisée pour prendre contact avec certaines personnes. Par exemple, un sociologue relate un échange de mails avec un professeur américain de l'université de Chicago où il doit se rendre dans quelques mois. Ne la connaissant pas, le courrier électronique lui a semblé opportun pour se présenter à elle.

La circulation d'informations pratiques passe également par la voie électronique. Quelques chercheurs (au nombre de trois) ont spécifié ce type d'utilisation du mail. Il s'agit d'envoi de fichiers contenant des informations brèves et pratiques (rappel d'une date, etc.). Une enseignante chercheur en psychologie illustre cet usage. Elle prend l'exemple des communications qu'elle a au sein de son université, et qui constituent des échanges de questions d'organisation de l'enseignement. Un autre enseignant chercheur en sociologie déclare échanger des informations administratives avec le secrétariat et le service comptabilité du laboratoire par l'intermédiaire du mail, ainsi que toute information administrative touchant à l'enseignement qu'il dispense (planification pour la prochaine rentrée, etc.)

Outre ces utilisations qui rentrent au sens strict dans des relations professionnelles, la fonction de lien social du courrier électronique n'est pas écartée par les chercheurs. La plupart du temps, il s'agit d'entretenir des relations avec les personnes de son proche entourage. Ainsi, un sociologue déclare que "cela permet de rester en contact avec les personnes avec qui on travaille, et d'avoir des contacts plus personnels où on parle de différentes choses". À titre d'exemple, un chercheur en sociologie explique envoyer aussi des messages de sympathies et de soutien mutuel avec quelques collègues, car "il faut quand même le côté humain".

De l'étude de ces trois services, il ressort que seule la messagerie électronique est exploitée par l'ensemble des chercheurs interrogés. Pour des raisons qui ont été évoquées ci-dessus, l'utilisation des listes de diffusion et des forums de discussion semble présenter un attrait moindre. De ce fait, le travail suivant sera orienté principalement autour des usages du courrier électronique.


2.1.2 Des exploitations diverses du mail

L'utilisation régulière du courrier électronique par les chercheurs exige d'en préciser les contours. Certes, générales sont les pratiques de communication avec les collègues, comme cela a été évoqué dans le chapitre précédent. Néanmoins, avec ce nouvel outil, de nouvelles formes de communication se construisent, spécifiquement liées à la nature électronique et en réseau du support qu'est Internet.

a. un outil d'organisation de la communication

Une analyse des échanges électroniques des chercheurs interrogés montre qu'une part des messages reçus et envoyés concerne la gestion de communications orales. Cinq personnes ont déclaré utiliser le mail en vue de la préparation et de l'organisation de rencontres, comme les colloques, les séminaires, ou encore les réunions de jury.

Un des sociologues relate cette pratique qui est systématisée au sein du réseau de chercheurs travaillant sur le même domaine de recherche que lui. A titre d'exemple, un message est présenté en fin de mémoire (annexe 1), qui illustre une manière dont peut prendre forme ce genre d'informations par courrier électronique.

Une enseignante chercheur en sociologie précise également cette utilisation du mail en s'appuyant sur la préparation de journées d'études dont elle a la responsabilité. Ainsi, une grande partie de l'organisation de ces rencontres, qui auront lieu en automne prochain, se déroule via la messagerie électronique. Les interventions y sont précisées, quant aux dates et aux contenus, ainsi que d'autres points relevant de l'organisation matérielle, comme le nombre de participants, le matériel pédagogique mis à disposition, etc.

Un troisième type d'organisation de rencontres, illustré entre autres par un sociologue, a été mis en avant au cours de certains entretiens. Il s'agit de la mise en place d'une réunion de jury. Alors que la soutenance de thèse devait avoir lieu à Aix-en-Provence, la personne explique que "toute l'histoire de rendez-vous pour le jury, ça s'est fait par e-mail".

Ces quelques exemples d'utilisation du mail présentent ici un éventail de certaines pratiques des chercheurs interviewés. Loin d'être généralisées à la totalité de notre échantillon, puisqu'elles concernent seulement un tiers des personnes interrogées, elles révèlent néanmoins des manières spécifiques d'utilisation de l'outil.

Les chercheurs utilisant la voie électronique pour organiser des séminaires ou des colloques s'accordent à dire que le mail se prête facilement à ce genre d'utilisation. "Il permet de garder des traces écrites des rendez-vous, des dates et des lieux ; alors que le même message transmis par téléphone oblige à noter simultanément à la conversation les informations, sous peine de les oublier."

De plus, "le mail permet très facilement de travailler à plusieurs dans un temps réduit, ce qui est important pour toutes les histoires de rendez-vous, de réunions, etc.". Ainsi, comme le déclare un sociologue, le courrier électronique est "un outil d'un intérêt non négligeable pour coordonner l'action collective."

b. le suivi d'enseignement

L'échantillon de la population étudiée comptait au total cinq personnes reliées à l'enseignement, qu'elles soient enseignants chercheurs ou étudiants chercheurs. De ce fait, les relations de professeur à élève constituent une partie de leur communication.

Parmi ces personnes, quatre déclarent utiliser le courrier électronique pour ce type de relation.

Du côté des professeurs, les échanges par mail avec certains de leurs étudiants permettent d'entretenir des relations régulières au sujet de leurs travaux. Un enseignant sociologue cite en exemple le suivi d'une étudiante de maîtrise par voie électronique. "Par exemple, elle m'envoie un texte de sept ou huit pages, et alors je réponds tout de suite." Ou encore, "de temps en temps, à mes étudiants qui ont une adresse électronique, je leur envoie des petits trucs qui peuvent les intéresser".

Cependant, ce genre de communication n'est pas encore très développé, ni systématisé. Un sociologue interrogé relate une expérience ; "j'ai donné des cours à Paris V au premier semestre, j'ai mis au tableau mon e-mail pour les étudiants, au cas où il y aurait la moindre question... mais ça n'a pas marché".

Pour cause, peu nombreux sont les étudiants pour qui la messagerie électronique constitue un moyen de communication privilégié. De plus, la relation professeur-élève est encore marquée par une grande formalité. "Les étudiants sont parfois timides, ils n'osent pas", explique ce même sociologue. Enfin, pour un suivi d'enseignement, la relation de face-à-face ne peut être complètement absente. Elle est nécessaire "ne serait-ce que pour avoir des discussions à bâtons rompus, un peu plus informelles que celles qui s'installent lorsqu'on passe par l'écrit".

Les observations des deux étudiants chercheurs interrogés apportent des compléments sur ce genre de relation. Chacun avoue avoir des échanges de courriers électroniques avec ses professeurs responsables respectifs.

Cependant, là non plus, ces communications ne sont pas généralisées sous cette forme. Elles sont principalement utilisées à titre informatif, c'est-à-dire dans le but de tenir informer le professeur du bon déroulement du travail. Un des étudiants raconte qu'il utilise la messagerie électronique avec son professeur "parce que c'est plus pratique que d'obtenir un rendez-vous". Et au niveau du contenu, "je lui écris où j'en suis, et la plupart du temps, ça ne demande pas spécialement de réponse".

Ainsi, il ressort de ces relations professeur-élève par voie électronique qu'il s'agit plutôt d'une manière nouvelle et spécifique d'entretenir un suivi d'enseignement. Elles ne sont pas encore suffisamment développées, ni dans la forme, ni dans le fond, pour prétendre supplanter les relations directes de face-à-face. Cependant, elles ouvrent des perspectives en matière de transmission de l'information, notamment avec la possibilité de joindre au message un fichier contenant un travail.

c. l'apparition d'une nouvelle forme de travail

Évoquée dans le paragraphe précédent, la messagerie électronique possède la caractéristique de faciliter la transmission de l'information. Cette spécificité est prise en compte par les chercheurs. Ainsi, plus de la moitié des personnes interrogées expliquent utiliser le mail pour faire circuler des informations en vue de projets de publication ou d'articles.

Ces échanges de contenus interviennent selon diverses modalités.

Tout d'abord, le courrier électronique devient un outil privilégié pour organiser des projets collectifs. L'expérience d'un sociologue en fournit un exemple. "Il m'est arrivé, par exemple, de diriger un livre collectif en utilisant le mail. On peut facilement recevoir par fichier attaché des bribes, des bouts d'articles." De la même manière, ayant vécu l'expérience inverse, il explique que le courrier électronique est "aussi pratique pour envoyer des fichiers attachés, par exemple des projets d'articles ou des publications pour un livre collectif". Ce type de communication est également pratiqué par une des enseignantes chercheurs interviewés. Elle précise que, pour ses trois chantiers de publication actuellement en cours, elle utilise le mail pour échanger avec les autres membres de la rédaction ses premiers papiers, et au fur et à mesure les nouvelles moutures.

D'autres chercheurs font état de leurs échanges dans le cadre de collaborations. Ainsi, un sociologue, devant intervenir lors d'un colloque, raconte quelques utilisations du mail en vue de sa préparation. "Par exemple, avec des amis, on a organisé un colloque de jeunes chercheurs, et quinze jours avant d'organiser le colloque, on s'est tous échangé nos e-mail et on s'est envoyé des passages ou des résumés de nos interventions en attente de réaction."

En dehors des projets collectifs, le mail est aussi utilisé par les chercheurs pour de simples travaux individuels. Notamment pour la rédaction d'article, il permet les mêmes facilités que lorsque l'on travaille à plusieurs.

Un premier exemple est illustré par les propos d'un sociologue lors de son entretien. "Une personne m'a contacté pour un article. Je lui ai demandé son adresse e-mail pour lui envoyer par document joint les premières ébauches, elle m'a envoyé les consignes types de rédaction également par document joint. Ce n'est seulement qu'au bout de quatre ou cinq mails qu'elle m'a appelé pour me dire de ne toucher à rien."

Un second exemple cité par un autre sociologue en explique la facilité. "Le courrier électronique permet de dresser très rapidement des demandes de papiers. Par exemple X de la revue Alternatives économiques me demande un papier sur l'évolution des codes, les changements des inégalités. Il m'envoie par mail une petite commande puis je lui renvoie immédiatement les données pour le graphique dont il a besoin et ainsi de suite."

Ces possibilités de circulation de l'information, de manière facile et rapide, incitent également à discuter plus facilement des contenus et des propos envoyés.

"Internet permet de discuter plus les papiers", explique un sociologue. "Il m'est arrivé de recevoir des articles pour la revue Mouvement assez rapidement par mail, et de ce fait d'en discuter tout de suite après, d'autant plus que toutes les discussions des autres circulent aussi entre nous."

Le jeune chercheur ayant organisé un colloque, dont il était question ci-dessus, fait le point de son expérience. "Cela n'a pas fonctionné avec tout le monde, mais avec une personne entre autres, on s'est fait des commentaires... Elle m'a envoyé le plan d'un article qu'elle avait à écrire en document joint et je lui ai envoyé par e-mail mes commentaires, et inversement."

Ainsi, il apparaît que l'envoi de documents liés à un projet de recherche ou à un projet d'article suscite, dans la plupart des cas, un échange un peu plus poussé. Comme le souligne un chercheur en psychologie, "la rapidité du mail fait que l'on veut aussi y répondre rapidement. Alors, quand on reçoit un article d'un collègue, on répond le plus tôt possible".

La circulation entre un réseau de personnes accentue aussi cet effet "boule de neige". Plus on reçoit de propos de collègues, et de commentaires de ces propos, plus on sera enclin à en envoyer soi-même.

De plus, la facilité pour intervenir sur un document envoyé par mail favorise ces échanges. "On peut très facilement commenter l'article d'un collègue, on peut insérer dans le texte ses propres commentaires, rajouter des choses etc.", explique un sociologue.

Ces différentes formes d'utilisation du mail illustrent des pratiques spécifiques, pour la plupart d'entre elles peu partagées, mais néanmoins intéressantes au regard de la question de l'élaboration du travail scientifique. De nouvelles perspectives sont ouvertes, comme par exemple une avancée vers le télétravail. La réalisation de publications par voie électronique en constitue un exemple.

Aussi, est-il nécessaire de mesurer plus précisément les modifications apportées par ces pratiques sur la construction des savoirs et sur les représentations de ces savoirs.




2.2 Les conséquences sur le travail scientifique

L'utilisation de la messagerie électronique dans le cadre du travail du chercheur s'accompagne de modifications et de changements quant aux manières de communiquer. En effet, les nouvelles formes de circulation et de transmission de l'information autorisent des pratiques spécifiques (voir le chapitre précédent), mais aussi ouvrent des perspectives en matière d'échange. Rendus plus simples et plus faciles, ceux-ci tendent à influer sur les façons d'appréhender la communication au sein du travail scientifique.


2.2.1 Une simplification des échanges

Loin de compter comme un intermédiaire supplémentaire entre les correspondants, l'ordinateur, disposant des logiciels et connexions nécessaires pour fournir un accès à la messagerie électronique, est perçu par les chercheurs interrogés comme un instrument rendant les communications plus simples et les échanges plus faciles.

a. la facilité de contact

Toutes les personnes interviewées s'accordent à dire que le courrier électronique facilite le contact avec les correspondants.

Plusieurs justifications sont avancées pour argumenter cette idée.

Tout d'abord, un premier indice tient au fait proprement dit de l'outil et de ses caractéristiques. En particulier, la possibilité d'un contact différé permet à l'utilisateur de s'affranchir d'un certain nombre de contraintes. Par exemple, il n'a pas à se soucier de savoir si son correspondant est là ou ailleurs. Ou encore, il est assuré que son message atteindra son destinataire à un moment donné. D'autre part, le stockage du message dans la boîte aux lettres de son destinataire permet à l'expéditeur de ne pas intervenir à des moments peu propices. Comme le souligne un sociologue, "on ne dérange pas les gens mais on sait qu'ils ont eu l'information, donc on les laisse libres de répondre quand ils veulent".

Cette spécificité est grandement appréciée par les chercheurs qui évoquent à plusieurs reprises le fait d'être souvent perturbés dans leur travail par de nombreux coups de téléphone. En effet, nombreuses ont été les fois où, lors des entretiens réalisés sur leur lieu de travail, la conversation a été interrompue par plusieurs sonneries. Fait qui généralement suscitait quelques réactions d'agacement de la part des personnes interviewées.

La facilité de ce moyen de communication est également beaucoup appréciée pour son fonctionnement rapide, à la fois dans son utilisation et aussi dans la durée des échanges. Très vite, un message déjà reçu d'une autre personne, ou un extrait d'article ou d'intervention peut être renvoyé à un collègue par un simple clic de souris. "On n'a pas besoin d'aller faire des photocopies des documents, ni d'imprimer les trucs. On ne perd pas de temps à ça", remarque un sociologue.

Un second exemple cité par un psychologue fournit une autre illustration de la rapidité du courrier électronique dans les échanges. "Il est vrai que ça facilite beaucoup les contacts rapides avec les collègues étrangers ou lorsqu'on est en contact avec des collègues étrangers. On ne passe plus des heures au téléphone à chercher ses mots. Une fois le message écrit, il y a juste à cliquer et ça part. C'est très pratique, ça va vite."

Plusieurs chercheurs ont aussi évoqué l'intérêt du mail pour sa simplification des échanges, notamment sur des questions d'organisation des communications. Souligné en particulier par un sociologue, le courrier électronique exige des efforts "moins complexes dans l'organisation avec les collègues". Relatant son expérience de télétravail pour la direction d'un ouvrage collectif, il explique qu'"avec le mail, on n'a pas besoin d'attendre ni de s'assurer que la personne a reçu le document pour l'appeler et en discuter au téléphone. On sait que l'article et les commentaires seront tous les deux lus s'ils ont été envoyés en même temps".

Enfin, la messagerie électronique est également perçue comme un bon moyen pour mettre des personnes en relation rapidement. Un étudiant chercheur raconte son expérience. "J'ai participé à un colloque sur mon sujet et un israélien est venu me voir après en me disant "ça m'intéresse". Je lui ai dit que je pouvais lui présenter des gens qui travaillaient sur le sujet. Je lui ai donc proposé de s'échanger nos e-mail. Trois jours après, il m'avait envoyé son contact. Et comme ça, je l'ai mis en relation avec d'autres personnes."

Il est aussi très simple de "forwarder" des messages, ce qui permet instantanément de faire connaître à d'autres personnes des propos reçus, et ainsi de créer une chaîne de relations où circulent les informations. Ce qui autorise alors, chez certaines personnes, à intervenir sur des messages dont ils n'étaient pas les destinataires originels. Un sociologue déclare, "il m'est déjà arrivé de renvoyer un commentaire à un collègue que je ne connaissais pas particulièrement, mais j'avais eu un mail de lui parce qu'un autre collègue me l'avait renvoyé".

C'est aussi l'exemple cité par un autre sociologue qui raconte comment le courrier électronique lui a permis de rentrer en contact avec une personne, en particulier un professeur de l'université de Chicago. "En allant sur le serveur de l'université de Chicago où il y a la liste de tous les profs et en dessous de chaque nom de prof il y a leur e-mail. Je ne la connaissais pas plus que ça" (annexe 2).

Ainsi, la facilité de communiquer par messagerie électronique est appréciée par l'ensemble des chercheurs. Seulement deux personnes ont fait état des éventuels problèmes techniques, rendant alors illusoire l'utilisation du mail. Une sociologue raconte que l'"on n'est pas toujours assuré que ce soit arrivé, j'ai déjà eu quelques pépins. À cause des incompatibilités entre Mac et PC, on ne sait pas très bien qui peut lire quoi. Et c'est insupportable de ne pas avoir les mêmes versions entre collègues pour correspondre".

b. un formalisme réduit

Au-delà des aspects d'utilisation et des caractéristiques relationnelles liés à l'outil, la messagerie électronique influence également le contenu des messages.

Toutes les personnes interrogées ont mis en avant le fait qu'un échange par voie électronique se simplifiait beaucoup dans la forme. Le recours aux formules de politesse y est plus allégé, ainsi que les tournures de phrases moins travaillées.

Plusieurs exemples cités par les chercheurs viennent illustrer ce propos.

Un sociologue explique que "sur la forme oui, [le mail] c'est plus direct, c'est moins formaliste". Le courrier électronique tend ainsi à simplifier les communications, d'autant plus que, comme il le fait remarquer, "le formalisme en France est quelque chose de très important, y compris dans le monde académique, le monde de la recherche. Cela a toujours été très important, à l'université, c'est toujours un univers très hiérarchisé. Au CNRS, ce n'est pas un univers très hiérarchisé à la différence de l'université, mais le formalisme est quand même important. Il a toujours présidé, je pense, aux relations entre chercheurs ou professeurs".

Pour illustrer son propos, il reprend l'exemple de sa correspondance avec le professeur américain. "Vous avez l'exemple de X, une sommité mondiale dans son domaine, à qui j'écris comme ça et qui m'a répondu comme ça sans y mettre les formes, c'est un exemple" (annexe 2).

Son expérience de communication au sein d'un réseau constitué d'étudiants chercheurs fait part également des mêmes commentaires. "Dans ce réseau, je suis le seul chercheur, les autres personnes sont toutes étudiantes... et bien là je pense que le truc [mail] a un petit peu... pas annulé mais gommé un peu cette différence d'âge et de statut." Toutes les informations sont envoyées à tous les membres du réseau, étudiants et chercheur, ce qui fait que les messages sont dénués de toute formalité particulière. "Je pense que ce réseau finance est très significatif du fait que j'ai pu être intégré à un réseau d'étudiant, lancé à l'initiative d'un étudiant. (...) Alors que moi-même j'aurais peut-être été un peu gêné d'être dans un réseau étudiant... mais là, je pense qu'ils s'en fichent."

Dans ce même ordre d'idée, une sociologue explique qu'avec le mail, les échanges sont plus informels et ainsi il est plus aisé de communiquer avec des personnes dont le statut nécessite habituellement des convenances protocolaires. "Les rapports aux "pontes" sont beaucoup plus simples et naturels lorsque l'on s'adresse à eux par mail."

Partageant cet avis, un psychologue raconte aussi que ce genre de rapport est "beaucoup moins formel, et donc moins contraignant que le courrier papier. Le mail permet un accès plus facile aux personnes que l'on ne connaît pas personnellement et est donc plus simple que le téléphone".

Un autre sociologue souligne la réduction du formalisme dans les rapports avec ses correspondants. "Il est évident que le ton d'un mail n'est pas celui d'une lettre. C'est moins formel, on dit les choses plus directement."

Cette simplification de la forme des correspondances est largement appréciée par l'ensemble des chercheurs. Tout d'abord, comme le fait remarquer un sociologue, "je pense que c'est plutôt une bonne chose. Il y a moins de décodage de l'information qui est nécessaire avec un mail qu'avec une lettre". Ensuite, évoquée à plusieurs reprises par les chercheurs, la réduction du formalisme dans les messages électroniques contribue à faciliter les prises de contacts, particulièrement lorsqu'il n'existe pas de lien personnel ou proche avec la personne à contacter.

Néanmoins, si spontanément un consensus s'installe pour désigner le caractère peu formel du message électronique, il est à relativiser pour certaines catégories d'échanges. Le chapitre concernant le suivi d'enseignement a permis d'en relever au moins une, lorsqu'un sociologue fait état du faible nombre d'étudiants choisissant ce mode de communication avec leurs professeurs. Certes, écrire un mail ne nécessite pas de reprendre des formules de convention, encore faut-il "oser" en faire la démarche de dépasser ce formalisme. Et souvent, pour cette raison, communiquer par voie électronique est exclue au profit des moyens traditionnels de correspondance.


2.2.2 Un renforcement de la communication

Les transformations apportées par l'utilisation de la messagerie électronique dans les échanges amènent à regarder plus avant les conséquences sur la fonction de la communication dans le travail de recherche.

En effet, le sens donné par les acteurs à ce moyen de communication préfigure une manière de concevoir les échanges avec les collègues. Par extension, il donne aussi naissance à un ensemble de relations moins codifiées par lesquelles se développe une communication plus informelle.

a. une intensification des échanges

Le développement de ces nouvelles formes de communication permet de poser la question de l'intensification des échanges. En effet, le courrier électronique, par sa facilité et sa rapidité, est susceptible d'engendrer une croissance des correspondances.

De plus, des constats du développement de la recherche viennent également appuyer cette hypothèse. Alain Michard en fait état dans un article, où il précise quelques phénomènes permettant de comprendre "les nouveaux besoins de la communauté scientifique que doivent satisfaire les modes de communication actuels ou émergents"44. Parmi les nouvelles exigences des chercheurs, l'auteur évoque la nécessité d'un travail accéléré du fait de la rapide progression de la connaissance. "Dès lors, le souci du chercheur est de travailler sur des questions d'actualité scientifique, de participer aux controverses actives, et donc d'être informé "en temps réel" des résultats, arguments et contre-arguments échangés autour d'une question "chaude"."45

Au sein de l'échantillon des chercheurs interrogés, la question de la fréquence d'utilisation du courrier électronique a été abordée. Un petit peu moins de la moitié ont souligné le fait que le mail, en facilitant les communications, les avait également intensifiées.

Pour ces chercheurs, le nombre de messages reçus tourne autour de cinq ou six par jour, tandis que le nombre de messages envoyés s'élève à un ou deux. Un sociologue explique cet écart par le fait que "seulement un tiers des messages reçus est susceptible de susciter une réponse. Pour beaucoup, ce sont des informations en masse non personnelles".

Plusieurs exemples tirés des entretiens illustrent ce phénomène.

Ainsi, un sociologue déclare que, grâce au mail, le suivi des quelques étudiants sous sa direction qui utilisent le courrier électronique s'est accompagné d'une augmentation des échanges. "L'envoi de leurs travaux, des premiers jets, des pistes de recherche, est plus fréquent. On a plus d'échanges avec le mail, car ce n'est pas toujours évident de se rencontrer pour des questions d'emploi du temps."

Un autre chercheur en sociologie fait également allusion à l'intensification des échanges avec certains de ses collègues. "On s'écrit plus facilement avec le mail, pour un oui ou pour un non on peut envoyer un petit mot ; alors qu'on ne prendrait pas le téléphone pour ça."

Il est intéressant de noter ici que nombre de chercheurs excluent certains services de communication à cause du bruit qu'ils génèrent (listes de diffusion, forums de discussion). Or, cette dernière remarque montre qu'eux-mêmes participent à ce phénomène en s'écrivant "pour un oui ou pour un non".

Cependant, même si certains chercheurs s'accordent à dire que les échanges s'intensifient avec la messagerie électronique, ils n'estiment pas que les communications en sont profondément transformées. Un chercheur en sociologie qui explique employer beaucoup le mail déclare "je pense que ça simplifie et que ça intensifie les échanges. Mais ça ne les bouleverse pas". Des nouvelles manières de communiquer en découlent, cependant l'étendue des relations et des correspondants n'en devient pas complètement modifiée.

Par exemple, il précise que "les personnes qui sont rentrées en contact avec moi ou avec lesquelles je suis rentré en contact par le biais d'Internet, s'il n'y avait pas eu Internet, on serait rentré en contact autrement. Je ne pense pas que c'est le fait qu'il y ait Internet qui explique notre rencontre".

Ainsi, l'intensification des échanges par le biais du courrier électronique constitue une force pour maintenir des collaborations entre membres d'une même communauté scientifique. Néanmoins, comme le démontre une étude réalisée sur la communication scientifique à Strasbourg à travers Internet, les échanges par mail "ne permettent pas de créer ex nihilo une communauté de recherche, mais de resserrer des liens existants"46.

b. le concept de collaboratoire

La circulation d'informations au sein d'un groupe de chercheurs n'a pas attendu le développement de moyens techniques pour la faciliter. Plusieurs exemples historiques en font état, à travers des moyens de communication différents.

Ainsi, cité par Ghislaine Chartron lors de son intervention lors du colloque "Une nouvelle donne pour les revues scientifiques ? "47, le réseau initié par le Père Marin Marsenne assurait le lien entre 210 correspondants européens. Il permettait alors des échanges informels de lettres entre chercheurs.

Avant l'apparition des premiers journaux scientifiques, qui date de 1665 avec la publication du Journal des Sçavans, suivi par la création du Philosophical Transactions de la Royal Society of London, le principal moyen de communication de la science revenait aux lettres. "Toutefois, celles-ci n'avaient pas le sens actuel d'une correspondance privée, mais au contraire étaient destinées à circuler parmi de petits groupes de scientifiques, rappelant ce qui se met en œuvre actuellement au travers des messageries électroniques"48.

Au regard des entretiens effectués avec les chercheurs, l'existence de réseaux ou de groupes de personnes a parfois été évoquée.

D'une façon très formalisée, un sociologue relate son appartenance à un réseau de chercheurs, plus précisément d'étudiants chercheurs, travaillant sur un sujet commun. L'utilisation de la messagerie électronique a été un point clé dans la création et la matérialisation de ce groupe. En effet, un système de configuration du mail, la création de listes, permet de faire circuler automatiquement tous les messages envoyés à l'un des membres du réseau à l'ensemble de ses participants. Ainsi, "quand quelqu'un envoie une référence, les dix autres l'ont. Il n'a plus à marquer chaque adresse".

Un autre chercheur en sociologie évoque aussi l'apport de la messagerie électronique dans les relations plus informelles avec les proches collègues. "Parmi le réseau de chercheurs et assimilés, et plus ou moins proches dans ce sens, au-delà des recherches académiques et des groupes académiques, il y a des groupes plus informels de potes etc., vis à vis desquels les activités sont un petit peu plus poussées... Par exemple, pour les potes de Sciences Humaines, d'Alternatives économiques, et de la revue Mouvement, Internet permet de discuter plus les papiers." Selon lui, "ce sont en fait plus ces contacts avec les collègues qui sont les plus intéressants".

L'existence de ce type de relations a été étudiée par Derek J. De Solla Price, sous le terme de collège invisible49. En cela, il entendait la formation de groupes réduits (le plus souvent informels) de scientifiques et d'ingénieurs dans un domaine particulier de la recherche scientifique et technologique. "(...) ils mettent au point des mécanismes de communication quotidienne. Il existe des dispositifs minutieux pour faire circuler non seulement des tirages à part de publications, mais des prétirages et des pré-prétirages des travaux en cours et des résultats imminents. (...) Ces groupes forment un collège invisible, au sens où l'étaient les premiers pionniers inconnus qui devaient plus tard se réunir pour former la Royal Society en 1660"50.

Conçus, en premier lieu, pour répondre aux problèmes de la communication scientifique et technique et aux dimensions atteintes par la science contemporaine, la formation de collèges invisibles "est une manière de résoudre les crises de communication en réduisant un groupe large à un groupe plus restreint, prévu de la taille maximale compatible avec des relations personnelles"51.

D'autres part, les collèges invisibles constituent également, selon Price, une manière de résoudre le problème de l'organisation du travail scientifique à l'époque de la "big science". Ils préfigurent un système de relations et d'organisation des élites scientifiques autour d'un front de recherche.

À l'heure des NTIC, d'autres chercheurs ont tenté de théoriser l'existence et le fonctionnement de ces réseaux. En particulier, William A.Turner, du laboratoire CERESI-CNRS (Centre de Recherche des Sciences lnfométriques) à Meudon, qui propose d'utiliser la notion de collaboratoire. "Le vocable qui convient à la description de ces nouvelles structures est celui de collaboratoires de recherche."52

Il associe l'émergence de ces collaboratoires avec l'emploi des réseaux informatiques pour la communication des informations scientifiques et techniques. Selon lui, les nouveaux moyens de communication ont entraîné avec eux une explosion des communications, à la fois en nombre et en qualité.

Ainsi, introduit à l'origine par la "National Science Foundation", le concept de collaboratoire "fait référence à ce renforcement des collèges invisibles par le développement de dispositifs technologiques, dans un contexte politique favorable"53. À travers cela, il fait également référence à la multiplication des communications informelles, en particulier par la messagerie électronique.

Les pratiques de communication, encore nouvelles et récentes, des chercheurs interrogés vont dans ce sens. En effet, en évoquant la rapidité et la facilité du courrier électronique, se trouve parfois sous-entendu l'engouement pour l'outil et le désir de l'exploiter encore plus. Comme le raconte un sociologue en parlant du mail, "je peux vous dire que j'adore ça (...) je le vis comme un gain et puis ça me correspond".

La naissance de nouvelles formes de communication avec la messagerie électronique ouvre des perspectives de travail inédites. Plusieurs exemples ont montré que certains travaux pouvaient être réalisés à distance, du seul fait des moyens apportés par la circulation d'informations par voie électronique.

En accentuant la facilité des correspondances, ce sont aussi des nouvelles formes d'échanges que le mail dessine, caractérisées par leur réduction de formalisme et leur intensification.



41 Lévy-Leblond, Jean-Marc, "De la science à ses livres", Science en bibliothèque, Agostini, Francis (sous la dir.), Paris, Editions du Cercle de la Librairie, 1994, pp. 101-111.

42 Ibid., p.102.

43 Chartron, Ghislaine, "Nouveaux modèles pour la communication scientifique ? ", colloque Une nouvelle donne pour les revues scientifiques?, 19-20 Novembre 1997, ENSSIB/SFSIC, http://www.ccr.jussieu.fr/urfist/enssibv2.htm

44 Michard, Alain, "Vers la publication électronique des journaux scientifiques", Culture et recherche, n°54, septembre 1995, p. 8.

45 Ibid., p.8.

46 Hert, Philippe, "Les arts de lire le réseau : un cas d'innovation technologique et ses usages au quotidien dans les sciences", Réseaux, n°77, mai-juin 1996, p. 100.

47 Chartron, Ghislaine, "Nouveaux modèles pour la communication scientifique ? ", op. cit.

48 Le Crosnier, Hervé, "Les journaux scientifiques électroniques ou la communication de la science à l'heure du réseau mondial", Solaris, n°3, Presses Universitaires de Rennes, 1996, http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d03/3lecrosmier.html (consulté le 12.08.99).

49 Price, Derek J. De Solla, Science et suprascience, traduit de l'américain par Geneviève Lévy, Paris, Fayard, coll. Le phénomène scientifique, 1972 (1963), 124 p.

50 Ibid., pp. 90-91.

51 Ibid., p. 91.

52 Turner, William A., "Les professionnels de l'information auront-ils une place dans les collaboratoires de la recherche ? ", Solaris, n°2, Presses Universitaires de Rennes, 1995, http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d02/2turner.html (consulté le 15.07.99).

53 Chartron, Ghislaine, "Nouveaux modèles pour la communication scientifique ? ", op. cit.

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