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Malgré l'utilisation qui en est faite en matière de recherche d'informations, Internet n'est cependant pas perçu comme un outil de première importance dans le travail des chercheurs. Entendu plutôt comme un instrument de repérage et de balayage de l'information, il constitue certes un nouveau moyen d'accéder à des données, mais d'une manière ponctuelle.
Les arguments avancés pour justifier cette représentation relèvent de la valeur accordée aux informations trouvées en ligne. Souvent incomplètes, elles se caractérisent aussi par l'étroite liaison qui les relie aux documents traditionnels comme les revues ou les ouvrages.
La totalité des chercheurs interrogés s'accorde à dire que les informations accessibles sur Internet conservent un caractère secondaire au regard des autres types d'informations écrites. Pour plusieurs raisons, qui vont être ici développées, cet instrument de travail ne vient pas supplanter les méthodes plus traditionnelles de recherche, mais les accompagne et les nourrit de nouvelles ressources.
La première critique d'Internet avancée par certaines personnes interrogées réside dans les lacunes et les défaillances de l'information offerte en ligne.
En effet, tout n'est pas référencé sur Internet, et toutes les ressources ne sont pas accessibles par les mêmes moyens. Pour preuve, la différence de fonctionnement entre les moteurs et les annuaires de recherche fait apparaître des distinctions dans les contenus. Tous les sites ne sont pas répertoriés dans chacun d'eux, de la même manière qu'ils ne s'y trouvent pas classés aux mêmes endroits.
Un sociologue fait état de ce problème concernant les recherches thématiques à partir d'un mot-clé, d'une notion ou d'un concept. "Les recherches thématiques sont plus difficiles, et dès que c'est spécialisé ça ne relève pas des arborescences thématiques de Yahoo ! ou ce genre de choses." L'utilité des moteurs de recherche réside, selon lui, essentiellement pour le repérage de données plus factuelles. Par exemple, cela sert "si on est à la recherche d'un site de bibliothèque en Allemagne et qu'on ne connaît pas toutes les bibliothèques, on peut alors retrouver dans l'arborescence de Yahoo ! les bibliothèques".
Dans un même ordre d'idées, un autre chercheur en sociologie relève également l'inefficacité des moteurs de recherche. Ils "renvoient trop de résultats à côté de ce que l'on cherche", déclare-t-il. En effet, dans la mesure où les requêtes des utilisateurs sont soumises à un traitement automatisé, tous les sites contenant le mot-clé recherché seront proposés en réponse.
Pour citer d'autres illustrations, un sociologue fait état des ressources bibliographiques accessibles sur Internet. Entendu qu'il estime "qu'il y a des outils de référencement bibliographique à la limite plus efficace qu'Internet", il argumente ce point de vue en expliquant que "dès qu'on est dans une discipline spécifique et surtout sur le versant anglo-saxon des choses", les informations s'appauvrissent. "La Revue française de sociologie est à peine référencée, les Cahiers internationaux sociologiques à peine, et dès qu'on s'adresse à des revues un petit peu plus mineures, ça disparaît complètement."
À ce même propos, un des étudiants chercheurs interrogés donne un exemple précis de recherche non aboutie. "Par exemple j'ai fait une recherche de thèse. Je connaissais le sujet, l'année et le prénom de la personne, mais je n'ai rien trouvé sur Internet." Il précise aussi que la plupart des catalogues de bibliothèques universitaires ne sont pas en ligne.
Un autre chercheur en psychologie explique aussi que "peu de sites sont vraiment détaillés avec des propositions de documents scientifiques, comme des publications, des thèses, etc.". En effet, sur la majorité des sites, même si l'on peut y trouver la référence du document recherché, il est rare qu'un accès mène directement à son contenu. C'est ce qui est parfois déploré par les chercheurs et relevé comme une faiblesse de l'Internet encore naissant, "le désavantage sur Internet, c'est qu'on peut trouver la référence, mais il y a rarement le bouquin en entier avec", fait remarquer un sociologue.
Toutefois, ces lacunes sont relativisées. Un sociologue explique qu'en sociologie, les informations sont surtout présentes sur des sites canadiens. En revanche, il note une certaine amélioration, "que ce soit au niveau qualitatif ou quantitatif, les choses progressent".
De plus, tout en constituant une barrière amenée à évoluer au cours des prochaines années, le manque d'informations présentes sur Internet n'est pas vécu par les chercheurs comme un handicap majeur. Dans la mesure où le Web procure des facilités de travail, ces lacunes sont souvent mises à l'index. Cependant, comme le déclare un chercheur, "l'offre en termes qualitatif et quantitatif disponible sur Internet au regard de ma discipline me convient pour l'instant, parce que j'ai compris que ça ne remplaçait pas la recherche manuelle d'information".
Plusieurs chercheurs avancent, dans un second temps, la nécessité des sources et des documents imprimés pour tout travail de recherche. Elles possèdent un grand nombre d'informations non contournables, ce qui permet aux personnes interrogées de reléguer au second plan le rôle joué par Internet.
Tout d'abord, l'importance et le caractère primordial des documents papiers résident dans le fait que, très souvent, les informations trouvées sur le Web y font explicitement référence. C'est le cas par exemple des catalogues de bibliothèques, des bases de données ou de tout autre liste à vocation bibliographique. Le contenu propre de la source n'étant que très rarement disponible sur Internet, l'utilisateur n'a comme solution que le recours à l'ouvrage ou à la revue.
D'autre part, comme le souligne un sociologue, la référence aux documents imprimés est aujourd'hui une source identifiable et reconnue, en particulier dans le milieu académique. "Pour ces différents objets [bases de données, catalogues], ce n'est pas Internet ; ils renvoient directement au papier lui-même qui, pour l'instant est la seule référence digne et recevable académiquement, parce qu'elle est supposée être conservée à très long terme."
En effet, même si une référence sur un site est clairement repérable avec son adresse qui est unique, il n'est pas assuré que cette localisation du document reste fixe durant les jours, les mois ou les années à venir. "Tout simplement parce que les adresses Internet bougent assez vite et ne constituent pas des références durables, alors que les bibliothèques sont faites pour conserver le papier sur toute une série de siècles."
Comme le souligne Ghislaine Chartron, la mémoire de la science est assurée par les documents imprimés. "Les écrits scientifiques cumulés dans les revues sont la garantie d'une trace pérenne dans l'histoire des champs scientifiques et de leurs évolutions. Le réseau des bibliothèques nationales assure ce rôle de conservation des revues papier."58 Cependant, l'archivage des écrits électroniques n'est pas encore développé et ne permet pas la pérennité des ressources.
Or, une des formes de validation d'un travail de recherche se repère dans la possibilité d'accéder aux sources et documents cités, qui doivent de ce fait être facilement identifiables. Ainsi, d'après un sociologue, "il est douteux de fournir une bibliographie sur Internet" dans la mesure où la référence papier reste la référence académique.
La période temporelle sur laquelle porte la recherche influence également le recours ou non à Internet. Quoiqu'il en soit, les références imprimées demeurent toujours nécessaires. Ainsi, pour des travaux portant sur des sujets qui remontent assez loin dans le temps, le retour au papier est obligatoire, précise un sociologue. L'actualité du média fait qu'une grande partie des informations en ligne ont trait aussi à l'actualité, aux travaux et documents récents. Pour cause, une recherche menée sur un thème contemporain trouvera plus facilement des réponses ou des pistes sur Internet. Un sociologue affirme même que "pour des travaux relativement récents, le passage soit par Internet, soit par d'autres moyens informatiques, est de plus en plus un passage obligé". Cependant, encore une fois, les informations repérées désigneront toujours des documents papiers.
Un autre chercheur en sociologie justifie ce propos en prenant appui sur les revues scientifiques. Selon lui, elles "restent quand même le support principal de l'information, le point de référence et de culture professionnelle". Faisant état de son domaine de recherche, il précise que "l'information scientifique, on la reçoit essentiellement par les revues, Internet c'est un petit plus, mais pour ce qui est du contenu c'est assez mineur". En terme d'information, cela permet d'offrir des matériaux de travail, comme des données d'enquête, mais "ça ne va pas tellement plus loin".
En effet, d'après la définition d'Olivier Corpet, la revue scientifique "demeure l'instrument privilégié de formation et de développement de chaque discipline, le lieu d'élection de chaque communauté scientifique, une matrice essentielle et performante de l'édition scientifique et une référence essentielle pour les systèmes d'évaluation des recherches et des chercheurs"59. De ce fait, elle joue un rôle important dans la diffusion des idées et des connaissances entre les chercheurs. "Elle est un élément constitutif de la production et de la reproduction du savoir", comme le souligne Robert Boure60.
Ainsi, Internet est entendu comme un instrument de recherche secondaire, "pratique pour récupérer des informations ponctuelles, mais il ne remplace pas encore les livres". De plus, l'objet livre en lui-même fait encore des émules. Comme le déclare un sociologue, "j'avoue que j'aime l'objet livre, je crois que le support papier on ne s'en séparera pas".
Une troisième qualification vient caractériser les informations en ligne. Elles sont, chez la plupart des chercheurs, considérées comme ayant une simple valeur documentaire, c'est-à-dire ne relevant pas nécessairement des critères de scientificité exigés dans tout travail de recherche.
Un sociologue en fait état en ces termes : "les informations trouvées sur le net doivent être considérées comme ayant une valeur documentaire uniquement, donc elles sont à étudier, à vérifier etc.". Ainsi, elles sont susceptibles de fournir des éléments de travail, et c'est dans cette optique que s'inscrit pour certains chercheurs la collecte de données d'enquête, mais sont rarement utilisables telles qu'elles.
Partageant également cette idée, un autre sociologue explique que pour les informations trouvées sur Internet, "le statut est très clair, ce n'est pas de l'information, c'est du matériau, c'est-à-dire des choses à étudier en tant que tel, des faits bruts".
Ce qui permet alors à quelques personnes interrogées de revenir sur l'outil Internet, ses manières d'utilisation et son rôle joué dans la recherche.
Comme le souligne un chercheur en sociologie, "Internet n'est qu'un outil de plus à ne pas mystifier". Il faut entendre par là le fait que, bien qu'utile et facile à utiliser, le Web ne résout pas tous les problèmes et n'apporte pas toutes les réponses aux questions posées dans la recherche.
C'est ainsi qu'il est considéré par un autre chercheur sociologue comme un outil ayant vocation à "seulement donner des pistes, des documents, qu'il faudra de toute façon vérifier". En tant qu'instrument de travail préliminaire, il ne peut être utilisé "pour avoir des sources d'informations avérées".
Le rôle que joue Internet dans le travail de recherche est aussi qualifié de "complémentaire". C'est en ce sens qu'une sociologue affirme que "l'utilisation d'Internet est un usage complémentaire qui permet de sélectionner une partie des documents que je vais lire".
D'autant que le principe même du réseau, sa fluidité et sa maniabilité contribuent à en favoriser une utilisation en superficie. À cet égard, un psychologue déclare que le caractère lacunaire des informations en devient "accentué par la rapidité de l'outil qui incite à survoler l'information".
La moindre valeur accordée par les chercheurs interrogés à l'information électronique incite à poser la question de son appréciation et de son évaluation. Abordée lors des entretiens, il ressort que l'outil de circulation et de transmission de ces données qu'est Internet ne détermine en rien la propre valeur de ces informations. Seulement, son développement tend à favoriser l'existence de documents peu scientifiques sur le réseau.
Selon le type d'information trouvé sur Internet, la valeur que l'on peut y attacher est variable.
Tout d'abord, des ressources à caractère officiel y sont accessibles. C'est le cas par exemple de certaines bases de données - la base Francis est gérée par l'Institut de l'information scientifique et technique (INIST). Aussi, ce genre d'informations relève de la même valeur que si celles-ci étaient véhiculées sur support papier. Et c'est en ce sens qu'elles sont appréhendées par les chercheurs interrogés dans le cadre de cette étude.
Un sociologue déclare qu'"en tant que sources officielles ou académiques, elles ne sont guère susceptibles d'être remises en cause". En s'appuyant sur ses propres recherches, il cite pour exemple le cas du site http://www.census.gov : "ce sont les statistiques officielles américaines, il y a bien entendu tous les biais de la statistique officielle mais on ne peut pas supposer que la source n'est rien d'autre qu'une rumeur ou qu'une information fausse". Ou encore, lorsque l'on regarde des sites académiques d'archivage des enquêtes, "ce sont des enquêtes officielles dûment répertoriées et documentées qui sont des informations aussi vraies que n'importe quelle enquête".
Ainsi, la valeur que l'on peut accorder aux informations en ligne dépend avant tout du site sur lequel elles ont été localisées, ou encore de ses auteurs. Comme le souligne un autre sociologue, "tout dépend des endroits où l'on va chercher les informations : des papiers de grande valeur scientifique peuvent être disponibles sur les sites Web de laboratoires par exemple". De même qu'un titre de revue, qu'un nom d'auteur permettent d'identifier la valeur supposée du document, "les références de l'article, ou du site, ou encore de l'individu permettent d'identifier ce que c'est".
Une autre manière de justifier la validité de l'information électronique est de s'intéresser à l'existence ou non de sa source sous forme de document imprimé. Il peut s'avérer en effet que des données en ligne soient tirées de références existant sur support papier. Si c'est le cas, elles peuvent alors être créditées d'une fiabilité identique à celle reconnue pour les versions écrites non électroniques. En ce sens, un sociologue souligne que, "à partir du moment où l'information que je récolte est la même que je peux aller chercher sur papier en me déplaçant, la valeur scientifique n'est pas réduite, elle est tout à fait valable". C'est aussi ce que déclare un psychologue interrogé, "l'impact est le même si les documents sont les mêmes que sur papier".
Ces quelques exemples montrent qu'il est nécessaire de faire un tri parmi les informations récoltées sur Internet. Toutes ne sont pas fiables et ne possèdent pas la même valeur scientifique. C'est également ce que mettait en évidence l'étude réalisée auprès d'une communauté de chercheurs de Strasbourg. "Parce qu' [Internet] se situe à la frontière du monde des sciences et du public, les scientifiques font un travail de séparation entre les ressources fiables pour la science et celles qui ne le sont pas."61
Toutefois, "la valeur scientifique ou non de l'information ne tient pas au fait qu'elle soit sur Internet", estime un chercheur en sociologie. "Elle est validée par la personne, l'institution qui la délivre". Ce qui permet de resituer le problème de la fiabilité des informations électroniques dans un questionnement plus large, celui des moyens de son évaluation.
Evoqué ci-dessus, les chercheurs interrogés avouent sélectionner, dès qu'ils utilisent Internet, les informations qu'ils consultent.
Comme le rapporte un sociologue, "il y a de tout sur Internet". Aussi, la nécessité de cibler ses recherches, de sélectionner le plus possible les informations que l'on y cherche se fait sentir. C'est une raison pour laquelle il déclare ne pas aller "à une pêche d'informations tous azimut". Selon lui, les références trouvées sur Internet permettent suffisamment d'évaluer l'information que l'on y trouve. Un des critères essentiels étant de chercher le producteur de l'information.
C'est également à cette seule condition qu'un de ses collègues déclare juger de la valeur scientifique d'un document. Dans la mesure où son auteur est identifiable et identifié, "cela suppose que l'information avancée est fiable, donc on peut ensuite l'estimer qualitativement, sinon c'est de l'information à jeter".
Étant du même avis, un troisième sociologue illustre ces propos d'un exemple tiré de son expérience. "Naguère j'avais bossé sur le suicide, sur l'évolution des courbes du suicide par âge et par génération. Il y avait des sources provenant de l'organisation mondiale de la santé, des sources officielles donc ; il y avait également des sources provenant d'obscurs documents de travaux, d'obscures centres d'analyse (en particulier de je ne sais quel centre en relation avec le patronat italien), donc à rejeter." En somme, le choix des informations à prendre en compte dans une recherche est assimilable à celui effectué lorsqu'il s'agit de documents imprimés. Le tri se fait de la même manière entre les "revues dignes" et les "revues indignes".
Cependant, il devient parfois plus compliqué et plus coûteux dans la mesure où la masse d'informations présentes sur le réseau est importante. Aussi, le problème de la recherche de ressources glisse rapidement vers un problème de leur repérage en terme de qualité et de validité. Comme le souligne un sociologue, "le problème aujourd'hui ça n'est pas tellement d'avoir des informations, c'est de les trier".
C'est également un phénomène constaté par un de ses collègues qui déclare qu'Internet est sujet très souvent à une "perte de temps à trouver ce que l'on recherche et à hiérarchiser les informations".
Le foisonnement des informations sur Internet amène à envisager l'impact de ces données en terme de valeur scientifique.
Parce que les ressources y sont nombreuses et non hiérarchisées, l'impact des informations fiables y est diminué sur le Web. Ce propos, avancé par un sociologue, est justifié par le fait que "si on ne rentre pas dans une démarche de sélection de l'information, la quantité atténue l'impact de chaque information". Et pour cette raison, une information diffusée sur Internet ne peut prétendre avoir le même effet que celle diffusée sur les supports traditionnels.
Cette même idée est défendue par d'autres chercheurs interrogés, qui avancent un tout autre argument. Selon eux, un ensemble de croyances sur la valeur des documents imprimés, et notamment de certaines revues, contribue à dévaloriser l'information que l'on peut trouver en ligne. Un sociologue fait remarquer que "la recherche française est encore attachée à toutes sortes d'institutions comme les prestigieuses revues scientifiques en papier glacé, sobres, sans photos, etc.". De ce fait, l'impact de l'information électronique en terme de qualité et de reconnaissance scientifique est moindre. Un chercheur en sciences de l'éducation avance également le fait que la légitimité et la reconnaissance institutionnelles de ces informations étant absentes ou très rares, les documents en ligne ne peuvent atteindre la valeur scientifique accordée aux imprimés.
Enfin, une autre personne interrogée invoque une troisième justification de ce phénomène. Ce psychologue penche plutôt pour dénoncer une certaine utilisation d'Internet, qui, selon lui, ne satisfait pas encore une véritable politique de diffusion. En ses termes, "Internet est plus une "vitrine" pour les laboratoires que de véritables outils de diffusion scientifique". Ce qui expliquerait que la plupart des ressources que l'on y trouve sont souvent du remplissage, et donc peu fiables.
D'autres approches coexistent, relativement à la question de la valeur accordée à l'information en ligne. Sans catégoriser a priori les ressources électroniques, un sociologue pense plutôt que la validité des données n'est pas à chercher dans les moyens par lesquels l'information est transmise. En revanche, les méthodes utilisées pour valider cette information jouent un rôle certain. Internet ne garantit pas systématiquement des procédures de vérifications, phénomène renforcé par le fait que n'importe qui peut à loisir mettre en ligne très facilement ses propres documents. Aussi, à l'heure actuelle, les revues scientifiques conservent une reconnaissance plus importante dans la mesure où une sélection et un choix des contenus sont réalisés en amont par des comités de lecture.
Toutefois, ces remarques ne condamnent pas l'outil Internet et ses apports dans le travail de recherche. Un sociologue fait remarquer que même si la valeur de ces informations, d'une manière générale, est faible, "les perles rares existent et tendent à se développer, le plus dur étant de les dénicher".
Propos énoncé à plusieurs reprises dans les chapitres précédents, l'information en ligne est certes foisonnante, mais ne recèle pas tout. Le récent développement d'Internet et la croissance exponentielle des documents que l'on y trouve laissent cependant présager une augmentation toujours plus accélérée des ressources en ligne. Parviendra-t-on alors à faire du réseau une bibliothèque universelle ?
Imaginer aujourd'hui disposer de tout le savoir depuis son ordinateur connecté relève encore de l'utopie, mais demeure néanmoins une idée réjouissante. Comme l'écrivait Jorge Luis Borges, "quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant"62. Et "le mythe de la bibliothèque universelle apparaît plus que jamais comme un paradigme du savoir"63.
Toutefois, l'existence du texte électronique conduit déjà, dans son principe même, à ouvrir une nouvelle dimension à l'accessibilité et à la transmission des documents. Soulignées par Roger Chartier, les perspectives offertes tendent à modifier considérablement l'accès au savoir et le rapport à la connaissance. "L'opposition tenue pour insurmontable entre le monde clos de toute collection - aussi grande soit-elle - et l'univers infini de tous les textes jamais écrits, est ainsi possiblement annulée : puisque au catalogue de tous les catalogues, inventoriant idéalement la totalité de la production écrite, peut désormais correspondre l'universelle disponibilité des textes devenus consultables là où se trouve le lecteur."64
Toujours selon Roger Chartier, cette communication à distance des textes rendue possible aujourd'hui contribuerait à rendre plausible le rêve ancien de la bibliothèque d'Alexandrie. Il n'y aurait plus que quelques barrières encore à franchir et, "à supposer que tous les textes existants, manuscrits ou imprimés, soient numérisés ou, dit autrement, qu'ils soient convertis en textes électroniques, c'est l'universelle disponibilité du patrimoine écrit qui devient possible"65.
Cependant, l'immensité du travail nécessaire à la réalisation d'un tel projet ne permet pas d'y penser dans un futur proche, bien que de nombreux projets de numérisation soient en cours. C'est peut-être la raison pour laquelle peu de chercheurs interrogés ont évoqué ce phénomène.
Seulement deux d'entre eux ont émis le souhait de voir l'offre proposée sur Internet s'enrichir. Ainsi déclare l'une des personnes : "je n'attends qu'un seule chose, c'est qu'on puisse avoir des textes en ligne, ce serait très pratique de pouvoir télécharger de chez soi des bouquins qui sont dans des bibliothèques ; déjà les thèses, ce serait extraordinaire".
Cette tendance à l'accroissement des documents en ligne mérite toutefois d'être illustrée. À travers l'exemple précis des revues scientifiques, il est possible d'avoir un aperçu du développement des ressources sur Internet.
Plusieurs travaux ont fait état du nombre croissant des journaux scientifiques sur Internet, notamment ceux de Ghislaine Chartron66.
Différents projets de numérisation sont aujourd'hui réalisés ou en cours. À titre d'exemple, nous pouvons citer le projet "Muse", introduit en introduction de cette présente étude67.
De nouvelles revues scientifiques voient aussi le jour sous forme électronique. Parmi les revues pionnières de ce type, il faut citer Psycoloquy éditée avec le soutien de l'American Psychological Association (APA)68, et Postmodern Culture publiée par les Presses Johns Hopkins University et avec le soutien de l'"Institute for Advanced Technology in the Humanities" de l'Université de Virginie69. La revue Solaris, dont quelques articles de la bibliographie de ce travail ont été cités, est également née en ligne en 1994, avec l'appui initial de la Sous-Direction des Bibliothèques Universitaires. Elle est animée par le Groupe interuniversitaire de recherches en sciences de l'information et de la communication, groupe fondé par Jean-Max Noyer (Urfist de Bretagne, ULB), Ghislaine Chartron (Urfist de Paris, Ecole des Chartes), Sylvie Fayet-Scribe (Université de Paris I Sorbonne).
Au Canada, le soutien national à ce nouveau genre de revues s'est concrétisé en partie par la création du " Réseau Canadien d'information savante ", appuyé par des associations de bibliothèques et par certains enseignants chercheurs conscients des potentialités qu'offrent aujourd'hui les réseaux pour repenser la communication savante.
Ces quelques illustrations montrent le développement engagé sur Internet de l'information scientifique. Aujourd'hui, considéré encore comme un outil secondaire et lacunaire dans la recherche de ressources (hormis pour la recherche bibliographique), le Web semble chercher à gagner un "lectorat" aussi spécialisé que l'est celui des revues scientifiques.
L'utilisation d'Internet pour la recherche d'informations ouvre des facilités d'accès aux données. La recherche bibliographique en ligne se développe, du fait de sa rapidité et de sa fiabilité. En revanche, l'accès thématique aux ressources demeure encore résiduel. Souvent, les informations sont incomplètes, sans compter que leur dispersion sur le réseau augmente les difficultés de repérage parmi le bruit ambiant.
Ainsi, les chercheurs interrogés privilégient un usage d'Internet ponctuel, la plupart du temps entendu comme un moyen de balayer les informations électroniques disponibles dans leur champ de recherche.
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