L'information électronique - Mémoire DEA - Partie 3
DE NOUVELLES FAÇONS DE MOBILISER LES BIENS

Sommaire Introduction Partie 1 Partie 2 Partie 4 Conclusion Bibliographie Annexes Table des matières


Les études de Michel Callon sur le travail des scientifiques de laboratoire ont montré "l'extrême diversité et hétérogénéité des éléments qui s'y trouvent mobilisés par les scientifiques dans l'accomplissement de leurs tâches"54. Aussi bien à travers des documents que des dispositifs techniques, des ensembles d'acteurs interagissent pour constituer un réseau au sein duquel le savoir scientifique est produit.

La mobilisation de ces différents biens, autant que la communication scientifique, participe donc à l'élaboration du travail du chercheur. Avec Internet, cette recherche d'information prend une forme nouvelle. En effet, cet outil, utilisé comme instrument de travail, ouvre des perspectives en matière d'accès aux données.

Cette partie a donc pour but de mettre au jour la manière dont est utilisé Internet par les chercheurs dans une perspective de recherche. En s'intéressant aux types d'informations mobilisés par son truchement et aux pratiques d'utilisation, le sens donné à cet outil par les personnes interrogées sera explicité.




3.1 La recherche de l'information
3.1.1 Une recherche plurielle
a. la recherche bibliographique
b. la recherche d'informations appartenant au champ scientifique
c. la recherche de matériau
d. une recherche circonstanciée
3.1.2 La transposition d'une démarche de recherche
a. une identification avec la pratique de bibliothèque
b. moteurs de recherche ou navigation ?

3.2 Internet : un outil de repérage de l'information
3.2.1 Les données puisées sur Internet restent secondaires
a. une information incomplète
b. la nécessité des sources imprimées
c. une information à valeur documentaire
3.2.2 Une nécessaire appréciation de l'information en ligne
a. la fiabilité des informations
b. une nécessaire évaluation de l'information
c. l'impact de l'information électronique en terme de qualité
3.2.3 À quand la bibliothèque universelle en ligne ?
a. rêve ou réalité ?
b. le développement des revues scientifiques sur Internet




3.1 La recherche de l'information

En offrant un nouveau moyen d'accès à l'information scientifique, Internet élargit les pratiques de recherche. Cet outil est, à des degrés différents, utilisé par les personnes interrogées dans le cadre de cette étude. Après analyse des entretiens, il ressort une pluralité des usages qui en sont faits, même si les démarches d'utilisation restent très proches de la recherche de documents plus traditionnels.


3.1.1 Une recherche plurielle

Au regard de la masse d'informations présente sur la toile mondiale, des données de nature diverse se trouvent répertoriées. Les entretiens réalisés ont donc permis de mettre en évidence les principales sources d'informations recherchées lors de l'élaboration du travail scientifique.

a. la recherche bibliographique

Elle représente le type de recherche le plus effectué par les chercheurs. Toutes les personnes interrogées déclarent avoir utilisé et utiliser régulièrement Internet dans un but bibliographique.

Pour cause, de nombreuses bibliothèques offrent la consultation de leurs catalogues via Internet ou en mode Telnet. Des bases de données mises à jour par des instituts de recherche y sont également disponibles. À titre d'exemple, on peut citer les bibliothèques nationales comme la Bibliothèque nationale de France (BnF), la bibliothèque du Congrès ou encore la British Library. De grandes bibliothèques universitaires fournissent également ce service : les universités de Boston55, Cambridge56 et Chicago57.

Plusieurs exemples cités par les chercheurs interrogés viennent illustrer ce propos.

Un sociologue fait part de son expérience de recherche bibliographique sur le site d'une bibliothèque. "Dernièrement j'ai fait une recherche en ligne sur la bibliothèque de la London School of Economics, et c'est excellent. On accède à la bibliothèque de la London School of Economics, on met le mot-clé, on met les années, et on a les références bibliographiques comme ça. Et pour les avoir comme ça, avant on a mis son e-mail personnel et on dit d'envoyer la réponse sur l'e-mail, et cinq minutes après, elle arrive sur l'e-mail et je n'ai plus qu'à l'imprimer."

Également soulignée par un autre sociologue, la recherche de données bibliographiques est très utile via Internet. "Des sites documentaires, de type bibliothèque, documentation universitaire, ou INED etc. vont être extrêmement utiles pour trouver des bibliographies depuis son bureau et sans l'obligation d'aller à l'INED ou dans les différents centres universitaires à l'étranger ou en France pour trouver les documents désirés, ou en tout cas la notice bibliographique du document."

Autre exemple, Internet sert aussi à faire des recherches sur les sites des instituts et organismes de recherche. Ce qui permet d'y trouver entre autres choses "les dernières publications d'un centre de recherche".

Cette recherche de ressources bibliographiques va parfois plus loin que le simple repérage des références documentaires. Dans certains cas, relatifs à des sites d'instituts particuliers ou d'établissements, il est possible d'obtenir le document proprement dit.

C'est le cas par exemple du site de l'INIST qui permet de commander en ligne des articles. Très utilisé par un des sociologues interrogés, ce dernier raconte comment, à travers un exemple de recherche, il s'en ait servi. "Dans la mesure où on a un abonnement, on peut commander des documents par le serveur. Donc j'ai commencé à faire la bibliographie sur mon sujet, le surnom, et au fur et à mesure tout était quasiment qu'américain ou presque. Donc je commandais les articles par INIST, et j'ai commandé au moins trente articles. Ça arrive en copies ici à mon bureau entre huit à douze jours. Ça c'est extraordinaire. Là, j'avais toute la bibliographie sur le surnom."

D'autres sites proposent également un système de commande d'ouvrages ou d'articles en ligne. Un sociologue avoue utiliser souvent ce système pour commander ses livres à l'éditeur de sciences sociales et sciences humaines Effer, situé en Angleterre. Un simple mail suffit à valider la demande d'ouvrages. "C'est une des premières utilisations toutes simples [du mail], j'ai fait un truc "order Effer", (...) et donc je commande mes livres avec mon numéro de carte bleue. C'est moi qui paie mes livres et... bon c'est très utile."

Un second sociologue explique qu'avec Internet, il existe des services permettant de commander des ouvrages épuisés. C'est ainsi qu'il a pu en obtenir un, qui était introuvable en librairie.

Que ce soit sur tel ou tel site, ou par l'intermédiaire de tel ou tel organisme ou établissement, l'ensemble des chercheurs déclare apprécier l'utilité d'Internet pour la recherche bibliographique. En effet, tous ont mis en avant le côté pratique de l'outil dans le repérage de l'information en ligne et à distance. Ce pourquoi ce type d'utilisation est tant généralisé.

b. la recherche d'informations appartenant au champ scientifique

Par cela, il faut entendre les informations d'ordre divers, comme les données institutionnelles, bibliographiques, biographiques, géographiques, humaines etc., situées dans un champ scientifique particulier, et qui pourront être utiles à la recherche.

Moins fréquemment utilisé que pour la recherche bibliographique, Internet est parfois utile pour ce genre d'information. La moitié de l'échantillon interviewé déclare en avoir l'usage à cette fin.

Un sociologue interrogé fait état de recherches ponctuelles de données rattachées à un champ particulier, à un domaine précis ou à un individu. Ce repérage passe alors, la plupart du temps, par l'utilisation de moteurs de recherche qui permettent d'effectuer des recherches par mots-clés sur les différents sites du réseau.

Il explique qu'"entre Altavista qui permet de repérer des collègues chercheurs, leurs productions, leurs activités diverses avec les différents sites de bibliothèques un petit peu partout... ça permet notamment de savoir qui fait quoi et comment aussi bien d'un point de vue de production que d'un point de vue d'organisation académique". Citons un cas précis de recherche de ce type, "par exemple en sociologie des générations, Welton est l'un des premiers grands anciens pour l'analyse des cohortes, assez méconnu. Donc, quand on tape Welton, on va tomber de façon à peu près nécessaire sur quelques pages (relativement rares) qui vont permettre d'obtenir d'autres informations par ricochets sur les grands anciens de la sociologie et de la démographie des cohortes".

Selon une méthode similaire, un psychologue déclare également utiliser Internet pour rechercher des informations sur des "chercheurs dont on connaît les noms ou dont on a entendu parler".

D'une autre façon, le balayage de sites de laboratoire permet aussi de réunir des informations qui vont être utiles à l'avancée des travaux. Un psychologue raconte qu'Internet "est pratique pour rechercher des informations sur d'autres laboratoires, cela permet d'avoir une première idée de ce qu'il se passe ailleurs que chez soi".

Un autre exemple de type de recherche sur Internet fait également état de la diversité des informations que l'on peut y repérer. Un sociologue, en vue de préparer une mission professionnelle, y a trouvé des renseignements précieux. "J'ai été sur des sites d'universités israéliennes parce que je vais aller là-bas pour une summer-class, donc là j'ai eu des informations." De la même manière, c'est en allant sur le site de l'université de Chicago qu'il s'est procuré l'adresse électronique d'une correspondante.

En fonction des domaines de travail, d'autres données vont être recherchées sur Internet. C'est le cas par exemple d'un sociologue travaillant sur la coopération industrielle et l'emploi qui, pour ses travaux, utilise des logiciels particuliers qu'il télécharge via Internet. Un autre chercheur en sociologie dans le domaine des politiques culturelles et de santé se sert particulièrement d'Internet pour suivre l'information sur des serveurs relatifs aux marchés des médicaments, tout comme une autre sociologue travaillant sur la santé déclare suivre l'actualité médicale en ligne. Enfin, la recherche de données juridiques constitue pour certaines personnes une partie de leur utilisation d'Internet, comme ce chercheur, spécialisé sur la question des universités en sociologie des organisations.

c. la recherche de matériau

Une troisième catégorie de documents recherchés sur Internet est constituée de données brutes et de matériaux de travail, sous-entendus à traiter.*

Peu nombreuses sont les personnes interrogées pratiquant ce type de recherche. Seulement trois d'entre elles ont déclaré utiliser Internet pour y trouver des matériaux de travail.

Un sociologue raconte que "quand on travaille en sociologie quantitative, il y a tout un ensemble de sites absolument irremplaçables qui permettent de travailler très rapidement sur des données d'archives et extrêmement récentes". Travaillant sur les inégalités économiques et sociales, il explique que l'utilisation de données américaines est très facile en passant par Internet. "Immédiatement aux Etats-Unis, vous allez trouver les grandes données de cadrage, plus, d'une façon générale, les sources qui ont permis de construire ces données-là."

Appartenant au même laboratoire, un autre sociologue spécialisé dans l'étude des générations, des âges de la vie et des valeurs, déclare utiliser Internet pour "'aller chercher les informations". Il cite un cas d'utilisation : "par exemple j'utilise pas mal Internet pour aller chercher des informations sur des enquêtes réalisées par exemple au CEE, à Eurostat etc. Donc là on peut accéder de façon très pratique à des pages et à des données éventuellement quantitatives, soit en accès direct, soit pour les commander, ou alors on a accès à des bibliographies que l'on peut commander en ligne. (...) ça m'est également arrivé d'aller sur des serveurs américains pour rapatrier des données d'enquêtes américaines".

Ces deux exemples indiquent la particularité des sources de données recherchées, qui sont en grande majorité des données d'enquête. Les domaines de recherche de ces sociologues semblent se prêter davantage à ce type de recherche que d'autres sujets d'études. Se situant tous les deux dans une sociologie à dominante quantitative, l'utilisation dans leurs travaux d'études chiffrées est incontournable. Et, au vu de leurs commentaires, ce genre d'information est facilement trouvable sur Internet, notamment sur les serveurs américains.

Cependant, un troisième sociologue travaillant sur un tout autre domaine, la sociologie des religions, fait état d'une recherche de quelques matériaux de travail sur Internet. Il cite par exemple le repérage d'un site : "il y a un rabbin super actif aux Etats-Unis sur la conversion qui a un site absolument gigantesque, qui s'enrichit d'année en année et où il donne des informations pour ceux qui veulent se convertir. Je pense que ce site je vais l'analyser en tant que tel. Ce n'est pas tellement pour les informations (je les ai déjà), mais voir comment c'est présenté, dans quel champ institutionnel il se situe, pourquoi il fait ça etc.".

Ce premier bilan des différents types de recherche pratiqués sur Internet a vertu de montrer la pluralité des informations que l'on peut y trouver. Loin d'être exhaustif, il présente néanmoins quelques utilisations faites du Web en matière de mobilisation de données de travail, allant de la simple référence bibliographique à l'information plus disparate autour d'un champ d'étude particulier, en passant par les données brutes et chiffrées.

d. une recherche circonstanciée

Après analyse des entretiens, il ressort que la mobilisation d'informations sur Internet dépend de certains facteurs, qui la favorisent ou non. Les quelques exemples avancés par les personnes interrogées ont permis de mettre au jour des items d'identification. Toutefois, ils ne constituent que des pistes, une étude plus approfondie serait nécessaire pour les confirmer.

Un premier constat montre l'existence d'un lien entre l'utilisation d'Internet et l'état de la recherche en cours. Le type de recherche pratiqué sur le Web semble en effet dépendre de la phase de travail dans laquelle se trouve le chercheur.

Un des étudiants chercheurs interrogé fait état de l'avancement de son travail de recherche et déclare se situer dans la phase d'étude de terrain. Aussi, ses recherches de type bibliographique sont encore peu importantes. Et son utilisation d'Internet à cette fin est encore minime. Cependant, il n'en exclut pas son usage. Seulement, "pour le moment, je n'en suis pas à l'amassage de références, au vu de ma phase de recherche. Pour l'instant, ce n'est pas ma priorité", explique-t-il. Il reconnaît que "pour la recherche d'articles, de contenus, j'ai une faible utilisation d'Internet, mais de toute façon, c'est le genre de recherche que je vais faire après".

Un autre sociologue raconte une de ses recherches entreprise dans le cadre de son travail. Il précise que ce n'est qu'après une première période d'observation et de terrain qu'il a été amené à aborder l'aspect bibliographique du sujet, et c'est alors qu'Internet lui a été utile. "Je me suis mis à travailler sur le surnom, justement là j'ai commencé par les éléments empiriques et puis je me suis dit qu'il fallait que j'aille voir ce qu'en disait les autres."

Un deuxième élément semble intervenir et, à des degrés divers décider, de l'utilisation d'Internet dans une perspective de recherche d'information. Il s'agit du cadre de travail du chercheur et du type d'infrastructure dont il dispose.

Un sociologue interviewé sur son lieu de travail affirme profiter d'un équipement correct et disposer d'une connexion à Internet sans aucun problème. Il déclare cependant avoir un faible usage d'Internet pour ce qui est de la recherche bibliographique, même si cela lui arrive de temps en temps. Cela s'explique par le fait qu'il bénéficie d'autres facilités dans ce domaine. "Je suis branché sur le serveur de la BnF, mais je ne l'ai pas utilisé beaucoup pour le moment. Ici, à Sciences Politiques, on a une très bonne bibliothèque, on a un accès direct sur un serveur aux fichiers de la bibliothèque de Sciences Politiques, donc ça remplit l'essentiel de ma demande."

Enfin, les informations disponibles sur Internet ne sont pas présentes en quantités égales selon les domaines de recherche spécifiques. Des disproportions sont notables quant à la masse de données accessibles.

Pour justifier cette affirmation, les exemples des deux sociologues travaillant dans une approche quantitative sont intéressants. Chacun déclare utiliser Internet pour la recherche de matériaux, comme les données d'enquêtes. Et ils expliquent qu'une partie non négligeable de l'information qui leur est nécessaire est accessible, notamment sur certains serveurs américains.

En revanche, comme le nombre des personnes interrogées le montre, rares sont les chercheurs empruntant une approche qualitative qui utilisent Internet pour ce type de recherche. Son usage demeure encore très faible comme source d'information.


3.1.2 La transposition d'une démarche de recherche

La recherche d'informations sur Internet ne s'effectue pas d'une seule et unique manière. Selon les moteurs ou annuaires de recherche utilisés, le classement des données varie, tout comme la navigation renferme un cheminement personnel. Cependant, chez les chercheurs, une méthode d'investigation du réseau semble être généralisée et reproduite quelque soit la recherche menée.

a. une identification avec la pratique de bibliothèque

Pratiquée sur Internet, la recherche d'informations est fortement identifiée par les chercheurs avec leur pratique de bibliothèque. Même si l'instrument est différent, et que l'on passe à un support électronique (il ne l'est pas encore toujours dans les bibliothèques), ils reconnaissent adopter une démarche similaire.

Un chercheur, qui définit sa pratique sociologique comme étant "bureaucratique et de bibliothèque", explique qu'Internet n'a pas modifié sa démarche de recherche, ni son approche sociologique des phénomènes. Seulement, "une partie de ce que je faisais en bibliothèque est passée maintenant sur Internet, pour tout ce qui est références, catalogues, etc.".

Ainsi, Internet est intégré dans le dispositif technique de recherche déjà utilisé. Son utilisation devient alors une simple amélioration des outils plus traditionnels. Comme le souligne ce même chercheur, "en fait ça [Internet] donne en accéléré des cheminements qui seraient beaucoup plus lents en bibliothèque, mais de toute façon le cheminement en bibliothèque reste là. Disons que c'est en accéléré ce qui se passe quand on travaille en bibliothèque". Prenant l'exemple d'un travail, "on a à faire une bibliographie ou un recueil de recherche sur ce qui a été fait sur ce sujet-là, eh bien on repère d'abord les grands auteurs, puis autour d'eux les plus petits puis ensuite etc., jusqu'à ce qu'on remonte progressivement à des sources peu connues et qui peuvent être extrêmement utiles".

Un autre sociologue affirme que sa pratique d'Internet ressemble fortement à sa pratique de bibliothèque. Expliquant sa démarche de travail bibliographique, il précise que la recherche des documents est la même. La seule différence est qu'Internet ne permet pas encore (ou très peu) d'accéder au contenu de l'article ou de l'ouvrage recherché, ce qui impose dans la majorité des cas de se déplacer en bibliothèque.

D'après les entretiens réalisés, la plupart des recherches effectuées sur Internet se font à partir de sites de bibliothèques, de laboratoires ou d'instituts qui, pour la plupart, référencent dans leurs pages des listes bibliographiques, des bases de données ou des catalogues. Ainsi, il n'est donc pas surprenant que la démarche de recherche soit très proche de celle pratiquée dans une bibliothèque ou un centre de documentation. Dans la mesure où l'information est classée et est visualisable à travers des manipulations connues (comme la recherche par mot-clé, par exemple), l'outil Internet se positionne simplement comme un instrument supplémentaire visant à améliorer la recherche.

b. moteurs de recherche ou navigation ?

Evoqué très rapidement dans le paragraphe précédent, il s'avère que les chercheurs emploient de préférence Internet pour accéder à des informations à partir de noms de sites connus.

Plusieurs d'entre eux interrogés ont souligné le fait qu'ils utilisaient de préférence des sites institutionnels ou d'organismes dont ils connaissaient le nom ou la renommée. Dans cette démarche, l'utilisation de moteurs de recherche ou d'annuaires est utile pour localiser l'adresse du site lorsque celle-ci n'est pas connue.

Un sociologue explique que, pour lui, ce type de recherche consiste à introduire un terme faisant référence directement au nom de l'institut ou à son domaine pour ensuite "aller un peu de façon empirique à la recherche du bon site".

Cependant cette méthode est peu utilisée pour une recherche thématique. Hormis un repérage relativement précis, comme celui d'une personne ou d'informations appartenant à un champ précis (ce qui a été précisé en première partie du troisième chapitre), le classement des ressources d'Internet est encore trop large pour accéder rapidement à une information pertinente.

Comme le souligne un chercheur en sciences de l'éducation, son utilisation du Web se restreint à la condition d'avoir l'adresse du site. Il reconnaît ne faire "presque jamais de navigation, c'est trop coûteux en temps".

Également pour ces méthodes, l'utilisation d'Internet dans un travail de recherche semble encore très proche des moyens usités traditionnellement. La navigation sur les ressources du réseau, qui constitue une des caractéristiques de la toile mondiale, est encore très rare chez les chercheurs.

Ces précédentes remarques montrent que, de fait, l'apprentissage des méthodes de recherche sur Internet reste empirique chez les chercheurs interrogés. Il est fondé sur leur connaissance empirique des pratiques de bibliothèque.




3.2 Internet : un outil de repérage de l'information

Malgré l'utilisation qui en est faite en matière de recherche d'informations, Internet n'est cependant pas perçu comme un outil de première importance dans le travail des chercheurs. Entendu plutôt comme un instrument de repérage et de balayage de l'information, il constitue certes un nouveau moyen d'accéder à des données, mais d'une manière ponctuelle.

Les arguments avancés pour justifier cette représentation relèvent de la valeur accordée aux informations trouvées en ligne. Souvent incomplètes, elles se caractérisent aussi par l'étroite liaison qui les relie aux documents traditionnels comme les revues ou les ouvrages.


3.2.1 Les données puisées sur Internet restent secondaires

La totalité des chercheurs interrogés s'accorde à dire que les informations accessibles sur Internet conservent un caractère secondaire au regard des autres types d'informations écrites. Pour plusieurs raisons, qui vont être ici développées, cet instrument de travail ne vient pas supplanter les méthodes plus traditionnelles de recherche, mais les accompagne et les nourrit de nouvelles ressources.

a. une information incomplète

La première critique d'Internet avancée par certaines personnes interrogées réside dans les lacunes et les défaillances de l'information offerte en ligne.

En effet, tout n'est pas référencé sur Internet, et toutes les ressources ne sont pas accessibles par les mêmes moyens. Pour preuve, la différence de fonctionnement entre les moteurs et les annuaires de recherche fait apparaître des distinctions dans les contenus. Tous les sites ne sont pas répertoriés dans chacun d'eux, de la même manière qu'ils ne s'y trouvent pas classés aux mêmes endroits.

Un sociologue fait état de ce problème concernant les recherches thématiques à partir d'un mot-clé, d'une notion ou d'un concept. "Les recherches thématiques sont plus difficiles, et dès que c'est spécialisé ça ne relève pas des arborescences thématiques de Yahoo ! ou ce genre de choses." L'utilité des moteurs de recherche réside, selon lui, essentiellement pour le repérage de données plus factuelles. Par exemple, cela sert "si on est à la recherche d'un site de bibliothèque en Allemagne et qu'on ne connaît pas toutes les bibliothèques, on peut alors retrouver dans l'arborescence de Yahoo ! les bibliothèques".

Dans un même ordre d'idées, un autre chercheur en sociologie relève également l'inefficacité des moteurs de recherche. Ils "renvoient trop de résultats à côté de ce que l'on cherche", déclare-t-il. En effet, dans la mesure où les requêtes des utilisateurs sont soumises à un traitement automatisé, tous les sites contenant le mot-clé recherché seront proposés en réponse.

Pour citer d'autres illustrations, un sociologue fait état des ressources bibliographiques accessibles sur Internet. Entendu qu'il estime "qu'il y a des outils de référencement bibliographique à la limite plus efficace qu'Internet", il argumente ce point de vue en expliquant que "dès qu'on est dans une discipline spécifique et surtout sur le versant anglo-saxon des choses", les informations s'appauvrissent. "La Revue française de sociologie est à peine référencée, les Cahiers internationaux sociologiques à peine, et dès qu'on s'adresse à des revues un petit peu plus mineures, ça disparaît complètement."

À ce même propos, un des étudiants chercheurs interrogés donne un exemple précis de recherche non aboutie. "Par exemple j'ai fait une recherche de thèse. Je connaissais le sujet, l'année et le prénom de la personne, mais je n'ai rien trouvé sur Internet." Il précise aussi que la plupart des catalogues de bibliothèques universitaires ne sont pas en ligne.

Un autre chercheur en psychologie explique aussi que "peu de sites sont vraiment détaillés avec des propositions de documents scientifiques, comme des publications, des thèses, etc.". En effet, sur la majorité des sites, même si l'on peut y trouver la référence du document recherché, il est rare qu'un accès mène directement à son contenu. C'est ce qui est parfois déploré par les chercheurs et relevé comme une faiblesse de l'Internet encore naissant, "le désavantage sur Internet, c'est qu'on peut trouver la référence, mais il y a rarement le bouquin en entier avec", fait remarquer un sociologue.

Toutefois, ces lacunes sont relativisées. Un sociologue explique qu'en sociologie, les informations sont surtout présentes sur des sites canadiens. En revanche, il note une certaine amélioration, "que ce soit au niveau qualitatif ou quantitatif, les choses progressent".

De plus, tout en constituant une barrière amenée à évoluer au cours des prochaines années, le manque d'informations présentes sur Internet n'est pas vécu par les chercheurs comme un handicap majeur. Dans la mesure où le Web procure des facilités de travail, ces lacunes sont souvent mises à l'index. Cependant, comme le déclare un chercheur, "l'offre en termes qualitatif et quantitatif disponible sur Internet au regard de ma discipline me convient pour l'instant, parce que j'ai compris que ça ne remplaçait pas la recherche manuelle d'information".

b. la nécessité des sources imprimées

Plusieurs chercheurs avancent, dans un second temps, la nécessité des sources et des documents imprimés pour tout travail de recherche. Elles possèdent un grand nombre d'informations non contournables, ce qui permet aux personnes interrogées de reléguer au second plan le rôle joué par Internet.

Tout d'abord, l'importance et le caractère primordial des documents papiers résident dans le fait que, très souvent, les informations trouvées sur le Web y font explicitement référence. C'est le cas par exemple des catalogues de bibliothèques, des bases de données ou de tout autre liste à vocation bibliographique. Le contenu propre de la source n'étant que très rarement disponible sur Internet, l'utilisateur n'a comme solution que le recours à l'ouvrage ou à la revue.

D'autre part, comme le souligne un sociologue, la référence aux documents imprimés est aujourd'hui une source identifiable et reconnue, en particulier dans le milieu académique. "Pour ces différents objets [bases de données, catalogues], ce n'est pas Internet ; ils renvoient directement au papier lui-même qui, pour l'instant est la seule référence digne et recevable académiquement, parce qu'elle est supposée être conservée à très long terme."

En effet, même si une référence sur un site est clairement repérable avec son adresse qui est unique, il n'est pas assuré que cette localisation du document reste fixe durant les jours, les mois ou les années à venir. "Tout simplement parce que les adresses Internet bougent assez vite et ne constituent pas des références durables, alors que les bibliothèques sont faites pour conserver le papier sur toute une série de siècles."

Comme le souligne Ghislaine Chartron, la mémoire de la science est assurée par les documents imprimés. "Les écrits scientifiques cumulés dans les revues sont la garantie d'une trace pérenne dans l'histoire des champs scientifiques et de leurs évolutions. Le réseau des bibliothèques nationales assure ce rôle de conservation des revues papier."58 Cependant, l'archivage des écrits électroniques n'est pas encore développé et ne permet pas la pérennité des ressources.

Or, une des formes de validation d'un travail de recherche se repère dans la possibilité d'accéder aux sources et documents cités, qui doivent de ce fait être facilement identifiables. Ainsi, d'après un sociologue, "il est douteux de fournir une bibliographie sur Internet" dans la mesure où la référence papier reste la référence académique.

La période temporelle sur laquelle porte la recherche influence également le recours ou non à Internet. Quoiqu'il en soit, les références imprimées demeurent toujours nécessaires. Ainsi, pour des travaux portant sur des sujets qui remontent assez loin dans le temps, le retour au papier est obligatoire, précise un sociologue. L'actualité du média fait qu'une grande partie des informations en ligne ont trait aussi à l'actualité, aux travaux et documents récents. Pour cause, une recherche menée sur un thème contemporain trouvera plus facilement des réponses ou des pistes sur Internet. Un sociologue affirme même que "pour des travaux relativement récents, le passage soit par Internet, soit par d'autres moyens informatiques, est de plus en plus un passage obligé". Cependant, encore une fois, les informations repérées désigneront toujours des documents papiers.

Un autre chercheur en sociologie justifie ce propos en prenant appui sur les revues scientifiques. Selon lui, elles "restent quand même le support principal de l'information, le point de référence et de culture professionnelle". Faisant état de son domaine de recherche, il précise que "l'information scientifique, on la reçoit essentiellement par les revues, Internet c'est un petit plus, mais pour ce qui est du contenu c'est assez mineur". En terme d'information, cela permet d'offrir des matériaux de travail, comme des données d'enquête, mais "ça ne va pas tellement plus loin".

En effet, d'après la définition d'Olivier Corpet, la revue scientifique "demeure l'instrument privilégié de formation et de développement de chaque discipline, le lieu d'élection de chaque communauté scientifique, une matrice essentielle et performante de l'édition scientifique et une référence essentielle pour les systèmes d'évaluation des recherches et des chercheurs"59. De ce fait, elle joue un rôle important dans la diffusion des idées et des connaissances entre les chercheurs. "Elle est un élément constitutif de la production et de la reproduction du savoir", comme le souligne Robert Boure60.

Ainsi, Internet est entendu comme un instrument de recherche secondaire, "pratique pour récupérer des informations ponctuelles, mais il ne remplace pas encore les livres". De plus, l'objet livre en lui-même fait encore des émules. Comme le déclare un sociologue, "j'avoue que j'aime l'objet livre, je crois que le support papier on ne s'en séparera pas".

c. une information à valeur documentaire

Une troisième qualification vient caractériser les informations en ligne. Elles sont, chez la plupart des chercheurs, considérées comme ayant une simple valeur documentaire, c'est-à-dire ne relevant pas nécessairement des critères de scientificité exigés dans tout travail de recherche.

Un sociologue en fait état en ces termes : "les informations trouvées sur le net doivent être considérées comme ayant une valeur documentaire uniquement, donc elles sont à étudier, à vérifier etc.". Ainsi, elles sont susceptibles de fournir des éléments de travail, et c'est dans cette optique que s'inscrit pour certains chercheurs la collecte de données d'enquête, mais sont rarement utilisables telles qu'elles.

Partageant également cette idée, un autre sociologue explique que pour les informations trouvées sur Internet, "le statut est très clair, ce n'est pas de l'information, c'est du matériau, c'est-à-dire des choses à étudier en tant que tel, des faits bruts".

Ce qui permet alors à quelques personnes interrogées de revenir sur l'outil Internet, ses manières d'utilisation et son rôle joué dans la recherche.

Comme le souligne un chercheur en sociologie, "Internet n'est qu'un outil de plus à ne pas mystifier". Il faut entendre par là le fait que, bien qu'utile et facile à utiliser, le Web ne résout pas tous les problèmes et n'apporte pas toutes les réponses aux questions posées dans la recherche.

C'est ainsi qu'il est considéré par un autre chercheur sociologue comme un outil ayant vocation à "seulement donner des pistes, des documents, qu'il faudra de toute façon vérifier". En tant qu'instrument de travail préliminaire, il ne peut être utilisé "pour avoir des sources d'informations avérées".

Le rôle que joue Internet dans le travail de recherche est aussi qualifié de "complémentaire". C'est en ce sens qu'une sociologue affirme que "l'utilisation d'Internet est un usage complémentaire qui permet de sélectionner une partie des documents que je vais lire".

D'autant que le principe même du réseau, sa fluidité et sa maniabilité contribuent à en favoriser une utilisation en superficie. À cet égard, un psychologue déclare que le caractère lacunaire des informations en devient "accentué par la rapidité de l'outil qui incite à survoler l'information".


3.2.2 Une nécessaire appréciation de l'information en ligne

La moindre valeur accordée par les chercheurs interrogés à l'information électronique incite à poser la question de son appréciation et de son évaluation. Abordée lors des entretiens, il ressort que l'outil de circulation et de transmission de ces données qu'est Internet ne détermine en rien la propre valeur de ces informations. Seulement, son développement tend à favoriser l'existence de documents peu scientifiques sur le réseau.

a. la fiabilité des informations

Selon le type d'information trouvé sur Internet, la valeur que l'on peut y attacher est variable.

Tout d'abord, des ressources à caractère officiel y sont accessibles. C'est le cas par exemple de certaines bases de données - la base Francis est gérée par l'Institut de l'information scientifique et technique (INIST). Aussi, ce genre d'informations relève de la même valeur que si celles-ci étaient véhiculées sur support papier. Et c'est en ce sens qu'elles sont appréhendées par les chercheurs interrogés dans le cadre de cette étude.

Un sociologue déclare qu'"en tant que sources officielles ou académiques, elles ne sont guère susceptibles d'être remises en cause". En s'appuyant sur ses propres recherches, il cite pour exemple le cas du site http://www.census.gov : "ce sont les statistiques officielles américaines, il y a bien entendu tous les biais de la statistique officielle mais on ne peut pas supposer que la source n'est rien d'autre qu'une rumeur ou qu'une information fausse". Ou encore, lorsque l'on regarde des sites académiques d'archivage des enquêtes, "ce sont des enquêtes officielles dûment répertoriées et documentées qui sont des informations aussi vraies que n'importe quelle enquête".

Ainsi, la valeur que l'on peut accorder aux informations en ligne dépend avant tout du site sur lequel elles ont été localisées, ou encore de ses auteurs. Comme le souligne un autre sociologue, "tout dépend des endroits où l'on va chercher les informations : des papiers de grande valeur scientifique peuvent être disponibles sur les sites Web de laboratoires par exemple". De même qu'un titre de revue, qu'un nom d'auteur permettent d'identifier la valeur supposée du document, "les références de l'article, ou du site, ou encore de l'individu permettent d'identifier ce que c'est".

Une autre manière de justifier la validité de l'information électronique est de s'intéresser à l'existence ou non de sa source sous forme de document imprimé. Il peut s'avérer en effet que des données en ligne soient tirées de références existant sur support papier. Si c'est le cas, elles peuvent alors être créditées d'une fiabilité identique à celle reconnue pour les versions écrites non électroniques. En ce sens, un sociologue souligne que, "à partir du moment où l'information que je récolte est la même que je peux aller chercher sur papier en me déplaçant, la valeur scientifique n'est pas réduite, elle est tout à fait valable". C'est aussi ce que déclare un psychologue interrogé, "l'impact est le même si les documents sont les mêmes que sur papier".

Ces quelques exemples montrent qu'il est nécessaire de faire un tri parmi les informations récoltées sur Internet. Toutes ne sont pas fiables et ne possèdent pas la même valeur scientifique. C'est également ce que mettait en évidence l'étude réalisée auprès d'une communauté de chercheurs de Strasbourg. "Parce qu' [Internet] se situe à la frontière du monde des sciences et du public, les scientifiques font un travail de séparation entre les ressources fiables pour la science et celles qui ne le sont pas."61

Toutefois, "la valeur scientifique ou non de l'information ne tient pas au fait qu'elle soit sur Internet", estime un chercheur en sociologie. "Elle est validée par la personne, l'institution qui la délivre". Ce qui permet de resituer le problème de la fiabilité des informations électroniques dans un questionnement plus large, celui des moyens de son évaluation.

b. une nécessaire évaluation de l'information

Evoqué ci-dessus, les chercheurs interrogés avouent sélectionner, dès qu'ils utilisent Internet, les informations qu'ils consultent.

Comme le rapporte un sociologue, "il y a de tout sur Internet". Aussi, la nécessité de cibler ses recherches, de sélectionner le plus possible les informations que l'on y cherche se fait sentir. C'est une raison pour laquelle il déclare ne pas aller "à une pêche d'informations tous azimut". Selon lui, les références trouvées sur Internet permettent suffisamment d'évaluer l'information que l'on y trouve. Un des critères essentiels étant de chercher le producteur de l'information.

C'est également à cette seule condition qu'un de ses collègues déclare juger de la valeur scientifique d'un document. Dans la mesure où son auteur est identifiable et identifié, "cela suppose que l'information avancée est fiable, donc on peut ensuite l'estimer qualitativement, sinon c'est de l'information à jeter".

Étant du même avis, un troisième sociologue illustre ces propos d'un exemple tiré de son expérience. "Naguère j'avais bossé sur le suicide, sur l'évolution des courbes du suicide par âge et par génération. Il y avait des sources provenant de l'organisation mondiale de la santé, des sources officielles donc ; il y avait également des sources provenant d'obscurs documents de travaux, d'obscures centres d'analyse (en particulier de je ne sais quel centre en relation avec le patronat italien), donc à rejeter." En somme, le choix des informations à prendre en compte dans une recherche est assimilable à celui effectué lorsqu'il s'agit de documents imprimés. Le tri se fait de la même manière entre les "revues dignes" et les "revues indignes".

Cependant, il devient parfois plus compliqué et plus coûteux dans la mesure où la masse d'informations présentes sur le réseau est importante. Aussi, le problème de la recherche de ressources glisse rapidement vers un problème de leur repérage en terme de qualité et de validité. Comme le souligne un sociologue, "le problème aujourd'hui ça n'est pas tellement d'avoir des informations, c'est de les trier".

C'est également un phénomène constaté par un de ses collègues qui déclare qu'Internet est sujet très souvent à une "perte de temps à trouver ce que l'on recherche et à hiérarchiser les informations".

c. l'impact de l'information électronique en terme de qualité

Le foisonnement des informations sur Internet amène à envisager l'impact de ces données en terme de valeur scientifique.

Parce que les ressources y sont nombreuses et non hiérarchisées, l'impact des informations fiables y est diminué sur le Web. Ce propos, avancé par un sociologue, est justifié par le fait que "si on ne rentre pas dans une démarche de sélection de l'information, la quantité atténue l'impact de chaque information". Et pour cette raison, une information diffusée sur Internet ne peut prétendre avoir le même effet que celle diffusée sur les supports traditionnels.

Cette même idée est défendue par d'autres chercheurs interrogés, qui avancent un tout autre argument. Selon eux, un ensemble de croyances sur la valeur des documents imprimés, et notamment de certaines revues, contribue à dévaloriser l'information que l'on peut trouver en ligne. Un sociologue fait remarquer que "la recherche française est encore attachée à toutes sortes d'institutions comme les prestigieuses revues scientifiques en papier glacé, sobres, sans photos, etc.". De ce fait, l'impact de l'information électronique en terme de qualité et de reconnaissance scientifique est moindre. Un chercheur en sciences de l'éducation avance également le fait que la légitimité et la reconnaissance institutionnelles de ces informations étant absentes ou très rares, les documents en ligne ne peuvent atteindre la valeur scientifique accordée aux imprimés.

Enfin, une autre personne interrogée invoque une troisième justification de ce phénomène. Ce psychologue penche plutôt pour dénoncer une certaine utilisation d'Internet, qui, selon lui, ne satisfait pas encore une véritable politique de diffusion. En ses termes, "Internet est plus une "vitrine" pour les laboratoires que de véritables outils de diffusion scientifique". Ce qui expliquerait que la plupart des ressources que l'on y trouve sont souvent du remplissage, et donc peu fiables.

D'autres approches coexistent, relativement à la question de la valeur accordée à l'information en ligne. Sans catégoriser a priori les ressources électroniques, un sociologue pense plutôt que la validité des données n'est pas à chercher dans les moyens par lesquels l'information est transmise. En revanche, les méthodes utilisées pour valider cette information jouent un rôle certain. Internet ne garantit pas systématiquement des procédures de vérifications, phénomène renforcé par le fait que n'importe qui peut à loisir mettre en ligne très facilement ses propres documents. Aussi, à l'heure actuelle, les revues scientifiques conservent une reconnaissance plus importante dans la mesure où une sélection et un choix des contenus sont réalisés en amont par des comités de lecture.

Toutefois, ces remarques ne condamnent pas l'outil Internet et ses apports dans le travail de recherche. Un sociologue fait remarquer que même si la valeur de ces informations, d'une manière générale, est faible, "les perles rares existent et tendent à se développer, le plus dur étant de les dénicher".


3.2.3 À quand la bibliothèque universelle en ligne ?

Propos énoncé à plusieurs reprises dans les chapitres précédents, l'information en ligne est certes foisonnante, mais ne recèle pas tout. Le récent développement d'Internet et la croissance exponentielle des documents que l'on y trouve laissent cependant présager une augmentation toujours plus accélérée des ressources en ligne. Parviendra-t-on alors à faire du réseau une bibliothèque universelle ?

a. rêve ou réalité ?

Imaginer aujourd'hui disposer de tout le savoir depuis son ordinateur connecté relève encore de l'utopie, mais demeure néanmoins une idée réjouissante. Comme l'écrivait Jorge Luis Borges, "quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant"62. Et "le mythe de la bibliothèque universelle apparaît plus que jamais comme un paradigme du savoir"63.

Toutefois, l'existence du texte électronique conduit déjà, dans son principe même, à ouvrir une nouvelle dimension à l'accessibilité et à la transmission des documents. Soulignées par Roger Chartier, les perspectives offertes tendent à modifier considérablement l'accès au savoir et le rapport à la connaissance. "L'opposition tenue pour insurmontable entre le monde clos de toute collection - aussi grande soit-elle - et l'univers infini de tous les textes jamais écrits, est ainsi possiblement annulée : puisque au catalogue de tous les catalogues, inventoriant idéalement la totalité de la production écrite, peut désormais correspondre l'universelle disponibilité des textes devenus consultables là où se trouve le lecteur."64

Toujours selon Roger Chartier, cette communication à distance des textes rendue possible aujourd'hui contribuerait à rendre plausible le rêve ancien de la bibliothèque d'Alexandrie. Il n'y aurait plus que quelques barrières encore à franchir et, "à supposer que tous les textes existants, manuscrits ou imprimés, soient numérisés ou, dit autrement, qu'ils soient convertis en textes électroniques, c'est l'universelle disponibilité du patrimoine écrit qui devient possible"65.

Cependant, l'immensité du travail nécessaire à la réalisation d'un tel projet ne permet pas d'y penser dans un futur proche, bien que de nombreux projets de numérisation soient en cours. C'est peut-être la raison pour laquelle peu de chercheurs interrogés ont évoqué ce phénomène.

Seulement deux d'entre eux ont émis le souhait de voir l'offre proposée sur Internet s'enrichir. Ainsi déclare l'une des personnes : "je n'attends qu'un seule chose, c'est qu'on puisse avoir des textes en ligne, ce serait très pratique de pouvoir télécharger de chez soi des bouquins qui sont dans des bibliothèques ; déjà les thèses, ce serait extraordinaire".

b. le développement des revues scientifiques sur Internet

Cette tendance à l'accroissement des documents en ligne mérite toutefois d'être illustrée. À travers l'exemple précis des revues scientifiques, il est possible d'avoir un aperçu du développement des ressources sur Internet.

Plusieurs travaux ont fait état du nombre croissant des journaux scientifiques sur Internet, notamment ceux de Ghislaine Chartron66.

Différents projets de numérisation sont aujourd'hui réalisés ou en cours. À titre d'exemple, nous pouvons citer le projet "Muse", introduit en introduction de cette présente étude67.

De nouvelles revues scientifiques voient aussi le jour sous forme électronique. Parmi les revues pionnières de ce type, il faut citer Psycoloquy éditée avec le soutien de l'American Psychological Association (APA)68, et Postmodern Culture publiée par les Presses Johns Hopkins University et avec le soutien de l'"Institute for Advanced Technology in the Humanities" de l'Université de Virginie69. La revue Solaris, dont quelques articles de la bibliographie de ce travail ont été cités, est également née en ligne en 1994, avec l'appui initial de la Sous-Direction des Bibliothèques Universitaires. Elle est animée par le Groupe interuniversitaire de recherches en sciences de l'information et de la communication, groupe fondé par Jean-Max Noyer (Urfist de Bretagne, ULB), Ghislaine Chartron (Urfist de Paris, Ecole des Chartes), Sylvie Fayet-Scribe (Université de Paris I Sorbonne).

Au Canada, le soutien national à ce nouveau genre de revues s'est concrétisé en partie par la création du " Réseau Canadien d'information savante ", appuyé par des associations de bibliothèques et par certains enseignants chercheurs conscients des potentialités qu'offrent aujourd'hui les réseaux pour repenser la communication savante.

Ces quelques illustrations montrent le développement engagé sur Internet de l'information scientifique. Aujourd'hui, considéré encore comme un outil secondaire et lacunaire dans la recherche de ressources (hormis pour la recherche bibliographique), le Web semble chercher à gagner un "lectorat" aussi spécialisé que l'est celui des revues scientifiques.

L'utilisation d'Internet pour la recherche d'informations ouvre des facilités d'accès aux données. La recherche bibliographique en ligne se développe, du fait de sa rapidité et de sa fiabilité. En revanche, l'accès thématique aux ressources demeure encore résiduel. Souvent, les informations sont incomplètes, sans compter que leur dispersion sur le réseau augmente les difficultés de repérage parmi le bruit ambiant.

Ainsi, les chercheurs interrogés privilégient un usage d'Internet ponctuel, la plupart du temps entendu comme un moyen de balayer les informations électroniques disponibles dans leur champ de recherche.



54 Callon, Michel (sous la dir.), La science et ses réseaux - genèse et circulation des faits scientifiques, op. cit., p. 11.

55 Catalogue accessible en mode Telnet à l'adresse : http://www.bu.edu/library

56 Catalogue accessible en mode Telnet à l'adresse : http://www.lib.cam.ac.uk

57 Catalogue accessible sur le Web à l'adresse : http://webpac.lib.uchicago.edu/webpac-bin/wgbroker?new+-access+top

58 Chartron, Ghislaine, "Nouveaux modèles pour la communication scientifique ? ", colloque Une nouvelle donne pour les revues scientifiques?, 19-20 Novembre 1997, ENSSIB/SFSIC, http://www.ccr.jussieu.fr/urfist/enssibv2.htm

59 Corpet, Olivier, "Revues scientifiques : qui fait la loi ?", La Revue des revues, n°8, 1990, p. 26.

60 Boure, Robert, "Sociologie des revues de sciences sociales et humaines", Réseaux, n°58, 1993, p. 99.

61 Hert, Philippe, "Les arts de lire le réseau : un cas d'innovation technologique et ses usages au quotidien dans les sciences", Réseaux, n°77, mai-juin 1996, p. 95.

62 Borges, Jorge Luis, "La bibliothèque de Babel", Le jardin aux sentiers qui bifurquent, Paris, Gallimard, trad. fr. 1983 (1941), pp. 75-76.

63 Bazin, Patrick, "Vers une métalecture", Bulletin des Bibliothèques de France, Tome 41, n°1, 1996, p. 8

64 Chartier, Roger, L'ordre des livres - lecteurs, auteurs, bibliothèques en Europe entre XIVe et XVIIIe siècle, Aix-en-Provence, Alinée, 1992, p. 95.

65 Chartier, Roger, "Du codex à l'écran : les trajectoires de l'écrit", Solaris, n°1, Presses Universitaires de Rennes, 1994, http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d01/1chartier.html (consulté le 06.08.99).

66 Chartron, Ghislaine, "La presse périodique scientifique sur les réseaux", Les Nouvelles Technologies dans les bibliothèques, Michèle Rouhet (sous la dir.), Le Cercle de la Librairie, 1996, pp. 301-327.

67 Le site Web est consultable à l'adresse suivante : http ://muse.jhu.edu

68 Le site Web est consultable à l'adresse : http://www.cogsci.soton.ac.uk/psycoloquy/

69 Le site Web est consultable à l'adresse : http://jefferson.village.virginia.edu/pmc/

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