L'information électronique - Mémoire DEA - Partie 4
VERS UNE RATIONALISATION DE LA RECHERCHE

Sommaire Introduction Partie 1 Partie 2 Partie 3 Conclusion Bibliographie Annexes Table des matières


Les chapitres précédents ont montré les modifications apportées par l'utilisation d'Internet et de ses services dans le travail des chercheurs. Bien que l'ensemble des personnes interrogées s'accorde à dire que ce nouvel instrument ne bouleverse pas les pratiques habituelles de recherche, il apporte néanmoins des changements au niveau de l'organisation des tâches. Comme le déclare un sociologue interviewé, même si "ce n'est pas la révolution, Internet est une amélioration de l'efficacité de la transmission de l'information et de l'accès à l'information".

Cette partie est donc consacrée aux conséquences de l'utilisation d'Internet dans l'organisation du travail de recherche. Les facilités procurées par ce nouvel outil conduisent à en mesurer les impacts en terme de rationalisation de la recherche. Toutefois, les usages qui en sont faits tendent plutôt à mettre au jour des pratiques différenciées. Ce qui incite à s'intéresser de plus près aux conditions dans lesquelles Internet est utilisé.




4.1 Un travail rationalisé
4.1.1 Une efficacité de travail
a. un gain de temps
b. une qualité de travail
c. la création d'un dynamisme de travail
4.1.2 Une facilité d'accès à l'information
a. des exemples
b. des limites
4.1.3 Une facilité de traitement de l'information
a. de nouveaux moyens pour un archivage de l'information
b. une utilisation "classique" dominante

4.2 Des usages différenciés
4.2.1 Une utilisation conditionnée
a. la facilité d'accès à Internet
b. une dynamique d'appropriation de l'objet
4.2.2 Le cas du Web
a. des pratiques diversifiées
b. un facteur d'incitation
4.2.3 Le cas du mail
a. des pratiques partagées
b. des conditions favorables




4.1 Un travail rationalisé

Mise en avant par l'échantillon de chercheurs interrogés, la facilité d'utilisation procurée par Internet se traduit par une efficacité et une amélioration des conditions de travail. La rapidité d'accès à l'information et de traitement des données s'allient pour créer un cadre plus propice à la recherche.


4.1.1 Une efficacité de travail

Grâce à Internet, une partie du travail des chercheurs se fait à distance. Ces nouvelles conditions, qui permettent d'effectuer certaines tâches plus rapidement et plus facilement, sont largement appréciées par les personnes interrogées. Elles se déclinent en plusieurs avantages.

a. un gain de temps

La première caractéristique d'Internet mise en avant par les chercheurs est la rapidité et le gain de temps que procure son utilisation dans le travail.

Comme le souligne un sociologue, "avec Internet, d'une façon générale, la machine apporte en relativement peu de temps un certain nombre d'informations (...) de ce point de vue là, c'est un certain accélérateur et dans le temps, et un certain réducteur de distance dans l'espace pour pouvoir travailler de façon considérablement plus rapide".

Cette rapidité de travail est remarquée par l'ensemble des personnes interrogées, et est illustrée de différentes manières.

La communication par voie électronique en offre tout d'abord un exemple. Nombreuses remarques ont été émises lors des entretiens à ce sujet. "Le mail c'est plus rapide que la poste", affirme un sociologue. Ou encore, "c'est un gain de temps considérable, notamment dans la correspondance avec l'étranger", explique un chercheur en psychologie. Ce que relève également un sociologue : "il est vrai que le mail facilite beaucoup les contacts rapides avec les collègues étrangers lorsqu'on est en contact avec des collègues étrangers ; c'est très pratique et ça va vite".

Pour en donner un exemple précis, un sociologue fait part de ses expériences d'échanges de messages électroniques dans le cadre de son travail. Très utilisés notamment pour la circulation de papiers de recherche ou d'articles, il précise que "[ces papiers] susceptibles d'être discutés parmi les amis ou collègues, ça circule beaucoup mieux par mail, enfin beaucoup plus rapidement".

C'est également ce que constate un autre sociologue, lorsqu'il utilise la messagerie électronique en vue de la rédaction d'un article. "J'ai écrit un article il y a deux ans avec un collègue de l'INSEE, on s'envoyait les versions de notre article par mail, donc on y faisait les corrections, l'autre reprenait le texte etc. Donc ça simplifie le travail, on n'a pas besoin de se déplacer, on se transmet tout de suite les informations. C'est un gain de temps et d'efficacité." De même, l'utilisation du mail pour la direction d'un livre collectif a permis de simplifier le travail et de le rendre plus rapide et plus efficace. Chaque auteur recevait les mêmes documents par courrier électronique, et les rectifications étaient faites sur les fichiers informatiques, alors qu'avant, les corrections se faisaient sur les épreuves papier.

En dehors du fait que, comme il vient d'être dit ci-dessus, l'utilisation du courrier électronique permet d'éviter tout déplacement, il permet d'éviter aussi d'être dérangé. La consultation de sa boîte aux lettres dépend de sa seule volonté, ainsi, "on n'est pas perturbé intempestivement avec le mail", fait remarquer un sociologue. Ce qui constitue une facilité pour organiser son travail de façon plus efficace.

Cependant, ces avantages restent mesurés par les chercheurs avec une certaine distance, dans la mesure où la messagerie électronique ne vient pas révolutionner la communication scientifique dans son essence, mais seulement par les moyens nouveaux qui lui sont fournis. Ainsi, pour citer un sociologue, "le mail rend plus rapide des échanges qui de toute façon auraient pu se passer par lettres pour la plupart. En tant que tel, le mail n'apporte pas énormément de chose, au-delà d'une accélération de la même chose. Et puis de toute façon, le mail ne remplace pas les colloques, ni les réunions de travail, les meetings ou autres".

L'utilisation d'Internet comme ressource d'informations illustre un deuxième exemple du gain de temps réalisé dans un travail de recherche.

La recherche de données sur le Web se caractérise d'abord par sa rapidité. C'est ce qu'explique un psychologue qui l'utilise notamment pour la commande d'articles en ligne "qui se fait beaucoup plus vite que par courrier".

Ensuite, de même que pour le mail, Internet ne nécessite pas de déplacement et, de ce fait, évite les pertes de temps. La moitié des personnes interrogées ont souligné cet avantage.

Un sociologue explique que, par exemple, la recherche d'informations bibliographiques peut se faire sur des sites Web, comme ceux des bibliothèques "sans obligation de se déplacer, ce qui d'une façon générale accélère très fortement les choses pour faire un premier nettoyage entre ce qui est nécessaire et ce qui l'est moins". De plus, cela permet également d'éviter des déplacements inutiles : "avant de me déplacer en bibliothèque, je sais que le document existe dans cette bibliothèque, ce qui est un gain assez certain".

Un autre chercheur en sociologie évoque également cette facilité. En pratiquant régulièrement la commande d'articles en ligne, il estime que cela lui procure un gain de temps assez important, comme par exemple le fait "de ne pas perdre une journée à chercher un truc que je n'aurais peut-être pas trouvé en bibliothèque".

Dans ce même sens, un troisième chercheur explique qu'"Internet donne accès à des informations qu'on aurait mis plus de temps à récolter". Il cite à ce propos un site qu'il utilise souvent et qui met à disposition beaucoup de fichiers à télécharger, ce qui évite des déplacements inutiles.

Paradoxalement, une personne souligne le fait que la recherche d'informations sur Internet peut parfois s'avérer plus longue. Si, de manière générale, le temps gagné pour toutes les raisons citées plus haut est certain, l'effet inverse peut se produire. En particulier, "on peut perdre beaucoup de temps sur le net sans s'en apercevoir, quand on se perd dans l'information qui arrive en masse par exemple...", raconte-t-elle.

b. une qualité de travail

L'utilisation d'Internet procure une certaine qualité de travail en rendant les diverses communications plus faciles et en fournissant un confort appréciable.

Point soulevé par certains chercheurs, plusieurs exemples ont été livrés afin de l'illustrer.

C'est le cas, notamment, d'un étudiant chercheur qui accorde à cet outil une grande satisfaction. Selon lui, le mail facilite la communication scientifique. Il prend pour preuve les utilisations qu'il en fait et relève que pour la préparation d'un voyage à l'étranger, tous ses contacts se sont établis par la voie électronique, en particulier avec les chercheurs qui vont l'accueillir sur place.

De même, c'est aussi par ce moyen qu'il a mis des personnes en contact. "Cela aurait pu se faire par téléphone, mais je trouve que l'e-mail est plus facile, plus commode, moins coûteux quand c'est loin... et c'est surtout très pratique."

Aussi, lorsque certains correspondants ne possèdent pas d'adresse électronique, les choses paraissent souvent plus compliquées. Donnant des cours à l'extérieur de la région parisienne, il lui est nécessaire de rester en contact avec certaines personnes, dont une avec qui il travaille. Et sans le courrier électronique, cela ne semble pas toujours simple. Il évoque par exemple l'envoi par courrier postal des sujets à préparer qui "tout le temps arrivent tard, ce qui fait que je n'ai que du vendredi au lundi suivant pour préparer les choses reçues... alors que ce serait tellement simple d'avoir ça par e-mail plus tôt".

D'autres avantages pratiques sont aussi associés à la messagerie électronique. Un sociologue fait remarquer que le système de mail permet de travailler avec ses correspondants en horaires décalés, ce qui évite de les interrompre.

Un autre chercheur en sociologie explique que, pour lui, Internet offre une grande facilité qui se répercute positivement dans son travail. La commande d'articles via un serveur en est un exemple. Ce sont les conditions de facilité des transactions qui l'incitent à utiliser ce service : "ça paraît bête, parce que c'est le même prix, mais c'est la facilité... et puis ils sont très bien parce que je leur envoie un mail et quand il y a un problème, ils me disent non, ça on ne l'a pas comme ça mais on l'a comme ça, j'ai une réponse immédiate".

Ainsi, ces différentes utilisations d'Internet et de ses services sont qualifiées d'un certain confort. Le précédent sociologue avoue même que "c'est un luxe formidable, c'est un luxe... un confort formidable".

Néanmoins, il arrive parfois que des problèmes d'ordre technique viennent briser ces qualités. Soulignés par une sociologue, le mail peut ne pas fonctionner à tous les coups, notamment pour l'envoi de fichiers attachés. Rencontrés déjà plusieurs fois, elle avoue que "les problèmes de compatibilité mac/PC rendent impossible toute communication par mail de fichiers joints".

c. la création d'un dynamisme de travail

Chez certains chercheurs interrogés, l'utilisation d'Internet a contribué à apporter un nouveau dynamisme de travail. Favorisé par la rapidité de l'outil, il apparaît surtout naître de la nouveauté procurée par l'utilisation de services et fonctions particuliers.

La commande de livres et d'articles par mail constitue, pour ce sociologue, un exemple caractéristique de l'engouement suscité par ce service. Cette nouvelle possibilité d'accès à distance à l'information contribue à accélérer à la fois la recherche, mais aussi la démarche de recherche. Pour preuve, il livre que "ces commandes, je ne le faisais pas avant... enfin je le faisais, j'avais déjà commandé des livres tout simplement en écrivant ou en envoyant un fax, mais je le faisais moins souvent".

Dans le cadre plus précis de sa recherche bibliographique sur le surnom, il explique que ce principe à initier un véritable dynamisme intellectuel, "puisque au fur et à mesure que je recevais des articles, j'en commandais d'autres en regardant la bibliographie et donc j'étais sans cesse irrigué et obligé de travailler, obligé de lire". Cette mise à disposition à domicile (sur le lieu de travail) des documents par envoi postal a ainsi entretenu une ouverture et une curiosité bibliographiques qui n'auraient probablement pas eu lieu ; "ce sont des articles que je n'aurais jamais regardés, j'en suis sûr, évidemment j'aurais pu aller dans toutes les bibliothèques mais je ne l'aurais pas fait", déclare-t-il.

A posteriori, ce cas précis lui a permis de constater que ce système de commandes pouvait servir à faire un point suffisamment complet autour d'un sujet ou d'une question. Aussi, cette forme de travail est devenue pour lui systématique, "dès que je vois un article en bibliographie, je ne me gêne pas, un mail de commande part".

À travers une approche différente d'Internet, un autre sociologue fait remarquer la naissance d'une certaine effervescence dans le travail. Selon lui, cela est fortement lié aux nouvelles formes que prend la communication électronique, notamment à son aspect plus informel. L'échange de documents, d'articles entre collègues par mail crée alors "une agitation intellectuelle un petit peu plus active et amusante".

C'est aussi le point de vue d'un autre chercheur en sociologie qui explique que le mail autorise plus facilement que la lettre ou l'oral à proposer des critiques et à lancer ou relancer les débats. En racontant un échange de courriers électroniques avec un de ses collègues au sujet d'un article, il souligne la création d'une véritable correspondance critique et constructive. La rédaction d'un mail de réponse lui a permis de "se lâcher un petit peu", la médiation de l'écrit lui faisant écrire "des trucs qu' [il] n'aurai [t] jamais dit par oral". Et c'est ainsi "que je me suis retrouvé à devoir lui répondre alors qu'au début je n'avais rien à dire particulièrement (...) le fait d'écrire quelque chose a structuré un bout de réflexion qui fait que je lui ai écrit deux pages de mail, et que je suis aller voir mes bouquins pour trouver des références". Et, précise-t-il ensuite, "je crois que sans l'e-mail, ça ne ce serait pas fait pareil".

Le fonctionnement du réseau en toile d'araignée suscite également l'exploration de nouvelles pistes et perspectives de travail. C'est en ce sens qu'un sociologue interrogé envisage cet instrument, en dehors de ces moyens d'utilisation plus traditionnels comme la recherche précise d'un document ou d'un site. Il souligne, en effet, qu'"avec Internet, dans ma démarche de recherche il y a en plus une espèce de virvoltement imaginaire." La recherche d'idées, les associations de noms, de sujets par navigations successives de site en site, dessinent un tout autre paysage de travail. Pour reprendre la métaphore utilisée par ce chercheur, Internet peut se concevoir comme "le marc de café" où l'on cherche à connecter des idées entre elles, à avancer par mises en relation de termes. "C'est, par exemple, pour réaliser une thèse quelque chose de fort utile par ricochet de tomber sur des petites pages d'articles ou de travaux relativement proches des travaux que l'on mène." Et de déclarer que l'"on trouve énormément de choses et d'inspiration au travers de ces migrations progressives sur des pages successives".

Cette utilisation "brouillonne" du Web permettrait alors de trouver des idées sur des relations qui ne seraient pas immédiatement évidentes. Dans cette perspective, Internet constitue "une espèce de générateur d'idées extrêmement diversifiées", ou encore un "générateur d'imaginaire" qui permettrait de voir l'ensemble des aspects que cet outil peut susciter.

Avec beaucoup plus de réserves, un autre sociologue déclare qu'effectivement, la navigation sur le réseau est parfois intéressante, d'autant que souvent, "les moteurs de recherche renvoient trop de résultats à côté de ce que l'on cherche". Toutefois, il ne faut pas espérer tomber à tous les coups sur une information pertinente. "Cela permet de voir un peu plus loin que ce que l'on cherche précisément, on peut trouver des pistes, mais ça ne va pas au-delà."

Il faut aussi faire remarquer que ce mode de recherche est beaucoup plus coûteux en temps. La masse d'informations présentes sur Internet étant considérable, faire les bons choix et les bonnes sélections pour arriver à des données intéressantes demande souvent de s'y prendre à plusieurs fois. Sans compter le fait que la mise en réseau des documents peut souvent être un moyen de s'y perdre. C'est ce que raconte une psychologue pour qui la déambulation est plutôt synonyme de "perte de temps dans les méandres de la toile d'araignée".

De plus, ce principe de déambulation de site en site ne convient pas à toutes les personnes. Son caractère "brouillon" et destructuré va parfois à l'encontre des conceptions et des méthodes de la recherche. Ce qui peut constituer une barrière, comme par exemple pour ce chercheur qui déclare que "ce n'est pas vraiment ma logique, le cheminement au hasard ne me convient pas vraiment, j'aime les choses un peu moins désorganisées".


4.1.2 Une facilité d'accès à l'information

Avec Internet, l'organisation du travail peut se trouver modifiée dans la mesure où l'accès à diverses informations peut se faire depuis un même lieu. Point développé dans les chapitres précédents, il est possible, de sa machine connectée au réseau, de consulter sa boîte aux lettres électronique, des catalogues de bibliothèques ainsi que des milliers de sites Web. Toutefois, des limites existent ; tout ne se trouve pas sur Internet, même si tout peut s'y trouver.

a. des exemples

La facilité d'accès à l'information est largement reconnue par les chercheurs interrogés qui utilisent des services de commande en ligne. Ceci est compréhensible dans la mesure où, de chez soi ou de son lieu de travail, il n'y a qu'à dire (écrire) "je veux ça" pour que le document en question arrive à l'endroit souhaité.

Dans une moindre mesure, l'accès à des ressources bibliographiques est aussi facilité lorsque l'on peut en localiser le lieu de stockage, simplement en recherchant les références sur des sites proposant des catalogues de bibliothèques.

Parfois, ces mêmes informations peuvent arriver directement dans les boîtes aux lettres électroniques des personnes intéressées. Quelques chercheurs ont souligné cette fonction du mail, en particulier un sociologue qui explique qu'une des utilités d'avoir relié les adresses d'un groupe de chercheurs travaillant sur le même sujet, et auquel il appartient, est de faciliter la circulation de renseignements de cet ordre. Il relève avoir déjà reçu ainsi des informations bibliographiques, des précisions sur la tenue de séminaires "desquels [il] n'aurai [t] pas été au courant", et souligne avoir même profité d'un article qu'un étudiant avait traduit puis envoyé en fichier attaché à tous les membres du réseau.

Pour certains autres chercheurs, notamment les personnes interrogées spécialisées dans une approche quantitative des phénomènes, l'intérêt d'Internet en matière d'accès à l'information se situe plus dans la recherche de matériaux de travail. Un de ces sociologues reconnaît que "pour la recherche de données, il y a un apport d'Internet indéniable". L'accès à certaines informations y est incroyablement plus facile, "il est certain qu'il y a beaucoup de données auxquelles je n'aurais pas accédé s'il n'y avait pas eu Internet" avoue-t-il. Et pour illustrer son propos, il explique avoir eu accès "à des données américaines sur une grosse enquête "General social survey", où l'on pouvait accéder directement à certains résultats de cette enquête par Internet", tandis que sans cet outil, "cela aurait été très difficile, il aurait fallu connaître quelqu'un qui connaissait lui-même quelqu'un etc.".

Néanmoins, même s'il est entendu qu'Internet apporte des possibilités "irremplaçables", "ça change fondamentalement les choses" affirme un sociologue, l'amélioration de l'accessibilité aux données recèle encore certaines failles. En particulier, les moyens d'atteindre l'information ne sont pas complètement développés et optimisés. Aussi, le recours aux moteurs et annuaires de recherche ne permet pas de résoudre toutes les interrogations. En effet, tous les sites accessibles sur le réseau n'y sont pas référencés. La classification de ces derniers, réalisée manuellement au quotidien pour les annuaires de recherche, se confronte à l'accroissement exponentiel de leur nombre ; tandis que les moteurs de recherche, qui scannent automatiquement le Web en fonction des termes entrés par l'utilisateur pour sa recherche, n'ont en réalité accès qu'à 10% des ressources situées sur le réseau.

b. des limites

Outre le point important qui vient d'être soulevé dans le paragraphe précédent, plusieurs chercheurs ont insisté sur le caractère limitatif d'accès à l'information via Internet.

D'une manière générale, le foisonnement des ressources aussi diverses soient-elles contribue à entretenir une barrière à leur consultation. Déjà évoqué, le problème de la recherche en ligne est d'abord celui de trier les données rencontrées. Cependant, au-delà de cette difficulté demeure aussi l'illusion de pouvoir "tout trouver" sur Internet. La quantité de sites présents en renforce l'idée. C'est à ce titre qu'un sociologue explique que, très vite, "on a l'impression de maîtriser son environnement "documentaire" en ayant accès à une foule d'informations, mais il ne s'agit que d'une impression et il faut faire attention à sélectionner l'information qui arrive en masse".

Des cas précis de recherches non fructueuses, cités par d'autres chercheurs, permettent également de relativiser l'accès aux données en ligne en fonction de critères comme celui de l'origine des informations ou de leurs dates.

L'exemple de recherche de données quantitatives en fournit une illustration. Un de ses spécialistes affirme que "si, par exemple, on travaille sur les inégalités socio-économiques, à la limite il est plus simple de travailler sur les Etats-Unis depuis Paris que de travailler sur les inégalités en France depuis Paris". Il relève, en effet, que toutes les informations ne sont pas soumises au même traitement selon les pays et les sources qui les divulguent. Plus que d'autres, certains pays ont pour méthode de rendre accessibles sur Internet toutes leurs données socio-quantitatives, c'est notamment le cas des Etats-Unis et, à un moindre degré, du Canada. A cet égard, "la France est typiquement un pays où l'information est particulièrement fermée avec un accès extrêmement limité (...) l'État lâche extrêmement peu ses données vis à vis de la communauté scientifique ou même de n'importe qui".

Selon ce chercheur, l'étroite dépendance entre les dispositions politiques des pays sur les données sociales et économiques et leur accessibilité contribuerait à créer des situations d'inégalité en matière d'information, ce qui rendrait le travail du sociologue particulièrement plus difficile en France qu'aux Etats-Unis, par exemple. Ainsi, "la comparaison entre le serveur du "Census Bureau" américain [département du commerce des États-Unis] et le serveur de l'INSEE français montre une distance particulièrement importante entre le fait qu'en France il n'y aura que les quatre pages de l'INSEE qui seront déchargeables ; tandis qu'aux Etats-Unis, ce sont les enquêtes elles-mêmes qui sont susceptibles d'être traitées à la demande de l'internaute". De plus, il rajoute qu'"en France il faut en général un mois pour avoir accès à une enquête si elle est disponible, aux Etats-Unis, dans la nuit l'enquête est là, sans avoir eu à montrer pâte blanche".

C'est également en ce sens qu'intervient un psychologue lorsqu'il signale que beaucoup de laboratoires étrangers figurent sur le Web, tandis que très peu de laboratoires français y sont représentés.

Utiliser Internet lorsque l'on travaille sur des périodes anciennes ou sur des sujets moins contemporains revêt aussi des difficultés. "Dès qu'on travaille sur des sujets qui ont un passé, par exemple les classes sociales, les générations ou les cohortes, la version Internet s'arrête assez vite", affirme un sociologue. En revanche, la plupart des ressources en ligne, hormis celles à caractère bibliographique, relève de l'époque contemporaine, ce qui a notamment permis, dans le cadre de cette étude, de trouver plusieurs documents électroniques de références sur le sujet.


4.1.3 Une facilité de traitement de l'information

Des nouvelles technologies de l'information et de la communication, Roger Chartier écrivait que "la révolution de notre présent (...) ne modifie pas seulement la technique de reproduction du texte, mais aussi les structures et les formes mêmes du support qui le communique à ses lecteurs. (...) Avec l'écran, substitué au codex, le bouleversement est plus radical puisque ce sont les modes d'organisation, de structuration, de consultation du sué port de l'écrit qui se trouvent modifiés. (...) En effet, chaque forme, chaque support, chaque structure de la transmission et de la réception de l'écrit affecte profondément ses possibles usages et interprétations70.

L'outil électronique ouvre, de ce fait, de nouvelles perspectives pour traiter l'information, de nouvelles procédures sont possibles pour s'acquitter de tâche qui étaient auparavant plus complexes.

a. de nouveaux moyens pour un archivage de l'information

L'ordinateur peut s'utiliser comme une véritable mémoire, une boîte dans laquelle se trouvent rassemblés tous les documents (à la seule condition qu'ils soient sous forme électronique) nécessaires à son travail. Par une simple fonction de sauvegarde, il devient alors facile d'alimenter ce centre de ressources de nouvelles informations.

L'utilisation d'Internet, qui a pour caractéristique de ne manipuler que des documents informatiques, peut se concevoir facilement dans une perspective de collecte de données en vue d'enrichir sa propre base.

Ainsi, une information recueillie sur un site peut être enregistrée dans le disque dur de l'ordinateur, ce qui permet ensuite de la classer dans des dossiers particuliers. Elle devient alors facilement accessible et peut subir de nombreux traitements comme sa remise en forme par des découpages, des rajouts etc.

Toutefois, les données en ligne ayant plus vocation à fournir des informations ponctuelles, les chercheurs ont plutôt tendance à sauvegarder les adresses des sites sur lesquelles des références susceptibles de les intéresser peuvent se trouver. Cette pratique est facilitée par les logiciels de navigation qui autorisent la mémorisation des adresses sous forme de bookmarks ou de signets. La réalisation d'entretiens sur les lieux de travail de certaines personnes interrogées a permis de constater que chacun utilisait cette fonction. Des sites de bibliothèques y apparaissent, ou encore d'institutions ou de laboratoires.

Vraie également pour les messages électroniques, la sauvegarde des correspondances en facilite l'archivage et le rangement. Un sociologue explique qu'un certain nombre de ces relations par mail est enregistré. "J'ai des mails de mes étudiants, de l'université d'Aix, du réseau finance, de mes commandes de livres, tout ça est archivé sous forme de mail-box." Rangé dans des répertoires appropriés, cela permet facilement d'y retourner pour vérifier un renseignement ou relire une information.

De même, un autre sociologue affirme que la messagerie électronique a un côté très pratique pour archiver les messages reçus et envoyés. "Je recule constamment les papiers que j'ai à ranger, paradoxalement, je peux passer des heures à ranger des fichiers sur mon ordinateur."

Cela constitue de plus un bon moyen pour garder des traces des messages, comme le fait remarquer un second sociologue. L'utilisation du mail a entre autres comme avantage d'être écrite ce qui permet de conserver un document physique de la communication, contrairement au téléphone, à moins de noter la conversation.

En somme, la sauvegarde d'informations offre des latitudes nouvelles, qui peuvent s'avérer très utiles dans des cas particuliers. C'est ce que raconte un étudiant chercheur qui s'apprête à séjourner quelques mois à l'étranger pour ses recherches. La possibilité de pouvoir mettre ses propres documents en réseau en passant par la messagerie électronique constitue pour lui une sûreté. "Je vais utiliser le mail pour sauvegarder mes documents, je mettrais mes fichiers sur un compte mail, et en cas de problème avec mon ordinateur, j'aurais cette sauvegarde."

b. une utilisation "classique" dominante

L'univers du réseau Internet incite à penser que son utilisation peut devenir source d'une nouvelle appréhension de ses informations. "La révolution du texte électronique sera elle aussi une révolution de la lecture", énonce Roger Chartier71. Ou encore, "ces mutations commandent, inévitablement, impérativement, de nouvelles manières de lire, de nouveaux rapports à l'écrit, de nouvelles techniques intellectuelles"72.

Le texte électronique offre, en effet, à son lecteur de multiples possibilités de traitement. Que ce soit par des opérations comme l'indexation, l'annotation ou encore la recomposition, la malléabilité du document se prête à une véritable remise en cause de sa forme originelle dans la perspective d'une nouvelle construction intellectuelle. Alors, "le lecteur devient un des acteurs d'une écriture à plusieurs voix ou, à tout le moins, se trouve en position de constituer un texte nouveau à partir de fragments librement découpés et assemblés"73.

De plus, la qualité "multimédia" d'Internet complexifie le rapport au document. La cohabitation de textes, d'images, parfois de sons, et la présence de liens hypertextes créent un nouveau paysage pour l'information. Il en ressort un espace dynamisé, "où chaque nœud dépend des autres nœuds et du point de vue adopté par le chercheur"74. Sa lecture en est d'autant modifiée, Patrick Bazin la définit comme une "métalecture" car elle "génère une nouvelle dimension, polymorphe, transversale et dynamique"75.

Cependant, les entretiens réalisés permettent difficilement de mettre au jour les modifications apportées par les technologies numériques. La raison en est simple, aucun chercheur interrogé n'a reconnu réellement se servir d'Internet pour "lire" des documents. Certes, cet acte intervient dans la recherche d'informations, mais est envisagé le plus souvent comme un moyen de survol pour arriver à la donnée intéressante, qui est ensuite imprimée. "Si je veux vraiment lire un document, je l'imprime toujours, si je ne fais que chercher quelques informations, alors là l'écran me suffit", cette phrase d'un sociologue pourrait résumer la méthode utilisée par l'échantillon des personnes interrogées. Et lorsque le texte électronique est imprimé, alors il reprend l'aspect et les caractéristiques de tout texte publié sous cette forme.

Un sociologue affirme n'avoir eu encore aucune "expérience" de lecture "d'un vrai texte sur écran". Systématiquement, les documents trouvés sur Internet sont imprimés. Facilitée en partie par l'inexistence de coût, l'impression sur papier est aussi pour lui le moyen permettant d'annoter le texte.

Idée partagée par quelques autres chercheurs, un second sociologue explique qu'"il faut imprimer le document pour travailler dessus". Et, pour ces mêmes raisons, un psychologue trouve la lecture à l'écran plus difficile que la lecture de textes sur papier, "surtout pour les annotations".

D'autres raisons incitent souvent à imprimer les documents en ligne, en particulier le confort de la lecture. Outre le manque d'habitude, la visualisation d'un texte sur écran présente une certaine gêne. La luminosité de l'affichage est parfois moins supportable, surtout sur une longue durée, que la traditionnelle page blanche.

Il paraît alors encore tôt pour mesurer les conséquences de l'outil électronique sur la lecture et sa construction intellectuelle. Le manque de pratique semble rendre cette question trop précoce pour le moment. Toutefois, elle éveille des réflexions. Un étudiant chercheur avoue trouver "fascinant" l'univers d'Internet avec ses liens hypertextes, jusqu'à y réfléchir en vue d'une utilisation possible pour la présentation de sa thèse. "Cela permettrait différents niveaux de lecture, notamment avec la méthode d'entretien que j'ai utilisée. Cela pourrait être un moyen de replacer, dans des liens hypertextes, la voix des gens interrogés ou d'autres choses."




4.2 Des usages différenciés

La pluralité des usages d'Internet, exposée tout au long de ce travail, amène à envisager de plus près les pratiques des chercheurs interrogés en fonction de leurs profils. L'analyse des entretiens a permis de mettre au jour différentes utilités de l'outil dans une démarche de recherche. Toutefois, il semble pertinent de souligner les conditions particulières qui leur ont donné naissance.


4.2.1 Une utilisation conditionnée

Plusieurs critères ont paru intervenir dans l'utilisation faite d'Internet par les chercheurs. Les discours des interviewés offrent un premier point sur cette question, bien qu'elle n'ait pas été abordée directement au cours de ces échanges. Ainsi, la facilité d'accès à cet instrument tout comme ses différents degrés d'appropriation peuvent fournir une justification à la diversité de ces pratiques.

a. la facilité d'accès à Internet

Hormis une personne, l'ensemble des chercheurs interrogés dispose d'un équipement relié à Internet depuis son lieu de travail. Ceci présente de grands avantages, notamment en terme de coût financier. En effet, même si se développe aujourd'hui un accès gratuit à Internet par l'intermédiaire de fournisseur d'accès (ou provider), ceux-ci ne permettent pas encore de s'affranchir des télécommunications nécessaires à toute connexion.

Aussi, travailler en ligne depuis son bureau offre une certaine liberté d'utilisation. Ce que constate un sociologue qui, disposant aussi d'une connexion à son domicile, n'avoue que très rarement l'utiliser pour cette raison. "J'utilise essentiellement Internet au bureau ; un petit peu à la maison, mais très rarement... car on n'a pas un libre accès, si vous voulez, de la maison à Internet en temps que chercheur (...) c'est nous qui payons."

Cela est aussi l'opinion de l'étudiant chercheur qui ne dispose que d'un poste relié à Internet à son domicile. De ce fait, il fait remarquer à plusieurs reprises au cours de son intervention que le prix "qui monte facilement" constitue un handicap certain pour utiliser à son gré cet outil.

En revanche, se connecter à Internet de chez soi peut procurer certains avantages, particulièrement pour ce qui est du confort. Cinq chercheurs affirment aussi, en plus de leur bureau, y accéder depuis chez eux. Détachés des tâches quotidiennes à effectuer au travail, il est plus facile d'y passer vraiment du temps. Un psychologue déclare que "cela autorise à vraiment se balader à son gré, sans se soucier si ce que l'on trouve est vraiment utile pour notre recherche en cours".

Le choix de l'échantillon de chercheurs pour cette étude ne permet toutefois pas d'aller plus avant dans l'analyse des influences de l'accessibilité à Internet sur les utilisations qui en sont faites. Pour cela, il aurait fallu interroger un nombre plus important de personnes ne disposant que d'une connexion à leur domicile. Néanmoins, avoir rassemblé des chercheurs utilisant Internet dans leur travail semble montrer que ces conditions soient fortement liées au fait de disposer d'une facilité d'accès.

Si l'on se réfère aux études de Michel Callon sur le travail en laboratoire, le dispositif technique et les divers instruments constituent autant de biens mobilisés par le chercheur. De ce fait, "l'équipement dessine un espace d'usages qui peut être bien entendu réinterprété, redéfini, (...) mais qui n'en existe pas moins"76.

b. une dynamique d'appropriation de l'objet

Une seconde caractéristique semble guider l'utilisation fréquente ou non d'Internet. La familiarité du chercheur avec cet outil permet de distinguer les différentes formes d'usages.

Tout d'abord, les personnes déclarant utiliser Internet depuis plusieurs années s'avèrent en avoir un fort usage. L'intégration de cet instrument dans leur cadre de travail en favorise une manipulation importante. Ceci est le cas pour neuf des personnes interrogées. Chacune d'elles déclare l'utiliser pour ses recherches depuis trois au quatre ans au minimum.

De plus, certains facteurs, comme la formation à l'outil, semblent renforcer cette pratique. Un sociologue avoue avoir bénéficier de deux stages d'initiation à Internet, proposés par son laboratoire, ce qui lui en a permis une utilisation plus rapide. C'est également le cas d'un second chercheur en sociologie, dont l'appropriation de cet instrument a été facilitée par ses enseignements suivis. Il affirme ainsi avoir une "bonne" compréhension d'Internet, dans la mesure où "c'est une sorte de "tradition" en école d'ingénieurs, où les moyens informatiques sont constitutifs de l'enseignement dispensé".

L'infrastructure du lieu de travail peut aussi jouer et favoriser l'utilisation d'Internet, et cela, même auprès de personnes pour qui il constitue une nouveauté. Quatre chercheurs interviewés illustrent ce cas d'appropriation. Tous déclarant utiliser cet outil depuis peu (quelques mois) et souvent pour la première fois, elles n'en font cependant pas un moindre usage. Leurs entourages, en créant un environnement propice à l'apprentissage, ont contribué à le favoriser. Aussi, la facilité d'accès à l'outil allié à une certaine motivation a permis d'inciter cette pratique.

En revanche, l'absence de structure peut influer en sens inverse. C'est notamment le cas de l'étudiant chercheur interrogé ne disposant pas de bureau, pour qui Internet ne représente qu'une petite part dans ses méthodes de travail.

Une étude plus approfondie mériterait cependant d'être menée sur la question de l'appropriation de l'outil, ces quelques remarques pouvant en constituer des pistes de départ.


4.2.2 Le cas du Web

En tant que service accessible avec Internet, il est intéressant de revenir sur les pratiques spécifiques d'utilisation du réseau, en fonction de facteurs sociologiques ; tout comme la partie suivante sera consacrée aux conditions particulières d'usage de la messagerie électronique.

a. des pratiques diversifiées

Comme il a été souligné dans la partie précédente, les usages d'Internet et spécifiquement du Web sont fortement liés à l'expérience de l'outil. Ce rapport à l'instrument crée des pratiques différenciées.

Ainsi, il s'avère que plus l'expérience de l'outil informatique en général est importante, plus le Web est intégré dans les travaux de recherche.

Un sociologue raconte que ses premières expériences d'Internet se sont déroulées dans un milieu où l'ordinateur était un instrument particulièrement prisé. "Naguère j'ai surtout travaillé à l'OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), j'étais donc sociologue dans un centre d'économistes où l'outil informatique était nettement ancré dans les pratiques." De là, il ressort que "pour mes activités principales, d'une façon beaucoup plus typique, mon utilisation la plus centrale est le Web". De même, le chercheur interrogé issu d'une école d'ingénieur déclare faire une utilisation quotidienne du Web dans son travail.

Aussi vrai pour les personnes n'utilisant Internet que depuis peu, le contact "facile" avec une machine leur a permis d'intégrer rapidement ces nouvelles possibilités informatiques pour leurs recherches. Un sociologue, pour qui la manipulation de cédéroms pour ses enfants a été le moyen de se familiariser avec l'outil, n'utilise Internet que depuis six mois mais à une fréquence importante, au minimum trois fois par semaine.

D'autres facteurs rentrent également en jeu lorsqu'il s'agit de préciser les contours des utilisateurs du Web. En particulier, l'âge des chercheurs révèle des tendances particulières, et il semblerait que la jeunesse augmente les chances d'utiliser les ressources du réseau. Toutefois, il est impossible dans ce travail d'avancer des données précises sur la question, dans la mesure où l'âge des personnes interrogées n'a pas été exploité, la rencontre de face-à-face rendant délicate cette interrogation. Mais en orientant la réflexion au regard de l'ancienneté des chercheurs, ces hypothèses peuvent trouver quelques illustrations.

Ainsi en est le cas d'un sociologue, chercheur depuis plus d'une vingtaine d'années. Bien que ses premières expériences d'Internet remontent à quatre ans, son utilisation du Web reste marginale. A l'inverse, une étudiante chercheur familiarisée depuis peu à l'outil avoue consulter le Web tous les jours durant un temps de trente minutes en moyenne.

Les récentes études sur les utilisateurs d'Internet montrent en effet que sa population est majoritairement jeune. Et, si l'on se réfère à l'analyse de Jean-François Tétu et Françoise Renzetti77, dans la mesure où Internet reproduit les réseaux sociaux existants, cette tendance est aussi vraie dans le monde de la recherche.

Néanmoins, les données recueillies sont insuffisantes pour généraliser ces considérations, d'autant que d'autres caractéristiques rentrent en jeu et peuvent les contredire. Ainsi en est l'exemple d'un sociologue chercheur depuis plus de quinze ans qui, favorisé par un entourage concerné par Internet, "tout le monde l'avait", utilise très fréquemment cet outil.

b. un facteur d'incitation

Chez les chercheurs utilisant Internet de manière fréquente et régulière, semble se dessiner un sentiment de nécessité. Il paraîtrait que plus on en a l'usage, plus le Web est entendu comme indispensable.

Ainsi, un sociologue affirme que "très rapidement ça a été assez irremplaçable pour moi, notamment pour la mise au point final de ma thèse ; ça a été un outil utile d'un point de vue essentiellement documentaire et pour accéder à certaines données".

Inversement, les utilisations sporadiques et peu fréquentes de l'outil favorisent un certain détachement pour son utilité.

Un étudiant chercheur en sociologie reconnaît ne pas avoir passé beaucoup de temps sur Internet, et n'a qu'une très faible utilisation du Web. C'est aussi le cas d'un autre sociologue qui déclare que "pour mon domaine de recherche, on ne peut pas dire que je me sers beaucoup d'Internet et du Web, (...) je ne m'en sers pas vraiment pour faire des recherches personnelles dans mon domaine de recherche", dans la mesure où "je ne considère pas qu'Internet a une importance capitale dans ma démarche de recherche".


4.2.3 Le cas du mail

Contrairement au Web, la messagerie électronique fait l'objet d'une utilisation beaucoup plus généralisée chez les chercheurs. D'une utilité plus unanimement reconnue, elle rassemble des profils divers d'utilisateurs.

a. des pratiques partagées

L'analyse des entretiens montre que l'utilisation du courrier électronique est liée à la perception et à la représentation que les chercheurs ont de l'outil. En effet, les avantages qu'il procure contribuent à en déterminer les usages.

Un sociologue explique que la facilité de communication par voie électronique lui fait vivre le mail "comme un gain", aussi bien en temps, qu'en effort. C'est aussi l'avis d'un de ses collègues. En tant qu'outil d'amélioration de la communication, puisqu'il "remplace les lettres et le téléphone avec les collègues et autres interlocuteurs de travail", il n'y a aucune raison de ne pas utiliser le mail pour les échanges.

De plus, le courrier électronique renvoie à une pratique de communication déjà maîtrisée. En effet, toutes les personnes interrogées n'ont pas exprimé le besoin d'être plus familiarisées avec le mail, contrairement au Web. Cela semble être un usage acquis. Comme le fait remarquer un chercheur en sociologie, le mail "remplace en partie le courrier tout court, c'est-à-dire qu'au lieu d'envoyer une lettre ou un fax, on envoie un mail, ce qui est tout à fait banal".

Aussi, pour donner une idée des fréquences d'utilisation de la messagerie électronique, voici quelques chiffres :

Tous les chercheurs interrogés consultent leurs boîtes aux lettres tous les jours au minimum trois fois, et la majorité d'entre eux y vont cinq fois. Pour ce qui est du trafic des messages, les envois sont compris entre un et cinq, tandis que les réceptions oscillent en moyenne entre deux et dix.

b. des conditions favorables

Toutefois, comme pour l'utilisation du Web, l'expérience de l'outil informatique a tendance à favoriser l'usage de la messagerie électronique.

Ainsi, une des personnes interrogées, possédant une bonne compétence sur Internet et un apprentissage des outils informatiques en général, a une utilisation plus caractérisée du courrier électronique. La consultation de sa boîte aux lettres est programmée automatiquement toutes les quinze minutes, et une quinzaine de messages sont reçus et/ou envoyés par jour dans un cadre professionnel.

À des moindres degrés, ceci est également vrai pour d'autres chercheurs disposant d'une certaine maîtrise des outils informatiques. Deux autres d'entre eux déclarent consulter leurs messages toutes les heures.

La distinction des usages d'Internet en fonction du critère de la maîtrise de l'outil informatique a été systématisée par Josiane Jouët78. Elle différencie l'usage instrumental de l'usage intégrant une maîtrise de l'outil ou de l'objet. A partir de ce facteur, on peut alors définir le profane et l'utilisateur éclairé. Pour le premier, la technique n'est qu'un moyen, et l'utilisation de l'instrument n'est comprise que dans son fonctionnement opérationnel. Alors que pour le second, sa maîtrise technique de l'outil lui permet d'intervenir dans la définition de l'objet technologique à travers des personnalisations d'utilisations. C'est par exemple le cas de la personne citée au début de cette partie.

L'étude des conséquences de l'utilisation d'Internet sur l'organisation du travail des chercheurs a permis de mettre au jour plusieurs éléments allant dans le sens d'une rationalisation de la recherche. Par un gain de temps, un confort de travail, ou encore la création d'un dynamisme, l'outil électronique facilite les moyens d'accès à l'information et ses traitements, même si ceux-ci sont encore très proches des moyens traditionnels d'exploitation des documents (notamment l'annotation manuscrite).

Cependant, les usages étant encore assez différenciés en fonction de facteurs socio-professionnels (comme le cadre de travail, la maîtrise des outils, etc.), il est difficile de généraliser l'existence de modifications profondes des conditions dans lesquelles le savoir scientifique est élaboré.



70 Chartier, Roger, "Du codex à l'écran : les trajectoires de l'écrit", Solaris, n°1, Presses Universitaires de Rennes, 1994, http://www.info.unicaen.fr/bnum/jelec/Solaris/d01/1chartier.html (consulté le 06.08.99).

71 Ibid.

72 Ibid.

73 Ibid.

74 Bazin, Patrick, "Vers une métalecture", Bulletin des Bibliothèques de France, Tome 41, n°1, 1996, p. 13.

75 Ibid., pp. 8-9.

76 Callon, Michel (sous la dir.), La science et ses réseaux - genèse et circulation des faits scientifiques, Paris, Editions La Découverte, Conseil de l'Europe, UNESCO, coll. Textes à l'appui, 1988, p. 17.

77 Tétu, Jean-François ; Renzetti, Françoise, "Internet : évolution d'un projet d'espace public de la recherche", Technologies de l'information et société, vol. 7, n°2, 1995, pp.189-202.

78 Jouët, Josiane, "L'informatique "sans le savoir"", Culture technique, n°21, 1990.

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