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Le mouvement des femmes qui s'est développé dans les années 70 a mis au jour certaines vérités concernant la répartition hiérarchisée des rôles sociaux imposés par le système patriarcal aux deux sexes. Depuis, on sait que la distinction entre mâles et femelles est une construction sociale autant qu'un fait biologique ; que le corps est modelé et marqué par les exigences et les incitations de la famille, l'école, l'Eglise et l'Etat ; et que les qualités et défauts attribués à la " nature " féminine correspondent trait pour trait à la domination sociale masculine.
Voici bientôt trois décennies que les valeurs, règles et comportements inculqués aux fillettes dès leur naissance pour leur apprendre la soumission ont été passés par le mouvement de libération des femmes au crible d'une critique dissolvante. Et les analyses de ce mouvement -- à la suite d'ouvrages tels que Du côté des petites filles et La Fabrication des mâles -- restent largement valables pour comprendre la finalité de l'éducation donnée aux enfants des deux sexes : leur (dé)formation en vue de leur faire intégrer les rôles sociaux sur lesquels repose l'organisation de la société patriarcale et capitaliste. En ont découlé des mobilisations sur l'avortement et la contraception, des autodafés de soutien-gorges, des actions contre le viol, les sex-shops et cinémas pornos, des campagnes contre les pubs sexistes de la rue ou de la télé… pour faire prendre conscience de leur aliénation et de leur oppression aux femmes qui ne l'étaient pas encore et les rallier à la lutte contre le " Sois belle et tais-toi ". Objectif pour beaucoup : refuser l'avenir radieux de la " jeune femme moderne " -- salariée sous-payée par rapport à " son homme ", mais mère de famille néanmoins accorte et souriante -- qui les attendait. Malheureusement, la dynamique des femmes a faiblement franchi le cap des années 80, et on a assisté ensuite à un retour de bâton sur tous les terrains qu'elles avaient occupés, avec une récupération démagogico-révoltante par le pouvoir, la pub et les médias du message qu'elles avaient porté, et le retour de plus en plus visible d'un ordre moral sur lequel on reviendra bientôt (la deuxième partie de cet article traitera du désir et de la sexualité féminine ; la dernière, du plaisir et du projet politique -- à paraître dans de prochains CA). On ne passera pas en revue ici les multiples raisons qui ont réduit un mouvement très rupturiste -- en raison de son ouverture à une autre vision du politique, à partir du personnel -- à quelques vestiges institutionnels prônant la parité, tandis que le gros des troupes quittaient la rue pour regagner leur foyer -- où, heureusement pour elles, les attendait souvent un meilleur partage des tâches ménagères, ou du moins parentales, avec la gent masculine locale (car, quoi qu'on en dise, rien n'a plus été tout à fait comme avant…).
" Dis-moi que tu m'aimes ! "
Mais tant le fond que la forme de la très juste critique portée sur la différenciation sexiste explique sans doute partiellement un tel recul, comme nous allons tenter de le voir dans ce texte centré sur les idées de beauté et de séduction. En effet, sur le fond, si un certain nombre de femmes ont rejeté en bloc le rôle que leur attribuait le patriarcat, beaucoup d'autres ont eu l'impression qu'elles avaient plus à perdre qu'à gagner en s'aventurant sur un terrain complètement nouveau et non balisé. La critique du mariage, de la procréation obligatoire et de la famille, en débouchant sur celle du couple et encore de l'hétérosexualité, a sûrement effrayé et incité à rebrousser chemin, quand la dynamique contestataire s'est essoufflée et que les expériences de vie alternatives se sont réduites comme peau de chagrin. Les paroles se heurtant aux actes, quelques beaux raisonnements n'ont pas résisté à la réalité quotidienne ou à la simple usure du temps, parce que leurs implications ont paru trop graves pour l'existence au niveau individuel, avec l'affaiblissement du collectif. Autrement dit, le message n'est pas passé jusqu'au bout, par absence de perspectives globalisantes -- et refus de certaines " logiques imparables " qui poussaient au repli sexiste-sectaire --, et il convient de s'interroger dessus, si on veut relancer la mobilisation contre la condition féminine. De plus, sur la forme, les analyses ont fréquemment rebuté par leur présentation trop schématique (et assez déconnectée des réalités individuelles) du conditionnement auquel le patriarcat soumet les femmes pour les forcer à accepter un " second rôle " permanent. Bref, les militantes des années 70 ont cru que tout pourrait changer si les femmes prenaient conscience de ce conditionnement et se mobilisaient contre, mais la façon dont il s'effectue n'a peut-être pas été suffisamment examinée. Si l'idéologie patriarcale " passe bien ", aujourd'hui encore, c'est en effet et sans nul doute parce que la coercition n'est pas le seul moyen mis en action pour ce faire. Sont également à prendre en considération des données jusque-là assez négligées : l'adoption fréquente, ici comme dans d'autres domaines, par les personnes dominées et en raison même de cette domination, des valeurs et idées des dominants -- de leur " vision sociale ", d'une part. Et, d'autre part (et peut-être surtout ?), la notion de plaisir, qui intervient pour leur faire accepter ce qu'elles refuseraient sûrement si seule la coercition jouait. Car, pour ne parler que de la beauté, si la plupart des femmes continuent de suivre les canons en vigueur dans la société, c'est bien parce que cette démarche leur procure une certaine jouissance en leur donnant l'assurance d'être séduisantes ou l'espoir de le devenir, et donc d'être aimées, objectif fondamental de tout individu.
" T'as de beaux yeux, tu sais ? "
" La beauté est une norme sociale, un concept clé du patriarcat. A travers la recherche de beauté se cachent l'apparence, la soumission, l'aliénation, la contrainte et l'argent. […] Les femmes sont soumises à une pression constante, qui leur demande d'adapter leur corps à des canons de beauté. La séduction par la beauté est un des pivots de la construction de l'identité féminine. C'est un diktat en cela qu'il se présente comme absolu, qu'il est arbitraire (conforme aux modes en vigueur) et entraîne les femmes dans la voie de la soumission et de l'aliénation, par la valorisation dont il gratifie les femmes belles. C'est de plus un marché juteux, une connexion entre patriarcat et capitalisme […] C'est une aliénation qui altère la confiance en soi, car elle nie et refuse l'imperfection […] elle divise les femmes, les met en concurrence pour la séduction des hommes1… " Comme les normes de bonne conduite, d'hygiène ou de moralité, celles de la beauté sont, certes, imposées par la société patriarcale à tous les individus. Mais si la définition de ce qui est beau et bien obéit à des critères sociaux qu'hommes et femmes sont tenus de respecter sous peine de sanction, la marge de tolérance envers les actes de subordination possibles est plus grande pour les premiers que celle réservée aux secondes, étant donné les rapports hiérarchisés existant entre les deux sexes. Alors que la beauté est présentée aux femmes comme un élément essentiel de leur personnalité et de leurs chances dans la vie, un homme peut, par exemple, être laid ou ne pas se raser ni se laver sans être totalement rejeté par la société. Suivant sa position sociale, ses recherches d'emploi n'en seront certes pas forcément facilitées, mais il lui sera plus facile qu'à une femme de paraître attirant en dépit de sa laideur ou de sa saleté. Car les " qualités masculines " censées être plaisantes se réduisent moins que les " qualités féminines " à l'aspect physique, l'apparence. La séduction chez l'homme passe ainsi souvent par la parole, les " beaux discours ", alors qu'on attend d'une femme plus une oreille attentive et bienveillante qu'un esprit vif et une langue alerte (c'est bien connu, d'ailleurs, elle parle toujours trop). Entrent toutefois aussi en jeu d'autres critères que celui du sexe : l'époque, l'appartenance sociale, la personnalité… Les habits marquaient davantage le statut de chacun et chacune à l'ère victorienne que de nos jours en Occident2. La propreté est plus exigée aujourd'hui qu'à la cour de Louis XIV. A cette époque, le roturier qui ne se pliait pas aux règles sociales et morales s'en tirait moins bien qu'un aristocrate… Néanmoins, les aristos des deux sexes avaient quelques ennuis s'ils tentaient d'échapper aux contraintes liées à leur rang, et de même nos bourges actuels lorsqu'ils dérogent. Bref, l'analyse des comportements sociaux exigés des hommes et des femmes -- et de la répression de leurs déviances -- doit tenir compte des données liées aux sexes, mais aussi aux classes. Car si la société patriarcale impose à toutes les personnes des normes de beauté générales, les critères varient quelque peu selon les classes qui la composent. La panoplie de la " beauté féminine " comprend des éléments tant physiques (minceur, peau sans poil, traits réguliers…) que vestimentaires3 (tenues moulantes, lingerie affriolante, talons hauts…) ou encore cosmétiques (lèvres rouge baiser, eye-liner pour œillades assassines…). Mais, bien sûr, dans la très bonne société, semblable attirail est revu à la baisse : tel quel, il vous composerait une fille de famille d'assez mauvais genre. On y préfère donc une mise plus sobre alliée à plus de réserve -- la jupe plissée plutôt que le caleçon à fleurs, le bleu marine plutôt que le rose fluo… en insistant sur le maintien (se tenir droite, sourire, ne pas gesticuler ni rire fort ou crier), car les filles y sont vendues sur leur statut social davantage que sur un genre racoleur. Néanmoins, tous milieux confondus, les indications données aux fillettes pour qu'elles ne coiffent pas sainte-catherine et trouvent " chaussure à leur pied " continuent de porter sur le paraître. Et, comme la valeur reconnue aux femmes -- sexe dominé, exigé passif -- dépend du jugement des hommes -- sexe dominant, exigé actif --, l'obéissance aux normes de beauté demeure plus contraignante pour les femmes que pour les hommes. De ce fait, certaines constantes vestimentaires sont communes aux femmes quelle que soit la classe à laquelle elles appartiennent : vêtements peu pratiques, correspondant à des activités plus sédentaires et calmes que les habits masculins, et freinant toute démarche libre et dynamique… L'identification aux modèles inculqués marquant la soumission à l'ordre social établi, tant la garde-robe que les accessoires féminins sont conçus pour notifier et renforcer le rôle prédéfini. La femme doit être un objet -- de désir, de plaisir -- attendant que l'homme s'en empare. La séduction par la beauté se fondant sur l'apparence, c'est par ce biais qu'elle doit le séduire, en " se faisant belle " pour lui, son propriétaire (sans qu'il ait besoin d'être reconnu comme tel par les lois du mariage).
" Atmosphère, atmosphère,
est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ? "
Pourtant, se conformer à des canons de beauté ne se réduit pas à se plier aux normes imposées par le patriarcat et le capitalisme. La réalité est beaucoup moins simple que ne pourraient le faire croire certains discours très théoriques et carrés sur la question. " Justes " sur le plan de l'analyse, " politiquement corrects " souvent, ils sont faux par rapport à la réalité, au vécu des individus -- femmes, mais aussi hommes --, à la vie et à l'humain, tout simplement, parce qu'ils ne prennent pas assez en compte une contradiction au niveau individuel : celle qui découle du désir de plaire et de se plaire, donc de la séduction. L'appréhension du mythe de la beauté et sa critique s'effectueraient bien mieux si on tenait compte du lien existant entre sphère sociale et sphère privée, pour savoir d'où on parle -- démarche prônée par le MLF dans les années 70. Autrement dit, il s'agirait plutôt, pour communiquer vraiment -- entre femmes, et entre hommes et femmes -- afin d'avancer dans la remise en cause des rôles sociaux, de partir d'abord de sa pomme en parlant avec sincérité -- de sentiments venant du plus profond de soi, de son expérience personnelle, de ses doutes, contradictions, choix, errances. Car, ce faisant, on s'aperçoit d'emblée que si on peut aussi facilement, dans nos cercles politiques et amicaux, dénoncer les critères de beauté proposés par le système patriarcal et capitaliste, cela tient au fait qu'on n'éprouve aucune attirance pour eux. L'image de la Femme idéale donnée par la pub et les médias en général ne nous fait pas rêver… mais c'est parce que nous avons en tête d'autres modèles, bien plus attractifs à nos yeux. Le rejet de l'image " vue à la télé " n'exclut en effet pas que nous nous conformions à d'autres normes, celles de notre milieu, y compris militant, et même féministe ou anarchiste, et que nous adoptions ses usages et références en matière de vêtements et d'accessoires afin de mieux nous y intégrer (violet-féministe ou noir-anar ; cheveux au henné et khôl pour babas ; piercing, tatouages… santiags pour plein d'autres). La critique de la beauté imposée par le patriarcat ne signifie donc pas un refus de la beauté, mais plutôt un refus de la norme sociale qu'on veut nous imposer. Et cette critique ne nous empêche pas d'apprécier un autre type de beauté ni de lui conférer une valeur. Certains capitalistes en sont conscients, qui exploitent les signes distinctifs des différents milieux. A côté du marché du Beau établi, avec ses produits inutiles et coûteux (cosmétiques, chirurgie esthétique, bijoux, fourrures et autres fringues de luxe ou branchées, régimes…), ils proposent à qui les veut d'autres produits permettant d'atteindre telle ou telle conformité spécifique, car ils perçoivent les différents marchés potentiels existants et savent s'adapter à leurs demandes éventuelles ou les développer pour en tirer profit. Hommes, enfants… et même animaux domestiques sont déjà tombés dans ses rets (voir, pour l'entretien corporel, les Vitatop, aquacenters ou… instituts de toilettage, selon la clientèle visée). Autrement dit, même en refusant la norme majoritaire, on n'est pas à l'abri d'une récupération. Et l'évolution de la publicité traduit bien cette marchandisation générale : aucun physique n'échappe plus à sa réification. Mais le fait que les hommes soient désormais eux aussi " travaillés au corps " sur leur apparence ne signifie pas pour autant que le message différencié selon les sexes a disparu.
" J' l'ai dans la peau, j'en suis marteau,
et je l'ai-aime… "
En dehors de cette réalité -- on n'échappe pas à l'emprise de son milieu, fût-il d'élection, et mal à celle de la société --, il en est une autre au niveau individuel, liée à la séduction : les contradictions plus ou moins avouables existant entre pulsions et réflexions, qui provoquent une dissociation du corps et de l'esprit parfois à la limite du supportable. La non-prise en compte de cette donnée pourtant très importante a fait que nombre de femmes ont culpabilisé au fil des années 70 quand elles se mettaient du rouge à ongles, parce qu'elles se vivaient comme des traîtresses-à-la-Cause tentant par ce geste d'aguicher l'ennemi, l'Homme… on en reparlera. Et ces femmes ont souvent cessé de militer parce qu'elles percevaient ou croyaient percevoir le regard critique de celles qui " n'en étaient plus là " depuis belle lurette. Les contradictions sus-nommées peuvent découler de deux données très intimes : les fantasmes et les sentiments ; et, lorsqu'elles incitent à faire des choses avec lesquelles on n'est pas forcément d'accord sur le plan théorique, elles déclenchent un malaise intérieur assez fort. Ainsi en est-il quand une passion amoureuse pousse à des attitudes que l'on rejette à priori. Contrairement à toutes les bonnes vieil
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