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Sujet jugé si trivial qu'il entre rarement dans une " discussion sérieuse ", le sexe est pourtant essentiel à l'être humain, omniprésent dans sa vie et à la base de ses relations avec l'Autre -- donc plutôt à prendre en compte pour qui veut changer la société. Mai 68 et à sa suite les mouvements des femmes et des communautés l'ont affirmé : " Pas de révolution sans libération sexuelle " et " Le personnel est politique ". Mais la voie de la libération sexuelle s'est ensuite révélée peu praticable : celles et ceux qui l'ont empruntée se sont en effet pour la plupart enlisés à tour de rôle…
Depuis plusieurs années, le mouvement des femmes se trouve en situation de blocage. D'un côté, quelques groupes de femmes, souvent lesbiennes, vivant-militant plus ou moins en vase clos, et d'autres femmes ayant opté individuellement pour la voie de l'institution -- politique ou universitaire -- afin de faire carrière ou d'obtenir une reconnaissance sociale par le créneau du féminisme ; de l'autre côté, la grande majorité des femmes, dans l'ensemble peu prêtes à (re)descendre dans la rue, tout en paraissant peu ou prou conscientes de la condition féminine et convaincues qu'il faudrait y remédier. Face au manque de perspectives, à l'absence d'un projet de société dépassant la sclérose où conduit l'option séparatiste sexiste et l'intégration paritaire, il importe de se repencher sur les débats qui se sont déroulés, à la fin des années 70, dans le MLF -- et, en particulier, de saisir l'enjeu qu'a représenté celui sur la sexualité féminine… car si la dynamique contestataire de l'oppression et de l'aliénation des femmes dans la société patriarcale est retombée, cette oppression et cette aliénation demeurent une réalité. Après avoir examiné les notions de beauté et de séduction (voir CA 82, " De la séduction poil au menton "), on s'efforcera donc ici de réfléchir sur le désir -- son expression, son fondement -- et sur la sexualité féminine, pour tenter ensuite (dans un CA à venir… patience !) de voir comment, à partir de la relation entre plaisir et projet politique, pourraient changer les rapports existant entre les sexes.
" L'homme baise et la femme est baisée…
Y a un problème ? "
Une constatation s'impose d'entrée lorsqu'on examine la conception du désir pour les tenants du patriarcat : il est reconnu aux hommes -- qui sont chargés en tant que sujets sexuels, actifs, de séduire ; il est nié aux femmes -- qui sont tenues en tant qu'objets sexuels, passifs, d'être séduites. Un homme est " désirable " parce qu'il baise une femme, une femme parce qu'elle est baisée par un homme. Il existe une domination sociale de l'un sur l'autre et une appropriation de la seconde par le premier. C'est pourquoi le phallus, le pénis en érection, symbolise à la fois la domination, la procréation et le désir sexuel dans la société patriarcale. L'idéologie phallocratique impose aux femmes de justifier leurs désirs sexuels par la valorisation et l'idéalisation des hommes : ceux-ci les " honorent " de leur désir. De ce fait, elles ne se sentent exister qu'à travers le regard des hommes, l'affirmation de leur désir à eux. Les hommes, en revanche, se sentent valorisés par le désir des femmes d'être valorisées par eux. Ouf ! Pour nuancer le schéma précédent, les femmes manifestent néanmoins du désir (mais oui !). On le voit à travers le processus de la drague : le désir de la femme transparaît lorsqu'elle accepte de se laisser draguer. Elle respecte et suit les règles de la séduction qu'elle a apprises pour indiquer qu'elle est sensible au désir de l'homme vu qu'elle se trouve dans les mêmes dispositions à son égard. Il existe chez les femmes une représentation de soi comme sujet désirant (voir le succès des strip-teases masculins façon Full Monty dans un certain nombre de pays occidentaux) : elles ne s'identifient pas franchement à un objet, mais, face à la répression qui les menace en permanence, maintiennent leurs désirs à l'état de fantasmes (envie d'être un homme…) ou, quand elles les manifestent, c'est en général sur le mode très indirect, codifié et tout en sous-entendus à décrypter. Au lendemain de mai 68 s'est développée -- en France notamment, mais on s'en tiendra à nos chères frontières -- une importante contestation des rôles sociaux tels qu'ils sont structurés et hiérarchisés entre les sexes dans la société patriarcale et capitaliste. A forte connotation libertaire par ses aspirations et son fonctionnement, ses fondatrices et figures marquantes venaient cependant du gauchisme -- trotskiste ou mao --, et ont ajouté à leur lecture de Marx celle de Freud, Reich, Marcuse, etc. Quoique très critiques par rapport à la psychanalyse dans sa vision freudienne de la femme castrée, elles l'ont utilisée comme grille d'analyse des rapports entre les sexes. Malheureusement, la dénonciation de l'oppression féminine imposée par le patriarcat, théorisée par elles, a souvent pris le pas sur celle de l'oppression ouvrière liée au capitalisme, alors que l'une ne peut s'envisager sans l'autre dans une optique de changement révolutionnaire. Plus largement, le mouvement des femmes des années 70 a revendiqué pour elles le droit à disposer librement de leur corps, leur libération sexuelle. On a vu dans la première partie de ce texte comment -- par la contrainte sociale alliée à la recherche de plaisir individuelle -- est inculquée la soumission aux femmes. Elles suivent pour la plupart le " mode d'emploi " du comportement sexuel qu'on leur présente tout au long de leur enfance parce que, en reproduisant les attitudes attendues d'elles, elles sont sur un terrain familier, sécurisant, et peuvent y gagner l'amour auquel elles aspirent. Le MLF a mis en avant leur droit au désir et au plaisir, qui passe par la maîtrise de leur fécondité : la lutte pour la contraception (qu'avait impulsée quelques années auparavant le Planning familial) et celle pour l'avortement libre et gratuit (avec comme acteur principal le MLAC) ont permis aux femmes le contrôle de leur corps, en rendant possible une maternité volontaire (" Nous aurons les enfants que nous voulons "). De plus a été entreprise une réappropriation de ce corps (des ouvrages tels que Notre corps nous-mêmes jouant là un rôle très important), à travers un examen de la sexualité féminine, au niveau collectif aussi bien qu'individuel : comment fonctionne l'orgasme chez les femmes ; quelles sont leurs zones érogènes (avec en particulier la " révélation " du clitoris), les positions et caresses propres à éveiller et entretenir leur désir. Démarche qui impliquait de dire ses préférences pour faciliter la jouissance dans l'acte sexuel. Bref, la sensualité des femmes a permis de repenser l'érotisme, jusque-là essentiellement issu de l'imaginaire masculin… La contestation de l'aliénation et de l'oppression féminines a de ce fait entraîné un grand chambardement politique et moral dans la société française : la volonté d'établir d'autres rapports entre les sexes sur tous les terrains, y compris sexuel, de " Changer la vie ici et maintenant ", a mis à mal -- pendant quelques années -- tant le couple que le mariage ou la famille, forcé à débattre sur la pornographie et la prostitution, et promu un des interdits sociaux : l'homosexualité. " Qu'on nous rende notre corps -- pour le masturber -- l'avorter -- le contracepter -- le pendre par les pieds -- le frotter à d'autres peaux quel que soit leur sexe -- lui faire des enfants si nous voulons, quand nous voulons -- satisfaire des envies que nous ne pouvons même pas imaginer " (" Trois ans de MLF ", Actuel, novembre 1972). L'expression ouverte du désir des femmes, particulièrement radicale dans la citation précédente, a forcément paru agressive aux hommes : si le problème est pour eux de bander ou non, d'être ou non le sujet arbitre de leur propre valeur et de celle des femmes, être à leur tour dragués ne peut que les déstabiliser, en dépit de certaines rodomontades assurant du contraire (voir le malaise fréquemment déclenché chez ceux qui se faisaient siffler par les -- quelques -- commandos de femmes désireuses d'investir la rue, à une époque).
" Hou là là, 'reusement qu'on a fait tout ça
avant l' SIDA ! "
Parallèlement à la dynamique des femmes se sont développées diverses expériences communautaires. Brassant des idées qui étaient dans l'air du temps -- parmi lesquelles celles de ou des femmes en mouvement --, elles ont tenté d'établir de nouvelles relations humaines à partir du concret, du vécu collectif (intégrant souvent, entre autres, la prise en charge commune des enfants), selon la " stratégie " de la tache d'huile : on crée des lieux de vie différents un peu partout, et petit à petit on parvient à impulser un changement de société. En ont découlé des débats sur la fidélité, la possessivité, la jalousie, le " couple fermé " (pléonasme ?), la relation exclusive. Tous les types de relation sexuelle ont été examinés ici et là, y compris ceux considérés par la société comme des perversions -- hier encore la pédérastie (mot quelque peu tombé en désuétude), aujourd'hui encore la pédophilie… -- et aussi tous les actes sexuels interdits : rapports bucco-génitaux, sodomie… Contre la monogamie, hors ou dans le cadre du mariage, ont été expérimentées les relations à plusieurs, discutées les relations " principale " et " secondaires " (version moderne du " ménage à trois ", le grand classique faubourien, avec ou sans placard pour l'amant), et défendu le principe de " relations égalitaires " sur des bases de liberté individuelle : chacun-e fait ce qu'il-elle veut avec qui il-elle veut (exemple : c'est pas parce qu'on est arrivé avec quelqu'un à une fête qu'on doit rester ou repartir avec…). Dans un autre ordre d'idées, mais toujours à des fins de changement radical, ont été rejetés les comportements (" petits-bourgeois ") fondés sur le désir d'intimité ou la pudeur -- plus question de s'enfermer dans la salle de bains ou les WC… -- et prôné la nudité comme seule véritable base égalitaire -- contre les vêtements, parfums et autres déodorants qui nuisent à l'authenticité corporelle… Et, dans cette échappée vers l'an 01, les femmes ont souvent trinqué, évidemment, car elles revenaient de trop loin par rapport à l'expression de leurs désirs pour courir vraiment aux côtés des hommes. Jouir sans retenue ni entraves allait encore moins de soi pour elles que pour eux, dans la mesure où cela implique la libération des pulsions -- on le verra par ailleurs. Pas facile d'apprendre l'indépendance affective et relationnelle quand on a été élevée dans l'idée que le désir est le désir de l'homme, qu'il s'agit de susciter et d'entretenir. Parce que leur " identité " est construite sur la dépendance, sur des attitudes alliant coquetterie et narcissisme, c'est en se regardant à travers les yeux d'un homme que les femmes se représentent le désir du côté du sujet. Et là réside en fait la négation de leur propre désir : c'est peut-être le désir de l'homme qu'elles soient un " objet sexuel ", mais ce n'est pas le leur.
" Une femme sans homme,
c'est comme un poisson sans bicyclette "
La mise au jour des rôles sociaux hiérarchisés entre les sexes a également conduit, à la fin des années 70, à une polémique assez âpre sur la sexualité féminine entre des " lesbiennes radicales " (en particulier le groupe des Gouines rouges) et des hétéroféministes -- c'est-à-dire des femmes qui, même bisexuelles, reconnaissent chez elles le désir de rapports (d'ordre affectif, sexuel ou autre) avec des hommes, et considèrent ces derniers comme une part gratifiante de leur vécu (voir notamment les articles parus à ce sujet dans Questions féministes de février 1980). Les lesbiennes s'appuyaient sur une analyse de classes pour prôner le séparatisme sexiste. De fait, ce raisonnement -- qui suit son cours depuis -- a une certaine logique : si les femmes sont au prolétariat ce que les hommes sont aux capitalistes dans leurs rapports, la lutte des sexes en tant que lutte des classes implique une rupture de communication entre elles et eux, ou du moins une relation très conflictuelle étant donné leurs intérêts de classe divergents. On ne collabore pas avec l'ennemi, on le combat. Dans cette optique, le lesbianisme radical incarne pour ses partisanes le " vrai " féminisme, et toute relation hétérosexuelle est la marque d'une traîtrise envers la classe des femmes. Mais l'accent mis par ces lesbiennes sur l'oppression des femmes (" victimes " des hommes) est terriblement réducteur : d'une part, dans la vie réelle, les femmes ne sont pas que les " objets des hommes " ; d'autre part, les hommes sont eux aussi aliénés par le patriarcat dans la mesure où ils sont également forcés d'intégrer leur rôle social, et réprimés pour leur déviance dès qu'ils tentent d'y échapper. L'analyse " lutte de classes hommes-femmes " peut paraître, certes, séduisante par son apparente limpidité -- on voit tout de suite, comme dans les westerns, où est le méchant et on sait qu'il doit mourir avant la fin. Mais elle ne tient pas compte, au sein des femmes, des rapports de classe existant et ne tient compte, au sein des classes, que des rapports de sexe existant. Son déterminisme la fait " inéluctablement " déboucher à la fois sur la nouvelle norme qu'est l'obligation de lesbianisme et sur l'impasse d'une société strictement féminine. Certaines " lesbiennes radicales " ont en effet argué de l'indépendance sexuelle et affective que leur donnait leur choix de sexualité, et établi, sur la base de ce choix, jugé le meilleur, une sorte de hiérarchie politique par rapport aux hétéros. Ces dernières avaient à leurs yeux un degré moindre de conscience féministe, parce qu'elles demeuraient aliénées par leur " collaboration objective " avec l'oppresseur et leur incapacité à s'en détacher pour s'autonomiser. De leur côté, placées en position défensive, nombre d'hétéros se sont autocensurées pendant longtemps face à cette censure interne non exprimée officiellement, pour ne pas casser la dynamique des femmes qui allait s'affaiblissant ; elles n'ont réagi qu'assez tard, et faiblement, à la dévalorisation qu'impliquaient les réflexions du genre " Tu en es encore là ? " lorsqu'elles tentaient de parler de leur vécu avec des hommes (surtout si cela allait bien avec eux…). Pourtant, non seulement il n'y a pas de " bon choix " en matière sexuelle, mais encore il n'y a pas forcément de " choix véritable " -- et toute marque d'intolérance comme de domination est à rejeter, d'où qu'elle vienne, d'une femme comme d'un homme. Les " lesbiennes radicales " ont culpabilisé les hétéros sur leurs désirs pour les hommes, les incitant à s'interroger dessus et à se demander comment elles pourraient s'en passer. Mais le problème n'est pas là : les hommes ont leur place aux côtés des femmes dans une société libérée du sexisme et du capitalisme, dès lors qu'ils les acceptent avec leur différence, leur identité, sans chercher à leur imposer une domination dans tous les actes de la vie, y compris l'acte d'amour. Il s'agit donc, non de les effacer du décor, mais de leur faire prendre en compte le point de vue des femmes, pour qu'ils se comportent envers elles en partenaires à égalité. De nos jours, le désir hétérosexuel comme le désir homosexuel demeurent refusés aux femmes, puisque l'éducation patriarcale ne leur reconnaît pas de désir tout court (la création de cours d'éducation sexuelle à l'école traduit néanmoins un début d'évolution : le sexe n'est plus complètement tabou dans cette institution). Au lieu de réprimer le désir hétérosexuel comme étant contraire à la libération des femmes -- laquelle libération se résumerait alors à l'homosexualité --, il faut bien plutôt faire reconnaître, libérer le désir des femmes, quel qu'il soit. En dehors du fait qu'une société monosexe n'est ni viable à long terme (sauf à conserver les hommes en
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