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Paradoxe parmi d'autres de cette fin de siècle, la " libération sexuelle " vantée voici trente ans a débouché sur un retour en force de l'ordre moral jusques et y compris dans les rangs féministes, en particulier aux Etats-Unis. En effet, s'appuyant sur l'idée que, dans une société sexiste, le sexe a pour finalité l'asservissement de la femme, un courant féministe conservateur s'est développé dans ce pays sur le refus de toute collaboration de la femme à sa propre déchéance, donc de toute situation de plaisir partagé avec l'" homme oppresseur ". Face à ce courant, des femmes de vingt-cinq - trente ans réagissent depuis plusieurs années : elles dénoncent tant l'intolérance des représentants de l'autorité masculine que la pudibonderie et l'hypocrisie de celles qu'elles appellent les " nouvelles victoriennes ", et tirent la sonnette d'alarme contre la montée de l'intégrisme moral. Nous ferons ici la présentation, puis la critique d'un ouvrage qui défend leurs thèses, afin d'examiner la relation existant entre plaisir et projet politique… et de conclure par là notre étude sur les thèmes de la beauté, de la séduction, du désir et de la sexualité féminine (voir " De la séduction poil au menton " dans CA 82 et " Dis tes désirs, fais-toi plaisir… " dans CA 83).
Le féminisme est-il soluble dans le puritanisme ?
Parlons cul : Contre l'hypocrisie puritaine, de Sallie Tisdale1, offre l'avantage d'aborder de façon très simple et très directe, avec un étonnant mélange de lucidité et de naïveté, des sujets peu traités d'ordinaire, et de s'élever contre l'intolérance, la censure et le moralisme, au nom de la libération sexuelle et du droit à disposer librement de son corps. D'entrée, Véronique Botte-Hallée2, rédactrice de la préface, présente le clivage qui s'est créé au sein du mouvement féministe américain sur la question de la sexualité féminine, pour conclure : " D'un côté, les réactionnaires, ultras et religieux nostalgiques de l'austérité passée ; de l'autre, les militantes de gauche, désireuses de perpétuer le libéralisme sexuel. " D'un côté, donc, poursuit-elle, les " filles d'Eve, femme-pécheresse repentie ", appellent de leurs vœux une censure qui frappe indistinctement le hardcore, l'art, le cinéma, la littérature ; elles traquent le geste entre hommes et femmes, la drague, les gros mots sexistes… et surveillent les déviantes. Parce qu'elles considèrent l'acte sexuel comme une agression pure et simple, voire un viol des créatures innocentes et sans défense que sont les femmes, ces féministes rejettent en bloc érotisme et jouissance, allant jusqu'à s'élever contre les manuels d'éducation sexuelle et les campagnes de prévention par rapport à la transmission du virus HIV : il s'agit de protéger les femmes de leur propre sexualité. Elles refusent de ce fait toute réappropriation par les femmes de leur corps et de leur sexualité ainsi que toute prise en main de leur destin. L'outrance de leur discours se comprend, certes, comme réaction à une situation oppressive donnée. Mais la peur de l'homme, la haine, l'indifférence ou la concurrence envers lui les conduisent à une attitude certainement pas libératrice pour le sexe auquel elles appartiennent : rejoignant les ultraconservateurs qui, eux, veulent enchaîner les femmes à leur rôle d'épouse et de génitrice assujettie à l'autorité masculine, elles impulsent une attitude encore plus contraignante à leur égard en les enjoignant de taire des désirs sexuels dont elles se méfient. La vision négative qu'ont les " nouvelles victoriennes " de la sexualité explique sans doute en partie pourquoi, alors que 71 % des Américaines déclarent aujourd'hui vouloir l'égalité sociale, politique et économique des femmes avec les hommes, 50 % seulement se disent féministes. Et pourquoi une nouvelle génération de féministes affirme pour sa part avec vigueur la valeur positive de la sexualité. Face aux conservatrices, en effet, les " filles de Lilith, séductrice éprise de liberté, ambivalente et jouisseuse ", distinguent la lutte contre le sexisme de la lutte contre le sexe. Elles ne voient pas forcément l'homme comme un immonde prédateur dénué de tout scrupule, ni le " harcèlement sexuel " comme un fléau inévitable et inhérent aux rapports humains hétérosexuels ; et elles partent avec un bel entrain à la découverte de leur corps, recherchant les mécanismes du plaisir, de l'excitation et de l'orgasme. Conscientes d'avoir à composer avec les incontournables contradictions de la nature humaine (des deux sexes), elles s'interrogent sur l'amour et l'érotisme -- passant en revue bisexualité, travestissement, androgynie, transsexualité… -- sur la base de leur vécu propre (préférences, sentiments, émotions, techniques…) pour poser leurs contradictions, leurs questionnements, et s'efforcer de renverser les tabous. Mais ces jeunes féministes tombent parfois à leur tour dans certains pièges, par une trop faible prise en compte dans leurs analyses de la société patriarcale et capitaliste existante -- comme on va le voir à travers l'étude de certains thèmes…
Désir, es-tu là ?
Par son ouvrage publié voici quatre ans aux Etats-Unis, S. Tisdale s'efforce, nous dit-elle, d'échapper au vieux carcan que constituent l'éducation et les convenances découlant de l'héritage judéo-chrétien -- carcan qui marque l'inconscient collectif de nos sociétés modernes, à travers les sentiments de honte, de péché et de culpabilité entretenus par les contingences sociales et les instances politiques. Le judéo-christianisme cantonne la sexualité de la femme à la reproduction, car cette sexualité lui paraît menaçante pour l'homme3 : la femme ne doit pas éprouver de plaisir sexuel, et la sexualité non reproductive (partant, la contraception) est condamnée pour des raisons économiques : elle s'oppose à l'héritage et à la succession, qui sont nécessaires au développement de l'économie capitaliste. De là l'homophobie et les poursuites contre l'homosexualité. De là un traitement des comportements sexuels différent selon les sexes : la " femme facile " est mal vue, pas le " don Juan impénitent ". Et de là le vieux fond de misogynie qui sert toujours de lit à l'intégrisme : ses partisans invoquent à la fois le pouvoir maléfique de la sexualité féminine et les terribles conséquences de la souillure sexuelle chez la " femme pure "… Pour se libérer du contrôle social et se détacher des réflexes qui tendent à nous faire exclure de nos habitudes et fonctionnement " ce qui nous est par trop étranger, ou trop familier, comme l'Homme ou plus précisément son sexe ", S. Tisdale (nous et se) propose de recourir aux fantasmes afin de découvrir un meilleur mode de relation à autrui, dans le cadre d'une " expérience sociale et émotionnelle " : il faut privilégier la spontanéité absolue, car le sexe, différent de l'amour, est " aventureux, polygame et amoral ". Se dégager du " politiquement correct " qui oblige à gommer toute trace de sexualité dans les rapports humains en général4, mais aussi de la peur de la nudité et de la censure de l'image personnelle qui fait trouver le corps toujours encombrant et trop provocant. L'expression de la sexualité repose selon elle sur trois grands principes : on doit s'abstenir de s'entre-déchirer et de s'infliger des souffrances réciproques ; chacun-e a le droit de décider librement de ce qu'il-elle souhaite faire ; l'être humain -- sa vie, son parcours et son corps -- est fondamentalement bon. Sur ces bases, la nature profondément bisexuelle de nos pulsions doit nous permettre, pense-t-elle, d'échapper à la dualité hétérosexuelle classique, de nous positionner dans une optique d'égalité face à la personne qui suscite en nous une excitation et de faire l'amour avec un être dont le sexe n'est plus un obstacle ou une menace. Contre la guerre des sexes qui sévit aujourd'hui, elle prône donc une sorte d'hermaphrodisme moderne : être tour à tour homme et femme afin d'échapper au séparatisme du sexe.
Dessine-moi une femme…
Lorsqu'une femme n'adopte pas les symboles dits féminins (maquillage, etc.), on déclare qu'elle n'est pas " élégante " ou " féminine ", mais pas forcément qu'elle n'est pas une femme. Peut-on donc définir une femme juste comme quelqu'un qui a l'apparence et le comportement de la convention sociale portant ce nom ? s'interroge S. Tisdale. Autrement dit, un vagin et un " déguisement féminin " (objets et comportements attribués aux femmes) suffisent-ils à caractériser l'identité féminine ? Les emblèmes de la féminité, souvent conçus pour restreindre la liberté de mouvement, sont décoratifs avant d'être fonctionnels et réclament une attention qui détourne l'esprit de toute autre activité ; aussi, en les adoptant, les transsexuels ont-ils conscience de jouer un rôle. Mais l'identité sexuelle dépend en fait des hormones, constate S. Tisdale, et les gens sont en majorité bisexuels à des degrés divers -- une affirmation qu'elle traduit ainsi : " Nous sommes tous capables de pénétrer comme d'être pénétrés, d'être dominants comme soumis, masculins comme féminins, et d'être sur comme sous notre partenaire durant l'amour. " Seulement voilà : le désir sexuel féminin n'a pas le droit d'expression : parce qu'il est vécu par les femmes elles-mêmes comme une forme de dévergondage, que leur éducation leur interdit de se montrer aussi entreprenantes, voraces et détachées affectivement que les hommes, elles s'autocensurent. Pourtant, est-il si difficile pour elles de vivre une relation sexuelle dépourvue de sentiment, réduite à l'acte sexuel ? Le cliché selon lequel elles s'intéressent davantage à la relation qu'au sexe contient en réalité un message à leur intention : c'est ce qu'elles sont tenues de faire. Elles ne se comporteraient sans doute pas ainsi s'il n'existait d'innombrables formes de pression sociale et culturelle les empêchant d'extérioriser leur désir. Ce qu'on nous présente comme la " nature " des femmes découle en fait de deux données : elles ne sont pas censées exprimer de désir, et elles en paieront le prix si elles s'y essaient néanmoins, car la domination masculine impose un contrôle permanent sur leur sexualité (voir la clitoridectomie, pour ne parler que des contraintes les plus évidentes… ou encore l'obligation de la virginité, moins cotée socialement qu'avant, mais qui demeure en bonne place parmi les fantasmes masculins). Il s'agit donc pour les femmes de se confronter au " sexe opposé ", mais semblable démarche ne peut s'effectuer que sur le mode de la transgression, explique S. Tisdale, car " l'interdit appelle le désir, […] le frisson et la séduction ". Tous les fantasmes sont inavouables, " tant qu'on n'éprouve pas le besoin impérieux de les réaliser ou de les exorciser par le Simulacre et le Jeu ". Les tabous servent à protéger l'ordre établi, à canaliser l'énergie des individus et des groupes dans certaines directions, et à les détourner de celles qui sont jugées néfastes -- en délimitant des repères identifiables par le groupe et en élaborant une morale qui dicte la norme en matière de comportements. De ce fait, leur transgression, doublement attractive puisque l'idée même d'enfreindre l'interdit peut être aussi jouissive que l'acte proprement dit, crée le désordre. La perversité, comme l'obscénité, est une notion relative car définie en fonction d'une sexualité normative : selon la culture dominante de l'époque, constate l'auteur, elle peut recouvrir l'adultère, l'inceste, l'homosexualité, la prostitution, la pédophilie, la sexualité des enfants… la masturbation, la fellation, le cunnilingus5, la sodomie6… l'exhibitionnisme, le voyeurisme… ou le recours aux fantasmes. Et ce, parce qu'il existe une inadéquation entre les fantasmes (en prise directe avec la sexualité) et le discours alors en vogue. Pourtant, les fantasmes de séduction sont aussi importants que leur objet : " Histoires que nous nous racontons, aux autres et à nous-mêmes, sur les raisons qui font que telle personne attire les regards et pas telle autre, sur ce qui fait que l'on se met dans tous ses états à propos de quelqu'un alors que cela semble absurde, sur ce qui nous pousse à nous pencher si longtemps sur les détails anatomiques de la personne qui nous intéresse sur le moment, quelle qu'elle puisse être. " Le fantasme du " pur amour " est ainsi, pour S. Tisdale, la traduction du désir que les autres devinent ce qu'on veut, le satisfassent et le comprennent. Le fantasme de domination est en fait la domination par son propre sexe, qui exprime ce qu'il désire tandis que l'esprit laisse courir. Le fantasme du viol -- couramment répandu chez les femmes, assurent les " spécialistes " -- traduit, lui, une domination de ses propres pulsions (la " victime " choisit son " bourreau " et les cruautés qui lui sont infligées) plutôt que celle de l'Autre, et ne s'accompagne pas forcément d'une volonté de voir l'acte réalisé ; il se satisfait d'être fondé sur le consentement réciproque d'une domination parodique… Autres fantasmes très fréquents chez les hommes et les femmes : faire l'amour avec un-e inconnu-e ; être pénétré-e par l'anus pendant l'amour… les fantasmes de soumission étant, semble-t-il, quant à eux beaucoup plus courants pour les deux sexes que ceux de domination. L'analyse de la sexualité pousse à l'abandon, et S. Tidale insiste là-dessus : on accepte d'être vu-e dans son intégralité et sa vérité, de laisser tomber ses défenses. Les rapports sexuels sont très intenses parce que liés à la mort. Cette " petite mort " implique en effet une approche très grande de l'Autre : on se livre, s'offre, s'abandonne quand la confiance s'est établie. Mais avouer un amour, avoir des gestes spontanés vers l'Autre, affirmer un désir… sont autant de comportements peu évidents pour les femmes, qui ont appris à attendre que les hommes fassent le premier pas puis à faire passer indirectement le message de réponse, pour se comporter comme des " filles bien ". Certes, le comportement attendu des jeunes filles varie selon les classes sociales (il n'est sans doute pas cadré de façon aussi contraignante dans les milieux ouvriers que chez les bourgeois, par exemple) et le message idéologique dominant (via la famille ou l'école) se heurte désormais à d'autres messages sociaux (via le travail ou les médias) avec l'indépendance matérielle de nombreuses femmes et la contraception ; néanmoins, l'emprise patriarcale demeure en général assez forte dans l'éducation des petites filles. De plus, beaucoup de femmes autocensurent leurs désirs, par rapport à leur partenaire habituel (pour éviter sa jalousie, des complications dans leur relation…), mais aussi à cause de la difficulté qu'il y a à vivre des relations multiples dans notre société, sous le regard moralisateur des autres. Cependant, certaines idées établies genre " Les hommes cherchent à créer l'intimité au moyen du sexe alors que les femmes viennent au sexe quand ces conditions sont déjà créées " ou " Les femmes ont peur de l'acte et les hommes de ses conséquences " ont-elles une réalité autre que celle de correspondre à un comportement social imposé ?
Recherche orgasme désespérément…
Les " nouvelles victoriennes " ont peur de leur sexe, estime S. Tisdale. Elles tentent d'oblitérer leurs pulsions et de bâillonner leur libido jusqu'à l'obsession… mais " ne pensent qu'à ça " alors même qu'elles veulent l'interdire. Les femmes qui subissent les " ignominies7 " sexuelles sont toujours décrites dans leur discours (censé les défendre) comme figées, passives, possédées, " chosifiées ".
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