Homophobie et patriarcat

Anarchiste individualiste

On essais avec ce qui dépend de nous

Lutte antipatriarcale

Sans en avoir l'air et tout en reconnaissant leur désir sexuel, les hommes cherchent inconsciemment à faire porter la culpabilité de ce désir, la culpabilité sexuelle, par les femmes. Il s'agit d'une stratégie inconsciente que l'on peut démasquer à condition de ne pas avoir peur de transgresser les tabous. Pour en comprendre le mécanisme, il faut d'abord clairement saisir l'une des principales causes de la culpabilité sexuelle : la notion de saleté, de souillure associée à la sexualité. Le cul, c'est sale.

Je considère le désir sexuel comme un désir de réconciliation avec le corps, de franchissement de ce tabou corporel qui nous interdit de nous aimer entièrement, y compris dans ce que nous avons de plus intime et de moins aimable. C'est un désir de nous rapprocher de notre intimité condamnée. Notre corps, donc une partie de nous-mêmes, subit une dépréciation en raison de la souillure des déjections corporelles. Cette dépréciation est une véritable malédiction jetée dès le plus jeune âge sur une partie de nous-mêmes, sur notre intimité, une interdiction de s'aimer entièrement, une injonction de se détester soi-même, ou une partie de soi-même. Peu importe que l'origine en soit culturelle ou biologique, le fait est là, et Hans Peter Duerr montre qu'il est commun à toutes les cultures.(1) Or il est évidemment impossible de se détester ainsi soi-même, ou de détester une part de soi-même, sans mettre en place inconsciemment une stratégie de réhabilitation. Il est donc inévitable que sous une forme ou sous une autre une entreprise de réconciliation avec le corps existe quelque part. Cette entreprise s'appelle l'érotisme. Cette stratégie de réhabilitation nous conduit manifestement à aimer ce que nous n'avons pas le droit d'aimer, ce qui est considéré comme sale : le sexe et les fesses. Rien d'étonnant donc à ce que nous nous sentions coupables, coupables d'aimer ce qui est interdit, ce qui est sale. Il s'agit là de l'une des principales causes de la culpabilité sexuelle, même s'il en existe d'autres.

Si nous ne comprenons pas ce mécanisme inconscient de réhabilitation, nous croyons que l'érotisme nous pousse à aimer simplement ce qui est sale, car il consiste à aimer les parties du corps qui sont salies, donc qu'il est une perversion. Nous pouvons même être tentés de croire que la saleté, l'obscénité, est autant l'objet de notre désir que la chair qui l'entoure. Nous pensons avoir perdu nos repères, être attirés par ce qui est mauvais, nous pensons être pervers. Tout cela se joue inconsciemment et très naïvement en nous.

Si au contraire nous comprenons ce mécanisme de réhabilitation, il devient clair que la saleté ne nous attire pas, mais qu'au contraire nous en éprouvons une répulsion et que nous avons besoin d'une stratégie inconsciente de dissimulation de cette souillure, accompagnée d'un embellissement, d'une idéalisation du corps, pour pouvoir approcher à nouveau et tenter d'aimer ce que nous considérons comme sale afin de nous réconcilier avec nous-mêmes. Tout le mécanisme psychologique de la sexualité est là : dissimuler la souillure et l'embellir afin de rendre aimable ce qui ne l'est pas. Les fesses dissimulent et embellissent l'anus. L'érotisme, c'est avant tout une entreprise de séduction qui vise à rendre aimable ce qui est obscène.

La sexualité n'a donc rien de pervers, elle n'est pas une attirance pour la saleté, elle est une simple tentative de s'accepter soi-même jusque dans son corps. Mais le problème, c'est que ce mécanisme de réhabilitation psychologique est incompris. Il n'a jamais été deviné par la sagesse populaire, ni transposé en mythe traditionnel, ni décrit par aucun psychologue. Jusqu'à aujourd'hui, il est toujours resté inconscient pour le plus grand nombre. Freud a construit un mythe là-dessus, qui fait semblant de briser enfin un silence millénaire sur ce qui est tabou, mais finalement pour ne rien en expliquer sinon en se basant sur des postulats eux-mêmes incompréhensibles. Si ce mécanisme psychologique inconscient a déjà été compris par des individus isolés, ce qui est certainement le cas, personne n'a encore osé affronter les tabous sexuels pour en parler publiquement, car ce n'est pas facile.

La culpabilité sexuelle est donc grande. Nous nous sentons coupables de désirer des sexes et des fesses. Face à cette culpabilité, les stratégies sont multiples.

La plus flagrante est la stratégie masculine qui tente de se débarrasser de cette culpabilité sur les femmes. Les hommes reconnaissent désirer une chose que par ailleurs ils méprisent, le cul, mais ils trouvent deux parades à la culpabilité qui en résulte.

D'abord ils réduisent le corps des femmes à un cul et à des seins. Leur discours type c'est : " Je t'encule, " c'est à dire : " Je te désire, mais je méprise ce que je désire. Ce que je désire est sale et méprisable, mais comme c'est toi qui l'incarnes, tu es encore plus méprisable que moi. "

Ensuite, comme ils se sentent quand même coupables de désirer une chose qu'ils méprisent, les hommes font également porter la responsabilité de ce désir par les femmes : " Les femmes nous ensorcellent, la femme, c'est le démon de la séduction, ce sont elles qui nous embobinent et se griment sous une apparence enjôleuse pour nous faire désirer leur cul. " Pour la plupart des religieux, la femme a toujours incarné le péché de la tentation, le péché de chair.

Une troisième stratégie enfin, qui elle n'est pas particulièrement masculine, consiste simplement à nier ce qui est perçu comme le plus sale dans l'érotisme, c'est à dire l'analité. C'est la morale génitale, celle de la chemise conjugale des puritains, et celle de la théorie freudienne, qui rejette la culpabilité anale sur les enfants avec le fameux stade anal infantile, celui des " pulsions prégénitales perverses, " et lave les adultes du péché originel grâce à la rédemption génitale de l'adolescence.

La première de ces stratégies consiste donc pour les hommes à se débarrasser de leur culpabilité sexuelle sur les femmes en leur faisant porter à la fois la culpabilité du désir et celle de la trivialité de la chair. C'est malheureusement cette stratégie qui conditionne non seulement la sexualité masculine dans son ensemble, mais également une grande partie des rapports hommes-femmes. L'insistance des hommes à réduire les femmes à des seins et à des fesses, ou plus généralement à de la chair, mais de la chair triviale, ne date hélas pas d'aujourd'hui. Déjà dans l'Antiquité, on associait les femmes au corps, à la chair, et les hommes à l'esprit. Les principes chinois plurimillénaires du yin et du yang en constituent une illustration particulièrement claire.

Le principe féminin, le yin, est terrestre, obscur, négatif, c'est l'éros, l'intuition, la nature.

Le principe masculin, le yang, est au contraire spirituel, positif, lumineux, c'est l'intellect, la culture.

On sent évidemment une volonté masculine de se libérer de l'enveloppe charnelle et de condamner les femmes à ne rester que chair triviale. Les hommes s'appuient pour affirmer cela sur les écoulements menstruels, l'accouchement dans le sang et la souffrance entre le canal urinaire et l'anus, la lourdeur de neuf mois de grossesse là où l'homme se contente d'une goutte de sperme. Les hommes auraient pu voir chez les femmes le pouvoir de donner la vie, qui aurait conféré à ces dernières un pouvoir créateur extraordinaire, que l'on aurait pu considérer comme spirituel. Mais les hommes préfèrent ne retenir que le côté charnel, trivial. Ils préfèrent faire porter aux femmes le poids de l'incarnation.

Un vrai homme ne montre pas son cul

Dans ce désir de se libérer de l'enveloppe charnelle, les hommes finissent par en oublier leur propre corps, et cela conditionne toute leur sexualité. Dans leurs descriptions du rapport sexuel, ils ne sont plus qu'un sexe en érection, ils sont désincarnés. Ils réduisent leur corps à sa plus simple expression, un phallus, symbole aussi peu charnel que possible, pour s'amnistier tant que faire se peut de la souillure anale et de la trivialité de la chair. Dans l'extrait suivant, qui date du début du vingtième siècle, la volonté masculine d'échapper à la trivialité de la chair sensuelle pour s'en débarrasser sur les femmes est manifeste :

Les femmes sont en réalité un pur sexe de la tête aux pieds. Nous les hommes avons concentré notre instrument en une place unique, nous l'avons extrait, séparé du reste de notre corps, parce qu'il est prêt à partir. Elles sont une surface ou cible sexuelle ; nous avons seulement une flèche sexuelle. (…) En matière de temps notre participation à la procréation est également ciblée. Nous pouvons consacrer à cette affaire à peine dix minutes ; alors que les femmes y consacrent des mois.(2)

En cette époque puritaine, on ne pouvait pas encore parler des fesses comme d'un élément érotique, cela aurait été considéré comme pervers, morale génitale et chemise conjugale obligent. C'est donc le sexe féminin et non les seins et les fesses que cet auteur (apparemment anonyme) mentionne comme la " cible sexuelle ". Mais aujourd'hui, libéré de la censure, le discours patriarcal s'approche de plus en plus du trivial " Je t'encule " qui résume l'idée que se fait le macho du rapport sexuel : " Oui, j'ai honte de désirer cette chair triviale, mais au fond puisque cette trivialité c'est toi, tu es encore plus méprisable que moi. " L'homme n'a pas de corps, pas de chair, il n'est qu'un sexe en érection, tandis que la femme, elle, n'est plus qu'un cul. Dans les descriptions les plus machistes des rapports sexuels, on n'évoque plus que le sexe masculin et le cul féminin. Un exemple parmi des milliers, Jean-Pierre Mocky qui dans l'un de ses films lance à sa partenaire, comme pour s'excuser de la désirer :

" C'est pas de notre faute si t'as un cul et moi une bite "

Ou Francis Huster qui commente ainsi le film Équateur de Serge Gainsbourg :

Montrer un cul et un sexe qui bande c'est à la portée de beaucoup de gens. Faire de l'art avec ça ce n'est à la portée que des poètes, des artistes.(3)

Montrer un cul de femme et un sexe d'homme, bien entendu. C'est pour cette raison que les féministes ne se plaignent jamais d'être réduites à un sexe, mais toujours à des fesses et à des seins, ce qui incarne encore plus explicitement la trivialité de la chair. Ainsi s'exprime par exemple Gaëlle, féministe militante :

Bandez donc, mouillez donc, mais ne réduisez pas mon corps à mon cul et à mes seins. Exigence déplaisante ?…(4)

Parallèlement à cette réduction des femmes à de la chair à baiser, les hommes ont le plus grand mal à accepter la réalité triviale de leur propre chair :

" Un homme - un vrai ne montre pas son cul " : c'est Robert Mitchum qui a craché ça à la figure d'un cinéaste qui voulait innover en montrant enfin la virilité postérieure du vieux Bob.(5)

Il est vrai que depuis les choses ont évolué lentement mais sûrement dans le monde du cinéma, dans les représentations du corps dans le publicité et dans les comportements érotiques des jeunes générations. Mais le tabou est long à se renverser vraiment. Ces propos de deux lectrice de Nova Magazine en témoignent :

Sophie : Un jour, je caressais les fesses de mon mec de l'époque, il m'a tout de suite dit : " Non, mais moi je suis pas du tout anal. " Le type, direct ! Il me l'a dit clash, comme ça. Tu vois le mur. Comme quoi c'est dans l'esprit des gens, si tu caresses les fesses d'un mec, il y a quelque chose de louche.

Estelle : C'est vrai que la plupart des mecs, c'est " Touche pas à mes fesses. " (6)

Ce rejet de la culpabilité sexuelle sur les femmes, qui ont ainsi pour mission d'incarner la trivialité charnelle, conditionne donc toute la sexualité masculine. Les hommes se doivent d'être libérés de l'enveloppe charnelle, de ne pas jouir de se laisser caresser autre chose que le sexe. On retrouve ce phénomène chez certaines sociétés africaines traditionnelles chez lesquelles les hommes se bouchent l'anus au cours d'une cérémonie initiatique et font croire aux femmes et aux enfant que devenus hommes ils ne défèquent plus. Dans le même ordre d'idées, de nombreuses sociétés traditionnelles cultivent des tabous relatifs à " l'impureté " des femmes au moins durant certaines périodes liées à la menstruation. Dans les sociétés industrialisées, ces croyances populaires restent vigoureuses : le célèbre et très patriarcal sexologue Gérard Zwang affirme que le pénis est propre et le vagin sale. Les industriels parviennent à convaincre beaucoup de femmes de porter des protège-slips afin de ne pas " souiller " leurs vêtements, de porter des cuissards de vélo imprégnés d'antiseptique et de se laver le vagin à l'antiseptique pour éviter les infections urinaires, là où les hommes ne prennent aucune précaution particulière.

Dans les films pornographiques " straights ", la seule partie du corps masculin que les femmes sont autorisées à caresser, est, à de rares exceptions près, le pénis, élément extérieur au corps. Comme le remarque Marie-Hélène Bourcier à propos d'un article indigné sur le film Baise-moi paru dans le Nouvel Observateur :

Ce qui émeut profondément notre sergent du sexe est la transgression de la frontière sexe/genre : une passivité féminine insupportable infligée à une homme. Par un autre homme, ce serait déjà dommageable, mais se faire enculer par une ou deux femmes est impensable. Cette scène est impossible parce qu'elle renverse symboliquement les rôles que l'on retrouve dans la grande majorité des pornos straights.(8)

C'est ce conditionnement de la sexualité masculine qui explique en grande partie l'homophobie masculine. Les gays sont en effet des hommes qui se laissent caresser le corps, les fesses et les mamelons, ce qui, dans l'idéologie patriarcale, est réservé aux femmes. Cela dévalorise l'imagerie virile aux yeux des autres hommes. Comme le note très justement Jean-Paul Sartre à propos de Jean Genet :

La croupe est la féminité secrète des mâles.(9)

Un homme hétéro qui se fait mettre la main au cul par un gay éprouve un sentiment de révolte et d'humiliation bien plus grand que tout ce qu'il pourrait éprouver si la même chose arrivait à sa compagne. Le regard que portent les gays sur les autres hommes les remet terriblement en question dans leur certitude d'être libérés de l'enveloppe charnelle. Être considéré comme de la chair triviale est le rôle qu'ils assignent aux femmes et dont ils ne veulent à aucun prix. Dit-on jamais qu'un homme est bien roulé ?

Il est extrêmement significatif que leur homophobie n'empêche pas les machos de violer

Homophobie et patriarcat

( suite )

par Philippe Laporte