Les immigrés portugais en France et la Guerre coloniale portugaise ( 1961-1974)

 

Marie-Christine Volovitch-Tavares

Chercheur attaché au CHEVS (FNSP), Paris.

 

Communication au colloque

 Émigration politique en France et en Argentine ,XIX°-XX°s,

Exilés, réfugiés et émigrés espagnols, italiens et Portugais en France et en Argentine

Paris 7, les 24 et 25 mars 2000

 

 

 

 

Les  immigrés portugais en France et la Guerre coloniale portugaise

( 1961-1974)

 

 

 

 

 

            A partir de la fin des années cinquante et jusqu'au 25 avril 1974, la vieille dictature portugaise (en place depuis 1926), dût affronter plusieurs crises qui  amenèrent sa chute lors de la "Révolutions des œillets".  Deux de ces crises retiennent ici notre attention: la  longue guerre coloniale (1961-1974) que le Portugal a mené dans ses trois colonies africaines ( Angola, Mozambique et Guinée Bissau), et  la plus importante vague d'émigration que le Portugal ait connue. Le rapprochement de ces deux phénomènes majeurs de l'histoire du Portugal contemporain n'est pas fortuit, car leurs interactions furent particulièrement fortes. C'est ce que je m'attacherai à montrer dans cette courte communication, tout en précisant qu'il s'agit d'une première approche de ce sujet  puisque  le développement des recherches sur l'histoire de l'immigration portugaise en France est encore récent.

Quels furent les liens entre l'évolution de la guerre coloniale et quelques unes des  caractéristiques de l'immigration portugaise en France? La guerre coloniale, conjuguée avec le remontée des oppositions à la vieille dictature ( à partir des élections de 1958) et les effets d'une certaine modernisation économique, renforça les contradictions politiques, sociales et idéologiques du régime. Elle accéléra  l'émigration (phénomène déjà séculaire au Portugal),  tout en provoquant des phénomènes migratoires nouveaux.  Car, en touchant toutes les catégories de la population, la guerre coloniale a poussé au départ des classes d'âge et  des catégories sociales  jusque là  peu concernées par ce phénomène, entraînant une plus grande diversité sociologique et politique dans  l'émigration portugaise.  En même temps, les freins apportés depuis longtemps à l'émigration par une grande partie des classes dirigeantes portugaises furent maintenus, avec pour conséquence la multiplication des départs illégaux, tout  particulièrement vers la France où se sont dirigés la majorité des émigrants portugais.  Car c'est à cette époque que la France devint  la principale destination des migrants portugais dont le nombre s'accrut de façon spectaculaire (en une douzaine d'années leur nombre passa de 50 000 à près de 750000).

 

            En ce qui concerne les interactions entre la guerre coloniale et l'histoire de l'immigration portugaise en France, deux aspects vont retenir plus particulièrement notre attention:

- D'une part  la guerre coloniale comme révélatrice des contradictions de la politique d'émigration du gouvernement portugais, avec ses conséquences sur les négociations d'un accord de main d'œuvre entre le Portugal et la France et à terme ses effets sur  l'émigration portugaise  .

- D'autre part les spécificités de l'immigration portugaise en France liées à la guerre coloniale, en particulier  ses effets sur la composition de cette immigration, sur les relations entre "immigration économique" et "exilés politiques" portugais et enfin sur les liens entre exilés  portugais et certains secteurs de la société française autour de la lutte pour l'émancipation nationale des dernières grandes colonies européennes.

 

 

 

A- La guerre coloniale amplifie les contradictions de la politique d'émigration  portugaise.

 

            L'allongement du conflit dans ses colonies d' Afrique mit le gouvernement portugais dans une situation de plus en plus difficile vis à vis de ses émigrants. D'une part, l'émigration devait être canalisée et maîtrisée, de crainte qu'une trop forte émigration ne sape  les bases économiques, sociales  et idéologiques  d'une dictature de près d'un demi-siècle. Le rôle de frein avait été dévolu depuis 1947 à la "Junta de Emigração, installée contrôler et limiter l'émigration, en multipliant les contrôles administratifs, policiers et idéologiques qu'exigeait l'attribution d'un  passeport d'émigrant (distinct du passeport ordinaire "de tourisme"), indispensable pour une émigration de travail légale[1]. D'ailleurs le régime salazariste n'avait fait que systématiser et encadrer (par des mesures bureaucratiques et policières), l'orientation  prônée depuis le XIX°s par les notables ruraux désireux de garder une main d'œuvre abondante et peu rétribuée [2]. La dictature trouvait aussi son intérêt dans cette politique restrictive de l'émigration, qui avait le double avantage de  conforter les soutiens de son régime, tout en maintenant au pays une forte population paysanne, laborieuse et pieuse, réputée respecter l'ordre établi . Mais d'un autre côté, une émigration plus importante devenait nécessaire à la modernisation du pays, en soulageant les villes et les  industries (incapables d'offrir des emplois en nombre suffisant), d'une grande partie d'un exode rural massif. Enfin les devises déposées dans les banques portugaises par les émigrants s'avéraient de plus en plus indispensables à la poursuite de la modernisation, en même temps qu'elle aidaient à financer une guerre coloniale de plus en plus coûteuse .

Ces contradictions avaient eu leur écho dans le déroulement des négociations pour un accord de main d'œuvre entre le Portugal et la France. Cette dernière était désireuse de signer un accord …depuis 1919!, quand   le gouvernement français avait entamé des démarches auprès du gouvernement portugais pour conclure un accord (semblable à ceux qu'il signait à l'époque avec la Pologne, la Yougoslavie et d'autres pays d'Europe). Mais les différents gouvernements portugais avaient fait traîner les choses. Malgré tout, les  Portugais en France étaient passés en dix ans de 10 000 (en 1921) à  près de 50 000 (en 1931). Dès la Libération, les autorités françaises avaient recommencé leurs démarches, et de façon plus pressante à partir de la fin des années cinquante, lorsque s'amorçait l'élan des "Trente glorieuses". D'ailleurs les travailleurs portugais, sans attendre un accord qui tardait, étaient de plus en plus nombreux à se présenter en situation irrégulière à la frontière française, ce qui commençait à poser de sérieux problèmes, tandis que les autorités portugaises prises dans leurs contradictions, faisaient traîner les négociations et  hésitaient à changer radicalement de politique (au contraire du régime franquiste voisin qui ouvrit largement l'émigration légale dans les années soixante). On se trouva donc dans des situations contradictoires, fluctuantes et arbitraires. D'un côté l'émigration continua à être légalement  encadrée et limitée , et les mesures officielles  portugaises contre les sorties illégales furent même renforcées ( l'émigration clandestine fut qualifiée juridiquement de "crime" à la fin des années soixante).  Il y eut des arrestations aux frontières, des amendes et des emprisonnements. Mais parallèlement, le gouvernement portugais ferma les yeux sur les pratiques illégales qui impliquaient de nombreux responsables à tous les niveaux de la hiérarchie administrative, et on inquiéta peu de réseaux de départs illégaux ("a salto"-en "sautant" par dessus les frontières). Le gouvernement portugais organisa même certaines régularisations, lorsque des émigrants clandestins avaient été régularisés en France et  qu'ils pouvaient montrer leur carte de séjour et leur permis de travail!  On resta donc dans la confusion et l'arbitraire maintenant la population dans la crainte et  permettant au gouvernement de ne pas se déjuger, tout en n'affrontant pas l'opinion publique qui devenait de plus en plus favorable au droit à émigrer [3].

C'est le déclenchement des guerres de libération dans les colonies portugaises  en 1961 et 1962 qui amena un changement dans la politique d'émigration portugaise, car Lisbonne désirait  bloquer  les départs des  jeunes gens mobilisables ( qui se multipliaient à la faveur du fort accroissement de l'émigration clandestine) , tout en gardant de bons rapports avec la France, un de ses fournisseurs d'armes et un des rares pays à ne pas  le condamner fermement dans les instances internationales. Le Portugal se résigna donc à signer un accord de main d'œuvre en décembre 1962, sans avoir obtenu  l'engagement de la France de ne régulariser aucun jeune mobilisable, dans la mesure où il n'avait pas non plus accepté une large ouverture de l'émigration . Cet accord s'avéra vite caduque, chacune des parties organisant l'application dans le sens de ses intérêts.  Les positions des deux gouvernements se rapprochèrent après la mort  du vieux dictateur, et en 1971 son successeur, Caetano, signait un nouvel accord de main d'œuvre avec le gouvernement français, acceptant une véritable ouverture de l'émigration.  Mais ces nouvelles mesures venaient bien tard, car les entrées des Portugais en France commençaient une rapide décrue, après une croissance spectaculaire cours des années soixante, qui avait culminé en 1969 et 1970 ( il était entré chacune de ces années là, 120 000 Portugais, travailleurs et leurs familles, presque tous  régularisés à posteriori).  Par contre, des dispositions du nouvel accord franco-portugais étaient plus inquiétantes pour les jeunes Portugais mobilisables, d'autant plus qu'elles se combinèrent vite avec les circulaires Fontanet et Marcellin, rendant plus fragile leur situation en France.

 

 

 

B- La guerre coloniale donne des caractères spécifiques à l'immigration portugaise en France.

 

 

La prolongation de la guerre coloniale donna à l'immigration portugais en France des caractères particuliers, en poussant vers l'émigration des jeunes gens plus nombreux et plus jeunes que dans les mouvements migratoires antérieurs, et en provoquant l'exil d'une nouvelle génération d'opposants politiques, venus de divers groupes sociaux, des hommes et des femmes de tous âges (même si les jeunes gens en âge d'être mobilisés furent les plus nombreux), qui ne seraient pas sortis du Portugal dans une autre conjoncture historique.

 Plusieurs témoignages nous ont appris que dans les familles où l'on avait l'habitude d'émigrer, la guerre coloniale amena des jeunes gens à partir bien plus tôt qu'il n'était courant de le faire. Alors que traditionnellement les jeunes attendaient d'avoir fait leur service avant d'émigrer, la guerre les poussa au départ, parfois dès l'âge de seize ans, afin d'échapper à tout contrôle et à tout recensement. Les autorités portugaises évaluent à près de 120 000 ceux qui "ne se sont pas présentés à l'appel", insoumis, réfractaires, et un certain nombre de déserteurs (qui le plus souvent avaient quitté l'armée avant leur  embarquement pour l'Afrique). Leurs motivations étaient très diverses, depuis une minorité d'opposants politiques (pour qui le refus de la guerre coloniale s'inscrivait dans leur lutte contre la dictature), jusqu'à une majorité de jeunes qui refusaient de s'impliquer dans une guerre qui n'était pas la leur, mais qui n'avaient pas la volonté délibérée de se mettre en opposition avec leur gouvernement. Pour la grande majorité de ces jeunes, les choses étaient  complexes, et  avec l'accord de leur famille, ils avaient préféré s'assumer de façon responsable en trouvant un travail correctement payé, alors que l'armée les aurait retenus plusieurs années loin du pays, pour une guerre interminable, sans compter le risque de laisser leurs proches sans soutien si ils mouraient.

Dans les familles et les zones d'émigration traditionnelle, ces jeunes gens mobilisables ( ou proches d'être recensés) pouvaient partir en compagnie de leur père, de frères, de cousins, de voisins. Parallèlement, dans certaines familles où habituellement on émigrait très peu (employés et commerçants des zones urbaines), la prolongation de la guerre avait  décidé une partie de la famille à émigrer avec le fils "menacé" . Notons aussi que de jeunes épouses furent plus nombreuses émigrer en France à cette époque là, puisque c'était le seul moyen de rejoindre leurs maris (le retour au Portugal n'étant pas envisageable). Cette circonstance historique fut ressentie par certains jeunes comme l'occasion d' aller ailleurs, loin d'un pays et d'une société sans avenir. C'était aussi  l'occasion de se libérer de contraintes familiales et sociales et de "se faire une vie" qui n'aurait pas été possible au Portugal. La situation fut beaucoup plus difficile à vivre pour les jeunes des milieux sociaux plus protégés, qui durent affronter des situations nouvelles sans le soutien  matériel, social et psychologique de leur entourage . Alors que pour certains l'exil-immigration fut saisi comme une chance de s'ouvrir à de nouveaux horizons, pour d'autres ce fut une aventure difficile, et même douloureuse, où il fallut recommencer, études, travail,  relations sociales et affectives.

Les départs de ces jeunes illégaux se faisaient dans des conditions très différentes, selon leur âge et  leur appartenance sociale. Ceux des familles les plus modestes étaient sortis du Portugal sans autre document que leur carte d'identité, parfois avec de faux papiers. Les jeunes étudiants, quant à eux,  étaient sortis avec des passeports de "touristes", (que l'on accordait plus facilement à cette petite minorité qui faisait des études alors que la masse des émigrants n'avait pas toujours suivi les quatre années de scolarité primaire). Mais seule une très petite minorité de ces étudiants était partis en toute légalité, en ayant pu s'inscrire à  un cursus universitaire hors du Portugal. Pour tous ces jeunes, l'illégalité vis à vis du Portugal dura jusqu'aux lendemains du 25 avril, puisque ils ne furent totalement amnistiés qu'en 1975. Ils restèrent donc en France où ils furent  régularisés, presque toujours comme les milliers de travailleurs auxquels ils s'étaient délibérément mêlés et qui arrivaient en situation irrégulière à la frontière française. En ce qui concerne la minorité des jeunes qui avaient choisi un exil politique,  le plus grand nombre avait décidé de se mêler aux autres immigrants et  très peu d'entre eux demandèrent le statut de réfugié politique[4]. Ils firent ce choix pour des raisons multiples: non seulement parce que la France ne reconnaît que très exceptionnellement ce statut aux insoumis, réfractaires et déserteurs, mais aussi parce que le gouvernement français à cette époque n'entretenait pas de mauvais rapports avec le régime salazariste ( regardé d'un autre œil que la dictature franquiste). Ainsi le gouvernement français refusa d'accepter sur son territoire le  général Delgado (candidat de l'opposition  anti-salazariste aux élections de 1958) , tandis que le gouvernement portugais fermait ses frontières à des membres de l'OAS.. Enfin ces jeunes exilés politiques ne voulaient pas "être repérés", ni par la police française, ni par la puissante police politique portugaise- la PIDE- soupçonnée d'avoir certains relais dans la police française. Leur attitude n'empêcha pas les autorités françaises, en même temps qu'elles ouvraient de plus en plus largement leurs frontières à des centaines de milliers d'immigrés illégaux, de"repérer" et de surveiller  les jeunes opposants au régime qui se mêlaient au flot des émigrants clandestins. Après la signature de l'accord franco-portugais de 1971, et surtout à partir de 1972 - début de restriction  des entrées des Portugais et  mise en application de la circulaire Fontanet -  un certain nombre de ces jeunes exilés politiques demandèrent l'asile politique, sans  pouvoir  toujours l'obtenir .

Il faudrait mettre à part le cas de certains portugais, originaires des colonies révoltées ( le plus souvent de familles noires ou métisses), qui passèrent en France ( sans toujours y rester) , souvent pris en charge par des organisations humanitaires, et à qui le statut de réfugié politique fut accordé plus facilement.

 

 

 

C - L'action politique contre la guerre coloniale au sein de l'immigration portugaise et dans la société française.

 

En France, les exilés politiques portugais qui avaient formé un noyau actif avant guerre [5] avaient été réduits à quelques personnalités avec  la guerre et  l'occupation, et après les décès,  les départs vers d'autres pays et enfin  avec le retour au Portugal de quelques uns des plus âgés. A la fin des années cinquante arriva en France une nouvelle génération d'hommes et de femmes opposés à la dictature salazariste,  en particulier après les élections présidentielles de 1958 au Portugal (où l'opposition avait montré sa force autour de la candidature du général Delgado). Ce groupe était  très restreint, et c'est la prolongation de la guerre coloniale qui amena en France une génération d'opposants plus nombreux. Issus majoritairement du milieu étudiant (avec quelques ouvriers et employés), ces jeunes exilés politiques appartenaient à tout l'éventail de l'opposition démocratique portugaise et rejoignirent quelques uns de leurs aînés, communistes, républicains "delgadistes" et socialistes[6]. D'autres appartenaient à des groupes et des groupuscules récemment développés au sein de l'extrême gauche portugaise, ( "marxistes-léninistes" divisés en tendances rivales, activistes de la LUAR, groupes marxistes divers non communistes) ou à la mouvance des militants catholiques portugais qui partageaient l'élan du concile Vatican II et refusaient le conservatisme qui caractérisait alors l'Église portugaise (qui restait dans son ensemble un ferme soutien du régime[7]). Ces groupes divers maintenaient souvent des liens avec des opposants au Portugal et avec d'autres exilés portugais installés dans divers pays d'Europe (principalement aux Pays-Bas, en RFA, en Belgique en Italie et en Suède, auxquels il faut ajouter certains pays d'Europe de l'est qui recevaient des militants communistes portugais). Ces liens se concrétisaient  à  travers de modestes publications , essentiellement en portugais,  qui circulaient parmi les exilés de ces divers pays. On peut ainsi trouver trace de plus d'une cinquantaine de ces publications militantes, plus ou moins éphémères, sorties en France  entre 1964 et 1974[8].

Pour certains  exilés portugais,  l'opposition avait peu à attendre de la grande masse des émigrants, et leur presse ne s'adressait pas à eux (ce fut le cas du mensuel  socialiste , Portugal Socialista). Pour d'autres au contraire, la lutte politique contre la dictature et sa guerre coloniale qu'elle menait , ne pouvait pas se concevoir sans une "mobilisation" ou au moins une "conscientisation" de la masse des travailleurs portugais qui étaient venus en France pour des raisons économiques. Ainsi les communistes portugais, avec l'appui  de leurs camarades communistes français, dénonçaient-ils régulièrement cette guerre dans leurs réunions, leurs associations, leurs publications, précisant les appuis internationaux apportés aux mouvements de libération africains qui contrastaient avec l'isolement international croissant du régime portugais. Ils  dénonçaient dans leurs publications les exactions commises par des éléments de l'armée portugaise et  publiaient des témoignages de soldats portugais  (dont ceux de quelques déserteurs) [9].  L'opposition à  la guerre coloniale, comme un des crimes majeurs de la dictature portugaise, était aussi le fait des  groupes "marxistes-léninistes" ("pro-chinois") portugais, même si ils le faisaient dans un autre esprit que celui des communistes. Dans leurs interventions et leurs  publications, ils mettaient en accusation la dictature salazariste,  responsable  d'un système économique et social qui engendrait la nécessité d'émigrer, dictature qui envoyait de jeunes soldats  portugais à une mort inutile  dans une "sale guerre" en Afrique où qui contraignait des milliers de jeunes à l'exil et à l'émigration du fait de cette  guerre [10]

La mise en accusation de la guerre coloniale portugaise prit aussi deux autres formes plus spécifiques,  au sein des immigrés et de exilés portugais en France. Il s'agit d'abord des groupes animés par de  jeunes  insoumis, réfractaires et déserteurs, qui ont dû attendre la fin des années soixante et surtout le début des années soixante-dix pour faire connaître leur combat, et le sortir du cercle très restreint des exilés portugais. Car en France on  ignora longtemps presque tout du Portugal, de son régime  et de ses interventions dans le monde. Ces jeunes exilés portugais, souvent en relations avec d'autres jeunes exilés portugais installés dans d'autres pays d'Europe,  réussirent à sortir quelques publications, rédigées le plus souvent en portugais. Lorsque leur lutte commença à être reconnue, ils reçurent l'appui de  certains militants français, en particulier pour leurs journaux. Ainsi des  responsables de groupes d'extrême gauche en France, et des intellectuels, manifestèrent-ils leur solidarité  en endossant la responsabilité légale de publications. (ainsi J.P.Sartre, de Marguerite Duras, François Châtelet, ou du Père Cardonnel) . Et de jeunes opposants  sortirent à partir de 1972, Luta/Lutte, le bulletin du "Comité de soutien aux déserteurs portugais en France" avec deux éditions, une en portugais et l'autre en français°  

La situation de jeunes portugais, catholiques militants, opposés à la dictature portugaise et exilés en France par refus d'aller combattre en Afrique, est un cas tout à fait original. En liaison avec des militants catholiques français, (prêtres issus des mouvements tels que l'AOC ou la JOC, et prêtres impliqués dans la pastorale vis à vis de la masse des immigrés portugais),  ils furent les animateurs d'une publication originale, le mensuel Presença Portuguesa[11]. Ce journal, rédigé presque complètement en portugais, était destiné à l'ensemble des catholiques portugais immigrés en France. Il abordait des sujets en liaison avec la pratique religieuse, mais s'ouvrait aussi largement aux aspects les plus divers de la vie des immigrants portugais en France, ( vie familiale, loisirs, situation des femmes, mais aussi relations de travail,  syndicats, droits sociaux etc…) Les situations crées par la guerre coloniale, en particulier le cas de milliers de jeunes ayant échappé à la mobilisation fut une des préoccupations  des animateurs de Presença Portuguesa qui ouvrit un débat dans la revue autour de cette grave question, en appelant les lecteurs à faire connaître leur avis.  La rédaction reçut de nombreuses lettres à ce sujet, signe de l'importance cruciale de cette question, et en publia quelques unes,  les plus représentatives de l'une ou l'autre des positions des lecteurs. Ce dialogue entre partisans et adversaires de l'engagement colonial portugais, fut aussi un dialogue avec des lecteurs qui partageaient des positions plus nuancées et s'interrogeaient plus qu'ils ne tranchaient. Cette initiative constitua un cas unique de débat public démocratique sur une question brûlante, et fut une initiative d'autant plus exceptionnelle qu'elle était animée et reçue par des personnes élevées dans une société qui ignorait tout liberté d'expression.

 

 

La fin d'une époque?

 

L'incapacité du régime portugais  à gagner ou à savoir terminer une interminable guerre coloniale, entraîna la chute de la dictature renversée par le soulèvement de sa propre armée. La fin du régime fut aussi la fin des combats, prélude à une proclamation d'indépendance des trois colonies l'année suivante, en 1975.

Qu'allait-il advenir des exilés politiques, et surtout des milliers de jeunes que le refus du conflit colonial avait entraînés hors du Portugal? Leurs sorts furent très variables: certains choisirent de retourner au Portugal dès le lendemain du 25 avril, exigeant d'avoir de véritables passeports, et non pas de simples sauf-conduits leur permettant seulement de retourner au Portugal. Tous durent toutefois attendre l'amnistie de 1975 pour que leur situation soit totalement réglée, ce qui entraîna certains difficultés pour quelques uns d'entre eux, d'autres attendirent de pouvoir régulariser leur situation.  Ce fut possible à partir de l'été 1975, où les consulats portugais  délivrèrent des passeports ( et non plus de simples sauf-conduits) à tous les jeunes qui en faisaient la demande, sur la présentation de simples indications de leur identité[12].

Un certain nombre de militants et de jeunes émigrants retournèrent vivre au Portugal, mais beaucoup d'autres, restèrent vivre en France où ils avaient un travail, et parfois une vie personnelle. Les années qui ont suivi l'avènement de la démocratie et la fin de la guerre coloniale ont amené des changements importants dans  la vie des Portugais en France, et en particulier, c'est à cette époque que se sont rapidement développées de nombreuses associations portugaises. Toutefois, alors que les opposants à la guerre coloniale et à la dictature avaient été très actifs dans l'animation des associations, groupes de théatre, journaux , peu nombreux mais très dynamiques avant 1974, auxquels ils avaient imprimé un  esprit de contestation et quelquefois de création artistique, l'explosion associative d'après la Révolution des Œillets s'est accompagnée d'un effacement de la plupart d'entre eux. Soit qu'ils aient choisi de s'effacer, estimant leur rôle contestataire accompli, soit aussi que le caractère beaucoup plus "traditionnel' de nombreuses associations, qui cherchaient à "recréer" la convivialité villageoise  d'origine, ait relativement marginalisé les formes d'associations de la période antérieure. Gardons nous toutefois de simplifier, et remarquons que des associations et des publications continuent à compter parmi leurs responsables certains de ceux qui choisirent l'exil et l'émigration sous l'impulsion de la dernière des grandes guerres coloniales. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Marie-Christine Volovitch-Tavares," Les Portugais dans la région parisienne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu'en 1974", in A. Marès et P. Milza, Le Paris des étrangers depuis 1945, Publications de la Sorbonne, Paris 1994,  pp.95-120. Voir aussi, " La main d'œuvre portugaise dans le département de la Seine", enquête des Services d'Études et de recherches de la Préfecture de la Seine, in  Hommes et Migrations, Études,  n°105, Paris, s/d, (1965).

[2] Miriam Halpern Pereira, A política portuguesa de emigração, 1850-1930, A Regra do Jogo, 1981.

[3] Marie-Christine Volovitch-Tavares," L'immigration portugaise et l'impossible accord de main d'œuvre franco-portugais", in "Les politiques publiques face au problème migratoire en France et en Argentine", coordination Pilar González Bernaldo,  exils et migrations ibériques, CERIC/Université Paris 7- Denis Diderot,   n°7, 1999, pp.121-136

[4] Victor Pereira, Les exilés politiques portugais en France (1956-1974), Mémoire de maîtrise, Université de Rouen, 2000.

[5] Cristina Clímaco, L'exil politique portugais en France et en Espagne, 1927-1940, Thèse de doctorat, Université Paris 7, 1998.

[6] Marie-Christine Volovitch-Tavares  "Les Portugais de France, in D.Assouline et M.Lallaoui, Un siècle d'immigrations en France, de 1945 à nos jours, ed.Syros, 1997, pp.67-91.

[7] Marie-Christine Volovitch-Tavares, "l'Église de France et l'accueil des immigrés portugais (1060-1975)", Le Mouvement Social, n°188, juillet-septembre 1999, ed. de l"Atelier/Editions ouvrières, pp.89-102.

[8]Liste établie grâce à la collection de  Carlos da Fonseca , voir Marie-Christine Volovitch-Tavares, "Les Portugais dans la région parisienne depuis la fin de la seconde guerre mondiale", art. cité.

[9] Signalons en particulier O Emigrado Português, mensuel de l'AOP ( Association des Originaires du Portugal, fondée dès 1962 avec l'aide du PCF.)

[10] Cristina Clímaco, La presse de l'émigration politique portugaise en France, analyse du journal O Salto,1970-1974, DEA, Paris7, 1992.

[11]A.Da Cruz,  Presença Portuguesa, mémoire de Maîtrise, Paris I, 1996 et M.J.Mossand, Frères d'ailleurs, une aventure  d'Église avec les migrants, Bertout-Luneray, 1994 .

[12] Marie-Christine Volovitch-Tavares, "Les immigrés portugais en France et la "Révolution des œillets", in De la Révolution  des œillets au 3° millénaire, Portugal et Afrique lusophone:25 ans d'évolution, sous la dr. De M.H.Araújo Carreira, Travaux et Documents, 7-2000, Université Paris 8, pp.147-163.