protestantisme en Cévennes une approche sociologique
Le Protestantisme en Cévennes :
Qu'en reste t-il ?









 La sociologie du protestantisme est toujours une science très complexe en particulier à cause de la spécificité de l'objet étudié.  Il est impossible de tenter une analyse des structures de la communauté protestante sans tenir compte de la théologie qui  est à l'origine de ces structures. Si les Eglises Pentecôtistes offrent au sociologue une autre image que les Eglises Réformées, ce n'est pas seulement à cause de facteurs sociaux, politiques, ethniques ou culturels mais à cause d'un facteur théologique déterminant. La même remarque  peut être faite en ce qui concerne le catholicisme.

 Cette démarche qui nous laisse la liberté d'intégrer des éléments de théologie dans une approche sociologique, nous permettra de répondre, en partie du moins, à la question toujours irritante et discutée par le sociologue : "Qui est Protestant ? Qui doit être considéré comme protestant ?" Pour le catholique la réponse est relativement simple. L'Eglise a défini un certain nombre de pratiques et de rites qui permettent de dire objectivement qui est catholique. Ces critères ne sont pas applicables au protestantisme soucieux d'éviter de tomber dans une religion du salut par les oeuvres. Ce n'est donc pas une pratique qui définira le protestant, mais plutôt l'intégration à une communauté paroissiale. Ce critère est plus délicat à manier, moins objectif que celui de la pratique religieuse, mais il est indispensable pour une sociologie du protestantisme qui veut respecter la nature de son objet. 1
 

UN PEUPLE PROTESTANT EN CEVENNES ?

 Un sociologue enquêtant dans notre région a entendu cette chose étrange : "Nous autres protestants, nous sommes passablement chauvins". 2   La formulation est sans ambiguïté : Protestantisme et Cévennes sont assimilés. L'enracinement régional du protestantisme est de toute évidence une réalité. Le rêve d'une France protestante encore vivant au XIXe Siècle s'est réduit au mythe de régions protestantes dont, en particulier les Cévennes.

  La question qui se pose ici est de savoir si l'on peut parler de "peuple protestant cévenol". Si l'on adopte la définition du peuple que donnait Renan : "Une nation c'est pour nous une âme, un esprit, une famille spirituelle, résultant, dans le passé, de souvenirs, de sacrifices, de gloires, souvent de deuils et de regrets communs; dans le présent, du désir de continuer à vivre ensemble. Ce qui constitue une nation... c'est d'avoir fait de grandes choses dans le passé  et de vouloir en faire encore  dans l'avenir", il existe en France un peuple protestant et même une nation protestante. L'épisode de la lutte contre le barrage de la Borie est un exemple frappant de cette assimilation Cévennes/patrie des protestants. La presse protestante (en particulier Réforme) s'est mobilisée. Des protestants tout à fait non pratiquants ont lutté au nom du protestantisme pour la sauvegarde de la fameuse vallée des Camisards. Un culte a même été projeté en signe de protestation.  Le symbole qu'est devenu le Musé du Désert et sa traditionnelle assemblée annuelle milite aussi tout à fait dans ce sens. Avec  l'orgueil de ceux qui ont su résister à toutes les oppressions, Maquisards et Camisards se rejoignent en un même rituel longtemps orchestré par A. Chamson, lui même réformé et ancien résistant.  On y chante la cévenole : "Salut, montagnes bien aimées.. pays sacré de nos aïeux..."   D'ailleurs, les touristes non avertis (non avertis car il est clair que la notion de lieu saint est une ineptie en théologie protestante) ne parlent-ils pas de "lieu saint du protestantisme français" ? Beauvais va jusqu'à intituler ainsi un chapitre de son ouvrage sur le protestantisme : "Le Sionisme Cévenol"   !

 Ayant souligné cet état de fait, il faut tenter une explication : Pourquoi les Cévennes ? Adopté d'emblée par les nations du Nord et de l'Est, le protestantisme correspondait  aux structures d'esprit de ces peuples. Dans le Sud, la Réforme s'est heurtée à la résistance de mentalités à l'ordre féodal et l'autorité de Rome. Le totalitarisme pontifical écrasa l'hérésie dans l'oeuf sauf en France. Beauvais écrit : "La France, fille aînée de l'Eglise, a toujours fait le désespoir de sa mère : tirée à hue et à dia par les poussées libertaires du Nord, le Vatican grondeur, l'héritage anarchique de la Gaule et le mysticisme celtique, sensible à la moindre poussée de fièvre hérétique, elle inclina  au début vers la Réforme" 3 La violence de la réaction contre la Religion Prétendue Réformée n'a été que la conséquence de son succès. Comme tout le monde le sait, dans les Cévennes la résistance a été plus forte et le protestantisme a non seulement survécu mais, nous allons le voir, a gagné à sa façon les guerres de religion. L'ancestrale volonté d'autonomie des cévenols par rapport au pouvoir  parisien a aussi très certainement joué son rôle. Pour Beauvais : "Les Cévennes sont en France le lieu où souffle l'Esprit d'en face. Elles sont le Donrémy et le Vézelay du Christ tutoyé. C'est là que s'est forgée l'âme huguenote, là que s'est maintenue la personnalité protestante."  4 Il note que la plupart des hérésies fondées sur l'austérité des múurs, celle des Vaudois, celle des Cathares sont parties des Cévennes ou y ont abouti en y laissant des traces.

 Aujourd'hui, grâce au développement du tourisme, les Cévennes sont devenues  un pôle d'attraction à la fois mystique touristique, écologique et attractif.  Depuis quelques années on voit affluer les protestants de tous pays. A Anduze, le culte en hollandais qui a lieu chaque dimanche de l'été rassemble autant de monde que le culte en français. Plusieurs campings se spécialisent dans l'accueil des protestants. Au Rey, tout près du Vigan, un camping a même été acheté par un pasteur Suisse. De nombreux groupes d'Eglises allemandes ou suisses y séjournent. Pendant l'été un culte en allemand a lieu au Camping. Dans la région de Mialet, les calvinistes suisses  et hollandais aidés de quelques luthériens allemands ont accumulé presque toutes les résidences secondaires de la vallée. Au grand bonheur des marchands de croix huguenotes, la grande migration annuelle n'a pas été un feu de paille, mais elle dure dans le temps et s'installe dans nos mentalités.

LES COMPOSANTES DE CE PEUPLE

 Un protestant n'est jamais seulement protestant, il est toujours protestant et baptiste, ou protestant et pentecôtiste, ou protestant et luthérien ou encore protestant et réformé...etc.

 Ici, pour éviter de se perdre dans le labyrinthe des diverses dénominations, nous ne remonterons pas dans l'histoire pour nous en tenir aux  mouvements  toujours actifs dans la région de Ganges.

 Dans cette diversité, il ne faut pas voir partout des rapports conflictuels (même s'il est vrai qu'au Vigan à une époque, il en a été ainsi). Au contraire il faut savoir y discerner une des conséquences inévitables du ferment de liberté que véhicule le protestantisme.

 Depuis le Mouvement du Réveil au XIXème Siècle, deux tendances s'opposent, plus particulièrement au Vigan, mais aussi à Valleraugue, par exemple : les "évangéliques" et les "libéraux".  De façon caricaturale on décrit les libéraux comme ceux qui ne croient pas que tout ce que dit la Bible est vérité émanant de Dieu et les évangéliques comme des fondamentalistes attachés à la lettre de l'Ecriture et des Confessions de Foi (par exemple le Credo).  Au Vigan cette opposition vécue jusqu'en 1938 entre d'une part les Méthodistes, les Libristes, les Darbystes, Les Inchistes et d'autre part les Réformés s'est déplacée avant de s'atténuer dans un conflit très local entre les deux Eglises Réformées. A Ganges, c'est entre les pentecôtistes et l'ERE que, depuis les années trente, s'est cristalisée l'oppposition.

 Tous ces mouvements ou Eglises jadis très vivants ont pratiquement  disparu. Il ne reste plus qu'une petite communauté Darbyste, une Eglise Méthodiste à Valleraugue, un petit groupe de l'Armée du Salut et l'Eglise Pentecôtiste à Ganges.    Toutefois, il est important de reconnaître que la mission des Mouvements de Réveil est en partie réussie et se poursuit encore aujourd'hui. En effet, les membres actifs de ces mouvements se sont petit à petit intégrés dans l'Eglise Réformée à laquelle d'ailleurs ils n'avaient jamais totalement cessé de participer, renouvelant ainsi la vieille structure. Aujourd'hui, les deux Eglises Réformées sont en grande partie constituées de familles issues de ces mouvements.

 Actuellement, trois Eglises protestantes représentent donc ces tendances à Ganges :  l'Eglise Réformée Evangélique, l'Eglise Pentecôtiste et l'Armée du Salut. L'Armée du Salut qui représente avec les pentecôtiste la tendance évangélique dans ce qu'elle a de plus radical est la moins nombreuse de ces communautés.  Il est difficile de comparer numériquement ces Eglises car dans le cas de l'Eglise Réformée Evangélique , les statistiques sont plus difficiles que dans le cas de l'Eglise Pentecôtiste ou l'Armée du Salut. Ceci est dû à la structure même des Eglises Réformées qui préfèrent avoir des limites floues plutôt que de courir le risque d'exclure quelqu'un.  On parle d'Eglises de multitude en opposition aux Eglises de professants pour lesquelles chaque membre doit "professer sa Foi".

 Dans ces constantes divisions du protestantisme de notre région, se vit une dialectique mouvement prophétique/Institution. De tout temps l'Eglise a été une institution s'enfermant petit à petit dans son système jusqu'à ce qu'un mouvement d'ordre prophétique souvent désordonné et exalté vienne la réveiller...
 
 

LES PROTESTANTS ONT GAGNE LA GUERRE DES  RELIGIONS !!

 La chute vertigineuse du nombre des participants   à la vie des Eglises   nous invite à reprendre à notre compte la question de Bauberot : Le protestantisme aurait-il achevé ses tâches historiques ?

 "Les protestants ont toujours été en avance de plusieurs générations sur l'ensemble de la population, pour le meilleur et pour le pire. Dans le domaine culturel et politique, ce qu'ils ont cru dans leur petit coin est bien souvent devenu croyance publique, institution politique, idée dominante. Les protestants ont toujours échoué dans leur tentative multiséculaire de convertir la France à leur religion. Mais en revanche dans leurs petits ateliers fractionnés, divisés, individualisés, ils ont toujours préfiguré la France du lendemain, voire du surlendemain.."  (RICHARDOT)  Cette constatation de Richardot dépeint tout a fait le triomphalisme protestant.  Nous le savons, ce qui constitue la dynamique d'un groupe est souvent un combat commun. Or, après la lutte pour le droit d'exister et pour la tolérance, après la lutte pour la laïcité et la démocratie, les protestants n'ont apparemment plus rien à dire. Les valeurs pour lesquelles ils ont combattus sont devenues lieux communs.  Même l'Eglise catholique s'est "protestantisée"....

 Bien sur, il restera toujours au protestantisme la tâche d'annoncer l'Evangile, mais ne sachant plus très bien comment effectuer concrètement et vivre cette annonce, il en serait comme paralysé. Il y a quelques années, une nouvelle tâche permettant  l'annonce de l'Evangile a vu le jour. Il s'agissait d'aller vers le partenaire catholique afin de manifester l'unité de l'Eglise et aussi d'inviter la grande Eglise à une évolution. Aujourd'hui la déception est à la mesure de l'espoir des années 60. Les cercles de rencontres úcuméniques ne regroupent guère que les écclésiastiques...  Les membres des diverses Eglises ont déserté ces lieux de partage.

DEMAIN...

 Alors quel protestantisme dans les Cévennes pour demain ?
Si la réaction identitaire protestante privilégie des aspects traditionnels sans les actualiser et les renouveler, si elle constitue si peu que ce soit une autocélébration de la communauté protestante (ou d'une de ses composantes), bref, si elle est privée d'une sève théologique forte et d'une mise en rapport de la théologie et de la vie, elle ne peut, à la longue que folkloriser le protestantisme." (BAUBEROT)  S'il ne veut pas être "folklorisé",  livré aux touristes comme objet typiquement cévenol, le protestantisme doit entrer à nouveau dans cette dialectique constitutive de son être, celle de l'engagement-dégagement. Tout en étant dans le monde, et à ce titre totalement intégré à la vie sociale des Cévennes, à sa culture à ses traditions, l'Eglise ne peut être du monde. Et parce qu'elle n'est pas du monde, elle demeure porteuse d'un message qui transcende toute culture, toute civilisation. Tout en s'engageant dans la société pour y promouvoir un certain nombre de valeurs, les protestants en demeurent profondément dégagés et critiques : ils sont témoins d'une transcendance. Les protestants cévenols ont su s'engager pour préserver les Cévennes contre le projet de barrage de la Borie, mais ils ont aussi su dire "après tout, cela n'a aucune importance. Ce qui importe c'est notre Foi en Jésus Christ" .   C'est dans la mesure où il saura garder la tension entre son enracinement régional et son appartenance à l'Eglise Universelle que le protestantisme cévenol continuera d'être pleinement cévenol tout en étant pleinement protestant. C'est en demeurant ouvert à la culture de son temps tout en étant témoin de la transcendance qu'il s'ouvrira à demain.
 
 



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