Ainsi fût la "commande" de Jean Marais à son ami Jean Cocteau. Il n'en fallu pas davantage pour que le poète s'exile en Bretagne, enfermé dans un vieux château, appartenant à des amis proches.
Le parquet qui grincent, les fenêtres qui claquent, la magie de cette ambiance rigide apparut à Cocteau comme un prélude à son histoire. L'aigle prenait son envol. Suivant à la lettre l'armature scénique que lui avait imposé Jean Marais, il y greffa sa deuxième tête : une reine machiavélique, propre à destabiliser les repères classiques d'un parcours promis généralement au dénouement heureux. Ainsi le conte bascula dans la tragédie, renflouant, de la sorte, un esprit romantique disparu.
Son inspiration, Jean Cocteau la doit à un sombre épisode historique, reflet du réel : le souverain Louis II de Bavière (famille Wittelsbach), déclaré fou, étrangle son médecin près d'un lac avant de trouver la mort, mystérieusement noyé. Accident, évasion, suicide ? La disparition de l'Aigle (2) reste encore une énigme ouverte. "J'ai pensé, en relisant quelques-uns de ces textes, qu'il serait intéressant et propice au grand jeu du théâtre, d'inventer un fait divers historique de cet ordre et d'écrire ensuite une pièce pour en dévoiler le secret". (J. Cocteau, préface à "L'Aigle à deux têtes").
Pour donner un style à la reine, Cocteau puisa sa force dans les vertiges de cette même famille Wittelsbach, et pris pour modèle sa cousine Elisabeth d'Autriche (3), assassinée par un anarchiste en 1898. Dans les "Portraits littéraires" de Remy de Gourmont, il y découvre une reine qui possède "l'orgueil naïf, la grâce, le feu, le courage, l'élégance, le sens du destin" qu'il recherche pour transmettre le souffle de vie à sa propre héroïne.
Luccheni, auteur du régicide, déclara sans l'ombre d'un remords : "je croyais avoir tué une heureuse du monde" - "Vous avez assassiné une désespérée", lui répondra le juge d'instruction. En effet, Elisabeth a vu disparaître les êtres qu'elle chérissait le plus. Son beau-frère, l'empereur du Mexique, Maximilien, est fusillé en 1867. Sa femme, Charlotte, devient folle. Louis II de Bavière se suicida. Puis c'est le suicide de son propre fils, Rodolphe, à Mayerling en 1889, qui la laissera dans un état désespéré. Mais la fatalité s'acharne, puisque sa propre soeur, la Duchesse Sophie d'Alençon, sera retrouvée morte à 20 ans en 1897, brûlée vive. La pathologie de la famille Wittelsbach reste un mystère. Légende ou réalité : de nombreux ouvrages cherchent encore une réponse. "Le vrai malheur de ces princes, supérieurs à leur rôle, c'est qu'ils sont plus des idées que des êtres. Du reste il n'est pas rare qu'une autre idée les tue." (J. Cocteau, préface à "L'Aigle à deux têtes").
A l'origine, le rôle de la reine fut pensé pour Marguerite Jamois, mais cette dernière refusa catégoriquement. Elle regretta sa réponse (4) en apprenant qu'Edwige Feuillère accepta le rôle avec enthousiasme : "C'est la première fois, dit-elle, que j'entends une pièce qui est une oeuvre, et une pièce de théâtre. Vous m'en faites cadeau ?" - "Vous me faîtes un cadeau en acceptant le mien", répondit l'auteur. Et c'est ainsi que se forma les traits définitifs de la Reine et de Stanislas, respectivement empruntés à Edwige Feuillère et à Jean Marais. "Sans Edwige Feuillère, digne des plus grands rôles, sans Marais, qui a fait ses preuves, jamais je n'eusse osé monter cette machine épuisante pour des acteurs modernes". Leur personnage envoûtant sont encore visible pour les siècles à venir, puisque Jean Cocteau eu l'idée, en 1947, de les imprimer sur pellicule, les unissant éternellement.
"Une reine d'esprit anarchiste, un anarchiste d'esprit royal", tel est le thème antagoniste qui doucement se dépose sur le nid orageux de cet "Aigle..." énigmatique. "Je voulais cacher les idées sous les actes. Les longues phrases, celles qu'on prend pour des tunnels, ce n'est pas que du discours, ce sont des actes. Non pas parler pour agir, mais agir pou parler". Deux têtes qui viendront s'affronter violemment et qui se sépareront dans un déchirement loin de toute attente.
Ainsi fut et restera Jean Cocteau, un poète refusant toutes les facilités narratives, traquant la déroute du voyeur (le lecteur, le spectateur) à chaque croisement de situation.
J'ai eu l'immense plaisir de jouer sur scène le rôle de Stanislas dans "L'Aigle à Deux Têtes". Et je dois dire que ce fût une expérience peu commune que de pénétrer l'univers de Jean Cocteau.
On ne traverse pas une simple histoire de plus, mais on y côtoie ses propres émotions. Joies et douleurs. Entre rêves et cauchemars, Cocteau réussit à vous tirer par ses mots l'essence émotionnelle qui pouvait vous faire défaut. Il complète donc le jeu de l'acteur le rendant autonome de l'histoire, autonome du personnage. L'acteur n'est plus. Le personnage vit. Le spectateur devient voyeur et est lui-même dupé par son propre rôle...
Eric DUMONT
(1) Titre initialement prévu.
"Depuis que ma pièce est finie, le titre se cache. Et le titre
"La Reine morte", qui lui conviendrait, me gêne beaucoup [...]
Mon vrai titre me nargue. Il aime sa cachette d'enfant qu'on appelle
et qu'on croit noyé dans l'étang". ("La
Difficulté d'être")
(2) Surnom donné par sa cousine
Elisabeth d'Autriche
(3) [1837 - 1898] Née Elisabeth
de Wittelsbach. Epouse François-Joseph Ier et devient
impératrice d'Autriche et reine de Hongrie. Diminutif : Sissi
(4) Deux ans plus tard, Marguerite
Jamois accepta de jouer l'impératrice Elisabeth de
Bavière (Sissi) pour Jean Delannoy dans "Le Secret de
Mayerling". Ce fut sont seul rôle au cinéma !...