Peter DMYTRUCK
Un "patriote" pas comme les autres
EN 1972, lors du jumelage des Martres-de-Veyre (63) avec Wynyard, une équipe de jeunes du Chantou a conçu et mis en page un ouvrage résumant la vie au 1er corps franc d'Auvergne d'un canadien " patriote, combattant dans un pays qui n'était pas le sien ".
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" Un homme est mort
qui n'avait pour défense " Que ses bras ouverts à la vie " Un homme est mort qui n'avait d'autre route " Que celle où l'on hait les fusils " Un homme est mort qui continue la lutte " Contre la mort contre l'oubli " Paul ELUARD |
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Le Club " Le Chantou" tient à remercier toutes les personnes qui, avec tant de sympathie et de compréhension, ont ouvert la porte de leurs souvenirs, afin que nos jeunes partent sur les traces de Peter Dmytruck, dit " Pierre le Canadien ".
" Pierre le Canadien
", ce garçon de notre âge qui a donné sa vie pour la
liberté...
C'était un peu notre héros. Grâce à vous, il est devenu notre
ami.
Nous respecterons votre anonymat, et sachez qu'au delà de toutes
considérations sur cette guerre que nous n'avons pas vécue,
nous n'oublierons jamais la leçon de fraternité que vous nous
avez donnée.
Au retour d'une mission au-dessus de l'Allemagne, um bombardier allié s'abat sur le sol français.
L'un des membres de l'équipage, mitrailleur arrière, saute à proximité deVitry-le-François.
Cet homme, Peter Dmytruck, entreprend alors une longue marche vers l'Espagne, afin d'être rapatrié en Grande-Bretagne.
...Les jours s'écoulent...
Par des moyens de fortune, Peter Dmytruck arrive en Auvergne.
M* X**. RACONTE...
" J'ai connu Pierre au début de 1943. C'est M. y... qui, un jour, m'a fait appelé. Il m' a dit : " J' ai quelque chose à te montrer".
Je suis allé à Coudes, M. y... me présenta un garçon trapu, brun, peigné la raie sur le côté, le teint un peu bazané, le visage pas trop bombé. Il y a des visages que l'on oublie pas.
La veille, son frère était sur la route entre Parent et Vic-le-Comte, il aperçut un soldat (habillé en bleu marine, avec des galons sur les manches) qui passait à travers champs, en direction du puy d'Ecouillat.
Comprenant sa situation, il le conduisit à Coudes. Pierre leur fit comprendre, à l'aide d'un dictionnaire, les causes de sa présence.
En buvant le verre de l'amitié à la terrasse d'un café, Pierre regardait, avec son flegme impertubable, défilait les Allemands. Il riait.
Plus tard, nous lui avons proposé de le faire rapatrier, mais il refusa. Il fut conduit chez un ami qui avait un commerce à Chamalières. Et là, il s'est acclimaté aux Français.
Un mois après, on lui proposait à nouveau de regagner l'Angleterre. Sa réponse :
"Môa, pas partir, parce que vous, gangsters français plus forts que gangsters
américains."
Mais, cette présence à Chamalières se fit remarquer sérieusement. Nous dûmes lui faire réjoindre le 1er corps franc d'Auvergne à L'Espinasse, dans les volcans, près du puy de Boussadière.
Cette nouvelle vie qui se présentait à lui, sut l'envelopper et l'enthousiasmer dans l'histoire du 1er corps franc d'Auvergne.
Dévoué, courageux, Pierre était un joyeux compagnon et c'était d'autant plus agréable que cela se doublait d'un homme qui avait vraiment des qualités de cran assez extraordinaires.
Le travail qu'il devait effectuer n' était pas un travail de héros. Il fallait passer les nuits dehors. Les gens ne voyaient que le côté extérieur. Ils ne voyaient pas que l'on avait pousser des camions embourbés dans la neige, que l'on avait essuyé des coups de feu, qu'il fallait transporter des tonnes de matériel sur le dos.
Une fois, en revenant de " faucher" de l'essence au Puy, nous avons été bloqués dans les sapins de Fix-Saint-Genès, alors qu'une patrouille allemande passait. C' était un boulot obscur, de force.
Héros, on les jouait quand on passait à travers les Allemands. En 1943, ce n'était pas une époque où l'on était fait pour attaquer. Nous étions là pour constituer des réserves, des bases solides pour ceux qui arrivaient après nous.
Pierre le Canadien n'a jamais cessé de participer aux opérations que le 1er corps franc menait à cette époque.
J'ai fait des expéditions avec Pierre pour ramasser du matériel. Une fois à Authezat, où il y avait l'armée de l'air.
Les expéditions s'effectuaient à deux ou trois, ou quatre, le moins possible.
Avec Pierre, on a fait des évasions assez sensationnelles, qui ont été retransmises à la radio de Londres. Celle de Pontaumur par exemple (c'est lui qui conduisait la camionnette) et celle de la prison de Clermont. "
" Pierre s'exprimait en véritable ami et ami de la France, c'est à dire qu'il a combattu dans les rangs français au même titre qu'il aurait pu combattre dans les rangs canadiens, exactement comme un Français volontaire.
Il y avait un idéal, qui était à la base, il n'y avait pas de politique, pas de tendance, la seule tendance était l'antinazisme, et Pierre s'est démontré un antinazi.
Il suivait la fortune et le destin des postes de commandement des Forces françaises, de ceux qui représentaient la Résistance intérieure en Auvergne.
C'est étonnant de la part de Pierre d'avoir fait ce choix, puisque c'était le seul Canadien. Il avait un gros mérite sentimental pour nous. Pierre avait une certaine affection pour notre pays. Il n'est pas du tout certain que, les premiers temps où il était là, vraiment ce garçon ressentait à l'égard de notre pays quelque chose d'autre que de l'amitié. Il savait que nous on se battait pour la même cause que lui.
Et quand il a eu fait quelques missions avec nous, je pense que cela se sentait dans ses sentiments. Il avait de l'affection, il se sentait bien, il se sentait chez lui, il nous l'a dit souvent.
L'Espinasse, Pontgibaud, Volvic, Gelles, Giat, le château des Salles, Saint-Maurice.. ont été les lieux de passage de Pierre le Canadien. C'était le destin des gens des Forces françaises intérieures. De coups durs en coups durs, il fallait changer de P.C. Il y avait des gens bien intentionnés pour vendre ces repaires aux Allemands, quand ce n'était pas la Gestapo. Il fallait aller ailleurs en y laissant des plumes.
Les relations étaient extrêmement cordiales parce que c'était un jeune, froid apparemment, mais qui avait un très bon coeur, un type certainement très sentimental, assez indépendant, et qui s'était accroché à nous, qui subissait nos ordres et qui, pour moi, était un exemple dans le corps franc. "
" Malgré ses difficultés d'expression et de communication (il était à mi-chemin entre le cafard et le complexe), il parvenait à créer une ambiance chaleureuse parmi ses compagnons. Il avait toujours son mot qui finissait la conversation.
Un jour, en dégageant un camion embourbé, un
de ses camarades lui dit :
Pierre, tu vas te salir.
Ce à quoi il répondit :
Môa m' en fout, c' est tienne culotte.
C'était cela son côté folklorique.
Pierre parlait peu de sa famille. Dans ces histoires de guerre, on évite de s'attendrir. Dans la situation où il était, il y avait toujours quelque chose d'oppressant, d'assez tragique dans la clandestinité, que ce soit les uns ou les autres, chacun évitait de parler de ses proches. Pierre a peut-être eu des moments de nostalgie, comme tous ses camarades, mais il ne l' a jamais montré. Son isolement familial était très atténué du fait que ses camarades étaient privés de leur famille.
Je ne l'ai jamais vu avec le cafard. Il était toujours très en forme, toujours dynamique " .
" Pierre, comme ses compagnons, a éprouvé des moments de peur, d'angoisse. Comme tout le monde, il a eu peur, ou alors, il serait fou. Le gars qui vous dira qu'il n'a pas eu peur c'est un menteur. De toute façon, il n'y a qu'une forme de faire correctement une guerre . c'est d'avoir peur, de savoir dompter, raisonner sa peur. Car, à partir du moment où vous n'avez pas peur, c'est que vous ne comprenez rien.
D'ailleurs, il y a un grand homme, Massena, qui a dit : " La plus grande forme de courage est de dompter sa peur". On a rien inventé depuis Massena.
Pierre était certainement un homme qui avait eu peur, mais personne ne s'en est aperçu. Il n'y a pas d'exception. Le " truc " de héros, c'est de la mythologie antique. Après, il y a l'inconscient, l'ignorant, lefou et le type qui est normal.
Les trois premiers ne peuvent pas avoir peur, le quatrième a toujours peur. Pour Pierre, on peut dire qu'il était parfaitement conscient de ce qu'il faisait, des risques qu'il courait.
C'était un garçon extrêmement équilibré, et je dois dire de tous ceux qui l'on connu, c'est un des gars qui a laissé des souvenirs, les plus vivaces, les plus nets. "
"Partout où Pierre passait, il laissait beaucoup d'amitié.
Pierre se comportait comme un Français, il était aussi libre que les autres. Plein de vie, il chahutait, il riait.
Tous les gens de Saint-Maurice l'estimaient. Il allait dans les caves avec les vieux, Pierre trouvait cela très bien.
Très Auvergnat, il aimait bien manger. Il adorait les pommes de terre au four, il aimait cela avec du lard.
Le courage dont il a fait preuve pour défendre cette cause qu'il trouvait si noble, aurait pu lui coûter la vie maintes fois dans d'autres circonstances. Mais la malchance voulut qu'il passât sur la petite route des Martres-de-Veyre, un soir, avec son compagnon Dumas... "
" Sa mort a représenté quelque chose, sa vie a représenté quelque chose en tant que symbole.
Le gars, comme Pierre le Canadien, simplement sans phrases, capable de faire cette guerre, qui était sale, qui était dure à faire, qui était contraignante, qui était éprouvante, et qui meurt dans les conditions où il meurt, pas dans son pays, pour notre pays, volontairement, à mon avis, est le plus beau des symboles. C'est plus beau que n'importequelle action d'éclat.
La notion d'héroïsme, c'est périmé , cela ne veut rien dire.
Son héroïsme à lui est quelque chose d'infiniment valable. Tout le fait de l'héroïsme de Pierre, est de dire :
Je reste avec ces gars là, pour faire la guerre.
C'est merveilleux en soi. Il aurait pu rester planquer dans un coin, il a toujours voulu être dans un commando, être au sein de l'action.
Cela résume tout le personnage de Pierre, sans
grande déclaration. Si un gars dans le commando disait : "
Je vais aller faire cela ", Pierre répondait :
Je viens.
Il le disait calmement, sans roulement dans la voix ".
LA MORT DE " PIERRE LE CANADIEN "
(Extrait d'un journal)
9 décembre 1943...
Les renseignements parvenus' au P.C. des Salles annoncent le départ d'un train de troupes allemandes de Clermont, entre 22 h 30 et 23 heures.
Il est 20 heures. Arrêt immédiat de la partie de belote... Au travail... Irma et Buron préparent l'explosif... Le roi du volant, Dumas, n'est pas rentré... Gaspard prendra le manche... Bénévol fera le quatrième.
En route... Le point idéal pour le déraillement projeté est la courbe proche dela gare des Martres-de-Veyre. Il importe de prévenir Laurent et son équipe, dans leur repaire de Saint-Maurice, de ne pas avoir à commettre d'imprudence cette nuit... Saint-Maurice est à une dizaine de kilomètres seulement du lieu prévu.
A 21 heures, voici nos hommes à Saint-Maurice. Le poste de Laurent et de son fameux cirque est perché tout en haut de la colline, au-dessus de l'Allier, permettant aux guetteurs de surveiller la route qui y conduit en une rampe tortueuse.
Pour l'heure, il fait une nuit d'encre, compliquée d'une brume qui va aller s'épaississant.
Bonsoir,les gars! Attention de ne pas sortir cette nuit, il va y avoir du spectacle... et demain, tenez-vous sur vos gardes! annonce Gaspard, qui explique à Laurent le programme du soir.
Laurent approuve ; sans doute, il peut y avoir remue-ménage dans le quartier, mais c'est le métier... Depuis si longtemps, tous sont habitués aux accrochages... et puis les ordres de Londres sont précis... Il parcourt du regard les groupes assis autour du fourneau.
Tout le monde est rentré ?..
Non, répond Patachou, Pierre le Canadien est parti avec Dumas, qui, venant des Salles, l'a pris au passage pour accomplir une mission à Soulasse...
Laurent regarde l'heure :
Où ont-ils bien pu passer, depuis midi ? Il n'y avait pourtant pas un long parcours...
Un nuage passe... Gaspard regarde Laurent... Ils sont graves. Combien de fois ont-ils eu de semblables inquiétudes pour des camarades en route, et dont le retour se faisait attendre...
Ce soir, Gaspard semble avoir un pressentiment et, tout en ronchonnant contre les absents, reste sombre, malgré les ordres donnés par Laurent à Lamy . " Tu vas monter à Soulasse, trouver Dumas, le prévenir et, éventuellement, l'aider à se dépanner... ". Buron, plus insouciant, et voyant les patrons ennuyés, émet son opinion :
Ils ont dû rentrer directement aux Salles et, devant la brume, vont coucher là-bas...
Possible, après tout... et puis il faudrait bien une coïncidence malheureuse pour qu'ils rôdent encore dans deux heures près des lieux du sabotage, ponctue Irma, en lampant un verre de rosé du pays.
C'est aussi l' avis de Gaspard et de Bénévol.
Il est 10 heures. Il faut partir. Le brouillard est maintenant intense... Poignées de main aux amis du " cirque " et à leur chef.
La traction, malgré les phares antibrouillard, avance lentement... Le secteur est assez malsain, nous sommes à 15 kilomètres de Clermont, et les patrouilles allemandes ne sont pas rares, par ici...
Voici cependant nos gaillards à pied d'uvre. La voiture stoppe, tous feux éteints, le long d'un talus soutenant le ballast, la petite route longe la voie, environ 6OO mètres, en ligne à peu près droite, à l'issue de laquelle une légère courbe paraît propice au sabotage. Il va falloir faire attention aux gardes-voies dont le poste est à quelque 300 mètres de là, et lui pourraient être, comme c'est parfois le cas, renforcés d'Allemands...
Doucement, on monte le talus à travers la broussaille et, avant d'accéder à la voie, on scrute la nuit opaque, tendant l'oreille aux mille petits bruits de cette nuit de décembre...
Rien d'inquiétant. Il n'y a plus qu'à s'approcher du rail, y plaquer l'explosif: dérouler le cordon explosif blanc (quelle idée d'avoir adopté cette couleur !) jusqu'aux " fog-signal ", et puis à prendre quelque peu le large dans l'attente du convoi et de l'explosion. En effet, si le train ne passait pas ( les Allemands sont coutumiers du fait), il faudrait enlever l'explosif, ou alors ! malheur au train ouvrier, demain matin à la première heure.
La voiture repart lentement, et va s' arrêter à 500 mètres de là, au-dessus du passage à niveau des Martres... Le pressentiment de tout à l'heure assaille à nouveau Gaspard :
" Si, par hasard, ils rentraient par là, on les arrêteraient... ". Il est pourtant vraiment plus qu'improbable que Dumas et Pierre le Canadien ne soient pas rentrés maintenant :
11 heures approchent et, depuis midi, ils ont eu le temps de franchir dix fois le parcours de leur mission...
Ecoutons plutôt si ce sacré train vient... Tous quatre ont l'oreille tendue, tous les nerfs en éveil... Par moment, l'un d'eux croit entendre un coup de sifflet, ou encore le grondement lointain du convoi... " Chut... écoutez... ". Et tous de redoubler d'attention, retenant leur souffle... Rien, toujours rien. ce n'est que la chanson du vent au long des fils électriques, ou le cri de quelque chouette perdue dans la brume.
Et puis, soudain, un long sifflement... Tous quatre ensemble se regardent... " Le voilà ! ".
Enfin, des boches vont payer de leurs vies celles de nos camarades tombés sous leurs coups... Nestor Perret, vieux compagnon assassiné il y a un mois, ta mort va être vengée !
Le halètement lointain de la locomotive se rapproche, rendu comme irréel par le brouillard qui les entoure... Et voici le convoi à leur hauteur. Plus que 500mètres.
Secondes qui paraissent des heures... Le train doit pourtant être maintenant là-bas... Et rien... Rien d'autre que le bruit qui va diminuant... Il a sifflé au passage à niveau sans doute... Sautera, sautera pas... soliloque intérieurement chacun des quatre compagnons, crispés, le coeur battant. Et enfin, soudain, alors que, désillusionnés, ils concluent déjà :
" Coup manqué, le dispositif a dû tomber du rail ", une formidable explosion retentit, suivie d'étranges sifflements dans l'air, pièces métalliques sans doute projetées très haut... Puis, plus rien... que des vociférations, lointaines, imprécations des soldats boches projetés sur la voie, hurlements des blessés...
Bravo! Affaire réussie! Les quatre respirent un bon coup, les nerfs enfin détendus, joyeux de la mission remplie. Il faut partir, des renforts vont arriver de Clermont par cette route, où ils sont stationnés. Il est près de minuit, la voiture démarre et roule doucement, la tête du chauffeur hors de la portière, tant le brouillard est intense. Retour d'abord sur Clermont, puis crochet sur Cournon, Pérignat, Billom, Les Salles. Il est l heure du matin.
Les gars sont là, attendant le retour, comme toutes les nuits, de ceux qui reviennent de mission. Lorsqu'ils apprennent le succès, tous acclament l'équipe. Puis Gaspard les interrompt :
Dumas?
Pas rentré, répond Raimu redevenu sérieux. Il a dû coucher à Saint-Maurice...
C'est possible, après tout, mais pourtant tous sentent confusément le danger, ressentent le malaise habituel des soirs de catastrophe, sans pouvoir dire exactement pourquoi.
Inutile de l' attendre en tous cas à cette heure, dit Gaspard après quelques minutes de silence. Au lit !
Et tous vont se coucher, sauf les hommes de garde, Goliath et Tarzan qui, de demi-heure en demi-heure, vont faire la ronde tout au long des vieux murs du parc.
Sept heures du matin. Gaspard, de son lit de camp, entend un visiteur matinal monter l'escalier. Confusément, il comprend le pas de Laurent, et se dresse, encore agité des soucis de la veille.
Qu'y a-t-il ?
Laurent, debout, très grave, est devant lui :
Pierre le Canadien est mort ! Dumas gravement blessé. Pris sous le feu des Allemands, une heure après le déraillement !... Dumas a pu se sauver, je l'ai transporté à la baraque d'Isserteaux... Viens !
Tous deux vont chez la Juliette, à la Baraque, malheureux hameau où, quelques jours plus tard, Adémaï sera arrêté par les Allemands pour être torturé et assassiné par la Gestapo, les hommes déportés, un vieillard de soixante-dix-huit ans, le père Vaurs, emmené et subissant le même sort qu' Adémaï.
Dumas est là, allongé dans un lit très pâle, enveloppé de pansements... Il conte :
Je devais effectivement être rentré à 15 heures, puis j' ai dû ramener près d' Aulnat le camarade qui nous pilotait à Soulasse. En route, j'ai eu une panne, qui m' a forcé à rentrer par La Roche-Blanche... et, fatalité, j'ai abordé vers 1 heure du matin la route des Martres... J'ai tout de suite vu les boches, mais trop tard... Ils ont commencé de tirer alors que j' avais dépassé leur premier groupe et, pendant toute la ligne droite de 600 mètres, j' ai subi un feu nourri, presque à bout portant.
La tête de Pierre le Canadien, qui venait de saisir sa mitraillette, m'est tombé sur l'épaule à la première rafale, sans qu'il ait eu le temps de tirer... Mes pneus crevés, mes phares détruits... moi-même blessé...j'ai passé à travers un enferde mitraille, vraiment par miracle. Et puis, plus rien. Les Martres traversées dans le brouillard hallucinant, la route de V eyre. Deux kilomètres péniblement parcourus à trente à l'heure, debout à demi sur le marche-pied, à demi devant le volant...
Et puis, la voiture s'est calée, sans doute réservoir crevé... J'ai dû abandonner ce pauvre Pierre, déjà raidi par la mort...
Et, à travers les champs, perdant mon sang abondamment, j'ai pu me traîner pendant 5 kilomètres jusqu'à Saint-Amant-Tallende, chez Bouchet, qui m'a caché dans son garage, jusqu'à ce que Laurent soit venu me chercher...
Dumas se tait, sa voix s'étrangle : " Malheureux Pierre... ". La pensée des trois compagnons, les trois pionniers de la Résistance d' Auvergne, va vers Pierre, ce Canadien tombé du ciel au retour d'un bombardement de Stuttgart, et qui, depuis déjà de longs mois, est parmi eux, dévoué, courageux à l'extrême, gai, flegmatique, bon vivant...
Gaspard se le rappelle, lui disant . " Moâ vouloir rester avec toâ et Prince, si moâ mourir, tant pis ! ". Et le voilà mort, en effet...
Quel vide dans l'équipe, que celui créé par la perte de ce grand garçon sympathique, que le bon vin de France avait quelquefois tenté, au point de conclure, un certain lendemain : " Môvais blanche vine... Môvais... ", avec un inénarrable accent.
Mais la lutte continue... Dumas va être transporté à la clinique de Billom, puis de Riom.Il a deux cents éclats de grenade dans le corps... Le corps franc va être privé de lui pendant un long mois...
On apprendra plus tard le résultat du déraillement. Cinq morts, de nombreux blessés, matériel détruit, voie ferrée endommagée. Mais le détail piquant, habituel aux équipés les plus tragiques du 1er corps franc d' Auvergne, ne manque pas.
Au premier coup de feu sur la voiture de Dumas, les Allemands se sont cru attaqués par les " terroristes ", et ont tiré un peu au hasard. et... un combat rangé a eu lieu pendant près d'un quart d'heure, au jugé, et entre eux! Des morts et d'autres blessés encore viennent ainsi s'ajouter au bilan du déraillement.
Pauvre Pierre le Canadien, ta mort aura été ainsi partiellement vengée, mais tu termineras ta carrière déjà longue de " résistant français " dans le petit cimetière desMartres-de-Veyre...
Après sa mort, Pierre le Canadien fut déposé dans le poste des pompiers, à l' anciennemairie.
Devait-on laisser Pierre ainsi ?
Malgré les risques, des hommes, volontaires, transportèrent son corps dans une charrette,la nuit...
Plus tard, un comité de Libération fut créé. Une quête permis d'édifier une stèle, sur la petite route de Veyre, où Pierre fut trouvé.
Quelques temps après, on devait apprendre que le corps de Peter Dmytruck ne serait pas ramené dans le petit village de Wynyard, province de la Saskatchewan.
V oilà, Pierre, tu reposes sur le sol français, ta dernière demeure !