Sur et pré-nomination dans l'onomastique bantu

COLLOQUE SUR LA COMMUNICATION AFRICAINE

 

     

Sur et pré-nomination dans l’onomastique bantu : la pertinence du ndan chez les Beti-Bulu-Fang.

 Par François Bingono Bingono

Département de la Communication africaine

Ecole supérieure des sciences et techniques de l'information et de la communication

Yaoundé (Cameroun)

  François Bingono Bingono

 

 

INTRODUCTION

 

La communication traditionnelle africaine s’illustre  et s’anime par divers supports. On peut les répartir globalement en deux grandes familles : les supports acoustiques et les supports non acoustiques. Les supports non acoustiques sont l’ensemble de ces supports dont la lecture est liée non plus au son, mais à l’icône, à la forme, au toucher, au goût, au sentir, en définitive à toutes les autres formes de communication  dont la saisie procède par tout autre organe de sens que l’ouïe.

 

En revanche, la famille du nom à laquelle appartient le « ndan », objet de notre exposé, relève des supports phonologiques de la communication. Les supports acoustiques diffèrent des supports phonologiques en ceci que leur son est instrumental, et non oral, non verbal.    Le « ndan » qui est son articulé, est un support phonologique simple. Le chant par exemple qui est un support phonologique est dit  phonologique complexe par qu’au son articulé, on associe un ingrédient supplémentaire : la mélodie. Donc, la famille des sons articulés comprend les supports phonologiques simples, et les supports phonologiques complexes.

 

LA PLACE DU NOM CHEZ LE BANTU

 

Le “nommer ” chez les Bantu est existentiel. Nommer c’est inscrire dans le registre des vivants ou des existants, une chose. Par conséquent, ce qui n’a pas de nom n’existe pas. Toute chose qu’approuve la linguistique, et notamment la branche baptisée « éthnolinguistique », à laquelle l’on a recours en cas de recherche d’attestation du vécu d’un concept. Quand dans la langue bulu, un locuteur natif est obligé de dire :

 

          Ma di tebele                Je mange à table

          A nga vame vundu       Il est sorti par la fenêtre

 

          Tebele et vundu qui désignent respectivement  “la table ” et “la fenêtre ”, sont des emprunts lexicaux, des anglicismes pratiqués dans le but de combler des vides ou une insuffisance de vocabulaire face à une réalité culturelle nouvelle.  Par contre, “ tôk ”, cuiller et “eso ”, assiette –pour rester dans les convenances de la table-, sont une preuve par l’ethnolinguistique que les Bulu connaissaient et utilisaient ces accessoires avant l’arrivée du Blanc.Ce qui n’est pas le cas pour  la table et la fenêtre Ces propos nous introduisent dans le sujet de notre préoccupation : la communication onomastique chez les Beti-Bulu-Fang, un  peuple bantu de l’Afrique centrale.

 

Le « nommer » dans la culture de ce peuple de la forêt équatoriale est sanctionné par une démarche particulière quand il concerne l’homme, l’individu. Attribuer un nom à un  être qui vient de naître  est l’objet d’un cérémonial où l’on n’hésite parfois pas à recourir au rituel. Dans les croyances de ce groupe, on a la conviction qu’un nom mal attribué, ou donné sans-façon peut s’avérer préjudiciable, et même prémonitoire pour celui qui en a reçu. La prudence  interpelle donc des précautions avant tout nom à attribuer.  Chez les Beti-Bulu-Fang, l’onomastique est riche de plusieurs catégories de noms. Ils vont du patronyme au sobriquet, en passant par le juron ethnique, le juron de clan, le juron généalogique, le juron familial, le nom d’appel, et le « ndan » ou devise, l’objet de notre étude.  

 

SRUCTURATION DU NOM CHEZ LE BETI-BULU-FANG

 

En tête vient le patronyme ou le matronyme, le nom qui est lié au géniteur, et qui est attribué par celui-ci, selon les exigences de la coutume. Chez  les Beti – Bulu – Fang, une structuration  stricte en fixe la disposition sur l’échelle chronologique ; l’étude de cette disposition  permet de dégager une valeur signifiante, un sens de signification : 

 

D’abord, le nom, le patronyme ou matronyme, qui est la vitrine nomale étiquetant l’individu parmi les autres. Ce peut être : Oyono, Etoo, Nbgwa, Elemben

 

-Ensuite, vient le nom d’un des géniteurs, le père,  dans la plupart des cas,              la mère dans les cas des foyers polygames :

 

Oyono Etoo, ce qui signifie Oyono fils de Etoo.

 

Après le nom, le patronyme ou matronyme, on accorde un nom d’appel au nouveau-né. Ce nom peut également s ‘appeler nom de salutation.

Nyôn Ôman : Sèche-Pleurs, dans les cas de parents ayant attendu l’arrivée d’un fils ou d’une fille, au point d’être parvenu à un désespoir. Le nom d’appel a, dans le système onomastique occidental adopté par les Africain, valeur de prénom, ou encore tous ces noms de Saints par lesquels l’on appelle désormais les Africains christianisés : Engelbert, Joachim, Biniface, Jean.

 

Si le nom d’appel est une composition littéraire, ayant tendance à rapporter  une certaine histoire, le nom lui-même, le patronyme ou le matronyme, est l’objet de tout une science :

 

L’ ORIGINE DES NOMS

 

 Le nom propre s’inspire de la faune :

-Ze – panthère, Ngôé – porc, Obam – épervier, Ndôé – aigle

 

Il s’inspire de la flore ou de l’écosystème :

 

- Adjomo – fougère, Doumou – fromager, Mendimi – eau, Nkolo - montagne

 

Le nom emprunte aux éléments cosmogoniques, galactiques, et mêmes théogoniques. Chez les Bulu de la Mvila dans le sud Cameroun, des hommes portent le nom de Zambe, Dieu, et des dérivés participant de la hiérarchie théogonale, tel Mba – le Créateur, Mebe’e – Le Porteur – de l’humanité s’entend, – Nkomo Le Fabricant. Toujours dans ce registre des origines des noms propres, le professeur J.Fame Ndongo dans un décryptage étymologique des anthroponymes s’inspirant de la galaxie stellaire, recense 33 noms avec pour racine “ngon ”, la lune. En définitive, le nom que porte l’habitant de la forêt  a pour origine les éléments qui peuplent l’univers. Quant à son choix, il répond uniquement aux exigences de la coutume. Soit, perpétuer le lignage  ascendant en accordant un nom aux parents, et  aux grands parents disparus, afin qu’on ne court pas le risque des les oublier, ce qui pourrait provoquer leur colère depuis lau-delà, dont on est convaincu que les morts continuent d’avoir un droit de regard sur la descendance. A cause de cette coutume, on pourrait bien reprocher des choses au nom :

 

LA DICTATURE DU NOM :

 

Le patronyme et le matronyme sont une véritable dictature.

Le patronyme, qui n’est pas simplement littéraire, c’est – à dire choisi pour un but simplement euphonique, prosaïque ou poétique, est une convention. On reçoit un nom conformément aux usages de la tradition. On n’a pas de choix, les parents mêmes n’y peuvent rien. Il faut bien que les noms du lignage  soient perpétués. Aussi le Beti, le Bulu, le Fang, ne s’arroge jamais les trois premiers noms de sa propre progéniture. Sauf cas de rébellion patente. Parlant des origines du nom, nous avons dit que le nom trouvait son origine dans les éléments tant animaliers que floraux, en un mot, des éléments qui peuplent le monde. A cause donc du respect dû à la tradition, l’on porte   comme un héritage, toute la somme signifiante de la sémantique du nom reçu. Et l’individu étant parfois, et même le plus souvent à l’image de son nom, l’on s’en retrouve à  subir toute la charge du nom  qu’on a reçu pour remplir les obligations culturelles. Supposons le nom : Ze, d’origine faunique signifiant panthère, qu’on a attribué à un enfant pour vivifier le souvenir d’un parent ; le porteur d’un tel nom reçoit d’emblée tous les attributs de la panthère : férocité, agressivité, cruauté, sans que sa caractérologie l’en prédispose. De même, la rugosité, la dureté et  l’immensité du rocher, sont imposées à l’individu baptisé Akok ou Akoa le rocher, nom  que l’on a reçu par la force de la tradition.

 

En vérité, par ce qu’on est dans une tradition où on est convaincu que le nom influence son porteur, alors, le système du nom détourne, et même, tue la liberté de choisir une ligne directrice, un idéal à son fils ou sa fille. Le parent  est contraint  d’élever dans sa famille un serpent, un aigle ou un caïman, sans toutefois qu ‘il s ‘agisse d’êtres qu’il affectionne toujours. Le nom peut alors être porté comme un poids, une charge indésirable, parfois même comme une calamité. N’a-t-on pas vu des individus, voire des familles entières refuser jusqu’au bannissement, un nom jugé négatif, porteur de malchance, et de  prémoniton. Toutes choses qui font dire du nom qu’il est une dictature. L est régulier d’entendre un Africain à qui on demande son nom déclarer : « mes parents m’ont donné le nom de…On m’appelle… » ; une réponse qui a valeur de revendication, et même de refus de son propre nom. Comment alors échapper à l’impérialisme, à la dictature d’un nom qu’on aurait pas souhaité porter, ou par lequel on n’aimerait pas s’entendre appeler ? C’est alors que le change intervient grâce au “ndan ”, la devise.

 

LE NDAN OU DEVISE : UN LIBERATEUR DU JOUG DU NOM

 

Le nom chez les Bantu étant une science avec une démarche rigoureuse ; c’est dans le « ndan »que l’onomastique réconcilie tradition et liberté individuelle.

 

Le “ndan ” est un nom d’appel, un prénom dans le sens de l’onomastique moderne, à l’instar de : Jean, Paul, Bénédicte, Henry, Georgette, Marie…Mais à une différence de taille : la devise “ndan ” a un sens et une signification, et va bien au-delà de la simple identification individuelle.   

 

SENS ET SIGNIFICATION DE LA PRE-NOMINATION DU NDAN

 

Il est bon de savoir avant toute chose que “ndan ” diffère de “endan ”. L’ « endan »” est en rapport avec le nom généalogique. Le nom généalogique est familial, clanique, tribal. Décliner par conséquent “ l’ endan ” c’est réciter la généalogie, la succession lignagère   d’une famille, d’un clan ou d’une tribu.

 

Le “ndan ” est une devise, un vœu qu’on émet à l’adresse de celui à qui on souhaite la bienvenue au monde. Le « ndan » est une vocation, un itinéraire que la communauté entière trace pour le nouveau-né. On veut ben lui baliser la voie afin qu’il échappe aux vicissitudes de la vie, et que celle-ci lui soit plus heureuse. Dans une société où jeteurs de sorts et méchants de toutes  obédiences peuvent vouloir détourner le destin, et condamner à la poisse celui qui vient de naître, la devise apparaît comme un acte de purification, une exorcisation, et un tremplin pour  que de l’avant , aille le petit d’homme. Toutefois, un souci d’équité et de justice peut pousser la société à régler un tort, à venger ou à punir un parent de sa mauvaise conduite. Alors, on peut faire porter au fils ou à la fille, le fardeau de cette punition. Ainsi, toutes les devises ne sont elles pas bénéfiques. Il en est de maléfiques, de préjudiciables. Le choix, ou mieux, la composition du « ndan » a un rôle régulateur de la société. Les « bindan »- pluriel de ndan-, se puisent dans un registre déjà existant, on peut recevoir le « ndan » de celui dont on porte le nom ; on peut également composer  un « ndan » de manière  arbitraire. C’est un choix délibéré,  qui libère de l’oppression du nom . Le “ndan ”est une véritable archive sociale. Il peut être : 

 

·        Un récit des circonstances de la naissance du nouveau-né :

Mintaé mi bu’ajé                            Douleurs inédites

 

·        Un repère historique

                    Ndôman ôban                                 Fils de la razzia

       

·        Une conjuration d’un mauvais sort

                   Bekon be kate yange                       La mort l’a attendu en vain

        

·        Une bénédiction

                   Akum ve ba’a bak                          Riche à l’infini

 

·        Une malédiction

                   Ajôban abialé                                 Tu regretteras d’être né

    

·        Une punition

                             Minjuk te len                                 Peines sans fin

 

          Le registre des origines de la devise est ainsi illimité. La devise qui est un choix délibéré répond à une réalité précise. Bénéfique, punitive, ou à valeur de souhait, le choix de la devise n’est pas une action isolée, personnelle ou conspiratrice. La devise est consensuelle et son choix fait l’objet d’une palabre entre notables et dignitaires. La devise est ainsi le fruit d’une sentence de tout un groupe social, du clan. Ce qui la rend plus forte que le nom, dont le choix est un fruit de la coutume. Plus usité que le nom est la devise.

 

En Afrique, le rôle que joue la musique est indéniable. Celle-ci accompagne tous les moments de la vie, qu’ils soient gais ou tristes. Et le « ndan » n’est pas que littéraire, verbal, il connaît une expression poétique, musiquée qui s’appelle « étyi’a » chez les Bulu, « ékiga » chez les Ewondo.

 

   L’ « étyi’a » est un emploi  mélodieux et donc chanté du « ndan ». De celui-ci, on retient la phrase prosodique que l’on transforme en chant, en mélopée onomatopéique que l’on fredonne pour appeler de la manière la plus affectueuse l’individu. L « étyi’a », maternel et véritable appel du cœur  ne s’emploie jamais en cas de  conflit, désaccord, admonestation ou plainte. Pour appeler un individu  par le biais du langage tambouriné, c’est l ‘ « étyi ‘a » qu’on utilise. Le nom qu’on transforme en fait en phrase musicale et que va employer le joueur de tam-tam c’est l’étyi’a , transformation du « ndan ».

 

CONCLUSION

 

   Chez le Beti-Bulu-Fang, le nom est ce qui fait l’homme ; il le façonne, le construit ou le détruit. Pour élaguer le caractère arbitraire du patronyme qu’on reçoit selon la loi du clan, et lui substituer un visage plus humain fait de liberté de choix, avec une possibilité de couronnement, de représailles ou d’avertissement,  la devise, sorte de sur-nominaton a été créée. En net recul de jours, la devise pèse encore néanmoins de son poids séculaire. 

 

                 [Rencontres théâtrales internationales du Cameroun][Centre Zingui][Page d'accueil]