COLLOQUE SUR LA
COMMUNICATION AFRICAINE
Sur et
pré-nomination dans l’onomastique bantu : la pertinence du ndan chez les
Beti-Bulu-Fang.
Département de la Communication africaine
Ecole supérieure des sciences et techniques de l'information et de la communication
Yaoundé (Cameroun)
INTRODUCTION
La communication
traditionnelle africaine s’illustre et
s’anime par divers supports. On peut les répartir globalement en deux grandes
familles : les supports acoustiques et les supports non acoustiques. Les
supports non acoustiques sont l’ensemble de ces supports dont la lecture est
liée non plus au son, mais à l’icône, à la forme, au toucher, au goût, au
sentir, en définitive à toutes les autres formes de communication dont la saisie procède par tout autre organe
de sens que l’ouïe.
En revanche, la
famille du nom à laquelle appartient le « ndan », objet de notre
exposé, relève des supports phonologiques de la communication. Les supports
acoustiques diffèrent des supports phonologiques en ceci que leur son est
instrumental, et non oral, non verbal.
Le « ndan » qui est son articulé, est un support
phonologique simple. Le chant par exemple qui est un support phonologique est
dit phonologique complexe par qu’au son
articulé, on associe un ingrédient supplémentaire : la mélodie. Donc, la
famille des sons articulés comprend les supports phonologiques simples, et les
supports phonologiques complexes.
LA PLACE DU NOM CHEZ LE BANTU
Le “nommer ” chez les Bantu est existentiel. Nommer c’est inscrire
dans le registre des vivants ou des existants, une chose. Par conséquent, ce
qui n’a pas de nom n’existe pas. Toute chose qu’approuve la linguistique, et
notamment la branche baptisée « éthnolinguistique », à laquelle l’on
a recours en cas de recherche d’attestation du vécu d’un concept. Quand dans la
langue bulu, un locuteur natif est obligé de dire :
Ma di tebele
Je mange à table
A nga vame vundu Il est sorti par la fenêtre
Tebele
et vundu qui désignent respectivement
“la table ” et “la fenêtre ”, sont des emprunts lexicaux, des
anglicismes pratiqués dans le but de combler des vides ou une insuffisance de
vocabulaire face à une réalité culturelle nouvelle. Par contre, “ tôk ”, cuiller et
“eso ”, assiette –pour rester dans les convenances de la table-, sont une
preuve par l’ethnolinguistique que les Bulu connaissaient et utilisaient ces
accessoires avant l’arrivée du Blanc.Ce qui n’est pas le cas pour la table et la fenêtre Ces propos nous
introduisent dans le sujet de notre préoccupation : la communication
onomastique chez les Beti-Bulu-Fang, un
peuple bantu de l’Afrique centrale.
Le
« nommer » dans la culture de ce peuple de la forêt équatoriale est
sanctionné par une démarche particulière quand il concerne l’homme, l’individu.
Attribuer un nom à un être qui vient de
naître est l’objet d’un cérémonial où
l’on n’hésite parfois pas à recourir au rituel. Dans les croyances de ce
groupe, on a la conviction qu’un nom mal attribué, ou donné sans-façon peut
s’avérer préjudiciable, et même prémonitoire pour celui qui en a reçu. La
prudence interpelle donc des précautions
avant tout nom à attribuer. Chez les
Beti-Bulu-Fang, l’onomastique est riche de plusieurs catégories de noms. Ils
vont du patronyme au sobriquet, en passant par le juron ethnique, le juron de
clan, le juron généalogique, le juron familial, le nom d’appel, et le
« ndan » ou devise, l’objet de notre étude.
SRUCTURATION DU NOM CHEZ LE
BETI-BULU-FANG
En tête vient le patronyme ou le matronyme, le nom qui est lié au géniteur,
et qui est attribué par celui-ci, selon les exigences de la coutume. Chez les Beti – Bulu – Fang, une structuration stricte en fixe la disposition sur l’échelle
chronologique ; l’étude de cette disposition permet de dégager une valeur signifiante, un
sens de signification :
D’abord, le nom, le patronyme ou matronyme, qui est la vitrine nomale
étiquetant l’individu parmi les autres. Ce peut être : Oyono, Etoo, Nbgwa,
Elemben
-Ensuite, vient le nom d’un des géniteurs, le père, dans la plupart des cas, la mère dans les cas des foyers
polygames :
Oyono Etoo, ce qui signifie Oyono fils de Etoo.
Après le nom, le patronyme ou matronyme, on accorde un nom d’appel au
nouveau-né. Ce nom peut également s ‘appeler nom de salutation.
Nyôn
Ôman : Sèche-Pleurs, dans les cas de parents ayant
attendu
l’arrivée d’un fils ou d’une fille, au point
d’être parvenu à un désespoir. Le
nom d’appel a, dans le système onomastique occidental
adopté par les Africain,
valeur de prénom, ou encore tous ces noms de Saints par lesquels
l’on appelle
désormais les Africains christianisés : Engelbert,
Joachim, Biniface,
Jean.
Si le nom d’appel est une composition littéraire, ayant tendance à
rapporter une certaine histoire, le nom
lui-même, le patronyme ou le matronyme, est l’objet de tout une science :
Le nom propre s’inspire de la faune :
-Ze – panthère, Ngôé
– porc, Obam – épervier, Ndôé – aigle
Il s’inspire de la flore ou de
l’écosystème :
- Adjomo – fougère,
Doumou – fromager, Mendimi – eau, Nkolo - montagne
Le nom emprunte aux éléments
cosmogoniques, galactiques, et mêmes théogoniques. Chez les Bulu de la Mvila dans
le sud Cameroun, des hommes portent le nom de Zambe, Dieu, et des dérivés
participant de la hiérarchie théogonale, tel Mba – le Créateur, Mebe’e – Le
Porteur – de l’humanité s’entend, – Nkomo Le Fabricant. Toujours dans ce
registre des origines des noms propres, le professeur J.Fame Ndongo dans un
décryptage étymologique des anthroponymes s’inspirant de la galaxie stellaire,
recense 33 noms avec pour racine “ngon ”, la lune. En définitive, le nom
que porte l’habitant de la forêt a pour
origine les éléments qui peuplent l’univers. Quant à son choix, il répond
uniquement aux exigences de la coutume. Soit, perpétuer le lignage ascendant en accordant un nom aux parents,
et aux grands parents disparus, afin
qu’on ne court pas le risque des les oublier, ce qui pourrait provoquer leur
colère depuis lau-delà, dont on est convaincu que les morts continuent d’avoir
un droit de regard sur la descendance. A cause de cette coutume, on pourrait
bien reprocher des choses au nom :
LA DICTATURE DU NOM :
Le patronyme et le matronyme sont une
véritable dictature.
Le patronyme, qui n’est pas simplement
littéraire, c’est – à dire choisi pour un but simplement euphonique, prosaïque
ou poétique, est une convention. On reçoit un nom conformément aux usages de la
tradition. On n’a pas de choix, les parents mêmes n’y peuvent rien. Il faut
bien que les noms du lignage soient
perpétués. Aussi le Beti, le Bulu, le Fang, ne s’arroge jamais les trois
premiers noms de sa propre progéniture. Sauf cas de rébellion patente. Parlant
des origines du nom, nous avons dit que le nom trouvait son origine dans les
éléments tant animaliers que floraux, en un mot, des éléments qui peuplent le
monde. A cause donc du respect dû à la tradition, l’on porte comme un héritage, toute la somme signifiante
de la sémantique du nom reçu. Et l’individu étant parfois, et même le plus
souvent à l’image de son nom, l’on s’en retrouve à subir toute la charge du nom qu’on a reçu pour remplir les obligations
culturelles. Supposons le nom : Ze, d’origine faunique signifiant
panthère, qu’on a attribué à un enfant pour vivifier le souvenir d’un
parent ; le porteur d’un tel nom reçoit d’emblée tous les attributs de la
panthère : férocité, agressivité, cruauté, sans que sa caractérologie l’en
prédispose. De même, la rugosité, la dureté et
l’immensité du rocher, sont imposées à l’individu baptisé Akok ou Akoa
le rocher, nom que l’on a reçu par la
force de la tradition.
En vérité, par ce
qu’on est dans une tradition où on est convaincu que le nom influence son porteur,
alors, le système du nom détourne, et même, tue la liberté de choisir une ligne
directrice, un idéal à son fils ou sa fille. Le parent est contraint
d’élever dans sa famille un serpent, un aigle ou un caïman, sans
toutefois qu ‘il s ‘agisse d’êtres qu’il affectionne toujours. Le nom peut
alors être porté comme un poids, une charge indésirable, parfois même comme une
calamité. N’a-t-on pas vu des individus, voire des familles entières refuser
jusqu’au bannissement, un nom jugé négatif, porteur de malchance, et de prémoniton. Toutes choses qui font dire du
nom qu’il est une dictature. L est régulier d’entendre un Africain à qui on
demande son nom déclarer : « mes parents m’ont donné le nom de…On
m’appelle… » ; une réponse qui a valeur de revendication, et même de
refus de son propre nom. Comment alors échapper à l’impérialisme, à la
dictature d’un nom qu’on aurait pas souhaité porter, ou par lequel on
n’aimerait pas s’entendre appeler ? C’est alors que le change intervient
grâce au “ndan ”, la devise.
LE NDAN OU
DEVISE : UN LIBERATEUR DU JOUG DU NOM
Le nom chez les Bantu
étant une science avec une démarche rigoureuse ; c’est dans le
« ndan »que l’onomastique réconcilie tradition et liberté
individuelle.
Le “ndan ” est
un nom d’appel, un prénom dans le sens de l’onomastique moderne, à l’instar
de : Jean, Paul, Bénédicte, Henry, Georgette, Marie…Mais à une différence
de taille : la devise “ndan ” a un sens et une signification, et va
bien au-delà de la simple identification individuelle.
SENS ET
SIGNIFICATION DE LA PRE-NOMINATION DU NDAN
Il est bon de savoir
avant toute chose que “ndan ” diffère de “endan ”.
L’ « endan »” est en rapport avec le nom généalogique. Le nom
généalogique est familial, clanique, tribal. Décliner par conséquent “ l’
endan ” c’est réciter la généalogie, la succession lignagère d’une famille, d’un clan ou d’une tribu.
Le
“ndan ” est une devise, un vœu qu’on émet à l’adresse de celui à qui on
souhaite la bienvenue au monde. Le « ndan » est une vocation, un
itinéraire que la communauté entière trace pour le nouveau-né. On veut ben lui
baliser la voie afin qu’il échappe aux vicissitudes de la vie, et que celle-ci
lui soit plus heureuse. Dans une société où jeteurs de sorts et méchants de
toutes obédiences peuvent vouloir
détourner le destin, et condamner à la poisse celui qui vient de naître, la
devise apparaît comme un acte de purification, une exorcisation, et un tremplin
pour que de l’avant , aille le petit
d’homme. Toutefois, un souci d’équité et de justice peut pousser la société à
régler un tort, à venger ou à punir un parent de sa mauvaise conduite. Alors,
on peut faire porter au fils ou à la fille, le fardeau de cette punition.
Ainsi, toutes les devises ne sont elles pas bénéfiques. Il en est de
maléfiques, de préjudiciables. Le choix, ou mieux, la composition du
« ndan » a un rôle régulateur de la société. Les
« bindan »- pluriel de ndan-, se puisent dans un registre déjà
existant, on peut recevoir le « ndan » de celui dont on porte le
nom ; on peut également composer un
« ndan » de manière
arbitraire. C’est un choix délibéré,
qui libère de l’oppression du nom . Le “ndan ”est une véritable
archive sociale. Il peut être :
·
Un récit des circonstances de la naissance du
nouveau-né :
Mintaé mi bu’ajé
Douleurs inédites
·
Un repère historique
Ndôman ôban
Fils de la
razzia
·
Une conjuration d’un mauvais sort
Bekon be kate yange
La mort l’a attendu en vain
·
Une bénédiction
Akum ve ba’a bak
Riche à l’infini
·
Une malédiction
Ajôban abialé
Tu regretteras d’être né
·
Une punition
Minjuk te len Peines sans fin
Le
registre des origines de la devise est ainsi illimité. La devise
qui est un
choix délibéré répond à une
réalité précise. Bénéfique,
punitive, ou à valeur
de souhait, le choix de la devise n’est pas une action
isolée, personnelle ou
conspiratrice. La devise est consensuelle et son choix fait
l’objet d’une
palabre entre notables et dignitaires. La devise est ainsi le fruit
d’une
sentence de tout un groupe social, du clan. Ce qui la rend plus forte
que le
nom, dont le choix est un fruit de la coutume. Plus usité que le
nom est la
devise.
En Afrique, le rôle
que joue la musique est indéniable. Celle-ci accompagne tous les moments de la
vie, qu’ils soient gais ou tristes. Et le « ndan » n’est pas que
littéraire, verbal, il connaît une expression poétique, musiquée qui s’appelle
« étyi’a » chez les Bulu, « ékiga » chez les Ewondo.
L’ « étyi’a » est un
emploi mélodieux et donc chanté du
« ndan ». De celui-ci, on retient la phrase prosodique que l’on
transforme en chant, en mélopée onomatopéique que l’on fredonne pour appeler de
la manière la plus affectueuse l’individu. L « étyi’a »,
maternel et véritable appel du cœur ne
s’emploie jamais en cas de conflit,
désaccord, admonestation ou plainte. Pour appeler un individu par le biais du langage tambouriné, c’est
l ‘ « étyi ‘a » qu’on utilise. Le nom qu’on transforme
en fait en phrase musicale et que va employer le joueur de tam-tam c’est
l’étyi’a , transformation du « ndan ».
CONCLUSION
Chez le Beti-Bulu-Fang, le nom est ce qui fait l’homme ; il le
façonne, le construit ou le détruit. Pour élaguer le caractère arbitraire du
patronyme qu’on reçoit selon la loi du clan, et lui substituer un visage plus
humain fait de liberté de choix, avec une possibilité de couronnement, de
représailles ou d’avertissement, la
devise, sorte de sur-nominaton a été créée. En net recul de jours, la devise
pèse encore néanmoins de son poids séculaire.
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