LA DOCTRINE DE L

LA DOCTRINE DE L'EXPIATION

 

Texte de A. R. Kayayan, édité par Jean leDuc avec notes supplémentaires

 

L'œuvre suprême de Jésus-Christ est sa mort sur la croix : Il est venu pour souffrir et pour mourir. 

La Bible unit dans un rapport très étroit de cause à effets, les souffrances de Jésus-Christ sur la croix et le pardon des péchés des hommes. C'est l'importante doctrine de l'expiation. 

A) LES BASES DE LA DOCTRINE DE L'EXPIATION 

Expier, c'est endurer une peine que d'autres ont méritée. Le pardon des péchés dépend de deux possibilités: 

a) du côté de Dieu: 

La possibilité de pardonner sans que ce pardon soit une faiblesse, une dérogation à sa justice, et à sa sainteté. 

b) du côté de l'homme:

La possibilité de se repentir, d'implorer ce pardon par un besoin sincère du cœur, avec une confiance assurée. Or la mort de Jésus-Christ sur la croix fournit ces deux possibilités:

Témoignage d'un amour sublime, elle brise la révolte et l'orgueil de l'homme en même temps qu'elle lui montre les hideuses conséquences de son péché. Elle crée la possibilité du repentir.

Sacrifice du Saint et du Juste qui meurt à la place des coupables, elle donne à Dieu la possibilité de pardonner, puisque sa justice a été satisfaite. Étudions à la lumière des Écritures cette doctrine capitale.

B) LES SACRIFICES D'EXPIATION DANS L'ANCIEN TESTAMENT

Les sacrifices d'expiation (Lév. 4, 5) éclairent la croix. Relevons-en les éléments essentiels:

1) La substitution

En posant sa main sur la tète de la victime, celui qui offre un sacrifice s'identifie avec elle (Lév. 4 : 4) et en voit en elle son représentant: elle lui est substituée.

2) Le sang versé

Preuve que le sacrifice a été totalement accompli. Le sang, pour l'Ancien Testament, c'est la vie (Lév. 17: 11, 14, cf Gen. 9 : 4). Verser son sang, c'est donner sa vie. Les apôtres insisteront sur la valeur du sang de Jésus (Rom. 5 : 9; Ephés. 1 : 7; Colos. 1 : 20; 1 Pierre 1: 19; 1 Jean 1-7; Apoc. 5: 9; 7: 14, etc.).

3) L'Alliance

Le sang versé est un signe d'alliance. Celle du Sinaï fut inaugurée par l'effusion de sang (Ex. 24 : 8 ; cf Hébr. 9 : 18-22) ; elle était l'image de celle que Dieu devait traiter avec l'humanité toute entière par le sang de la croix (Colos. 1 : 20). C'est ce qu'indique la parole instituant la Cène: « Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance » (Matth. 26 : 28, cf 11 : 25).

C) L'AGNEAU PASCAL

Il préfigure la croix. Cet agneau devait être sans défaut et sans tache (Ex. 12: 5 ; 1 Pierre 1: 19), aucun de ses os ne devait être brisé (Ex. 12: 46 ; Jean 19: 36), son sang devait être jeté par aspersion sur les montants et les linteaux des portes pour servir de protection (Ex. 12: 13 ; 13: 23).

L'agneau Pascal joue un grand rôle dans le Nouveau Testament. J.-Baptiste désigne Jésus comme tel (Jean 1: 29) et St Paul dit:  « Christ, notre Pâque, a été immolé » (1 Cor. 5 : 7), l'Apocalypse l'emploie 22 fois.

D) LE CHAPITRE 53 D'ESAIE

Ce chapitre important décrit prophétiquement les souffrances et la mort de Jésus-Christ et lui donne un sens expiatoire à sept reprises:

1) Meurtri à cause de nos péchés (5)

2) Brisé à cause de nos iniquités (5)

3) Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui (5)

4) Frappé pour les péchés de mon peuple (3)

5) Il a offert sa vie en sacrifice pour le péché (10)

6) Il se chargera de leurs iniquités (11)

7) Il a porté les péchés de beaucoup (14)

Cette prophétie joue un rôle tel, dans la Bible, que Saint-Paul résume toute la doctrine de l'Église primitive sur la croix en déclarant « Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures » (1 Cor. 15: 3; cf Hébr. 9: 28; 1 Pierre 2: 24).

E) LA PENSÉE DE JÉSUS SUR SA MORT

Jésus-Christ instruit ses disciples de sa mort à partir du « Jour de Césarée de Philippes » (Marc 8: 31, cf. 9 : 31; 10: 32 ; Luc 9: 44). Mais dès le début de son Ministère, il savait que la croix en serait le dénouement tragique: dans Marc 2: 29, Jésus parle du temps où « l'époux sera ôté »; Marc 3: 6 mentionne un premier complot pour le faire périr ; Jean 1: 29 le désigne dès le début comme « l'Agneau de Dieu ». Jésus attribue à sa mort un caractère de nécessité souligné par ces expression « il faut » (Jean 3: 14 Marc 8: 31), « je dois » (Matthieu 20: 22), « Je suis venu pour » (Marc 10: 45). Il sait que le seul moyen de sauver les hommes c'est de mourir à leur place. La nécessité de la mort ne s'explique que par l'expiation. Examinons trois images employées par Jésus en parlant de sa mort: un baptême, une rançon, un sacrifice d'alliance.

1) Un baptême (Luc 12: 50)

Le baptême est symbole de mort. Chaque fois que Jésus parle de baptême, c'est en relation avec sa mort (Luc 12: 50 ; Marc 10: 38). En descendant dans les eaux du Jourdain, n'accepte-t-il pas par avance sa mort qui sera un baptême de sang ?  (Pour éviter la confusion, il faut noter que le baptême d'eau, dont la forme selon la loi (Ex. 29: 1, 4; Nom. 4: 3; 8: 5-7; Ezch. 36: 25; Hébr. 6: 2; 9: 10-21; 1 Pierre 1: 2) fut l'effusion ou l'aspersion (représentation du sang de Christ versé sur la croix), n'est pas nécessaire au salut.  En fait l'Écriture nous indique que le baptême d'eau n'avait qu'une fonction intérimaire et servait dans le but unique de manifester la venue de Christ à Israël (Jean 1: 31).  Le baptême en la mort de Christ sur la croix (et non dans le sépulcre, comme prétendent les immersionnistes), c'est à dire notre union avec lui par la foi dans son sacrifice, est le seul baptême valable pour le chrétien (Rom. 6: 3-6).  Ce baptême de conformité en sa mort et en sa résurrection est ce que l'Écriture nomme le Baptême dans l'Esprit qu'un pécheur reçoit au moment de sa conversion).

2) Une rançon (Marc 10: 45)

Payée pour libérer les esclaves ou les prisonniers. Le Psaume 49: 8 déclare qu'un homme ne pourra jamais payer une telle rançon. Ce que les hommes ne sauraient faire, Jésus, Fils de Dieu, peut le faire. L'idée de la rançon domine la prédiction apostolique qui emploie a ce propos deux termes : l'Agorazô = acheter au marché d'esclaves sur l'Agora, racheter (l Cor. 6: 20; 7: 23; Apoc. 5: 9; Gal. 3: 13) et Lutromai = libérer en payant le prix de la rançon (Luc 24: 21; Tite 2: 14; 1 Pierre 1: 18).  (Le prix du péché étant la mort éternelle dans les souffrances du feu de l'enfer,  la rançon de Jésus sur la croix inclue le châtiment éternel qui nous était réservé pour nos péchés.  Seulement le Dieu éternel manifesté dans la chair pouvait accomplir une telle rançon pour les pécheurs.  S'il n'y aurait aucun châtiment éternel, Christ serait mort en vain et son sacrifice serait inefficace pour nous sauver).

3) Un sacrifice d'alliance (Matth. 26: 28-29)

La Sainte-Cène résume tous les éléments du sacrifice de l'Ancien Testament: « Ceci est mon sang (valeur du sang versé), le sang de l'alliance (l'alliance) répandu (versé) pour plusieurs (substitution) pour la rémission des péchés (le pardon) ». L'alliance, c'est-à-dire la réconciliation entre le Dieu trois fois saint et l'homme pécheur ne peut se faire que sur le terrain du pardon des péchés qui n'est possible que parce que Jésus-Christ donne son sang pour expier les péchés.  (De crainte de tomber dans les superstitions du mysticisme et dans l'idolâtrie de choses faites de main d'homme, il faut spécifier que celui qui participe au pain et au vin du rituel du Repas du Seigneur n'est aucunement réconcilié avec Dieu pour autant.  C'est l'essence même du Repas du Seigneur  qui importe dans la réconciliation, à savoir le sacrifice de Christ.  C'est dans ce renoncement sacrificiel, qui est l'amour de Dieu (Agape), que se trouve ainsi la signification des paroles de Jésus qu'il nous demande d'observer en son exemple dans nos relations avec les frères, ceci est le Repas du Seigneur réel.  Manger un morceau de pain et boire une coupe de vin n'est d'aucune valeur sauf nourrir le corps du participant et de satisfaire sa nature charnelle). 

F) LA PRÉDICATION APOSTOLIQUE SUR LA MORT DE J.-C.

Autour de la croix de Jésus-Christ, la prédication apostolique groupe trois grandes oeuvres accomplies par le Christ: l'expiation, la purification, la réconciliation.

Voici un tableau qui aide à comprendre l'enseignement des Apôtres sur la croix:

Justice

DIEU EST

Sainteté 

Amour

Coupable 

L'HOMME EST

Souillé  

Révolté

Expiation

LA CROIX ACCOMPLIT

Purification

Réconciliation

Pardon

LE CROYANT REÇOIT

Sainteté 

Communion filiale

EXEMPLES TIRÉS DE L'ÉVANGILE

Le péager

 (Luc 18: 13)

Le lépreux

 (Luc 5: 12) 

Le fils prodigue

(Luc 15)

Examinons de plus près la pensée de chaque apôtre:

1) SAINT PAUL

L'expiation est affirmée par l'apôtre. Exemple:

a) Rom. 3/23: «Tous ont péché (universalité du péché montrée dans Rom. 1 et 2) et sont privés de la gloire de Dieu (la perdition) et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce (justification gratuite), au moyeu de la rédemption accomplie en Jésus-Christ (rachat par rançon) que Dieu a établi comme victime expiatoire (expiation sur la croix) et (sous-entendu « ils sont justifiés ») par la foi en son sang » (valeur du sang répandu).

b) 2 Cor. 5: 19-21

c) Gal. 3/13 : Saint-Paul aime employer l'expression « pour nous » à propos de la mort de Jésus-Christ (Rom. 5: 6; 8: 32; 1 Cor. 15: 3; Gal. 1: 4: 2: 20; Ephés. 5: 2; Tite 2: 4).

2) ÉPÎTRE AUX HÉBREUX

Elle souligne aussi le caractère expiatoire de la mort de Jésus-Christ: 2: 17; 9: 12, 15, 28. Elle ne sépare pas l'expiation de la purification et y voit deux grâces simultanées.

3) SAINT PIERRE

La première épître souvent reprend l'idée d'expiation: 1: 2, 18, 20; 2: 24; 3: 18, allant jusqu'à déclarer que Jésus-Christ est « l'Agneau de Dieu prédestiné avant la création du monde » (1: 20). Non seulement la croix délivre de la condamnation éternelle du péché, mais aussi de la servitude du péché originel (1: 18). Jésus porte la punition éternelle de nos péchés dans le châtiment qu'il subit (2: 24).

4) SAINT JEAN

Nous y trouverons (l Jean 2: 1, 2; 4: 9, 10) le mot propitiation qu'on a voulu distinguer de l'expiation. Ce mot vient du grec hiléôs = propice. N'est-ce pas l'expiation qui, en donnant satisfaction à la justice de Dieu, fait tomber sa colère ? La propitiation est donc la conséquence de l'expiation.

5) APOCALYPSE

Ce livre célèbre la gloire de l'Agneau immolé (5: 12; 9: 12). Ceux qui sont dans la gloire sont bien ceux qui sont au bénéfice de l'expiation (7: 14).

L'étude rapide des livres de l'Ancien Testament et du Nouveau Testament nous contraint à cette affirmation: la pensée de Jésus sur sa mort, ses dernières paroles dans la chambre haute, la prédication apostolique toute entière affirme que c'est par l'expiation que la rédemption a été accomplie. Jésus-Christ est mort sur la croix pour assurer le pardon et la purification des péchés. Nous croyons à la valeur expiatoire du sacrifice du Calvaire.

OBJECTIONS A LA DOCTRINE D'EXPIATION

Aucune doctrine biblique n'a été combattue avec plus d'acharnement au nom de la Sagesse humaine ou du bon sens. Saint-Paul parle déjà dans 1 Cor. de ceux pour qui la croix n'est que scandale et folie.

L'Expiation n'est que la survivance de coutumes barbares

Empruntées aux rites sanglants des religions païennes et juives pour apaiser par des victimes la colère de Dieu contre le péché. Nous répondrons que ces sacrifices n'avaient qu'un but: inscrire dans le subconscient des hommes la nécessité et l'attente du grand sacrifice expiatoire. La croix de Jésus-Christ s'éclaire à la tragique lueur des sacrifices d'autrefois.

2) Un Dieu peut-il exiger la mort tragique de son Fils pour satisfaire sa justice. C'est précisément la valeur de la victime qui fait la grandeur de la Croix.  

3) Dieu ne pardonne-t-il pas sans condition à cause de son amour ?

Nous répondrons: un tel pardon est destructeur de l'ordre moral. La Bible nous présente un Dieu à la fois amour, saint et juste. Le véritable amour se confond avec la sainteté; il ne saurait admettre le mal, il ne saurait pardonner sans sanction.

4) La repentance ne suffit-elle pas pour assurer le pardon ?

Voyez les croyants de l'Ancienne Alliance, le paralytique, le péager, le fils prodigue. Nous répondrons: sans doute la repentance est-elle nécessaire, mais elle est aussi insuffisante. Elle met la condition du pardon dans l'homme lui-même. Or, le pardon doit venir de Dieu parce que:

-  c'est Lui qui a été offensé par le péché,

-  le pardon venant de l'homme n'aurait pas une base sûre, l'homme pouvant toujours douter de s'être suffisamment repenti, pour mériter le pardon.

Si les croyants de l'Ancien Testament et certains personnages du Nouveau Testament ont été pardonnés en dehors de l'expiation, c'est qu'ils avaient prophétiquement des promesses positives de pardon et qu'ils étaient en quelque sorte un effet rétroactif de la croix. 

5) La puissance du Christ vivant ne suffit-elle pas pour assurer le pardon ?

Jésus ne donne-t-il pas la force de le suivre à ceux qui le suivent ? Nous répondons: il manque à cette conception du salut, le sens tragique du péché qu'elle réduit à une insuffisance, une maladie, et non une révolte contre Dieu. Elle porte atteinte à la justice de Dieu et nie sa colère (Jean 3: 36; Rom. 1: 18; 2: 8; Col. 3: 6).

H) LA CROIX SANS L'EXPIATION

Elle n'est plus que:

a)  une erreur judiciaire commise par le sanhédrin aveuglé par la passion.

Cette explication laisse dans l'ombre:

-  le fait qu'Il n'a ni recherché ni évité cette mort,

les paroles de Jésus annonçant à l'avance sa mort,

l'angoisse de Jésus à Gethsémané.

b) la mort d'un martyr, victime de ses illusions (Thèse de Ernest Renan : La vie de Jésus), mais le mystère subsiste: pourquoi l'angoisse de Jésus-Christ tandis que tant de martyrs sont morts avec un grand courage ? N'est-ce pas le poids du péché des hommes qui en est la cause ?

c) Une démonstration d'amour en vue de briser le cœur dur des hommes et de les amener à la repentance et à une vie nouvelle par son supplice qui est la tragique conséquence du péché. Mais Cette explication se heurte aux déclarations de la Bible soulignant le caractère expiatoire de Jésus-Christ. Le cri de Jésus-Christ sur la croix: « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » est incompréhensible sans l'expiation : identifié avec l'homme pécheur, Jésus est séparé, abandonné de Dieu.  (Ces dernières paroles de Jésus se traduisent aussi dans le Grec original:  "Père, Père, à ceci tu m'as désigné", indiquant ainsi la prédestination unique du Seigneur Jésus comme l'Agneau de dieu avant la création du monde (1 Pierre 1: 20).

1) NÉCESSITE PSYCHOLOGIQUE DE L'EXPIATION

L'expérience chrétienne dans tous les siècles montre que ce message répond aux besoins des cœurs. Il satisfait le besoin de réparation qui hante toute conscience d'homme. Au cri de détresse: tu ne peux effacer, tu ne peux réparer! la Bible répond: Dieu peut effacer, Dieu peut réparer. Car, en son Fils, il a souffert, il a expié, il pardonne.

C'est une doctrine:

a) claire et biblique,

b) de certitude: le croyant sait que son salut ne dépend pas d'une expérience personnelle, mais d'un fait extérieur: la croix,

e) de reconnaissance: elle lie l'âme rachetée au Sauveur qui a souffert pour elle,

d) d'humilité elle réduit l'homme à la seule confiance en Dieu qui a tout accompli pour lui, même son salut,

e) d'adoration devant le Christ étendu sur la croix, nous nous courbons et adorons.  

ANNEXE 

LA DOCTRINE DE L'EXPIATION DANS L'HISTOIRE DES DOGMES

Nous envisagerons quatre grandes périodes:

                         1) Les premiers siècles de l'Église,

                         2) La scolastique du Moyen Age,

                         3) La Réforme,

                         4) Les temps modernes.

Chaque période, en déclarant rester fidèle aux textes bibliques, a envisagé l'œuvre de la croix sous un aspect particulier, qui reflétait les préoccupations du moment.

1) LES PREMIERS SIÈCLES

Les pères et les docteurs de l'Église des premiers siècles sont restés fidèles à la doctrine de l'expiation. Ils cherchent à expliquer toutefois comment la mort du Christ brise l'esclavage du péché. Tous sont d'accord pour déclarer que « Dieu a livré son Fils en rançon pour nous » (Épître à Diogmète 150), que « Le Père a voulu que le Fils fût chargé des malédictions de tous » (Justin, martyr, 2' siècle), que « Dieu nous a réconciliés avec Lui par le corps de sa chair en nous rachetant par son sang » (Irénée). Ils se posent la question de savoir à qui la rançon a été payée; plusieurs répondent: au Diable ! (Irénée, Origène, Tertullien, etc ... ). Leur tort a été d'introduire dans le débat un élément que l'Évangile ne mentionne pas et de se livrer à des spéculations de curiosité.

D'éminents théologiens ont cependant rappelé que notre première dette est envers Dieu: d'après Athanase (4' siècle), Dieu est obligé, pour être fidèle à Sa Parole, de faire mourir les hommes qui ont péché, car Il les a menacés de mort. Le Fils s'est incarné volontairement pour mourir et accomplir parfaitement dans sa mort la loi imposée aux hommes. C'est une dette du Père envers la fidélité à la parole donnée qui est payée par le Fils. Pour St Augustin (5' siècle) un acte de justice de Dieu nous condamnait et nous livrait à Satan, de par le péché; il fallait la mort sainte du Christ pour briser nos chaînes, pour provoquer un acte nouveau de Dieu à notre égard, un acte de grâce.

LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE DU MOYEN AGE

La théologie scolastique pénétrée du sentiment de la grandeur de Dieu s'efforce de montrer que la mort du Christ fut un hommage rendu à la majesté du Dieu outragé. St Anselme de Cantorbéry (11' siècle) consacre au problème de la rédemption le premier grand ouvrage de théologie: Cur deus homo ? (pourquoi Dieu s'est-il fait homme ?). Voici le résumé de sa pensée: le péché est une offense grave envers Dieu, motivant sa colère; il porte atteinte à son honneur. Or il importe que la gloire divine reste intacte aux yeux des créatures. Dès lors, le péché devra être réprimé par un châtiment ou réparé par une satisfaction offerte à Dieu. Là est le dilemme posé par Anselme: ou une satisfaction aura tout son cours, ou une satisfaction sera donnée à l'offensé. A quelles conditions se fera la réparation ?

a) elle ne saurait s'adresser au diable qui dépend de Dieu,

b) elle ne peut avoir lieu que par une offrande à Dieu de quelque chose qui ne lui soit pas dû naturellement,

c) l'homme entièrement corrompu ne peut pas remplir la condition de la réparation.

d) Le Christ l'a réalisée en offrant à Dieu non seulement son obéissance, qu'il lui devait, mais une mort volontaire, qu'il ne lui devait pas. Parfaitement saint, le Christ n'avait pas à mourir lui-même ; toutefois, le Christ pouvait mourir pour les autres.

e) Il l'a fait, non parce que la mort est un châtiment du péché, mais parce qu'elle est ce qu'il y a de plus malaisé à supporter.

f) Le fait que Jésus est Fils de Dieu donne un prix infini à la mort volontaire du Christ en rapport avec la gravité infinie du péché.

g) La grâce envers le pécheur consiste dans la condescendance du Père à accepter l'œuvre de la croix qu'il aurait pu repousser.

Sur le fondement biblique de la gravité du péché, Anselme avec une logique serrée, a construit une splendide cathédrale gothique. Deux objections lui ont été faites:

a) de ne pas voir avant tout dans la mort de Jésus un châtiment du péché;

b) d'oublier que la Bible envisage la mort de Jésus non comme un acte de sa propre volonté, seulement, mais comme un acte en conformité avec la volonté de Dieu.

St Thomas d'Aquin (13' siècle) a repris et modifié la théorie d'Anselme:

a) Il n'admet pas que ce Dieu nous fasse une grâce en acceptant le sacrifice de Jésus-Christ;

b) la grandeur de l'offrande du Calvaire est plus qu'équivalente à la gravité du péché. Elle la dépasse, Jésus a offert à Dieu une satisfaction surabondante. Et Dieu est obligé de l'accepter.

c) la vertu du sacrifice du Christ consiste dans l'obéissance et la souffrance;

d) l'amour unit le croyant au Christ et le met au bénéfice de l'innocence du pardon, de la justice et de toute la vertu de la vie et de la mort du Sauveur.

Deux objections:

a) suppression de la liberté en Dieu qui est contraint d'accepter le sacrifice de Jésus-Christ;

b) substitution de la notion d'amour à la notion de foi.

Le Catholicisme, tout en se prononçant pour le point de vue de St Thomas, y a apporté des réserves:

a) la satisfaction surabondante apportée à Dieu par le sacrifice de son Fils s'applique à la peine encourue par le péché originel;

b) quant au péché personnel, elle délivre des peines éternelles;

c) la délivrance du châtiment temporel et la libération du Purgatoire s'obtiennent par des pénitences et des bonnes oeuvres.

3) LA PENSÉE DES RÉFORMATEURS

La Réforme, attachée à la Bible, admit sans peine la doctrine de l'expiation. Mais elle s'attacha surtout à préciser les conditions de l'appropriation individuelle du salut. Elle posa à cet égard le grand principe de la justification par la foi.

Luther parle avec éloquence de la personne divine de Jésus-Christ, s'unissant par solidarité aux pécheurs et offrant sa vie pour rançon, pour les délivrer de la mort éternelle et les purifier du péché. Ses souffrances ne sont pas autre chose que les conséquences méritées par le péché des hommes. Luther insiste sur la nature divine de Jésus-Christ., attendu que l'expiation d'un homme ne serait pas suffisante pour sauver la race pécheresse.

Zwingli enseigne que Jésus a souffert comme homme et non comme Dieu, Dieu ne pouvant pas souffrir. Il a satisfait dans sa mort à la fois à la sainteté, à la justice et à l'amour de Dieu. Aucune créature n'aurait pu consommer un tel sacrifice. Aussi devons-nous à Jésus-Christ une reconnaissance infinie.

Calvin voit dans les souffrances et la mort du Christ, la punition éternelle du péché, et non pas, comme les scolastiques, la compensation de l'atteinte portée à l'honneur de Dieu par les pécheurs. Dieu a attaché par son bon plaisir à cette mort, notre salut qui doit se manifester par de bonnes oeuvres.

Le Piétisme insista sur la pénalité dont était frappé Jésus et sur les souffrances du Sauveur sur la croix dans le but de provoquer l'horreur du péché et une vive reconnaissance pour le crucifié (Piétisme allemand, Zinzendorf et les Moraves, le Réveil du 19' siècle). En fait, ils dépassèrent la sobriété des textes de l'Évangile sur la Passion.

Faust Socin, précurseur au 16' siècle du libéralisme, s'éleva contre l'idée d'expiation et contre l'idée de substitution, ne voyant, dans la mort de Jésus, qu'un exemple de fermeté et d'amour capable de stimuler les croyants.

4) LA PENSÉE MODERNE

Sous l'influence du théologien allemand Schleiermacher (1768-1834) la pensée moderne s'est passablement éloignée du dogme de l'expiation. Ce qui l'intéresse, ce sont les effets moraux produits par la croix sur le cœur humain. Les mots d'expiation, de substitution, de satisfaction, de peine, disparaissent au cours du 19' siècle, ou s'ils sont encore employés, c'est dans un tout autre sens que le sens biblique. On dira toujours que «Jésus-Christ est mort pour nous», mais cela signifie qu'il est mort pour notre bien et non pour notre salut. Nous avons expié nous-même, c'est-à-dire travaillé nous-même à la délivrance de notre esclavage. La croix devient une oeuvre d'amour et de solidarité par laquelle Jésus-Christ nous inocule un esprit nouveau et nous sauve en nous attirant vers la communion avec le Père. On insiste sur son rôle éducateur: elle nous enseigne l'horreur du péché et la condamnation terrible que Dieu lui réserve. Elle opère en nous le repentir, elle souligne les perfections de Dieu: amour, sainteté, justice. On dit encore qu'elle est le symbole de la mort à nous-mêmes, que nous devons réaliser. Enfin, on la contemple en se laissant bercer par un sentimentalisme béat. Ainsi discourent, outre Schleiermacher:

a) en Allemagne : Ritschl, Thomasius, Rothe, Beck:

b) en Suisse F. Godet, Ch. Secretan, A, Gretillat et même A. Vinet;

e) en France P. Jalaguier, E. de Pressensé, H. Bois, T. Fallot et surtout Sabatier qui, dans son ouvrage « La doctrine de l'expiation et son évolution historique », se félicite de la mort du dogme de l'expiation. 

TEXTES BIBLIQUES

1) La cause de l'expiation (Esaïe 53: 10; Colos. 1 : 19-20).

2) Expiation substitutionnaire (Esaîe 53: 6; Marc 10: 45; 2 Cor. 5: 21; 1 Pierre 2: 24).

3) Obéissance active et don de la vie éternelle (Matth. 3: 15; 5: 17; Gal. 4: 4-5; Jean 10: 28; Rom. 6: 23).

4) Expiation « limitée » (Matth. 1: 21; Jean 10: 26-28; Actes 20: 28).

 

ÉTUDE PERSONNELLE

1)    Expliquer la différence entre expiation et réconciliation.

2) De quelle manière les passages suivants prouvent-ils la nature substitutionnaire des sacrifices de l'Ancien Testament ? (Lév. 1: 4; 3: 2; 4: 15; 16: 21-22).

3) Jean 17: 9, enseigne-t-il quoi que ce soit concernant les limites de l'expiation ?

 

QUESTIONS (réponses écrites)

1) Qu'est-ce qui a nécessité l'expiation ?

2) Quel est le but principal de l'expiation ?

3) De quelle manière l'Ancien Testament préfigure-t-il l'expiation du Christ ? 

4) Quelle est la différence entre l'obéissance active et passive de Jésus-Christ ? 

5) Mentionner les différentes opinions concernant cette doctrine.

6) Qu'entend-on par expiation universelle, par expiation limitée ?

7) Quelles sont les objections bibliques contre l'expiation universelle ?