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Agrégation de français au Maroc |
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Histoire d'un voyage en terre de Brésil J. de Léry |
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| Dissertation de
littérature générale
par
HACINI
KHALID |
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Sujet
de la dissertation : Un
critique affirme à propos de Histoire
d’un voyage faict en la terre du Brésil : « L’œuvre de Jean
de Léry est à l’intersection de la littérature, de la science et de la
philosophie. C’est aussi un long parcours d’initiation intérieure. » Introduction : Nombreux
sont les récits de voyage où la découverte du monde extérieur se trouve doublée
d’un processus d’apprentissage et d’initiation qui ne sont pas sans polir et
parfaire le potentiel intérieur et spirituel du voyageur. C’est le cas da la
littérature de voyage au XVIs, et notamment chez Jean de Léry dans son Histoire d’un voyage faict en la terre du
Brésil ; c’est du moins ce que semble confirmer la citation du
critique : « L’œuvre de Jean de Léry est à l’intersection de la
littérature, de la science et de la philosophie. C’est aussi un long parcours
d’initiation intérieure. » On fera remarquer que cette citation comporte
deux volets essentiels : elle considère d’une part l’œuvre est comme ouverture sur le monde extérieur des
Sauvages, et d’autre part en tant qu’exploration de l’intériorité même de Léry.
Dans le premier volet, Léry est témoins des événements qui se déroulent en sa
présence ou dont il a entendu parler. Dans le deuxième, l’auteur de l’histoire d’un voyage se trouve au centre
des enjeux narratifs de l’œuvre. En avançant que « l’œuvre est à
l’intersection de la littérature, de la science et de la philosophie », le
critique met en exergue d’abord la composante romanesque développée dans le
récit de l’aventure vécue dans l’aller, durant le séjour au Nouveau Monde ou
durant le retour. La composante romanesque prépare, se relaie souvent à des
blocs descriptifs de facture scientifique
où il est question de l’inventaire de la faune, da la flore et des ethnies
peuplant le Nouveau Monde. L’aventure se mue alors en inventaire et
l’aventurier en savant chercheur. Le caractère exceptionnel de l’aventure ainsi
que l’ampleur de l’inventaire influencent Léry et changent sa vision du
monde ; la découverte du Nouveau Monde lui assure le recul nécessaire pour
évaluer son Europe d’origine, et par conséquent développer des réflexions d’ordre philosophiques portant sur des
considérations éthiques et esthétiques respectivement propres au nouveau et à
l’ancien mondes. Si la première partie met en avant la terre du Brésil comme
univers de signes autour duquel se greffent les factures romanesques,
scientifique et philosophique de l’œuvre, le deuxième volet recentre l’enjeu du
texte sur Léry en tant que « figuration du sujet en
initiation ».Complexe, cet apprentissage opère à plusieurs niveaux :
une initiation à la connaissance scientifique qui se présente comme
connaissance « révélée » dans le Nouveau Monde, et dont l’accès a
nécessité le passage par plusieurs épreuves aussi bien physiques que morales.
S’ensuit l’ambition littéraire qui relève de ce même parcours initiatique. Ce
dernier se trouve couronné par la prise de conscience de Léry d’être l’élu de
la Providence . Toutefois nous remarquons
que cette citation , tout en inscrivant le récit dans le cadre formel du
genre, révèle ses propres limites en ce sens que le récit dans Histoire d’un voyage faict en la terre du
Brésil est conditionné également par le facteur temporel : les vingt
ans d’écart entre l’aventure et l’écriture est la brèche par laquelle
s’insinuent plusieurs considérations qui finissent par complexifier la
définition de l’œuvre comme le risque de l’oubli qui nécessite, le cas échéant, la mobilisation de la fiction pour
consolider la restitution de le vérité ; ou bien encore la polémique
engagée entre Léry et ses ennemis. Ces facteurs s’avèrent des écrans
perturbateurs dans le cadre de la restitution du récit de voyage au pays des
Tououpinambaoults. L’œuvre, comme l’indique la citation, est « à
l’intersection de la littérature, de la science et de la philosophie »
elle est aussi « un long parcours d’initiation intérieure »,
néanmoins cette économie générique est en permanence perturbée par des
enjeux-écrans. Il sera , donc, question de voir comment l’économie générique de
l’œuvre puise sa complexité dans des effets techniques et thématiques de
monstration et perturbation. Dans la perspective de ce projet, l’œuvre sera
interrogée successivement comme lieu d’une triple investigation ( littéraire,
scientifique et philosophique), elle est dans un deuxième temps un parcours
initiatique, avant d’être, enfin, approchée en tant que matrice d’écrans
perturbateurs qui viennent entraver la restitution fidèle du récit de
l’aventure au Nouveau Monde.
I-Espace
d’une triple investigation : Voyager, c’est d’abord vivre des
aventures, puis inventorier ce qui est vu, le voyage est enfin un déclencheur
de réflexions et de méditations sur la vision du monde aussi bien de l’Européen
que du Sauvage. Le voyage, comme l’indique le critique, tient à la fois du
littéraire, du scientifique et du philosophique . 1-
le voyage : source de romanesque : Il est indéniable que l’histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil est , entre
autres, une œuvre littéraire qui se justifie par la présence du romanesque. Ce
dernier prend essentiellement trois formes : l’épique, le fantastique et
la veine de l’horreur. A- L’épique : L’œuvre est un récit où Léry, à l’instar
d’Ulysse ou Jason, est confronté à toutes les formes d’hostilité de la nature (
Tempêtes, pluie, soleil torride, faim, soif…) Les dangers prennent alors les
dimensions du cosmique et du grandiose. Le tissu narratif du chapitre IV, par
exemple, est principalement sous-tendu par la veine de l’épique, peut-on lire à
la page 138 : «[ …] soudain s’eslevoyent des tourbillons, que les
mariniers de Normandie appellent grains , lesquels apres nous avoir arrestez
tout court, au contraire tout à l’instant tempestoyent si fort dans les voiles
de nos navires, que c’est merveille qu’il ne nous ont virez cent fois les hunes
en bas et la quille en haut : c’est à dire , ce dessus dessous. » Il
arrive que l’épique prépare et cède la place au fantastique. B- Le fantastique : Etant
défini comme le récit de l’étrange et du bizarre qui secouent nos convictions
et rendent moins étanches les frontières entre la réalité et la fiction, le
fantastique est fréquemment illustré dans l’œuvre de Léry, ce qui n’est pas à
étonner puisque le voyage est une forme de proximité de l’étrange et de
l’inconnu ; les exemples abondent et nous ne citerons que le plus
illustratif en l’occurrence le récit du face à face avec le monstre méconnu des
Européens : « nous etans egarez par les bois, ainsi que nous
allions le long d’une profonde vallée, entendans le bruit et le trac d’une
beste qui venoit à nous, pensans que ce fust quelque sauvage, sans nous en
soucier ni laisser d’aller, nous n’en fismes pas autres cas. Mais tout incontinent
à dextre, et à environ trente pas de nous, voyant sur le costau un lezard
beaucoup plus gros que le corps d’un homme, et long de six à sept pieds, lequel
paroissant couvert d’escailles blanchastres aspres et raboteuses comme
coquilles d’huitres, l’un des pieds devant levé, la teste haussée et les yeux
etincelans. » Chapitre X , p.p268-269. C- La veine de l’horreur : L’horreur naît du « choquant
imprévisible » que Léry l’européen, non encore initié aux us et coutumes
des indigènes du Brésil, a ressenti au contact de l’anthropophagie courante au
Nouveau Monde. Deux exemples véhiculent l’horrible à savoir la scène où Léry
est réveillé par un Sauvage qui lui montre un pied « boucané », et
l’autre où les Tououpinambaoults sont montés étripant leurs victimes et donnant
à manger à leurs enfants de la chair humaine crue et sanglante. Le voyage est
enfin et surtout un enchaînement d’actions qui fait de l’œuvre un récit
d’aventure, néanmoins le voyage comporte un ensemble de découvertes, impliquant une entreprise d’inventaire de ce
qui a été vu et entendu, ce qui confère à l’Histoire
d’un voyage faict en la terre du Brésil le statut d’une œuvre scientifique. 2-
L’inventaire scientifique : A- Une taxinomie rigoureuse : L’œuvre de Léry doit son caractère
scientifique à l’entreprise de l’inventaire à laquelle se livre Léry pour faire
le compte rendu fidèle des éléments qui peuplent le Nouveau Monde, d’où une
véritable taxinomie qui se fonde sur
une méthodologie d’exposition savamment orchestrée. Aussi, Léry fait-il
l’inventaire de la terre du Brésil sous formes de classes indépendantes les
unes des autres : les chapitres X, XI, XII et XIII sont respectivement
réservés aux animaux qui courent et qui rampent, aux oiseaux, aux poissons et à
l’herbiaire. La rigueur scientifique dont fait preuve Léry va jusquà créer des
sous-classes au sein de chaque grande classe. Au chapitreX réservé aux animaux,
l’auteur de léry distingue les reptiles de ceux qui courent, les petits des
grands, ceux qui se consomment de ceux qui ne se prêtent pas à la
consommation…. Force est de constater que Léry aborde son inventaire en se
fondant sur la notion scientifique de « critère » mesurable et
observable, toutefois nous remarquons que cette rigueur scientifique est
troublée au moins par deux facteurs dont le premier est la syntaxe de
l’original. B- La syntaxe de l’original : On ne manquera pas de remarquer que Léry
expose la faune et la flore du Nouveau Monde sous le signe de l’inouï et de
l’impressionnant, et c’est justement cette motivation qui met à mal
partiellement la scientificité de l’inventaire qui est censé se faire dans une
neutralité totale, et surtout en dehors de toute considération subjective. La
volonté de Léry d’impressionner son public apparaît même dans les intitulés des
chapitres inclus dans l’inventaire, astreignons-nous à ne citer que le chapitre
X : « Des animaux, venaisons, gros lezards, serpens, et autres
bestes monstrueuses de l’Amerique » …. Et le chapitre
XI : « De la varieté desoyseaux de l’Amérique, tous differens
des nostres ». Le deuxième facteur qui trouble le caractère scientifique
de l’inventaire n’est autre que la
moralisation. C- La moralisation : La moralisation est plus une attitude que
prend Léry face au phénomène scientifique qu’un procédé d’écriture . Elle
consiste à inscrire l’objet inventorié, non pas dans une catégorie scientifique
( petit/grand, volant/rampant, herbivore/carnivore) mais dans une catégorie
morale (méchant/gentil, aimable/détestable, pitoyable/réprehensible). Le passage
du scientifique au moral implique le passage de l’objectivité à la
subjectivité . Léry fait intervenir dans son inventaire ses propres
sentiments et émotions, c’est le cas des poissons volants qui font l’objet de
prédation de la part des autres espèces, et sur le sort desquels Léry
s’apitoie, c’est ce qu’on peut lire à la page 128 du troisième
chapitre : « c’est que ces pauvres poissons volans, soit qu’ils
soyent dans ou en l’air, ne sont jamais à repos : car estans dans le mer
les Albacores et autres grands poissons les poursuivans pour les manger, leur
font une continuelle guerre : et si pour éviter cela ils leur se veulent
sauver au vol, il y a certains oiseaux marins qui les prennent et s’en
repaissent ».Ayant une valeur romanesque, un caractère scientifique et une
dimension philosophique , l’œuvre,
comme le souligne le premier volet de la citation, instaure des parallèles
entre deux modes de vie différents : celui dans « par deça » par
rapport à celui dans « par delà » ; ce qui aboutit à des réflexions
d’ordre philosophique. Dès lors Léry voyageur est doublé d’un Léry philosophe.
3-Le voyage : un itinéraire philosophique : Chassé du Nouveau Monde par Villegagnon
l’apostat, Léry monte sur le bateau et
se retourne pour jeter un regard de regret et de nostalgie sur le pays du
Sauvage. Lors de l’écriture de l’aventure, il confesse : « je
regrette souvent que je ne suit parmi les sauvages. » page 508, chapitre
XXI. Cette réflexion élogieuse à l’égard de l’indigène brésilien et qui sera
reprise deux siècles plus tard par les philosophes des Lumières et notamment
par Jean-Jacques Rousseau, détache l’œuvre du romanesque pour l’inscrire dans
le philosophique ; en ce sens qu’elle met en scène la notion de l’eden
perdu que la terre du Brésil semble incarner. Cette vision paradisiaque est,
dans le fond, la cristallisation de plusieurs constats positifs voire
euphoriques vis à vis du Nouveau Monde : le récit dans Histoire d’un voyage faict en la terre du
Brésil donne à voir un Sauvage doté du plus beau corps et de l’âme la plus
saine, ses relations avec les autres sont les plus humaines, sa guerre est
noble et désinteressée, son humeur est joviale ( nous avons déjà développé la
présence significative du rire dans la leçon sur le corps dans l’œuvre de Jean
de Léry), son pays est enfin généreux et accueillant. A cette vision
paradisiaque, s’oppose la décadence de l’Europe sur presque tous les
plans : corps malades, âmes dégradées, terre inhospitalière. Le Nouveau
Monde devient dans la philosophie léryenne le miroir inversé d’une Europe
stigmatisée. Léry met au service de sa thèse philosophique une véritable
argumentation basée sur la technique du contrepoint qui met face à face
Brésil/Europe, Sauvage/Européen. Il est à souligner que l’œuvre de Léry est
riche par sa propre complexité générique qui tient à la fois de la veine
littéraire, scientifique et philosophique. Elle est dans un deuxième temps
« un long parcours d’initiation intérieure. » II- Un parcours initiatique : Il
est inutile de rappeler la symbolique initiatique du thème du voyage, et encore
moins celle des motifs de la mer et du bateau, il est par ailleurs nécessaire
d’évoquer les soubassements ésotériques du périple , qui n’est pas uniquement
un déplacement physique mais aussi un parcours où la connaissance de soi se
fait par la connaissance de l’autre, où la formation et la perfection de l’être
passe par un ensemble d’épreuves aussi bien physiques que morales. Cette
initiation prend trois formes différentes mais convergentes : l’accès à la
connaissance scientifique, l’initiation au culte de la littérature et enfin
l’imprégnation par la grâce divine. 1-
L’accès à la connaissance : Le voyage permet à Léry d’accéder à la
vérité du Nouveau Monde (faune, flore, us et coutumes des indigènes brésiliens
….) C’est une vérité rarement semblable à celle soutenue par André Thevet dans
sa cosmographie universelle, et souvent conforme à la version de Gomara
dans son Histoire generalle des Indes.
Contrairement aux « érudits de chambre » ou aux poètes ( fabulateurs
s’entend), l’auteur de l’Histoire d’un
voyage n’a de cesse d’affirmer que sa connaissance est basée sur
l’expérience physique, ce qui justifie le foisonnement des occurrences du
regard conjuguées à la première personne du singulier. Le récit va jusqu’à
développer un véritable mise en scène de l’accès de Léry à la vérité
scientifique par l’épreuve physique ( la connaissance scientifique chez Léry
partage cet aspect avec la connaissance spirituelle). C’est le cas au quatrième
chapitre où Léry dévoile à son lecteur une vérité paradoxale :
comment le lard se dessale au contact de l’eau salée de la
mer : « Et au surplus(chose de quoy je me suis esmerveillé, et
que je laisse à disputer aux Philosophes) si vous mettez tremper dans l’eau de mer
du lard, du haren, ou autres chairs et poissons tant salez puissent- ils estre,
ils se dessaleront mieux et plustost qu’ils ne feront en l’eau douce. »
page 139, chapitre IV. L’analyse
de cet exemple nous amène à penser que l’initiation à la connaissance
scientifique par l’expérience- limite du voyage rend Léry apte à voir clair
dans le fond des choses , et surtout à dépasser les illusions et les
fausses apparences du monde extérieur. L’aventure vécue pendant le traversée en
mer et en terre du Brésil initie Léry à des connaissances jusque là
inaccessibles à son entendement ; elle nourrit également ses ambitions
littéraires au moment de l’écriture du livre. 2-
L’ambition littéraire : Plus
qu’un Homère écrivant son odyssée, Léry se considère comme un Ulysse protestant
qui écrit ses propres aventures. En tant qu’ensemble d’expériences-limites, le
voyage devient, a posteriori, matière
littéraire car Léry a l’ambition de convertir son aventure en œuvre, non
seulement égalant les Anciens, mais aussi les dépassant. La phase de
l’imitation commence, nous semble t-il, par le pastiche du style homérique qui
se base sur la figure de l’hyperbole dans la narration des voyages ; Léry
en fait un usage fréquent au quatrième chapitre : « […]mais aussi
selon que la navigation est difficile, voire tres-dangereuse aupres de ceste
ligne Equinoctiale, j’y ay veu, qu’à cause de l’inconstance des divers vents
qui souffloyent tous ensemble, encores que nos trois navires fussent assez pres
l’une de l’autre… » Page 137. Le choix de pasticher Homère se justifie par
une longue tradition littéraire qui a coutume d’aligner les récits d’aventure
sur celui de l’Odyssée. Cette
première phase se trouve dépassée quand Léry récupère des vers de Juvénal pour
les développer à sa façon, cet exercice de style est à cheval entre l’imitation
et la création, c’est ce que souligne Léry à la page
119 : « […]j’ay, pour plus exprès advertissement aux navigans,
non seulement tourné mais aussi amplifié ces vers en ceste façon … ». S’ensuit
le stade de la création où Léry se livre à plusieurs exercices de style comme
l’éloge, l’élégie et la harangue ; cette dernière y occupe une place
privilégiée en raison de l’impératif polémique qui met Léry en situation de
« guerre verbale » contre Thevet et Villegagnon. La phase de la
création dans l’écriture léryenne atteint sa maturité avec la mythisation. Dans
ce sens Léry représente Villegagnon l’apostat, le persécuteur des huguenots,
sous les traits mythiques du Cyclope et de Cain. La double référence aux patrimoines païen et chrétien vise à
inscrire la diabolisation de Villegagnon sous le signe du mythe. Par la variété
des tons, des registres et des références intertextuelles, l’écriture chez Léry
devient un véritable laboratoire qui trahit la ferme volonté de l’auteur de l’Histoire d’un voyage d’accéder au statut
d’écrivain. En approchant l’œuvre de plus près, il est possible de repérer
toute une communauté d’écrivains que Léry cite directement ou indirectement
pour souligner sa parenté et son affiliation au panthéon des hommes de lettres
consacrés. Il y est fait allusion aux Anciens ( Homère et Juvénal )… à des
Français comme Jean de Meun, auteur du Roman
de la Rose, et auquel Léry fait allusion par le biais d’un pilote de navire
qui comme par hasard porte le même nom que lui ; la première note de la
page 141 est révélatrice à cet égard : « […]ce Jean de Meun,
pilote de Harfleur, sur la Basse Seine, est curieusement homonyme de l’auteur
du Roman de la Rose… ».
L’appréhension de l’acte d’écriture comme un espace de recherche fait valoir
les ambitions littéraires d’un Léry qui
prétend à la consécration. L’œuvre devient alors un recueil
d’ « essais » et l’atelier de l’ethnographe se transforme
en atelier de l’écrivain. L’histoire de la perte du manuscrit narrée par Léry
dans la préface de l’œuvre, et qui a nécessité, de l’aveu même de
l’auteur, plusieurs
retranscriptions n’est elle pas la
métaphore d’un écrivain en initiation et d’une écriture en maturation ?
Stimulant aussi bien l’ambition littéraire que scientifique, le voyage se
révèle le support physique de l’initiation spirituelle. Léry pense vivre le
rituel de son élection 3-
L’élection divine : Léry a déjà souligné la motivation
religieuse de son périple et qui consiste à défendre les colonies protestantes
implantées dans le Nouveau Monde, ainsi que la propagation de le parole de
Jésus au sein de la communauté des Sauvages. C’est donc en croisé ( et
peut-être inconsciemment en élu ) que Léry débarque en terre du Brésil. Tempêtes, soif, faim, pluie pestilentielle
sont autant d’épreuves physiques à même d’amener Léry à la mue spirituelle, et
d’apprécier la nature comme la preuve incontestable de l’existence de Dieu mais
aussi de sa grandeur et sa magnificence. L’épisode qui distingue Léry de ses
compagnons ( et par conséquent le confirme dans son élection personnelle ) est
celui des martyrs huguenots persécutés par Villegagnon, desquels Léry a failli
faire partie, si ce n’était la fameuse main providentielle d’un ami qui l’a
dissuadé de revenir vers Villegagnon ( je passe sur la portée symbolique de la
main que j’ai traitée dans mon
explication portant sur l’extrait à la page 537, chapitre XXII.). Par ailleurs,
en dépit de la présence de communautés chrétiennes déjà implantées avant la
venue de Léry en terre du Brésil, l’auteur de l’Histoire d’un Voyage semble considérer le groupe avec lequel il a
fait la traversée comme la première communauté chrétienne qui vient évangéliser
un Nouveau Monde impie. Convaincu de sa mission, Léry insiste sur les
prédications qu’il ne cesse de dispenser
aux Sauvages superstitieux. Léry et ses compagnons deviennent, au fil de
l’histoire, les apôtres de l’Amérique. Dès lors, prend forme un rapprochement
implicite entre les compagnons de Jésus d’un côté, et Léry et ses compagnons de
l’autre ; entre le Nouveau Monde et la Judée. Ce rapprochement devient
problématique quand Léry et ses amis entreprennent de célébrer l’eucharistie
sans vin (cet aliment étant inexistant en Amérique). En optant pour le caouin comme ersatz du vin, la
communauté où vit Léry dépasse le stade de la conformité à la tradition
chrétienne immuable pour légiférer et adapter le culte chrétien à la réalité du
Nouveau Monde, différente de celle de
Judée, c’est ce que nous pouvons lire au chapitre six, page 195 : « [
les membres de la communauté] concluoyent que tout ainsi qu’ils ne voudroyent
nullement changer les signes du pain et du vin, tant qu’ils se pourroyent
trouver, qu’aussi à defaut d’iceux ne feroyent ils de difficulté de celebrer la
Cene avecles choses plus communes ( tenant lieu de pain et de vin )pour la
nourriture des hommes du pays où ils seroyent… ».Ayant le sentiment d’être
un élu vivant au sein d’une communauté élue, Léry allie son initiation
spirituelle à son apprentissage scientifique et littéraire. Néanmoins
interroger l’œuvre de Léry consiste, dans le fond, à moins approcher l’histoire
du voyage que l’histoire de l’écriture de ce même voyage. Force est de
constater que vingt années d’écart existent entre le périple et le livre, ce
décalage temporel constitue la brèche par laquelle s’insinuent plusieurs
facteurs qui perturbent la restitution fidèle de l’aventure dans le Nouveau
Monde. III- Problèmes de restitution ou les écrans
perturbateurs : Par écrans perturbateurs s’entend un
ensemble de considérations qui entravent la restitution fidèle de l’aventure.
Ces considérations sont de natures
différentes : la première est d’ordre technique, c’est le cas du problème
de la langue appliquée à une réalité autre que celle qui lui a donné
naissance ; de plus la
faillibilité de la mémoire véhicule le risque de la fiction qui intervient pour
pallier au handicap de l’oubli. Outre ces considérations techniques, nous
soulignons celles de nature idéologique comme les tabous religieux et moraux,
ou bien encore le souci voire la hantise de Léry de battre en brèche la version
d’André Thevet à propos des différents aspects de la terre du Brésil. Nous
traiterons ces facteurs sous les trois angles suivants : l’impossible
représentation ou le paradigme perdu, les interdits religieux et enfin le souci
polémique. 1-L’impossible représentation ou le paradigme perdu : Léry a souvent exprimé son regret de
l’inexistence de l’écriture au Nouveau Monde ; on sait que la langue est
une représentation sous forme de signes
du milieu dans lequel elle évolue, d’où l’incapacité de la langue
française à rendre compte d’une réalité autre que celle dans laquelle elle a vu
le jour ; aussi Léry se trouve t-il obligé de restituer le Nouveau Monde
par approximation et rapprochement . Il n’arrive à décrire un aspect de
l’Amérique indigène qu’en faisant appel à son équivalent approximatif en
Europe. En atteste l’exemple où Léry parle du tapiroussou en le décrivant
comme un animal mi-âne, mi-vache. L’hybridité et la bizarrerie rendent
compte moins du Nouveau Monde que de l’incapacité de la langue de l’auteur de
l’histoire d’un voyage à faire
l’ekphrasis de l’univers du Sauvage. Saisir, donc, la réalité des
Tououpinambaoults passe par le prisme dénaturant de la langue française.
L’écriture constitue, enfin, un empêchement technique dans l’appréhension du
Brésil, d’autres écrans viennent s’y superposer, parmi lesquels nous citons le
prisme de la religion chrétienne. 2-
Le prisme religieux : Il est clair que Léry est parmi les rares
explorateurs de son époque qui ont remis en question l’eurocentrisme dans leur
approche du Nouveau Monde. En dépit de la sympathie qu’il nourrit à l’égard du
Sauvage brésilien, Léry n’a pas pu se défaire totalement du prisme religieux.
Rappelons que nous sommes dans un seizième siècle humaniste, mais encore
fortement dominé par la pensée religieuse. Nuançons nos dires en affirmant que
ce qui caractérise le récit de voyage de Léry c’est une tendance de sympathie
pour le Sauvage, ponctuée toutefois par certaines condamnations au nom du christianisme. Ces soubresauts
inquisiteurs sont rares, néanmoins intéressants à étudier, en ce sens qu’ils
entravent, par moments, la restitution objective de l’aventure. Dans cette perspective,
la nature de la terre du Brésil est perçue non pas comme réalité objective
existant indépendamment de la conscience ( en l’occurrence la conscience
religieuse ), mais en tant qu’entité dépendante de cette même conscience qui
finit par transcender la nature. Restituer le voyage effectué par Léry se fait
toujours dans le cadre de l’éloge de Dieu, d’où l’intérêt de la récurrence du
Psaume 104 : « O Seigneur Dieu que tes œuvres divers/ Sont
merveilleux par le monde univers/ O que tu as tout fait par grand sagesse.
Bref, la terre est pleine de ta largesse. » page 334, chapitre XIII. La
nudité des femmes sauvages perçue comme immorale par Léry réactive le schéma
biblique de l’Eve tentatrice, ainsi que son dérivé médiéval, la sorcière. En
dépit de l’apologie de la nudité de la femme tupi, nous repérons quand même des
espaces de condamnation, laquelle est motivée par un sens religieux
intolérant ; le passage suivant tiré du chapitreVIII,page232 en est
l’éloquent exemple : « [….] tant y a toutefois qu’aussitost que
la nuict estoit close, elles despouillans secretement leurs chemises et les
autres haillons qu’on leur bailloit,il falloit que pour leur plaisir et avant
que se coucher elle se pourmenassent toutes nues parmi nostre isle. »
L’objectivité de la restitution du voyage est faussée dans la mesure où Léry ne
considère pas la nudité des femmes tupi dans son contexte indigène local, mais
à travers le prisme de l’Europe chrétienne du seizième siècle. Le calque
religieux est mieux illustré dans l’effort que déploie Léry dans la quête d’une
généalogie biblique pour les indiens du Brésil. La volonté de christianiser les
Sauvages en leur cherchant des origines bibliques fait que le souci
d’endoctrinement prévaut sur la restitution de l’aventure. A la conscience
religieuse et le souci de conférer au Nouveau Monde une transcendance
chrétienne, nous faisons mention de la subjectivité de Léry, et notamment
l’animosité qu’il nourrit à l’égard de ses adversaires ( André Thevet et
Villegagnon ), aussi le fond polémique omniprésent dans l’œuvre constitue t-il un écran perturbateur.
3- Le
souci polémique : L’œuvre est intitulée Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil ;histoire
dans le sens de narration, de récit de voyage, cependant une lecture tant soit
peu attentive nous oriente vers l’hypothèse selon laquelle le récit de voyage
est mis au service de la version de Léry à propos du Nouveau Monde et contre
celle soutenue par André Thevet, cosmographe du Roi. Le récit est, donc,
prétexte à une polémique qui va jusqu’à la diatribe et le persiflage. La
composante polémique écrase le récit de voyage, l’instrumentalise, et dans une
certaine mesure le dénature puisqu’il n’est que moyen et non une
finalité : on en veut pour preuve les deux tiers de la préface réservés
exclusivement à la polémique. Il est vrai que Léry présente la composante
polémique sous forme de parenthèse, toutefois la récurrence de ces digressions
nous pousse à nous interroger si ce n’est pas le récit de voyage qui serait la
véritable digression dans l’œuvre de Léry. A l’instar de la clausule
religieuse, le discours polémique clôt souvent le récit d’aventure, et par
conséquent le perturbe. Conclusion : Il a été démontré que l’œuvre en question justifie une économie générique complexe. Cette dernière tient du romanesque ( le voyage est aventure), du philosophique (l’aventure est un itinéraire où se développe chez Léry une nouvelle vision du monde), elle est de facture scientifique par la présence notable de l’inventaire. Histoire d’un voyage est à considérer également comme parcours initiatique : Léry au terme de ses explorations semble avoir accédé au statut d’homme de lettres et à la grâce divine. En outre , l’œuvre intègre le paramètre de l’écriture en ce sens que le décalage temporel de vingt ans entre le voyage et le récit de l’aventure favorise un ensemble d’éléments perturbateurs qui troublent la restitution du voyage ; cependant gardons-nous d’inscrire ces écrans perturbateurs sous le signe du négatif, et ce dans la mesure où le fonctionnement de ces derniers permet d’une part de surenchérir génériquement, et d’autre part de nourrir la dialectique du dévoilement et de la perturbation, ce qui n’est pas sans conférer à l’œuvre une dynamique certaine. |
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