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Agrégation du français au Maroc |
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Histoire d'un voyage en terre de Brésil J. de Léry |
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Début
du chapitre IV : “ Pour retourner à notre navigation …plustot
qu’ils ne feront en l’eau douce. ”, pp. 137-139
L’Histoire
d’un voyage faict en la terre du Brésil, de Jean de Léry est à
lire comme “ inventaire et aventure”[1].
Le narrateur décrit ce qu’il découvre pendant son voyage et narre ce
qu’il a vécu comme péripéties. Cette double composition de l’œuvre
est très perceptible dans les chapitres III & IV. Dans le chapitre
III, il se livre à une description minutieuse, sur le mode de
l’inventaire, des toutes les espèces marines observées lors de la
traversée de l’aller. Le chapitre IV, inauguré par le passage que nous
étudierons ici, consacre un retour à la narration du voyage et contient
la relation des différentes épreuves que traverseront Léry et ses
compagnons.
Nous remarquerons que ces épreuves, sous la plume de l’auteur,
orientent le récit vers la mise en place d’un parcours initiatique qui
transfigurera le narrateur et en fera le détenteur du Savoir fondé sur
l’expérience vécue !
Dans cette perspective, le passage progresserait en deux mouvements : -
Du début du passage jusqu’à la ligne 34 : “ …fust
muée en eau douce. ”, où il sera question des épreuves
d’initiation. -
De la ligne 34 : “ Que si la dessus quelqu’un dit… ”
jusqu’à la fin du passage, qui procédera à l’étalage du nouveau
savoir acquis par Léry.
L’attaque du texte le donne à lire comme un retour à la
narration, que Léry avait dû suspendre pour aborder un long volet
descriptif concernant les espèces marines qui peuplent la “ zone
torride ” (Chap. III).
Ce retour au récit est motivé par une nouvelle péripétie qui a
pour théâtre le lieu situé à “ trois ou quatre degrés au deça
de l’Equateur ”, et qui semble devoir se dérouler sous de
mauvais auspices. En effet, la première information donnée au lecteur
“ …nostre bon vent nous estant failli… ” oriente
d’emblée tout l’horizon d’attente dans ce sens, c’est-à-dire
vers l’imminence de quelque fâcheux événement. Ceci ne tardera pas à
se confirmer dans une scène caractéristique des récits de voyage et de
navigation, à savoir le topos de la tempête. Cette scène sera décrite
sur le mode de l’hyperbole : outre le pluriel
“ des divers vents ” qui succède au “ bon
vent ” et qui participe d’une coloration épique dans l’image
de tous ces vents “ qui souffloient tous ensemble ”, le
lexique utilisé révèle une volonté d’emphase de la part du
narrateur, surtout s’agissant des adjectifs et des adverbes, outils de
la caractérisation par excellence, on citera par exemple “ fort
fascheux ”, “ navigation difficile, voire dangereuse ”.
On soulignera aussi dans ce même exemple cette double intensification qui
se fait d’abord par le biais du sens même des adjectifs et par le
adverbes d’intensité qui les caractérisent “ fort ”, “ très ”.
Tout concourt ainsi à amplifier l’image de la tempête que Léry
veut, certes épique, mais surtout crédible. Sa valeur testimoniale tient
au fait que c’est un témoin oculaire qui rapporte cette scène, en
l’occurrence le narrateur lui-même : “ j’y ay veu ”.
Ceci est symptomatique du souci permanent que l’on trouve chez Léry
concernant la réception de son œuvre. Léry tient à convaincre son
lecteur du fait qu’il a réellement vu et vécu ce qu’il raconte. Ceci
explique le souci de précision des lieux dès le début du passage :
“ …trois ou quatre degrés… ”.
Revenons à la scène de la tempête ; celle-ci vient
installer un certain désordre en dispersant les trois navires dont le
narrateur avait précisé la proximité : “ nos trois
navires furent assez près l’un de l’autre ”. Cela permet à Léry
de donner au lecteur une information importante pour sa valeur
documentaire, celle de l’inconstance des vents dans la région “ Equinoctiale ”
qui font que “ chacun des navires sera poussé dans une direction
différente ”. Le désordre se fait ainsi, dans un premier temps,
dispersion vers trois points cardinaux, l’est, l’ouest et le nord. Par
la suite le chiffre trois se réduira à deux et aux trois points
cardinaux succéderont deux dimensions qui, une fois réunies, formeront
l’acmé du désordre, il s’agit du “ dessus dessous ”
dont la mention clôt le premier paragraphe.
Si la dispersion dans des directions différentes trouble l’ordre
premier (celui de la situation initiale), le désordre n’en est
cependant pas encore à son comble, du moment que l’horizontalité des
choses reste conservée. Par contre, le sens “ dessus dessous ”,
généré par une force des vents encore plus hyperbolique “ les
tourbillons ”, constitue une inversion totale de l’ordre qui
passe de l’horizontal au vertical !
Mais, ayant toujours le même souci de crédibilité, Léry prend
soin de ranger la dernière image emphatique des navires “ dessus
dessous ” dans la catégorie des probabilités heureusement non réalisées
grâce à on ne sait quelle “ merveille ”. Ainsi en en niant
la réalisation, l’auteur honore son pacte fiduciaire avec le lecteur
(restituer la vérité) mais en le narrant, il répond tout de même à
une exigence littéraire dans les récits de voyage : raconter
l’extraordinaire ! Celui-ci continuera d’ailleurs avec une
nouvelle épreuve où entrera en scène après le vent un autre élément
naturel : l’eau sous forme de pluie. Cet élément, souvent bénéfique,
est loin d’avoir ici des vertus salvatrices voire bénignes ! elle
perd sous la plume de Léry cette symbolique positive pour se confondre
avec un troisième élément, le feu. La conjugaison de ces deux éléments
sera à l’origine d’une manifestation quasi diabolique qui prendra la
forme d’une pluie sulfurique[2],
ayant les mêmes propriétés que le feu, et surtout celle de brûler
comme le montre si bien l’image de la peau, sujette à toutes formes
d’éruptions “ des pustules et grosses vessies ” au
contact de cette pluie, de même que les vêtements qui en sortent tachés
et gâtés. A cet aspect
dangereux de l’eau s’ajoute sa puanteur, ce qui permet de remarquer
que le contact de Léry avec les éléments fait appel à tous ses sens,
la vision, l’odorat, le toucher…Le corps de Léry s’érige ainsi
comme support direct et mémoire physique de ces événements. La série
noire continue avec une autre variété de feu que représente la chaleur
accablante du soleil, qui va générer une autre plaie : la soif !
Cette troisième épreuve est aussi représentée sur le mode de
l’hyperbole et ce par le moyen d’un lexique emphatique :
“ le soleil y est si ardent ”, “ les véhémentes
chaleurs ”…Cette traversée se transforme ainsi à proximité de
“ la ligne Equinoctiale ” en véritable traversée du désert
propice à des fantasmes comme celui des mariniers qui “ souhaitent…
que l’eau de mer fust muée en eau douce ” , propice aussi
à la mise en scène de cette expérience des limites de l’humain vécue
par Léry comme une perte de
la parole à cause d’une trop grande soif. Remarquons,
avant d’aborder les suites de cette expérience, que le passage d’une
épreuve à une autre se fait selon une logique de la surenchère comme
peuvent en témoigner les mots-liens qui ouvrent la première et la deuxième
phrase dudeuxième paragraphe : “ Au surplus ”, “ Davantage ”.
Cette surenchère est caractéristique d’une évolution, un cheminement,
voire un processus ! Quant à la perte de la parole qui constitue l’acmé de ces épreuves, elle ne durera pas très longtemps et ne signifiera en aucun cas la fin du récit qui continue avec une allusion mythologique unique dans ce passage : le supplice de Tantale. L’évocation de ce mythe à cet endroit précis, juste après l’expérience du silence, nous semble très significative : ici semble s’être opérée une métamorphose, celle du voyageur qui meurt à une forme de langage profane pour renaître à une autre forme, celle du langage de la connaissance. Les épreuves n’ont ainsi servi qu’à préparer cette métamorphose à la manière d’une sorte de parcours initiatique d’où le narrateur sort maître de la Connaissance. Celle-ci
se manifeste d’abord à travers l’usage du mythe que l’on peut
ranger du côté de l’érudition et du savoir livresque. Mais cette
pointe d’érudition se retrouve rapidement évacuée pour ouvrir le
champ à une autre forme de connaissance, un savoir d’une autre
envergure, un savoir exclusif et spécifique à Léry en sa qualité de
voyageur et de marin, un savoir empirique acquis à travers le périlleux
processus d’expérimentation ! Détenteur
de ce savoir, Léry devient une autorité ayant le pouvoir d’enseigner,
preuves matérielles à l’appui. Aussi “ respond ”-il à
la question que se posent les marins sur la possibilité de boire, en cas
de pénurie d’eau douce, de l’eau de mer, et sa réponse prend la
forme d’une phrase aussi longue qu’alambiquée qui témoigne d’une
grande maîtrise de l’écriture. Une sorte de double prouesse, le tour
de force de l’écrivain et l’exploit du scientifique par expérience.
Il s’agit en fait d’y démontrer que l’eau de mer ne peut pas être
potable quelles que soient les tentatives des marins pour l’adoucir. Il
a ainsi recours à la négation de toutes les propositions supposées des
autres, considérées juste comme des allégations et non des certitudes.
Le premier argument qu’il utilise, concernant le manque de stabilité
des navires pour de telles opérations alchimiques, est présenté comme
une simple parenthèse “ …(joint que les branlemens et
tourmentes…ny pour garder les bouteilles de casser)… ”, tandis
que l’expérience, elle, est donnée comme l’argument majeur doté
qu’il est d’une grande force de persuasion que lui confère la
brutalité de l’image des “ trippes et boyaux ” qu’on
“ jette ” après avoir ingéré cette eau salée, malgré sa
ressemblance apparente avec l’eau douce. En réalité, le véritable débat
pour Léry, ici, n’est pas de savoir si cette eau peut être bue ou non,
l’enjeu réside plutôt dans la concordance ou non entre l’apparence
et l’essence des choses, montant d’un cran dans le maniement du savoir
empirique, Léry arrive ainsi à démontrer, expérience à l’appui ,
que pureté et clarté ne coïncident pas nécessairement avec utilité.
Elargissant davantage le débat sur l’apparence et l’essence, il
continue en exposant une vérité, plutôt inouïe mais que l’expérimentation
permet facilement d’établir : il est question du poisson que
l’on peut dessaler au contact de cette eau pourtant salée ! Il
arrive donc à prouver le contraire de ce à quoi pourrait aboutir un
profane en la matière. Or, ici les profanes se trouvent être les “ philosophes ”,
ce qui consacre définitivement la supériorité du savoir empirique sur
le savoir théorique ! Léry, à la fin de son parcours initiatique
transforme son savoir en force et en supériorité qui lui permettent de
lancer un défi à ces “ philosophes ” : “ …je
laisse à disputer aux philosophes ” avec toute la charge de dédain
pour la science théorique que l’on peut lire dans cet emploi du verbe
“ laisser ”. L’expérience
est donc l’origine de la connaissance de l’auteur de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, mais elle est
aussi le moyen de vérifier et donc de consolider cette connaissance. De
plus, elle constitue l’arme polémique dont il se sert pour battre en brèche
la connaissance par ouï-dire, indirecte et donc faillible[3]. Ce
texte peut ainsi se lire comme une apologie du savoir empirique appréhendé
par le corps et restitué par l’écriture. Mais il est plus que cela, il
est aussi le lieu de l’établissement d’une vérité, celle du dépassement
de l’apparence vers l’essence des choses. De même que l’eau de mer,
Léry contrairement au dénigrement apparent qu’il voue aux philosophes
finit par s’ériger lui même en philosophe et dépasse même ce statut
avec l’expérimentation corporelle des vérités. Ce
parcours de métamorphose du voyageur /marin vers le savant qui
enseigne des vérités à autrui se ressent également au niveau de la
voix du narrateur. En effet, nous assistons à l’intervention de
plusieurs types de “ je ”, à différentes étapes du
passage : la première apparition du “ je ” dans “ j’y
ay veu ” est celle du narrateur témoin qui restitue une expérience
vécue au sein d’une collectivité. Ce “ je ” émerge donc
à peine du “ nous ” qui désigne l’ensemble des voyageurs
sur le navire. Le premier “ je ” qui assure l’individualité
de Léry est celui qui intervient dans cette phrase : “ …j’en
ay perdu le parler… ” qui relate bien l’expérience
individuelle. La troisième occurrence du “ je ”, quant à
elle, démarque davantage la voix du narrateur qui devient celle du polémiste
née du silence. Le dernier “ je ” dans la phrase : “ …je
laisse disputer aux philosophes… ” fait de Léry la voix de
l’autorité qui dispense le savoir, même aux philosophes, novices en
cette matière où l’expérience vécue lui permet d’exceller ! Ce
passage est donc aussi le lieu d’une transfiguration de la voix
narrative. Conclusion : Cet
extrait constitue le compte rendu d’une partie de la traversée de
l’aller sur la route du Brésil, un voyage jalonné d’épreuves
inscrites sous le signe du dramatique, de l’épique et de
l’extraordinaire : la tempête, la pluie de soufre et la soif. Ces
épreuves sont à lire comme une expérience des limites pour Léry qui en
sort métamorphosé : de simple témoin rapportant des faits, il
passe à une véritable référence scientifique, qui développe une
conception nouvelle du savoir à son époque, un savoir qui ne se base
plus sur l’ouï-dire et le livresque mais se fonde sur l’expérience
directe, personnelle, corporelle. Ce récit, constatons-le, opère à trois niveaux : le premier est celui de l’aventure maritime concrète, relatée par un témoin oculaire ; le second, se situant dans un registre métaphorique, est celui de la mise en place d’un parcours intérieur qui permet, grâce à la maîtrise d’un savoir empirique, de dépasser l’apparence illusoire pour accéder à l’essence même des choses. Le troisième niveau, quant à lui concerne Léry l’écrivain qui s’essaie à l’écriture de l’épique et du merveilleux, ingrédients essentiels du récit de voyage en tant que genre littéraire auquel peut se rattacher dans un premier temps l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil. [1] Voir l’ouvrage de F. Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du Sauvage, chapitre IV, p. 73, éd. Champion, 1999. [2] La symbolique du soufre n’est pas sans rappeler un registre satanique ! [3] On sent que Léry, à travers ce raisonnement prépare le lecteur d’ores et déjà à remettre en question les “ fariboles ” de son adversaire André Thevet qu’il accuse de ne pas toujours se baser sur son expérience dans son compte rendu de voyage en France Antarctique !
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