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Agrégation de français au Maroc |
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Histoire d'un voyage en terre de Brésil J. de Léry |
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Leçon littéraire: |
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Par Ayoub Mohcine, agrégé de français à l'E.N.S de Rabat La satire Contrairement à d’autres œuvres satiriques ( la Satyre Menipée par exemple), l’Histoire d’un voyage en la terre du Brésil (du moins par son titre) ne semble pas devoir attribuer à l’exercice de la satire une place considérable. D’ailleurs, Jean de Léry l’inscrit presque systématiquement sous le signe de la digression, c’est-à-dire, comme phénomène incident et secondaire. Toutefois, rien n’est moins complexe ; des trente six pages de la préface, le tiers seulement est réservé à l’exposition du projet et circonstances de l’écriture ; les deux tiers restants ( ! !) étant entièrement consacrés à la satire de Villegagnon et Thevet[1]. Les digressions matrices de la satire, devenant fréquentes, finissent par occuper une place plus importante que celle du projet premier ( le récit d’un voyage). Cette fréquence inverse ainsi l’ordre des choses : ce qui est digression satirique devient l’essentiel et ce qui est censé constituer l’essence même de l’œuvre devient digression non avouée ! La satire est un leitmotiv dans l’œuvre, un élément fédérateur des différents chapitres qui a la faculté de résorber l’impression d’éclatement générée par l’inventaire. elle procède de la complexité générique de l’œuvre en ce sens qu’elle opère à deux niveaux : dans l’œuvre comme simple prétexte, support à la polémique qui oppose Léry à ses adversaires[2] ; ensuite dans l’œuvre comme texte : dans ce cas, la satire ne serait pas, seulement, présidée par des enjeux extra textuels (règlements de comptes), mais inhérente aux mécanismes internes d’une œuvre qui met face à face deux univers de signes, “ par deçà ” et “ par delà ”, souvent différents, parfois radicalement opposés, ce qui aboutit nécessairement à la satire de l’un par l’autre et inversement. Tout
concourt à placer la satire au cœur de cette œuvre et cette œuvre au cœur de la
pensée humaniste. Dans cette optique, la satire n’est pas uniquement la fille
de la destruction et de l’exclusion de l’Europe du 16ème siècle,
elle s’impose surtout comme vision humaniste. Ainsi, nous verrons comment la
satire dans l’Histoire d’un voyage faict
en la terre du Brésil est fondatrice d’une nouvelle approche de l’être et
du monde. Ce projet se base sur tout un
art de la satire qui s’inscrit sous
le signe du spéculaire résultant de l’effet de miroir entre les univers de
“ par deçà ” et “ par delà ”, et qui aboutit en fin de
compte à une “ réinvention du
sauvage ”[3] en tant
que modèle humaniste. I – Un art de la satire : La
satire, avant d’être thématique, est d’abord une forme et une technique. Dans
cet écrit qui nous intéresse, elle constitue un véritable art qui occupe tous
les champs : elle va du simple procédé, au discours et même à
l’intertexte. 1)
Les procédés de la
satire : Dans sa volonté de masquer l’aspect central de la satire par des prétextes narratifs et descriptifs[4], Léry insère prudemment la satire dans l’économie de l’œuvre, ce qui justifie un recours fréquent à la figure de l’hyperbate, expression de la discontinuité, ajout de dernière minute, censée être minime par rapport au reste ; à la page 190, Léry semble clore définitivement le portrait négatif de Villegagnon “ voilà en passant un petit mot de son inhumanité… ”, mais saisi (ou feignant de l’être) d’un sursaut de mémoire, il se rattrape et ajoute : “ il faut donc encore que je dise le bon exemple (antiphrase) et la pratique qu’il montra en cest endroit ”. Utilisé systématiquement (ou presque), ce procédé donne de la satire de Villegagnon, par exemple, l’image d’une entreprise inépuisable, sinon difficile à épuiser au vu du potentiel négatif du personnage. La prétérition œuvre dans le même sens. En déclarant ne pas pouvoir faire la satire totale de Villegagnon, Léry ne laisse pas de la développer au mieux en l’inscrivant au delà des possibilités offertes par le langage : “ …il s’en faut beaucoup que je dise tout ce que j’en sçay. ” p.192. Ajoutons aussi la technique de l’indétermination à laquelle recourt la satire pour désigner “ les ennemis ” sans les nommer, en les diluant, eux qui sont censés être illustres, dans la foule des anonymes. C’est le cas par exemple lorsque le narrateur désigne allusivement André Thevet : “ D’autant que quelques cosmographes et autres historiens de notre temps… ” p.105. La stylistique de la satire est ainsi servie par divers procédés rhétoriques mais aussi par l’investissement d’une certaine tonalité, comique entre autres. En effet, le comique favorise la satire par le lien de complicité qu’il crée entre Léry et son lecteur, et aussi par l’effet de distance dépréciative vis à vis de l’objet de cette satire. Villegagnon constitue avec son acolyte Cointa un couple burlesque, et lui même offre l’image d’une figure carnavalesque avec son rapprochement avec les Enfants Sans Souci[5] : “ Il s’en fit faire six habillements à rechange tous les jours de la sepmaine … les plus joyeux de ses gens disoyent qu’il sembloit lors son vray enfant sans souci. ” pp.190-191. Léry ira jusqu’à procéder à une véritable ekphrasis carnavalesque de Villegagnon. Dès lors, la satire dépasse le langage pour se faire peinture, iconographie qui donne à voir le personnage dans toute sa négativité risible : “ Partant si celuy ou ceux qui comme un sauvage, apres qu’il fut de retour par deça, le firent peidre tout nud, au dessus de la grande marmite, eussent esté advertis de cette belle robbe, il ne faut point douter que pour joyaux et ornemens, ils ne luy eussent bien laissée qu’ils firent sa croix et son flageolet pendus à son col. ” p.191. rappelons que ce Léry qui a souvent exprimé son regret de n’avoir pas pu faire le portrait des sauvages du Brésil (ce qui serait selon lui dû à l’incapacité du langage, des mots à les représenter fidèlement) a finalement réussi son entreprise d’Ekphrasis satirique concernant Villegagnon ! En plus du comique, le ton pathétique est aussi à l’œuvre dans l’intention satirique de Léry. La mise en scène du pathos, notamment dans l’épisode des trois huguenots martyrs, a la vertu de rendre la dénonciation plus caustique. Si le carnavalesque se rattache à une tradition médiévale populaire, le pathétique, lui ressortit au sublime d’une certaine littérature chrétienne du martyre, mais les deux procédés, dans leur différence fondamentale, concourent chez Léry à un même dessein : faire la satire de Villegagnon , responsable, selon l’auteur de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, de tous les maux et, d’abord, de la perte de la France Antarctique pour les Français. L’art
de la satire investit, certes, des procédés et des figures rhétoriques mais ne
tarde pas à les dépasser pour accéder au niveau du discours où la satire
devient un pur exercice de style ! 2)
La satire : un
exercice de style : Par moments, la satire cesse d’être totalement et exclusivement au service d’une thèse et devient sa propre motivation ; de la satire pour la satire en quelque sorte ! c’est ce qu’il appert à l’analyse de notre œuvre. Celle-ci semble, dans ce cadre, opérer comme des “ essais ” où l’auteur exerce et aiguise son dire satirique par la convocation de plusieurs types de discours rhétoriques dont nous ne recenserons que les plus évidents. Ainsi, la satire chez Léry peut prendre la forme d’une harangue avec une exorde, une narration (développement) et une péroraison comme c’est le cas au chapitre IV, pp.140-141 où on assiste à l’amorce d’une harangue par l’adresse au destinataire : “ Que dites-vous là dessus, messieurs les délicats ? ” qui sont des citadins frileux, où il développe un véritable cliché de la littérature de voyage, qui met en relief l’entreprise de sa propre aventure par rapport à ceux qui parlent des mêmes sujets sans en être les témoins immédiats ! Cette satire se trouve secondée par celle des “ érudits de chambre ” qui étalent un faux savoir basé juste sur l’ouï-dire et non sur l’expérience personnelle (l’allusion à Thevet est très claire). L’imprécation est une autre forme de discours où l’auteur se fait visionnaire et annonce sut le mode de la prophétie la condamnation des Européens corrompus. La satire prend alors les résonances du sublime infernal (quasi dantesque !) et ce dans le cadre d’une fantasmagorie impressionnante : “ pleust à Dieu qu’à fin que ils servissent desjà de démons et de furies pour tourmenter nos gouffres insatiables… ” p.312. Néanmoins, c’est le discours philosophique qui matérialise le mieux la satire comme exercice de style. C’est la mise en scène conversationnelle entre deux personnages, le narrateur et un vieillard tupinamba. Ce qui fait l’originalité de ce discours du vieillard, c’est que la dénonciation n’est plus assumée par Léry comme c’est souvent le cas, mais par une voix étrangère qui jette un regard “ perçant ” sur le monde de “ par deça ” et en fait un tableau des moins réjouissants : “ vrayment, dit mon vieillard,à ceste heure cognois je, que vous autres Mairs, c’est à dire Français, estes de grands fols… ” p.311. Par sa convocation
de plusieurs types de discours (harangues, imprécations, discours
philosophiques ou autres), la satire participe de la polyphonie générique. Nous
verrons dans un troisième temps comment la satire accède à l’intertexte qu’elle
investit de manière variable. 3)
Dialogisme et
satire : La satire est
aussi l’espace où …. aussi sur celle du sauvage (le vieillard), sur celle de
Pierre Richer, ministre de l’Evangile et même sur celles des adversaires,
Thevet et Villegagnon. Que peut-on déduire alors de cette
polyphonie satirique ? En fait, pour rendre sa satire recevable, voir
crédible, Léry évite de monopoliser le dire satirique, il insère celui qui est émis par ses adversaires contre lui,
le citant même in texto (voir les
discours de Thevet dans la préface et ceux de Villegagnon au chapitre VI) pour
l’analyser et surtout le confronter aux faits afin de mieux démontrer son
invalidité et par contre coup la véracité de ses arguments à lui. La technique
de la confrontation, pour mieux atteindre ses objectifs, fait appel, à un
second niveau, aux témoignages dénonciateurs d’autres instances, étrangères au
conflit personnel qui l’oppose à ses deux adversaires. Parmi ces voix dénonciatrices,
celles des sauvages que Léry n’hésite pas à rapporter pour le grand bonheur de
sa cause : “ ces pauvres gens disoyent souvent en leur
langage faculté de résorber l’impression
d’éclatement générée par l’inventaire. elle procède de la complexité générique
de l’œuvre en ce sens qu’elle opère à deux niveaux : dans l’œuvre comme
simple prétexte, support à la polémique qu’oppose Léry à ses adversaires ;
ensuite dans l’œuvre comme texte : dans ce cas, la satire ne serait des
enjeux extra textuels (règlements de comptes), mais inhérente aux mécanismes
internes d’une œuvre qui met face à
face deux univers de signes, “ par de Léry fait allusion à cette légende
au chapitre VI : “ non seulement Petrus Richelius le depeignit (Villegagnon)
de toutes ses couleurs, mais d’autres aussi l’estrillerent… ”. Il est
évident que c’est une allusion directe à la Refutation
des folles resveries, execrables blasphemes, erreurs et mensonges de Nicolas
Durant, qui se nomme Villegaignon, de Pierre Richer. Mais il est aussi fait
allusion dans le livre à la Comédie du
Pape malade de Badius et à deux pamphlets protestants anonymes intitulés
respectivement : L’estrille de
Nicolas Durant, dict le chevalier de Villegaignon et L’espoussette des Armoiries de Villegaignon.
Autant d’exemples qui démontrent cet aspect dialogique avec une littérature
parallèle dans la satire virulente qui vise Villegagnon dans le livre de Léry.
L’intertexte mythique participe aussi de ce dialogisme et dynamise aussi cette
satire. c- L’intertexte mythique : Léry ne cesse de nourrir sa satire par le recours à différents mythes, païens ( le cyclope) ou biblique (Caïn). I- 1- 5 travers ce recours, Léry fait de Villegagnon une sorte de mythe négatif. Il est le “ Caïen d’Americque ”, le fratricide mais aussi le cyclope qui n’a “souci de Dieu ” ni de sa “ puissance immortelle ”[7]. Le mythe reste un moyen très éloquent dans l’écrit satirique en ce sens qu’il le dote d’une charge hyperbolique qui fonctionne, dans un registre sérieux, comme la caricature dans la dérision comique. Ainsi, le procédé rhétorique, le discours et le dialogisme permettent un déploiement total de l’art de la satire qui va mettre face à face deux mondes antithétiques et puiser sa substance dans les effets spéculaires qui en résultent. Interrogeons alors ces effets dans l’œuvre de Jean de Léry. II – Une satire spéculaire : La disposition
géographique mise en scène dans l’Histoire
d’un voyage faict en la terre du Brésil s’organise selon deux univers
distincts : “ par deça ” et “ par dela ”. Léry aborde
le Nouveau Monde, doté de la charge culturelle, civilisationnelle et religieuse
de l’Europe. L’appréhension de ce Nouveau Monde se fera naturellement à travers
ce prisme et s’en suivra nécessairement un regard satirique et peu complaisant
sur la réalité découverte. 1)
La référence
eurocentriste : C’est donc en Européen “ civilisé ” que Léry jette un premier regard satirique sur le monde primitif des Sauvages. Il dénonce le peuple “ inculte ” et “ barbare ”, s’agissant surtout des “ Ouetacas ” au chapitre V, p.152 : “ …Ouetacas sauvages si farouches et estranges que comme ils ne peuvent demeurer en paix l’un avec l’autre, aussi ont-ils guerre ouverte et continuelle tant contre tous les voisins que generalement contre les estrangers. ”. L’omophagie (consommation de chair crue) est donnée comme signe de sous-humanité qui ravale le sauvage au rang de l’animal : “ … et au surplus comme chiens et loups, mangeans la chair crue… ” p.153. Au bellicisme et à l’omophagie s’ajoute la paillardise qui trahit l’immoralité foncière des Sauvages, ce qui explique le caractère endémique des maladies vénériennes propagées entre eux : “ … ils ont une maladie incurable qu’ils nomment Pians : laquelle combien qu’ordinairement elle se prenne et provienne de Paillardise… ”. Une autre cible de cette satire est la femme sauvage que Léry juge à travers les schèmes chrétiens et surtout celui de l’Eve tentatrice et perfide. L’évocation des larmes de crocodile permet de stigmatiser la femme sauvage qui, après avoir pleuré le mâle assommé, ne peut s’empêcher d’en goûter : “ … elle se mettant auprès du corps fera quelque petit dueil : je dis nommément petit dueil, car suyvant vrayement ce qu’on dit que fait le Crocodile : assavoir que ayant tué un homme il pleure auprès avant que de le manger, aussi après que ceste femme aura fait ses tels quels regrets et jetté quelques feintes larmes sur son mari mort, si elle peut ce sera la premiere qui en mangera. ”. p.361. Le cliché européen de la sorcière échevelée, complice du diable fait du regroupement des vieilles femmes autour du corps “ boucané ”, aux yeux de Léry, une ronde, un véritable sabbat de sorcières. Léry diabolise la femme sauvage et projette sur elle des schèmes propres aux croyances populaires de l’Europe et surtout de France. L’irréligion des Sauvages constitue, cependant, l’épine dorsale de cette satire eurocentriste. Rien de plus impie selon Léry que ces Sauvages entêtés dans l’ignorance de Dieu et rien de plus coupable que ces “ Caraibes ” qui maintiennent les indiens dans cette ignorance. Le titre même du chapitre consacré à la religion des Tupi est assez significatif der cette fausse situation que déplore l’auteur de l’Histoire… : “ …des erreurs où certains abuseurs qu’ils ont entre eux, nommez Caraibes les detiennent. ” Ainsi,
la satire des Sauvages fondée sur la référence eurocentriste se fait selon deux
critères essentiels : la civilisation et la religion ( mais aussi toutes
les formes de croyances qui se greffent à la pensée religieuse de l’Europe).
Cependant, en côtoyant les Sauvages, Léry se laisse gagner par l’aspect
euphorique qui caractérise ce nouvel univers qu’il découvre. Dès lors, l’Europe
cesse de constituer pour lui ce prisme à travers lequel se fait la satire, elle
devient elle-même (l’Europe) objet de cette satire qui inverse l’ordre des
choses et procède au transfert de la référence de normalité du monde de
“ par deça ” à l’univers des Sauvages (“ par dela ”). 2)
La référence
indigène : La satire que fait Léry du Sauvage ne concerne pas, dans le fond, ses alliés tupinamba, principaux représentants du Sauvage dans le livre. Elle vise d’autres peuplades mineures, évoquées au passage et constituant l’exception (les Ouetacas par exemple). Quant à la stigmatisation de la femme sauvage, elle est due, moins à la négativité de celle-ci qu’à une projection de schèmes inadaptés auquels l’auteur souscrit de par sa culture. Le chapitre VIII dresse un tableau comparatif où l’univers de “ par dela ” est représenté comme en tant qu’Eden retrouvé, par opposition à une Europe décadente dont sera amorcée une acerbe satire : c’est ainsi par exemple qu’il oppose “ les bois, herbes et champs… toujours verdoyants… ” aux “ sources pestilentiales qui … rongent les os… assavoir, en la defiance, en l’avarice…au procez et brouilleries, en l’envie et ambition… ”[8], les indigènes en leur milieu paradisiaque étant exempts de tous ces maux. Une fois ce grand tableau dressé, Léry procède à une satire par traitement de cas, isolant chaque élément négatif de “ par deça ” en contrepoint avec son pendant positif de “ par dela ”.S’attaquant à l’Européenne mondaine, source de débauche de la société, il dénonce dans un surprenant paradoxe la lubricité des Européennes vêtues à travers l’éloge qu’il fait des femmes sauvages, nues et vertueuses ! Il dénonce le vêtu lubrique par référence à un nu qui serait honnête : “ …Et partant, je maitiens que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillez…et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par deça se contrefont… sont sans comparaison, cause de plus de maux que n’est la nudité ordinaire des femmes sauvages. ” p.234. L’Européenne est aussi dénoncée dans le cadre du couple. Alors que les épouses d’un même Sauvage vivent en harmonie, celle unique de son mari, ne cesse de lui rendre la vie infernale “ par deça ” ! (Léry serait-il en train d’évacuer, ici, ses mésaventures conjugales ? !). C’est donc par Sauvage interposé que l’auteur règle ses comptes avec L’Europe. La teinture rouge extraite du bois de Brésil[9] est l’occasion de carnavaliser les Elégants dans leurs ridicules accoutrements. F. Lestringant explicite ainsi les motivations d’une telle satire[10] : “ Léry s’en prend aux élégants de son temps qui portent une large fraise empesée à l’espagnole, plaisamment comparée à un bavoir… ”. Néanmoins, la satire la plus remarquable faite aux gens de “ par deça ”, et qui deviendra un vrai morceau d’anthologie, c’est le reproche philosophique fait par le vieillard Sauvage aux Français et Portugais quant à leur cupidité : “ vous endurez tant de maux pour amasser des richesses à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? la terre qui vous a nourris n’est-elle pas suffisante pour les nourrir ? p.311. Pour ces visiteurs fraîchement débarqués de leur monde, le Sauvage ne tardera pas à inverser le rapport hiérarchique et à se poser ( et à s’imposer) comme supérieur à l’Européen parce que érigé en modèle à suivre par ce dernier. En outre, vivant en harmonie avec son environnement, le Sauvage a développé au fil du temps un mode de vie qui lui a permis de survivre et d’exploiter au mieux les ressources de la nature. Face à cela, Léry et ses compagnons se trouvent dépourvus et reconnaissent leur dépassement. Le décalage est d’ailleurs souligné par l’auteur lui-même dans le cadre d’une satire plutôt gaie. Nombreuses sont, en effet, les aventures à l’issue desquelles la supériorité de l’Européen se retrouve bafouée face à un Sauvage qui inverse l’ordre hiérarchique prédominant : Les Français prompts à secourir les naufragés d’une barque qui avait chaviré, étaient étonnés de les trouver aussi à l’aise que des poissons dans l’eau ! Le rire des indiens marque bien cette supériorité du Sauvage dans un monde dont il maîtrise les moindres éléments. Si dans l’optique eurocentriste, le sauvage primitif fait figure de singe, le rapport se trouve inversé dans l’univers de “ par dela ” : c’est l’Européen qui va tenter de singer le Sauvage, vainement d’ailleurs, le résultat est alors des plus risibles : “ que si entre nous François, les voulans imiter la pensions manger de ceste façon, n’etans pas comme eux stilez à cela, au lieu de la jetter dans la bouche nous l’espanchions sur les joues et nous enfarinions tout le visage… ” p.240. Dans cette satire spéculaire,
“ par deça ” et “ par dela ” sont des doubles
antithétiques : l’un est positif quand l’autre est négatif, la satire de
l’un suppose automatiquement l’éloge de l’autre. Mais nous verrons que les deux
mondes peuvent aussi opérer comme des doubles identiques, lorsque la satire de
l’un est en même temps celle de l’autre, les deux univers ne constituant plus
que deux facettes d’une même réalité ! 3)
Les doubles
identiques : Dans cet aspect des choses, Léry se livre à une satire qui met sur un pied d’égalité les Sauvages anthropophages et les Catholiques. En effet, il traite de manière identique le cérémonial cannibale et les sacrements de la Cène. De la même façon que les Sauvage se nourrissent de la chair de leur prisonnier, les catholique dans le cadre d’une anthropophagie sublimée consommeraient la chair et le sang humains du Christ. De même Léry dénonce la culture de la haine, que ce soit chez les Sauvages ou chez la plupart des Français qui agissent au nom de la religion chrétienne, pourtant mère d’amour et de pardon : “ …sur quoi on peut dire que Machiavel et ses disciples (desquels la France à son grand mal heur est maintenant remplie) sont vrais imitateurs de cruautez barbaresques… ”. La satire des “ Caraibes ” manipulateurs des Tupinamba est quant à elle, intimement liée à celle dont font l’objet les prêtres catholiques accusés de propager la superstition parmi la communauté chrétienne : “ … cela derechef estoit autant en leur endroit, que de parler par deça contre le Pape, ou de dire à Paris que la chasse de saincte Genevieve ne fait pas pleuvoir. Aussi ces pippeurs de Caraibes, ne nous haissans pas moins que les faux prophetes de Jezabel ( craignans perdre leurs gras morceaux) faisoient le vrai serviteur du Dieu Elie, lequel semblablement descouvroit leurs abus… ” p.409. Signalons enfin qu’en dépit de cette structure double propre à la satire dans le livre de Léry, celui-ci donne l’impression de s’attaquer plus à l’Europe qu’au Nouveau monde. Nous avons déjà montré que le Sauvage Touopinambaoult est
moins objet de satire que certaines figures mineures (Ouetacas, vieilles
femmes, Caraibes…), la stigmatisation du Sauvage peut être saisie comme un
simple phénomène de surface ; mieux même, nous assistons dans cette œuvre
à tout un travail de positivisation du Sauvage, qui passe nécessairement par
une évacuation de sa satire pour aboutir à sa réinvention. III- L’évacuation de la
satire et la réinvention du Sauvage : L’œuvre de Léry, à travers son traitement de la satire,
constitue un véritable tournant dans la littérature ethnographique de son
époque. Cette dernière, trop centrée sur l’Europe, considérait le Sauvage comme
un sous-homme. Elle inscrivait sa différence culturelle et religieuse sous le
signe de l’infériorité et du sous-développement. Gomara, qui constitue pourtant
l’une des sources les plus importantes de Léry (selon lui), est un exemple de l’ethnographe
contempteur du Sauvage, la note n°1 de la page 96 est significative à cet
égard : “ Léry utilise exclusivement cette version française de
Gomara…il en fait un usage documentaire et semble ignorer l’hostilité, voire le
profond mépris que Gomara nourrit pour les peuples indiens de
l’Amérique. ” Or, tout l’effort de Léry consiste à se détacher de cette
mouvance et de brosser du Sauvage un portrait des plus laudatifs. Telle nous
semble la gageure et le défi qu’il tente de relever en matière de satire., même
si par moments il est sujet à des hésitations et à un excès de prudence dû aux
contraintes religieuses qui sont les siennes et celles de son état. Brosser un
portrait positif du Sauvage c’est commencer d’abord par évacuer, tant bien que
mal, toute dimension négative dans le traitement réservé à celui-ci. 1) L’évacuation de la satire : Le rire est ce liquide magique dans lequel Léry dilue la causticité de toute satire qui vise le Sauvage. La première rencontre entre l’auteur et l’Indien nu aurait pu constituer une source de critique en considérant la nudité comme un signe d’immoralité. C’est tout le contraire qui se passe : loin d’y voir une transgression coupable de l’ordre, Léry y trouve une inversion drôle qui suscite le sourire et le rire que le froncement des sourcils ! c’est ce qui transparaît dans le jeu sur le proverbe de la chair et de la chemise : “ …car nonobstant le proverbe si commun en la bouche de nous tous de par deça : assavoir que la chair nous est plus proche et plus chere que la chemise, eux au contraire, pour nous monstrer qu’ils n’en estoient pas là logez… en nous montrans le cul preferent leurs chemises à leur peau. ” p.150. Mieux encore, l’animalité qui se dégage de la nudité n’est pas moralisée ni jugée comme trait de sous-humanité, elle est au contraire pour Léry, le signe d’une différence fondatrice d’un rapport de sympathie avec le Sauvage. Ce dernier est, pour ainsi dire, l’ami “ drôle ” de l’Européen. Néanmoins, rendre positive la nudité revient à blasphémer puisque la nudité est, dans le dogme chrétien, intimement liée au péché originel. Au regard de la logique chrétienne, le Sauvage est donc coupable parce que nu ! Il rend le charnel ostentatoire alors que le christianisme prône l’humilité, l’inhibition et la mortification de la chair. Voilà un écueil de taille que Léry doit contourner ! Pour ce faire, et assurer ainsi une évacuation de la satire, l’auteur a recours à deux astuces : la première est le fait de faire des victimes de ces Sauvages “ idiots et naïfs ”, qui sont manipulés par les Caraibes. La deuxième consiste transférer la satire ailleurs, et la diriger vers sa propre source selon la technique qui consiste à se défendre en attaquant : Si la nudité du Tupinamba est coupable, l’accoutrement outré des Européens ne l’est pas moins dans la mesure où il constitue aussi une exhibition ostentatoire ! Enfin, par un jeu de passe passe rhétorique, Léry arrive à noyer la question de la nudité dans un débat général gravitant autour de la modération ( ne pas rester nu mais ne pas être ostentatoire non plus !) : “ …ce que j’ay dit de ces Sauvages est, pour monstrer qu’en les condamanant si austerement de ce qu’ils vont ainsi entierement le corps descouvert, nous excedans en l’autre extremité, c’est à dire en nos supefluitez et exces en habits, ne sommes guere plus louables. ” et Léry de proposer la solution comme si le débat ne portait pas uniquement sur la nudité du Sauvage : “ …et pleut à Dieu pour mettre fin à ce poinct, qu’un chacun de nous, plus pour l’honesteté et necessité, que pour la gloire et la mondanité, s’habillast qui font l’originalité de ce dernier et de Léry en même temps. Il est sans doute possible d’affirmer que les chapitres qui relèvent de l’inventaire et qui tentent de cerner les diverses facettes de la vie du Sauvage (économique, sociale, politique, métaphysique…) peuvent être considérés comme autant de pièces dans la vaste mosaïque des performances et des qualités positives qui forment un “ par dela ” original, qui frôle l’édénique et le merveilleux. Pour Léry, il s’agit moins d’évacuer la satire que de brosser le portrait d’un Sauvage qui réhabilite l’image négative qu’en donne la littérature ethnographique de l’époque. Désormais, tout réside dans le regard que Léry portera sur l’Indien ; il opte pour le mode du sensationnel qui veut que tout ce qui se rapporte au Sauvage (actions, manières de penser, de faire…) sera systématiquement exprimé sur un mode superlatif positif : la femme Sauvage par exemple, est la plus vertueuse, la plus maternelle, l’homme étant le plus honnête, ses lois sont les plus douces, les plus humaines, sa philosophie est la plus sage… C’est avec un regard exotique et non satirique que le narrateur assiste au chapitre XVI à la danse et au chant spirituels des Tupinamba. Il n’y voit pas de sorcellerie mais y contemple l’harmonie et la beauté : “ …j’en demeuray tout ravi : mais aussi toutes les fois qu’il m’en ressouvient, le cœur m’en tressaillant, il me semble que je les aye encor aux oreilles… ” p.403. L’auteur de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil va, dans le cadre de cette syntaxe de l’original, jusqu’à effectuer une sorte d’exégèse des mythes du Sauvage pour y chercher une certaine parenté avec les Ecritures Saintes. Léry recourt à l’integ… qui est une forme d’exégèse qui consiste à déterrer un fonds chrétien dans les mythologies païennes. Les commentateurs chrétiens avaient déjà lu en Roland de Ronceveaux un nouvel Hercule, et dans l’Ulysse attaché au mât du navire pour ne pas subir la tentation des Sirènes, la préfiguration du Christ crucifié ! Concernant l’épisode brésilien, Léry, en bon exégète et en bon archéologue aussi, conclut à la présence du mythe biblique de Noë dans l’imagerie tupinamba, dénaturé, certes, par la tradition orale au fil des générations : “ Et de faict, estant vraysemblable que de père en fils ils ayent entendu quelque chose du déluge universel, qui avint du temps de Noé… ”. Près de vingt ans après son retour, Léry garde de l’univers de “ par dela ” l’image d’un paradis naguère retrouvé mais duquel il a été chassé par la faute de Villegagnon ! Le Sauvage n’est plus présent matériellement là où il est, il s’est dématérialisé en univers de signes positifs. En peignant le Sauvage du Brésil, Léry
aura forgé un modèle humaniste afin de
redresser une Europe décadente. Dans cette perspective, la satire Léryenne
rejoint la définition classique d’“un genre qui combat les travers par la
déconsidération ” ; elle est foncièrement constructive et propose une
vision humaniste de l’être et du monde qui rejoint la mouvance de son siècle. 2)
Une satire humaniste : La satire est fille de la crise. Elle affiche l’ambition de
gérer cette crise en dénonçant les travers. L’Europe, à travers femmes, athées,
épicuriens, catholiques, pape, cour (la liste n’est pas exhaustive) est
fustigée par l’auteur. Parallèlement à cette stigmatisation, il propose un
univers idéal qu’il met en scène sur la terre du Brésil, rendu très positif au
point de fonctionner comme un modèle utopique (on sait tous le rôle de l’utopie
dans la pensée humaniste du 16ème siècle !). le Sauvage, étant
au centre de cette utopie, représente l’humaniste à l’état brut, vivant en
harmonie avec lui-même, avec les autres et avec la nature dont il tire toute sa
philosophie. Même ses guerres, dira Léry sont le comble de la
“ noblesse ” et de la “ générosité ”. La satire chez Léry
inverse l’ordre des choses et multiplie les jeux de miroir pour inviter
l’Européen, imbu de sa civilisation, replié dans ses préjugés à oser inverser
sa logique, à prendre le recul qui s’impose par rapport aux idées reçues et à
reconsidérer le monde dans sa diversité sans aucune forme de hiérarchisation
avilissante pour le Sauvage. Ce dernier, nu et montrant son derrière en signe
de civilité est l’incarnation même de cette philosophie de l’inversion ;
et ce n’est qu’en inversant les codes (en l’occurrence ceux du nu et du vêtu)
que le Sauvage restitue le corps comme centre du monde, réalisant ainsi
l’anthropocentrisme fondateur de tout humanisme. Conclusion : Nous avons essayé d’éclairer l’art de la satire dans l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil. L’auteur y a recours aussi bien au simple procédé qu’au discours ou à l’intertexte. Cet art est mis au service d’une satire spéculaire qui fait que deux univers se regardent en biais, se jaugent et se jugent. Léry recourt à cette confrontation pour valoriser le monde de “ par dela ” dans le cadre d’une nouvelle vision de l’être et du monde qui s’inscrit dans la mouvance humaniste de la Renaissance. Le recours à l’utopie comme modèle satirique apparente Léry à d’autres auteurs humanistes dont Rabelais avec son “ Abbaye de Thélème ” et Thomas More avec son Utopie. L’investissement d’un modèle qui annonce le “ bon sauvage ” et celui du dialogisme rattache la satire de Léry à celle des Lumières, notamment avec Diderot, Voltaire ou Rousseau. Léry annonce aussi un peu Les moralistes du “ grand siècle ” comme La Bruyère. Mais la véritable modernité du cordonnier voyageur est ce regard objectif, dénué de tout préjugé eurocentriste, qu’il jette sur ce nouveau monde et qui amorce déjà quelque part la naissance de l’ethnologie moderne. [1] à voir [2] Surtout les susnommés Villegaignon et Thevet. [3] Expression inspirée de l’ouvrage de F. Lestringant, Jean de Léry ou l’invention du sauvage, éd. Champion, 1999. [4] nous nous basons ici sur l’hypothèse que la satire est centrale dans cet ouvrage ! [5] Voir note n°1, p191, édition de référence. [6] Lestringant F. , Jean de Léry ou l’invention du sauvage, éd. Champion, 1999. [7] P.191, édition de référence, note n°2. [8] Edition de référence, pp.211-212. [9] Qui a donné son nom au pays. [10] Edition de référence, p.310, note n°3. |
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