Le corps dans le voyage...

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Histoire d'un voyage en terre de Brésil J. de Léry

Leçon littéraire:                             Le corps    dans Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil

 

Hacini Khalid, Professeur agrégé

 INTRODUCTION : 

                Le concept de corps est une des inventions du siècle de la Renaissance. L’idée même d’anthropocentrisme est intimement liée à la notion de corps puisque l’Homme est réhabilité dans sa dimension charnelle. Rabelais, Ronsard, Montaigne et bien d’autres ont prisé de façon particulière le thème du corps. Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil de Jean de Léry ne semble pas déroger à cette règle car il consacre à ce thème une position de premier choix ; d’une part , parce que le voyage est d’abord un déplacement physique, et d’autre part parce que le personnage vedette de cette œuvre , en l’occurrence le sauvage, est indissociable de sa nudité. Le corps investit donc les deux grandes parties du livre : L’épisode du voyage( un aller-retour où il est question du corps de Léry et de ses compagnons ) , puis le séjour au nouveau monde où le Sauvage est perçu surtout comme corps. Le contact avec le Sauvage nu permet à Léry de remettre en question la vision eurocentriste chrétienne du corps en tant qu’héritage du péché originel. Cette remise en question est la première phase vers une véritable réinvention du corps par Léry humaniste. Il s’agira donc d’approcher l’œuvre comme aventure du corps d’abord, ensuite en tant que physiologie du nouveau monde, avant de se pencher finalement sur les modalités de la réinvention du corps. 

I-                  L’aventure du corps : 

Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil est narrée de façon à ce que le corps soit au centre de l’aventure, le voyage étant vécu comme déplacement physique dans l’espace et dans le temps par Léry et ses compagnons. Par ailleurs, selon  la logique sapientiale, l’aventure par le corps est orientée vers la perfection de l’âme. Le corps, enfin, n’est pas  uniquement l’agent de l’aventure, il est aussi  sa mémoire qui permettra à Léry  vingt ans après son retour en France, de nous restituer l’extraordinaire histoire de son voyage  et son séjour chez ses amis les Tououpinambaoults. Nous considérerons le corps sous les trois angles de vue suivants : Le voyage par le corps , le spirituel par le physique et enfin le corps comme mémoire du voyage . 

1-                             Un voyage physique : 

Le récit de l’aller , du séjour et du retour foisonne de références au corps : Le corps de Léry et de ses compagnons, le corps de l’européen, avec une attention particulière quand il s’agit de décrire le corps du Sauvage qu’il soit ami des Français c’est à dire le Tououpinambaoult ou bien encore son ennemi juré le Margajas.

Le référence au corps est  d’autant plus remarquable dans l’œuvre qu’elle se trouve dynamisée voire dramatisée par les  épreuves physiques dont regorge l’Histoire d’un Voyage faict en la terre du Brésil . Les chapitres II,IV,XXI, et XXII mettent en scène différemment les épreuves physiques que Léry et ses compagnons ont endurées : changements climatiques, chaleur torride, pluie infecte, tempêtes, soif, famine, maladies sont autant d’expériences limites qui éprouvent le corps. Ce dernier devient non seulement le centre du récit de voyage mais aussi un véritable baromètre de l’ampleur des dangers rencontrés lors de cette aventure. Le corps réagit à ces épreuves physiques d’où une sorte de symptomatologie qui caractérise l’écriture du corps, lequel corps s’exprime dans l’œuvre à travers différents symptômes ; la pluie dont il est question à la page 138 : “ est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s’y levera des pustules et grosses vessies ”.Le deuxième chapitre fait état  des vomissements provoqués par le mal de mer affectant des passagers encore non habitués aux voyages maritimes. L’insistance sur ces symptômes représente un ressort de dramatisation de la référence au corps. Léry en vivant l’aventure dans et par son corps semble s’en servir dans son récit comme enjeu dramatique et épique, la citation suivante en est l’éloquent exemple : “ or avant  que finir ce propos je diray ici en passant avoir non seulement observé aux autres ; mais moy-mesme senti durant ces deux aspres famines où j’ay passé qu’homme en ait eschappé, que pour certain quand les corps sont attenuez, nature deffaillant, les sens estans alienez et les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement farouches, mais aussi engendre une colere laquelle on peut bien nommer espece de rage ”. page 535, chapitre XXII. Le corps , de ce fait, constitue un agent de l’aventure, qui agit dans le temps et dans l’espace ; il est aussi un baromètre des épreuves physiques et des expériences limites qui dans la littérature initiatique sont autant de rites, il s’agira, donc, de voir comment se fait l’initiation de Léry par le corps. 

2-                             L’initiation par le corps : 

L’une des spécificités de la littérature de voyage au seizième siècle  est que l’aventure va souvent de pair avec un véritable processus d’apprentissage voire d’initiation et d’élection. L’humain se trouve doublé du divin, l’horizontal  du transcendantal, le physique du spirituel. Remarquons que chaque fois que Léry est “ initié ” à un nouveau savoir, le corps se révèle être un passage obligé dans cette entreprise d’exploration. L’expérience corporelle permet à Léry d’explorer le nouveau monde, par son biais (son expérience ou celle des autres, ses compagnons en l’occurrence) il valide ou bat en brèche les vérités portant sur le monde du Sauvage. Dans cette perspective, on ne manquera pas de citer l’épisode où Léry infirme les superstitions erronées qui gravitent autour de la chauve-souris : avançant la thèse selon laquelle cet animal n’est pas sans quelques vertus thérapeutiques, il illustre ses dires en s’appuyant sur le récit d’une expérience physique : “ Il y avoit, dit il (….) un serviteur de moine qui avoit la pleuresie ( …) etant laissé pour mort, il vinct de nuict une chauvesouris, laquelle le mordit pres du talon, ( …) d’où elle tira tant de sang laissant la veine ouverte il en saillit autant de sang qu'’l estoit besoin pour remettre le patient en santé. Surquoy j'’djouste avec l'’historien que ce fust un plaisant et gracieux chirurgien pour le pauvre malade . ” Page 290,  chapitreXI. Léry s’initie et initie son lecteur aux mystères du nouveau monde par le biais de l’expérience physique, celle des autres mais aussi la sienne propre. I- 1- 5 la page 292, il découvre pour la première fois l’action malfaisante du ton (sorte de puce) sur le physique : “ pour ma part(quelque soigneux que je fusse d’y regarder souvent on m’en a tiré de divers endroits…) . ” chapitre XI. L’auteur de l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil ne fait pas uniquement le compte rendu de découvertes par le corps, mieux encore il s’érige comme apologiste et fervent adepte de la connaissance acquise à travers l’outil corporel, ce qui le qualifie du coup pour braver les pseudo thèses des prétendus philosophes détenteurs de vérités par oui dire ce passage en témoigne clairement : “  Messieurs les delicats ( …) vous voudrois- je bien prier quand on parle (…) de tels voyages vous n’en sachans autre que par les livres (…) que vous laissiez discourir ceux qui en endurans tels travaux ont été à la pratique des choses. ” page140, chapitre IV. Une initiation à la connaissance scientifique (le mot est à prendre dans son sens large sans rigueur terminologique ) mais aussi une prise de conscience de la part de Léry de son accès à un stade spirituel nouveau. L’ensemble des épreuves endurées par Léry et auxquelles il a survécu lui font penser, avec le recul des années, qu’il a été choisi par Dieu pour vivre l’aventure du nouveau monde, y survivre et la révéler à ses congénères. Pour Léry, Dieu semble l’éprouver dans son corps à dessein : “ mais comme il pleut à Dieu de nous affliger tout le long de nostre voyage … ” page 530, chapitre XXll .Ces épreuves physiques semblent prendre l’allure de scènes de mortification : la faim, la soif, la chaleur, le froid, la proximité permanente de la mort sont autant de souffrances qui amènent Léry à faire l’expérience du dépouillement, du dépassement  de ce qui est matériel en lui pour  pouvoir enfin voir clair dans l’essence des choses, pour lire et apprécier les signes divins dont le nouveau monde est l’incarnation .

Le thème du corps dans  Histoire d’un voyage faict  en la terre du Brésil revêt une grande importance : il est central dans le voyage et en même temps fonctionnel dans le récit qui le relate. Il est à la fois l’agent de l’aventure et sa propre mémoire.   

3-                             Mémoire de l’aventure : 

             Le corps est doté d’une mémoire, il porte les séquelles des expériences vécues dans le passé. Les dangers qui ont éprouvés le corps de Léry et ceux qui l’accompagnaient vont resurgir vingt ans après son retour en France et plus précisément au moment de l’écriture de son aventure dans le pays des Tououpinambaoults . la fraîcheur avec laquelle Jean de Léry restitue son périple est due, c’est vrai, à son talent de narrateur mais aussi et surtout à ce que son corps garde toujours intactes et fraîches les impressions et les sensations qu’il a enregistrées au cours du voyage. Le corps semble avoir emmagasiné et condensé le nouveau monde sous forme d’émotions vives et diverses . ceci justifie le fait que Léry présente le Brésil comme un pot-pourri de senteurs, de bruits, et d’images qui transitent par l’essence (donc par le corps). L’approche physique que Léry a faite du monde des brésiliens permet au lecteur de déguster, consommer et ingérer le nouveau monde et ce à l’instar de notre voyageur qui n’avait de cesse de le cannibaliser ; d’où l’insistance sur la forme et surtout la saveur du bestiaire américain ; c’est ce qui ressort de l’exemple suivant où Léry décrit le poisson volant : “ il est de forme assez semblable au haren, toutefois un peu plus long et plus rond, a de petits barbillons sous la gorge, les aisles comme celles d’une chauvesouris et presque aussi longues que tout le corps, et est de fort bon goust et savoureux à manger ”. page 128 , troisième chapitre. C’est justement cette fonction mnémonique qui fait que l’Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil peut être lue comme une large hypotypose dont la force d’interpellation est considérable. Mémoire sensitive en éveil permanent, le corps de Léry fait renaître des sensations du grand décalage temporel entre le temps de l’aventure et le temps de l’écriture. il suffit qu’il perçoive une sensation en “ par deça ” qui soit similaire à celle vécue en “ par delà ” pour que le nouveau monde réapparaisse dans toute sa virginité : “ Et lors ceste farine ainsi crue, comme aussi le suc blanc qui en sort, dont je parleray tantost : a la vraie senteur de l’amidon fait de pur froment long temps trempé en l’eau quand il est encore frais et liquide, tellement que depuis mon retour par deça m’estans trouvé en un lieu où on en faisait, ce flair me fit ressouvenir de l’odeur qu’on sent ordinairement ès maisons des Sauvages, quand on y fait de la farine de racine. ” …Sensations olfactives mais aussi auditives, Léry parle avec nostalgie du souvenir vivant, toujours résonnant du chant de ses amis les Sauvages et ce pour le plaisir du lecteur (auditeur ?) : “ non seulement oyant les accords si bien mesurez d’une telle multitude et sur tout pour la cadence et le refrein de la ballade (…) j’en demeuray tout ravi mais aussi toutes les fois qu’il m’en ressouvient le cœur m’en tressaillant, il me semble que je les ayes encor aux oreilles. ” page 403, seizième chapitre.      

Si nous nous sommes attardés sur le corps de Léry, c’est parce qu’il se trouve au centre des chapitres concernant les épisodes de l’aller et du retour et qui, ne sont d’ailleurs que du nombre de quatre ; le reste, constituant la partie majeure de l’œuvre, est consacré à une étude minutieuse de ce grand corps aussi bien gigantesque que passionnant, en l’occurrence, le nouveau monde. L’Histoire d’un voyage sera lu dans le cadre de ce deuxième grand point en tant que véritable physiologie du nouveau monde.  

II-                  UNE PHYSIOLOGIE DU NOUVEAU MONDE :  

            La première chose qui attire l’attention de Léry, fraîchement débarqué au Brésil, est sans doute la nudité des indiens ainsi que l’aspect central du corps dans leur univers. Dés lors, cette impression ne cesse de se confirmer et de s’ élargir au fil de son séjour. La culture du Sauvage est corporelle sur toutes les mesures. L’auteur de cette œuvre constate, à son étonnement, que le rapport du Sauvage à son corps est des plus positifs, ce qui l’amène à faire la satire de la civilisation européenne décadente. Toutefois, approcher le corps de l’indigène se révèle une tâche ardue, entravée par divers empêchements. Ce deuxième volet sera l’occasion d’aborder les trois points suivants : d’abord une culture corporelle, ensuite le corps comme enjeu spéculaire et enfin le physique entre gêne et fascination.

1-                             Une culture corporelle :

Comme nous l’avons évoqué supra , la nudité des Sauvages est le premier élément de surprise dans le contact de Léry avec la terre d’Amérique. Il faut dire que l’habitude du vêtement en Europe a fait qu’il considère la nudité des Sauvages (naturelle par ailleurs) comme une forme d’exhibition. Au fil de son aventure, il se rend compte que l’indien entretient avec son corps un lien positif ; loin d’être inhibé et source de gêne(ce qui est le cas pour l’Européen),e corps du Sauvage est considéré par ce dernier en tant que bien à entourer de beaucoup de bienveillance, aussi passe-il le clair de son temps à l’entretenir et à l’orner ; la quasi totalité du huitième chapitre est consacré à l’intérêt que porte les Brésiliens au maquillage de leurs corps, Léry affirme à la page 218 : “ Au surplus, nos Brésiliens se bigarrent souvent le corps de diverses peintures et couleurs mais surtout ils se noircissent ordinairement si bien les cuisses et les jambes. ” Outre le maquillage, Léry n’a pas manqué de détailler d’autres activités qui se rapportent au corps tels la danse, l’incision, le saignement…Si le rituel de la célébration d’une naissance chez les chrétiens est entièrement symbolique( l’eau baptismale), dans le monde des Tououpinambaoults, le père écrase le nez à son nouveau-né. C’est dire que le corps  est à bien des égards porteur de la culture des indiens. La pratique de la guerre, quand à elle, renforce la thèse de l’importance du physique pour les Sauvages ; ainsi quand les Européens se livrent bataille trois éléments, au moins, interviennent pour amoindrir le rôle que le corps peut y jouer : l’armure, les armes à feu (arquebuses notamment),et enfin la présence des chevaux. Ces trois conditions sont loin de se réaliser dans le nouveau monde : la nudité des Sauvages, leurs armes primitives(simples bâtons), l’absence de chevaux au Brésil, font que leurs guerres sont des corps à corps contre le corps ennemi. Nous assistons alors à de véritables fresques où s’entremêlent des milliers de corps agités par violence toute épique : “ Nous vismes ces barbares combattre de telle furie (…) redoublans leurs cris, etandans les bras se menaçans (…)quand ils furent meslez, ce fut avec leurs massues de bois, à grands coups et à deux mains et se charger de te lle façon que qui rencontroit sur la teste de son ennemi, ilnel’envoyoit pas seulement par terre mais l’assommoit comme font les bouchers les bœufs par deça. ” pages 347-348,  quatorzième chapitre. Mettons-nous en garde contre toute interprétation hâtive de l’aspect central du corps dans la civilisation toupinamba, ce n’est certainement pas à cause de l’absence de spiritualité et de transcendance qu’ils s’attachent à la matérialité corporelle ; l’importance du physique est due, semble t-il, à ce que même les valeurs abstraites telles l’honneur et le sens de la vengeance trouvent leur expressions dans le corps. L’anthropophagie, par exemple, est un rituel qui implique totalement le physique  puisque le corps y mange le corps. Néanmoins, une connaissance profonde des mœurs des Sauvages révèle que ces derniers  n’ingèrent pas la chair humaine à cause de la faim (le nouveau monde étant abondant en toutes espèces de nourritures), mais bel et bien pour venger l’honneur de leurs parents eux-mêmes cannibalisés par le corps ennemi. L’anthropophagie, considérée comme la plus cruelle expression corporelle, est en vérité un rituel symbolique visant à réhabiliter un honneur bafoué : Lestringant, en tenant ces propos, va dans le même sens : “ Comme Thevet et Staden avant lui, Léry insiste sur la portée symbolique de l’ingestion de chair humaine. Il s’agit comme le voudra Montaigne, d’un cannibalisme d’honneur non d’un cannibalisme de nutrition. ” (note 1, page 366, chapitre XV.). Tout transite, donc, par le corps dans l’univers des indiens ; sa dimension positive, voire euphorique ne peut que susciter l’admiration d’un Léry fasciné par un monde édénique enfin retrouvé : l’auteur de l’Histoire d’un Voyage faict en la Terre du Brésil voit dans la santé et la beauté du corps du sauvage la bonté de son âme. Le parallèle encore une fois avec l’Européen ne peut être des plus favorables pour ce dernier.

2-                             Un enjeu spéculaire : 

Dans ce face à face entre le nouveau monde et l’ancien, le corps du Sauvage représente un double miroir. Bien construit, bien entretenu par un exercice physique quotidien, évoluant dans un milieu sain et donc immunisé contre un grand nombre de maladies et d’handicaps, le corps des indigènes du Brésil respire la santé et ce à l’opposé du corps de l’Européen : “ Bien sont-ils plus forts, plus robustes et replets, plus dispos, moins sujets à maladie et mesme il n’y a presque point de boiteux, de borgnes, contrefaits, ni malificiez entre eux ” (page 211, chapitre VIII.). Mieux encore, le corps sain du Sauvage est la parfaite illustration d’un état moral caractérisé par l’honnêteté et la droiture : une âme saine ne peut loger que dans un corps sain, c’est le cas du Sauvage, et l’inverse s’avère valable pour l’Européen. Le passage du physique au moral se base probablement sur la théorie platonicienne selon laquelle le corps est une concrétisation de l’état moral de l’âme et que les maladies du corps sont symptomatiques des maladies de l’âme. C’est donc en se basant sur cette philosophie que Léry conclut à la supériorité morale de l’indien sur le civilisé qui vit dans “ defiance… avarice… procez et brouilleries… envie et ambition, rien de tout cela ne les (les Sauvages) tourmente, moins les domine et passionne. ” (page 212, chapitre VIII.). La fonction spéculaire du corps va toutefois s’élargissant ; Léry ne voit pas uniquement dans la robustesse des indiens une force d’âme mais aussi l’allégorie d’une nature en bonne santé. Le nouveau monde est jeune, fécond et vigoureux ; l’ancien, à l’instar de l’Européen, est malade, fragile, malsain et décadent. Léry parle, non sans admiration, du “ bon air et bonne temperature de leur pays… sans gelées, ny grandes froidures, les bois, herbes et champs sont toujours toujours verdoyants. ”. Par opposition “ aux sources fangeuses ou plustost pestilentiales ” d’Europe (pages 211 et 212, chapitre VIII.). Le parallèle entre le corps du Sauvage et celui de l’Européen débouche, de ce fait, sur un deuxième parallèle entre deux autres corps, en l’occurrence “ par deça ” et “ par delà ”. le corps est enfin parmi les nombreux motifs qui ont déclenché chez l’auteur de l’Histoire d’un Voyage Faict en la Terre du Brésil des réflexions d’ordre satirique à l’égard de l’ancien monde. La volonté de “ disséquer ” le corps du Sauvage est manifeste dans l’œuvre, néanmoins, cette entreprise est loin d’être évidente : certaines considérations entrent en jeu pour rendre difficiles l’appréhension léryenne du corps qui se situe dès lors entre gêne et fascination.

3-                             Entre gêne et fascination :

L’absence de l’écriture dans le nouveau monde entrave toute représentation fidèle du corps de l’indigène. même la peinture, code de représentation réputé être plus performant, n’est d’aucune utilité pour l’ethnographe Léry. Tenter de représenter le corps, c’est le trahir ; ceci est dû partiellement au fait que les attitudes physiques des Brésiliens n’ont aucune référence dans le monde civilisé, et ce de l’aveu même de Léry :  “ Si est-ce neantmoins qu’à cause de leurs gestes et contenances du tout dissemblables des nostres, je confesse qu’il est malaisé de le bien representer ni par escrit ni mesme par peinture. ” (page 234 ; chapitre VIII.). Pour remédier à cet handicap, Léry propose une approche directe du corps sans aucune forme de médiation :  “ Par quoy pour en avoir le plaisir, il les faut voir et visiter en leur pays. ” ( ibidem.). L’imagination constitue un autre remède pour visionner mentalement un défilé naturiste, peut-on lire à la page 226 :  “ si maintenant en premier lieu, suyvant ceste description, vous vous voulez representer un Sauvage, imaginez en vostre entendement un homme nud, bien formé et proportionné de ses membres. ”. La morale chrétienne, assez sévère à l’égard du corps, constitue une deuxième gêne ; c’est au nom de cette morale que Léry compare les femmes sauvages nues aux sorcières d’Europe. Il avance au huitième chapitre qu’  “ aussitost que la nuict estoit close, elles despouillans secretement leurs chemises et les autres haillons qu’on leur bailloit. Il falloit que pour leur plaisir et avant que se coucher elles se pourmenassent toutes nues parmi nostre isle. ” (page 232). Michel de Certeau commente le passage supra en affirmant que :  “ la nudité de ces femmes de nuit folles de plaisir rappelle le sabbat des sorcières, elles aussi ivres de leurs corps et cannibales. Nul hasard si ce tableau nocturne se rencontre à l’époque où l’Europe systématise chez elle la chasse aux sorcières. ” ( note 3, ibidem). Néanmoins, la gêne morale se double de la fascination du voyageur Léry qui apprécie de plus en plus le mode de vie du Sauvage ainsi que sa vision du monde ; aussi se livre-t-il à une véritable gymnastique rhétorique pour rendre positive la nudité coupable aux yeux de la tradition chrétienne. Pour ce faire, Léry affirme que la nudité du Sauvage ne peut être une hérésie puisqu’il n’a pas reçu la Révélation. Soulignons que la gêne morale ne provient pas uniquement de l’Europe chrétienne inquisitrice, le nouveau monde, aussi libéré soit-il, représente un handicap moral dans l’approche du corps, même s’il est de moindre impact et donc surmontable. Ainsi au chapitre XVI, Léry tente d’observer les Sauvages nus, effectuant un rite chorégraphique orchestré par les fameux caraibes, ce qui représente un tabou chez les Tououpinambaoults. Léry a dû avoir recours à une ethnographie par la serrure, à une sorte de “ voyeurisme ” pour observer les corps des Sauvages en transe : “ Mais parce que quand je voulois sortir pour en approcher, non seulement les femmes (Sauvages) me retiroyent, mais nostre truchement disoit que six à sept ans qu’ily avoit qu’il estoit en ce pays-là, il ne s’estoit jamais osé trouvé parmi les Sauvages en ceste feste (…) approchant doncques du lieu où j’oyois ceste chanterie (et) à fin de mieux voir à mon plaisir je fis avec les mains un petit pertuis en la couvrture… ” (pages 399 et 401). C’e va et vient entre gêne et fascination à l’égard du corps du Sauvage n’est toutefois qu’un phénomène épisodique, car la gêne et la négativité ne transparaissent qu’occasionnellement dans le discours de Léry, elles ne sont, pour ainsi dire,  que les résidus de son éducation euro-centriste, chrétienne qui tend à transiger au fil de son séjour chez les indigènes. L’aventure au nouveau monde amène Léry à dépasser la vision chrétienne inquisitrice du corps pour l’approcher autrement, voire le réinventer.     

III-                   Le corps réinventé : 

Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil est une œuvre qui réinvente le corps, et  cette réinvention se fait  selon un processus en deux phases. La première consiste à évacuer la charge négative attribuée au corps  par le biais du rire.  

1-                             Le rire réinvente le corps : 

Plus qu’une réaction spontanée, plus que l’expression d’un affect, le rire est pour Léry un instrument original et idéal pour réinventer le corps et ce en le donnant à voir autrement que par le prisme religieux du seizième siècle. Remarquons , dans un premier temps, que toutes les fois où Léry entre en contact avec le Sauvage, le rire intervient afin d’éviter toute forme de contamination morale : là où le chrétien intolérant condamne sans appel la nudité du Sauvage la considérant comme une forme d’impiété, Léry , lui, perçoit cette même nudité comme une inversion cocasse de la logique européenne. La scène où les indigènes, se voyant offrir des chemises par les civilisés, cachent ce qui est à dévoiler et montrent ce qu’ils doivent cacher, en est l’éloquent exemple : “à fin de ne les gaster en les troussant jusqu’au nombril, et decouvrans ce que plustost il falloit cacher, ils voulurent encores , en prenant congé de nous, que nous vissions leur derriere et leurs fesses. Ne voilà pas d’honnestes officiers et une belle civilité pour des ambassadeurs. ” Même quand le Sauvage s’offre pour porter sur son dos l’Européen Léry, ce n’est nullement l’occasion pour ce dernier de prétendre à une quelconque supériorité, mais bien au contraire, le rire intervient entre Léry et l’indigène pour sceller un rapport de complicité, d’amitié et de solidarité, en dehors des préjugés euro-centristes. Le transfert par le rire est une autre technique d’annulation de la charge négative. Au huitième chapitre, Léry et ses compagnons se rit de l’habillement incongru des Brésiliens, ceci occasionne un transfert de l’attention portée sur le corps nu vers la manière burlesque dont les Sauvages usent des vêtements offerts par les Européens : “ mais les uns, sans rien avoir sur leur corps, chaussans aucunefois de ces chausses larges à la mattelote : les autres au contraire sans chausses vestants des sayes, qui ne leur venoyent que jusques aux fesses(…) qui n’estoit pas sans nous faire tout nostre saoul ”.( page 226, chapitre VIII.) .

Nombreuses sont les occurrences où le corps est évoqué dans un contexte de rire. Frank Lestringant souligne à ce propos dans son article intitulé “ Léry ou le rire indien ” que : “ (le Sauvage) est toujours en association avec le thème d’une nudité risible aux yeux de la pudibonde Europe ”(page 16 ). La première phase consiste donc à évincer toute forme de condamnation morale inspirée de la pensée chrétienne. Le deuxième stade vise, pour sa part, à inscrire le corps de ” l’indien sous le signe de la revalorisation, et ce par une véritable syntaxe de l’original.       

 

2-                             La revalorisation du corps : 

S’entend par syntaxe de l’original l’ensemble des caractéristiques qui relèvent du positif, de l’inoui et du merveilleux que Léry confère aux divers constituants du nouveau monde, qu’il s’agisse des ethnies qui le peuplent, de l’herbiaire, du bestiaire…et bien d’autres. Le corps fait partie de ce répertoire, il est même l’un des motifs qui ont été le plus investis par la syntaxe de l’original, et ce bien entendu, dans le sens d’une véritable revalorisation. Une étude aussi succinte soit-elle, révèle inévitablement l’armada stylistique déployée par Léry dans le but de mettre en valeur le corps de l’indien et le donner à voir sous un jour des plus laudatifs. On peut lire à ce sujet à la page 211 : “ bien sont-ils plus forts, plus robustes et replets, plus dispos (…) davantage que plusieurs parviennent jusques à l’aage de cent ou six vingt ans (…) peu y en a qui en leur vieillesse ayent les cheveux ny blancs ny gris ”. Léry valorise le corps du Sauvage en l’esthétisant, inversant ainsi l’ordre moral chrétien. Pour Léry, un corps nu ne couve pas forcément une âme corrompue, mais il est possible qu’un corps nu et sain soit le réceptacle d’une âme elle aussi saine. On peut signaler aussi (toujours dans le cadre de la revalorisation du corps) la fantaisie, comme ressort participant dans ce discours mélioratif. C’est le cas de cette coutume qui consiste à écraser le nez du nouveau-né afin de le rendre beau. Fantaisie mais aussi ludisme : les indiens ne cessent-ils pas de peindre et orner leur corps de mille et une couleurs ? soulignons, toutefois, que ce qui paraît fantaisie et originalité pour Léry l’européen, est pour le Sauvage partie prenante de sa culture, qu’il grave dans son corps à défaut de papier et d’écriture. C’est dire enfin que l’indigène ne cesse de communiquer avec son corps comme le support de sa propre civilisation. Objet d’ornementation, support cultuel et culturel, le corps du Sauvage réhabilite le corps de l’Homme en tant que centre du monde et de l’écriture, Léry, par ce fait, rejoint la mouvance humaniste de la renaissance.    

3-                             Une approche humaniste : 

La dimension révolutionnaire de la littérature du seizième siècle consiste en une re-centration de la réflexion et de création littéraire autour de l’Homme comme véritable acteur du processus historique, du développement culturel et spirituel de son époque. Et si la plupart des humanistes ont eu recours à la fable antique, en ce sens que l’univers antique célébrait l’anthropocentrisme et surtout le corps dans ses dimensions autres que simple et méprisable siège de l’âme. Léry, lui a choisi le nouveau monde comme support humaniste. Vingt ans après son retour en  une Europe décadente qui sombre de plus en plus dans les guerres de religion, l’auteur de l’Histoire d’un voyage… propose l’univers des Tououpinambaoults en tant que modèle de bonheur et d’euphorie. Dans ce sens là, la terre du Brésil est une fable humaniste édificatrice dispensée contre le fanatisme européen. Force est de constater qu’étant le centre du nouveau monde, le corps est la leçon humaniste majeure dans l’enseignement de Léry ; celui-ci semble proposer à l’Europe l’image d’un corps en harmonie avec lui même, en atteste la présence quasi constante du rire, véritable gage de bien-être, de confiance et d’optimisme. Léry n’a cesse d’insister sur la joie de vivre du Sauvage : “ C’est un peuple fuyant melancolie. ”. harmonie avec lui-même mais aussi avec le milieu où il évolue : l’agilité et l’épanouissement du corps de l’indigène en sont la preuve, que ce soit sur terre ou en mer. A la page 300, au chapitre XII, il est fait allusion à cette symbiose corps / nature : “ j’observay [que] non seulement [ils] nageoyent tout roide et si bellement qu’ils vouloient, mais aussi quand bon leur sembloit se reposoient sur l’eau. ”. L’œuvre serait à lire , alors, comme une défense et illustration du corps non sans quelques détours et compromis. Mieux encore, il ne s’agit pas uniquement de défendre le corps mais de le présenter comme l’expression d’une philosophie eudémoniste ( orientée vers le bonheur) et ce à l’état naturel. Nous ne sommes pas loin du gymnosophiste ou philosophe nu du siècle des Lumières, ce qui justifie la figure du Sauvage sénile qui, dans un échange dialogique exemplaire avec Léry, inculque à celui-ci une véritable leçon de bonheur : “ à ceste heure cognois-je que vous autres Mairs, c’est-à-dire François, estes de grands fols car vous faut-il travailler à passer la mer, vous endurez tant de maux pour… vos enfants…la terre qui vous a nourris n’est-elle pas suffisante pour les nourrir ? ” (page 311, chapitre XIII.). 

Conclusion : 

            Aborder le thème du corps dans sa dimension dramatique, culturelle, spirituelle et philosophique dans l’œuvre de Léry permet de prendre conscience de l’envergure de la conception léryenne du corps. Celle-ci s’érige, en effet, comme un jalon incontournable dans l’évolution de la réflexion sur le corps en occident. Sa façon de concevoir le corps, rapproche Léry de Rabelais en ce sens que chez les deux hommes, le corps est porteur d’une philosophie révolutionnaire et hétérodoxe. La prédominance de l’activité physique (manger, boire, danser, rire…) trahit un esprit frondeur qui tend à remettre en question les valeurs désuètes. Pour les deux écrivains, le corps est un instrument de vérification et de contestation. Cette idée sera confirmée avec la consécration du Sauvage comme philosophe nu au siècle de Diderot. La postérité de Léry va encore plus loin, ainsi sa représentation du corps en tant que mémoire qui déclenche le souvenir et l’activité créatrice, instaure des passerelles avec, ce qui sera quatre siècles après, la pensée proustienne. L’œuvre condense ainsi les germes de l’évolution de la notion de corps dans l’histoire des idées. Partant, quoique datant du XVIe siècle, la conception léryenne se révèle d’une éclatante modernité!

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