JACQUES DERRIDA, LE PARDON

 

Le Pardon

(Citations incontournables)

Jacques Derrida

 

  

1-  « On confond souvent, parfois de façon calculée, le pardon avec des thèmes voisins : l'excuse, le regret, l'amnistie, la prescription, etc., autant de significations dont certaines relèvent du droit, d'un droit pénal auquel le pardon devrait rester en principe hétérogène et irréductible ».

 

2-  « Si énigmatique que reste le concept de pardon, il se trouve que la scène, la figure, le langage qu'on tente d'y ajuster appartiennent à un héritage religieux (disons abrahamique, pour y rassembler le judaïsme, les christianismes et les islams) »

 

3-  « Dès lors ­ et c'est l'un des fils directeurs de mon séminaire sur le pardon (et le parjure) ­, la dimension même du pardon tend à s'effacer au cours de cette mondialisation, et avec elle toute mesure, toute limite conceptuelle. Dans toutes les scènes de repentir, d'aveu, de pardon ou d'excuses qui se multiplient sur la scène géopolitique depuis la dernière guerre, et de façon accélérée depuis quelques années, on voit non seulement des individus mais des communautés entières, des corporations professionnelles, les représentants de hiérarchies ecclésiastiques, des souverains et des chefs d'État demander « pardon » »

 

4-  « Même si des mots comme « crime contre l'humanité » circulent maintenant dans le langage courant. Cet événement fut lui-même produit et autorisé par une communauté internationale à une date et selon une figure déterminées de son histoire. Qui s'enchevêtre mais ne se confond pas avec l'histoire d'une réaffirmation des droits de l'homme, d'une nouvelle Déclaration des droits de l'homme. Cette sorte de mutation a structuré l'espace théâtral dans lequel se joue ­ sincèrement ou non ­ le grand pardon, la grande scène de repentir qui nous occupe »

 

5-  « Voilà toute une humanité secouée par un mouvement qui se voudrait unanime, voilà un genre humain qui prétendrait s'accuser tout à coup, et publiquement, et spectaculairement, de tous les crimes en effet commis par lui-même contre lui-même, « contre l'humanité ». »

 

6-  « Car si on commençait à s'accuser, en demandant pardon, de tous les crimes du passé contre l'humanité, il n'y aurait plus un innocent sur la Terre ­ et donc plus personne en position de juge ou d'arbitre »

 

7-  « Nous sommes tous les héritiers, au moins, de personnes ou d'événements marqués, de façon essentielle, intérieure, ineffaçable, par des crimes contre l'humanité. »

8-  « Qu'on y voie un immense progrès, une mutation historique ou un concept encore obscur dans ses limites, fragile dans ses fondations (et on peut faire l'un et l'autre à la fois ­ j'y inclinerais, pour ma part), on ne peut dénier ce fait : le concept de « crime contre l'humanité » reste à l'horizon de toute la géopolitique du pardon. Il lui fournit son discours et sa légitimation ».

 

9-  « Je prendrai alors le risque de cette proposition : à chaque fois que le pardon est au service d'une finalité, fut-elle noble et spirituelle (rachat ou rédemption, réconciliation, salut), à chaque fois qu'il tend à rétablir une normalité (sociale, nationale, politique, psychologique) par un travail du deuil, par quelque thérapie ou écologie de la mémoire, alors le « pardon » n'est pas pur ­ ni son concept. Le pardon n'est, il ne devrait être ni normal, ni normatif, ni normalisant. Il devrait rester exceptionnel et extraordinaire, à l'épreuve de l'impossible : comme s'il interrompait le cours ordinaire de la temporalité historique ».

 

10- « Il faudrait donc interroger de ce point de vue ce qu'on appelle la mondialisation et ce que je propose ailleurs (1) de surnommer la mondialatinisation ­ pour prendre en compte l'effet de christianité romaine qui surdétermine aujourd'hui tout le langage du droit, de la politique, et même l'interprétation dudit « retour du religieux ». Aucun prétendu désenchantement, aucune sécularisation ne vient l'interrompre, bien au contraire ».

 

11- « Dans un texte polémique justement intitulé « L'imprescriptible », Jankélévitch déclare qu'il ne saurait être question de pardonner des crimes contre l'humanité, contre l'humanité de l'homme : non pas contre des « ennemis », (politiques, religieux, idéologiques), mais contre ce qui fait de l'homme un homme ­ c'est-à-dire contre la puissance de pardonner elle-même. De façon analogue, Hegel, grand penseur du « pardon » et de la « réconciliation », disait que tout est pardonnable sauf le crime contre l'esprit, à savoir contre la puissance réconciliatrice du pardon ».

 

12- « En France les plus hauts responsables politiques ont régulièrement tenu le même langage : il faut procéder à la réconciliation par l'amnistie et reconstituer ainsi l'unité nationale. C'est un leitmotiv de la rhétorique de tous les chefs d'État et Premiers ministres français depuis la Seconde Guerre mondiale, sans exception. Ce fut littéralement le langage de ceux qui après le premier moment d'épuration, décidèrent de la grande amnistie de l951 pour les crimes commis sous l'Occupation ».

 

13- « Refaire l'unité nationale, cela voulait dire se réarmer de toutes les forces disponibles dans un combat qui continuait, cette fois en temps de paix ou de guerre dite froide. Il y a toujours un calcul stratégique et politique dans le geste généreux de qui offre la réconciliation ou l'amnistie, et il faut toujours intégrer ce calcul dans nos analyses ».

 

14- « Inversement, quand le corps de la nation peut supporter sans risque une division mineure ou même trouver son unité renforcée par des procès, par des ouvertures d'archives, par des « levées de refoulement », alors d'autres calculs dictent de faire droit de façon plus rigoureuse et plus publique à ce qu'on appelle le « devoir de mémoire ». »

 

15- « C'est toujours le même souci : faire en sorte que la nation survive à ses déchirements, que les traumatismes cèdent au travail du deuil, et que l'État-nation ne soit pas gagné par la paralysie. Mais même là où l'on pourrait le justifier, cet impératif « écologique » de la santé sociale et politique n'a rien à voir avec le « pardon » dont on parle alors bien légèrement. Le pardon ne relève pas, il devrait ne jamais relever d'une thérapie de la réconciliation ».

 

16- « En principe, donc, toujours pour suivre une veine de la tradition abrahamique, le pardon doit engager deux singularités : le coupable (le « perpetrator », comme on dit en Afrique du Sud) et la victime. Dès qu'un tiers intervient, on peut encore parler d'amnistie, de réconciliation, de réparation, etc. Mais certainement pas de pur pardon, au sens strict ».

 

17- « Le représentant de l'État peut juger mais le pardon n'a rien à voir avec le jugement, justement. Ni même avec l'espace public ou politique. Même s'il était « juste », le pardon serait juste d'une justice qui n'a rien à voir avec la justice judiciaire, avec le droit. Il y a des cours de justice pour cela et ces cours ne pardonnent jamais, au sens strict de ce mot ».

 

18- « Tantôt le pardon (accordé par Dieu ou inspiré par la prescription divine) doit être un don gracieux, sans échange et sans condition; tantôt, il requiert, comme sa condition minimale, le repentir et la transformation du pécheur ».

 

19- « si notre idée du pardon tombe en ruine dès qu'on la prive de son pôle de référence absolu, à savoir de sa pureté inconditionnelle, elle reste néanmoins inséparable de ce qui lui est hétérogène, à savoir l'ordre des conditions, le repentir, la transformation, autant de choses qui lui permettent de s'inscrire dans l'histoire, le droit, la politique, l'existence même ».

 

20- « si l'on veut, et il le faut, que le pardon devienne effectif, concret, historique, si l'on veut qu'il arrive, qu'il ait lieu en changeant les choses, il faut que sa pureté s'engage dans une série de conditions de toute sorte (psychosociologiques, politiques, etc.). C'est entre ces deux pôles, irréconciliables mais indissociables, que les décisions et les responsabilités sont à prendre ».

 

21- « Mais malgré toutes les confusions qui réduisent le pardon à l'amnistie ou à l'amnésie, à l'acquittement ou à la prescription, au travail du deuil ou à quelque thérapie politique de réconciliation, bref à quelque écologie historique, il ne faudrait jamais oublier, néanmoins, que tout cela se réfère à une certaine idée du pardon pur et inconditionnel sans laquelle ce discours n'aurait pas le moindre sens ».

 

22- « le pardon pur et inconditionnel, pour avoir son sens propre, doit n'avoir aucun « sens », aucune finalité, aucune intelligibilité même. C'est une folie de l'impossible ».

 

23- « Car le droit de grâce est bien, comme son nom l'indique, de l'ordre du droit mais d'un droit qui inscrit dans les lois un pouvoir au-dessus des lois. Le monarque absolu de droit divin peut gracier un criminel, c'est-à-dire pratiquer, au nom de l'État, un pardon qui transcende et neutralise le droit. Droit au-dessus du droit. Comme l'idée de souveraineté même, ce droit de grâce a été réapproprié dans l'héritage républicain. Dans des États modernes de type démocratique, comme la France, on dirait qu'il a été sécularisé (si ce mot avait un sens ailleurs que dans la tradition religieuse qu'il maintient en prétendant s'y soustraire) ».

 

24- « quand la victime et le coupable ne partagent aucun langage, quand rien de commun et d'universel ne leur permet de s'entendre, le pardon semble privé de sens, on a bien affaire à cet impardonnable absolu, à cette impossibilité de pardonner dont nous disions pourtant tout à l'heure qu'elle était, paradoxalement, l'élément même de tout pardon possible. Pour pardonner, il faut d'une part s'entendre, des deux côtés, sur la nature de la faute, savoir qui est coupable de quel mal envers qui, etc ».

 

25- « Car vous imaginez ce qu'une « logique de l'inconscient » viendrait perturber dans ce « savoir », et dans tous les schémas dont elle détient pourtant une « vérité ». Et vous imaginez aussi ce qui se passerait quand la même perturbation ferait tout trembler, quand elle viendrait retentir dans le « travail du deuil », dans la « thérapie » dont nous parlions, et dans le droit et dans la politique ».

 

26- « Le pardon est donc fou, il doit s'enfoncer, mais lucidement, dans la nuit de l'inintelligible. Appelez cela l'inconscient ou la non-conscience, si vous voulez. Dès que la victime « comprend » le criminel, dès qu'elle échange, parle, s'entend avec lui, la scène de la réconciliation a commencé, et avec elle ce pardon courant qui est tout sauf un pardon. Même si je dis « je ne te pardonne pas » à quelqu'un qui me demande pardon, mais que je comprends et qui me comprend, alors un processus de réconciliation a commencé, le tiers est intervenu. Pourtant c'en est fini du pur pardon ».

 

27- « Un pardon « finalisé » n'est pas un pardon, c'est seulement une stratégie politique ou une économie psychothérapeutique ».

 

28- « En Algérie aujourd'hui, malgré la douleur infinie des victimes et le tort irréparable dont elles souffrent à jamais, on peut penser, certes, que la survie du pays, de la société et de l'État passe par le processus de réconciliation annoncé. On peut de ce point de vue « comprendre » qu'un vote ait approuvé la politique promise par Bouteflika ».

 

29- « Mais je crois inapproprié le mot de « pardon » qui fut prononcé à cette occasion, en particulier par le chef de l'État algérien. Je le trouve injuste à la fois par respect pour les victimes de crimes atroces (aucun chef d'État n'a le droit de pardonner à leur place) et par respect pour le sens de ce mot, pour l'inconditionnalité non-négociable, anéconomique, a-politique et non-stratégique qu'il prescrit ».

 

30- « Toutes sortes de « politiques » inavouables, toutes sortes de ruses stratégiques peuvent s'abriter abusivement derrière une « rhétorique » ou une « comédie » du pardon pour brûler l'étape du droit ».

 

31- « Revenons à la question des droits de l'homme, du concept de crime contre l'humanité, mais aussi de la souveraineté. Plus que jamais, ces trois motifs sont liés dans l'espace public et dans le discours politique. Bien que souvent une certaine notion de la souveraineté soit positivement associée au droit de la personne, au droit à l'autodétermination, à l'idéal d'émancipation, en vérité à l'idée même de liberté, au principe des droits de l'homme, c'est souvent au nom des droits de l'homme et pour punir ou prévenir des crimes contre l'humanité qu'on en vient à limiter, à envisager au moins, par des interventions internationales, de limiter la souveraineté de certains États-nations ».

 

32- « Soyons toujours attentifs, comme Hannah Arendt le rappelle aussi lucidement, au fait que cette limitation de souveraineté n'est jamais imposée que là où c'est « possible » (physiquement, militairement, économiquement), c'est-à-dire toujours imposée à de petits États, relativement faibles, par des États puissants. Ces derniers restent jaloux de leur propre souveraineté en limitant celle des autres ».

 

33- « C'est là un ordre et un « état de fait » qui peuvent être ou bien consolidés au service des « puissants » ou bien, au contraire, peu à peu disloqués, mis en crise, menacés par des concepts (c'est-à-dire ici des performatifs institués, des événements par essence historiques et transformables), comme ceux des nouveaux « droits de l'homme » ou de « crime contre l'humanité », par des conventions sur le génocide, la torture ou le terrorisme ».

 

34- « L'imprescriptible, comme notion juridique, n'est certes pas l'impardonnable, nous avons vu pourquoi tout à l'heure. Mais l'imprescriptible, j'y reviens, fait signe vers l'ordre transcendant de l'inconditionnel, du pardon et de l'impardonnable, vers une sorte d'anhistoricité, voire d'éternité et de Jugement Dernier qui déborde l'histoire et le temps fini du droit : à jamais, « éternellement », partout et toujours, un crime contre l'humanité sera passible d'un jugement, et on n'en effacera jamais l'archive judiciaire »

 

35- « Je comprends, je partage même le désir de ceux qui disent : « Il faut faire la paix, il faut que ce pays survive, ça suffit, ces meurtres monstrueux, il faut faire ce qu'il faut pour que ça s'arrête », et si, pour cela, il faut ruser jusqu'au mensonge ou à la confusion (comme quand Bouteflika dit : « Nous allons libérer les prisonniers politiques qui n'ont pas de sang sur les mains »), eh bien, va pour cette rhétorique abusive, elle n'aura pas été la première dans l'Histoire récente, moins récente et surtout coloniale de ce pays. Je comprends donc cette « logique », mais je comprends aussi la logique opposée qui refuse à tout prix, et par principe, cette utile mystification ».

 

36- « Tous les États-nations naissent et se fondent dans la violence. Je crois cette vérité irrécusable. Sans même exhiber à ce sujet des spectacles atroces, il suffit de souligner une loi de structure : le moment de fondation, le moment instituteur est antérieur à la loi ou à la légitimité qu'il instaure. Il est donc hors la loi, et violent par là-même ».

 

37- « Avant les formes modernes de ce qu'on appelle, au sens strict, le « colonialisme », tous les États (j'oserais même dire, sans trop jouer sur le mot et l'étymologie, toutes les cultures) ont leur origine dans une agression de type colonial. Cette violence fondatrice n'est pas seulement oubliée. La fondation est faite pour l'occulter ; elle tend par essence à organiser l'amnésie, parfois sous la célébration et la sublimation des grands commencements ».

 

38- « Ce dont je rêve, ce que j'essaie de penser comme la « pureté » d'un pardon digne de ce nom, ce serait un pardon sans pouvoir : inconditionnel mais sans souveraineté. La tâche la plus difficile, à la fois nécessaire et apparemment impossible, ce serait donc de dissocier inconditionnalité et souveraineté ».

 

WLED EL BAHDJA
COPY RIGHTS