DISSERTATION sur un sujet littéraire

DISSERTATION sur un sujet littéraire

A propos de la spécificité du roman maupassantien, deux critiques écrivent : « La destinée catastrophique du personnage n’a pas de causes externes et n’est pas tant due à son milieu social ni à l’époque dans laquelle il vit qu’à son statut d’homme ». (Delphine Dussart et Catherine Hervé-Montel). Commentez cette réflexion d’après votre lecture d’un roman de Maupassant.

Nous nous référerons pour cet exercice au roman Une Vie.

Pour mieux faire parler une citation, la discuter, il est souvent efficace d’essayer d’abord de la contester, même si c’est pour en reconnaître ensuite la pertinence. Ici, l’idée que le destin catastrophique du personnage ne serait pas essentiellement dû à son milieu social et à son époque semble contredire une composante essentielle du naturalisme, à savoir l’étroite corrélation entre milieu et individu, entre éducation et individu. Cette réflexion pourrait nourrir une première partie de notre dissertation.

Il est bien sûr très souhaitable ensuite d’abonder dans le sens des critiques. Qu’ont-elles voulu dire? Le caractère de certains individus programmerait-il leurs échecs? Ou plus largement le fiasco de Jeanne Le Perthuis serait-il celui qui guette tout être humain? Voilà une deuxième idée à creuser dans ce devoir.

Il reste enfin à examiner le statut d’homme tel qu’il est vécu, tel qu’il est perçu par le personnage-témoin privilégié qu’est Jeanne Le Perthuis, parmi d’autres personnages. Autrement dit, il nous reste à définir une écriture qui choisit de raconter une aventure d’autant plus catastrophique qu’elle déploie une conception pessimiste de l’homme, une écriture proprement maupassantienne qui dépasse le strict dogme naturaliste.

I LE MILIEU SOCIAL ET L’EPOQUE COMME REPOUSSOIRS

A/ Une éducation idéaliste

La question que nous nous posons est : en quoi le rousseauisme du baron a-t-il éventuellement favorisé les malheurs de sa fille ? La personnalité de cet homme qui croit au progrès, qui veut « laisser faire la vie », qui voit dans le monde entier une force bonne et généreuse « produisant sans but, sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes à travers l’espace infini, suivant les nécessités du hasard et le voisinage des soleils chauffant le monde » dans un XIXè siècle dépourvu de tendresse, que sa générosité conduira à mourir ruiné, n’explique pas à elle seule l’implacable destruction de la vie de Jeanne. Force est de constater pourtant qu’il a, en toute bonne foi, aidé le loup à entrer dans la bergerie. Avant le mariage, il dit de Julien : « il sera pour nous comme un fils ».

Les mièvreries de la baronne, qui trouve ce dernier « très comme il faut », qui refuse d’être explicite dans le domaine de l’éducation sexuelle, sont un facteur aggravant.

Sans doute plus lourde de conséquences, la réclusion conventuelle, qui interdit aux jeunes filles de faire l’expérience de la vie : pendant cinq années, Jeanne a été « sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines ».

Ces aspects permettent au romancier une satire de ceux qui croient au progrès et de ceux qui s’enferment dans les conventions sociales. Mais l’ingénuité de Jeanne n’explique pas tous ses échecs, loin de là.

B/ L’évolution historique

Les Briseville, rencontrés en 1819, symbolisent la déliquescence de l’aristocratie rurale. Vingt-cinq ans plus tard, Paul cherche à créer une compagnie de paquebots. Entre les deux : RIEN ! Rien sur la révolution de 1830, rien sur la révolution de 1848. Maupassant peint une société cloisonnée et égoïste, un monde qui se défait. Les hobereaux normands vivent selon des normes qui n’ont plus cours. Les paysans sont mal éduqués, grossiers. Cette vie de province a sans doute évidé un peu plus la vie de la jeune fille, mais le sort de Jeanne eût-il été meilleur à Paris?

C/ L’hypocrisie des mœurs

Elle recouvre tout le XIXè siècle (adultère, , prostitution, pratique religieuse …). Ce fiasco éthique explique-t-il celui de Jeanne ?

L’amour est une illusion. Aux exemples offerts par Julien, Rosalie, Gilberte, il faut ajouter les amours ancillaires du baron (« qui sait même si vous n’avez jamais tâté d’une petite bobonne comme celle-là. Je vous dis que tout le monde en fait autant » déclare l’abbé Picot au baron) et les relations secrètes entre Adélaïde et Paul d’Ennemare.

Dans le peuple, c’est la même façon d’obéir à un instinct aveugle : « A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque fredaine d’une fille, d’une paysanne mariée et mère de famille ou de quelque riche fermier respecté ». Le mariage et la famille font faillite et la maternité est un piège.

Au gâchis sentimental s’ajoute la défection des valeurs chrétiennes. Tolbiac piétine la chienne en gésine : sa religion fanatique est celle de la haine et de la vengeance. Quel salut Jeanne peut-elle attendre de lui? Picot est le raccommodeur de porcelaine conjugale. Avec « sa nature grivoise de prêtre campagnard prêt à fouiller dans ces mystères du lit qui lui rendaient plaisant le confessionnal », il n’est pas moins dangereux. Mais l’hypocrisie des mœurs n’explique pas non plus à elle seule le saccage méthodique de la vie de Jeanne Le Perthuis des Vauds.

Conclusion partielle : La peinture de cette société en plein déclin ajoute donc à la vraisemblance et n’échappe évidemment pas à la satire. Une Vie fonctionnerait comme un anti-manuel d’éducation à l’usage des jeunes filles. Jeanne prend conscience que le bonheur conjugal, l’épanouissement par la maternité, la pureté des figures paternelle et maternelle sont des illusions. Un anti-manuel d’éducation oui, mais indépendant de l’époque. Un appel semblable à la lucidité pourrait être lancé à la fin du XIXè siècle (cf Bel-Ami).

II UNE VIE : LE MALHEUR INHERENT A LA CONDITION HUMAINE

Alors, Delphine Dussart et Catherine Hervé-Montel auraient-elles raison?

A/ Le parcours de Jeanne

Jolie, riche, en bonne santé, bien élevée, Jeanne peut sembler bien placée dans la course au bonheur. Las, après quelques brefs moments de bonheur en Corse, la jeune femme fera rapidement ses premiers « apprentissages » ou plutôt elle atteindra vite les premières stations de son chemin de croix. Des « apprentissages » en forme de soustractions, de désillusions et de trahisons. La liste de celles-ci est facile à établir. Elle est successivement trahie par sa bonne, par son mari à deux reprises au moins, par Gilberte qu’elle considérait comme une amie, par sa mère, par son père, par son fils, et l’hypocrisie religieuse ambiante l’isole de la population.

Jeanne cherche pourtant à comprendre, à analyser son martyre : dans les heures qui suivent son mariage, elle « songea; elle se dit, désespérée, jusqu’au fond de son âme, dans la désillusion d’une ivresse rêvée si différente [...] : voilà donc ce qu’il appelle être sa femme; c’est cela! c’est cela! »

En Corse, elle s’aperçoit que « l’être moral de chacun de nous reste éternellement seul par la vie ». Revenue aux Peuples, devant les lueurs des fermes dans la nuit, elle a « la sensation vive de l’isolement de tous les êtres que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu’ils aimeraient ». Après la trahison de Gilberte, elle pense : « tout le monde était donc perfide, menteur et faux ». Après la mort de sa mère, elle songe : « tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer ».

B/ La présence discrète du narrateur

A son arrivée aux Peuples, Jeanne rêve. Elle rêve de l’homme de sa vie. Il serait « LUI ». « L’AMOUR » les unirait « dans un élan de son âme affolée, dans un transport de foi à l’impossible, aux hasards providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort ». Et en effet, ils auront ce regard « où deux âmes croient se mêler », « croient » seulement. A ces formulations qui avertissent le lecteur, s’ajoutent des présages qui échappent à la jeune femme : les manifestations d’émotion de Rosalie au début du roman et celles de Julien chez les Fourville lors de la « pêche au flambeau ».

Jeanne nous émeut car elle témoigne de l’inconsistance des êtres au milieu desquels elle est contrainte de vivre. Elle est courageuse quand elle tient tête à la marquise de Coutelier, à l’abbé Tolbiac ou à Julien cherchant à chasser Rosalie. Elle est sensible à la beauté (à Etretat, en Corse): « Trois seules choses étaient vraiment belles dans la création : la lumière, l’espace et l’eau ». Elle exprime sa détresse : « ça n’est pas toujours gai, la vie », « je n’ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi », « la fatalité s’est acharnée sur ma vie », « elle se demandait naïvement pourquoi la destinée la frappait ainsi », « c’est moi qui n’ai pas eu de chance dans la vie » etc. Jeanne ne souffre pas pour rien, elle témoigne pour le lecteur.

Jeanne n’est pas la seule à ressentir cet accablement, ce dégoût de la vie. Quand Julien lui faisait sa cour, il « se disait déjà dégoûté du monde, las de sa vie futile; c’était toujours la même chose; on n’y rencontrait rien de vrai, rien de sincère ».

En ce qui concerne les personnages qui ont fauté, on ne saura jamais toute la vérité. Julien n’avouera jamais quoi que ce soit sur ses relations avec Rosalie, ni d’ailleurs avec Gilberte. Le baron non plus avec les « petites bobonnes ». On ne saura rien des amours d’Adélaïde avec Paul d’Ennemare. Quant au comte de Fourville, il a agi instinctivement, sans préméditation et Tolbiac aussi. Ils ne sont donc pas tout à fait mauvais. Jeanne est présentée comme une victime, mais les autres sont-ils pour autant des bourreaux ?

Si Julien était parfaitement odieux et justement puni, Une Vie deviendrait le roman édifiant qu’il refuse absolument d’être.

Conclusion partielle : oui, non pas un, mais DES destins catastrophiques, et qui ont à voir avec le statut d’homme. Comment Maupassant renouvelle-t-il donc l’esthétique naturaliste ?

III ECRIRE LA VIE TELLE QU’ELLE EST (celle de tout le monde), DIRE L’HUMBLE VERITE

A/ Un réalisme de la sincérité

Le corps, dans sa dimension physiologique, motif typiquement naturaliste, est très présent dans Une Vie. Mais à côté de l’inévitable repas de noces avec paysans gloutons, on découvre lors d’un accouchement une « larve » qui pousse des « vagissements », un « avorton fripé »; lors d’une visite à des voisins on aperçoit des « conserves de noblesse »; à la suite de la chute brutale d’une cabane de berger dans un ravin, on retrouve des corps disloqués; et le récit s’attarde sur la façon dont est transportée la dépouille de la baronne. La sensualité de Jeanne au contact de la nature laissait attendre des spectacles plus optimistes. Après le voyage en Corse, Jeanne découvre qu’elle n’a plus rien à faire. C’est fin de l’attente, la fin du rêve, la fin de l’espoir, la fin de l’avenir, et c’est ce décalage ontologique qui fait qu’une vie devient une mort à petit feu, que chacun peut reconnaître en lui-même cet écart entre ce qu’il croit et ce qui est.

B/ Le temps : un personnage

Le roman est linéaire (chronologique), mais c’est donc pour mieux raconter l’histoire d’une décoloration. Les événements se font de plus en plus rares dans la vie de Jeanne, l’intrigue s’amenuise. Les repères temporels du personnage s’effacent. Le temps se dilue. La vie de Jeanne semble se figer, s’immobiliser. L’écriture du roman semble s’acheminer vers une vacuité ou une viduité totale du personnage

Pourtant, là encore le texte maupassantien se fait original. La force des objets sur Jeanne est telle qu’ils ajoutent à son calvaire : après la mort d’Adélaïde, « chaque rencontre de tout objet que maniait incessamment la morte » la crible de souffrance. Les reliques livrent parfois des secrets douloureux comme Jeanne en fait l’expérience en lisant les lettres reçues par sa mère. La jeune femme est également sensible à la mémoire affective, involontaire. C’est le cas par exemple lorsque, à la fin du roman, revenue aux Peuples, elle reconnaît une « odeur qu’elle avait toujours gardée, qui grisait sa mémoire » au point de voir dans une hallucination sa mère et son père.

D’ailleurs la mémoire finit par lui faire défaut : l’oubli est nécessaire pour qu’adviennent les répétitions, l’éternel retour.

C/ Ouvertures :

L’effacement de l’identité de l’héroïne conduit vers une conception de personnage problématique. Mais d’autres données confèrent au roman maupassantien sa modernité. Il y a le dénouement ouvert : « le romancier n’a pas conclure » écrit quelque part Maupassant. Il n’a pas de vérité dernière à délivrer, refuse les manichéismes : « la vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit ». Dans le temps même où le roman s’emploie à banaliser la vie d’une femme précise, singulière et même à la réduire à un parcours désastreux, il offre la possibilité au lecteur d’y lire un peu la sienne, d’y découvrir à son tour la série de ses désillusions.

CONCLUSION

Maupassant n’assigne pas comme Zola une mission politique au roman. Il ne croit pas au progrès. L’homme est faible et limité pour Maupassant qui puise son pessimisme dans celui de Schopenhauer : « la vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ». Autrement dit, insatisfait, le désir engendre la souffrance; assouvi, il engendre l’ennui. Tout se répète sans cesse et lamentablement.

Pour Maupassant, la devise du romancier devrait être : « Je tâche que rien de ce qui touche les hommes ne me soit étranger ». Et en effet, il arrache les masques, dénonce à la manière des moralistes du dix-septième siècle, nos compromissions, nos raisonnements hypocrites, notre mauvaise foi, notre « cuisine de conscience ». La sincérité, la quête de vérité, de beauté ont été conduites au bord de l’absurde dans Une Vie. Ce roman fait beaucoup pour que le lecteur pense que Jeanne n’a pas eu de chance et que son milieu porte des responsabilités dans la catastrophe de sa vie. En réalité, tout en conservant l’essentiel des choix de l’esthétique naturaliste, il est porteur d’une conception radicalement pessimiste de la condition humaine et c’est celle de l’écrivain lui-même. Libre au lecteur d’y reconnaître son statut d’homme.