Auge et Cidrolin

Le Duc d’Auge et Cidrolin

« Songe pour songe », on ne sait pas lequel des deux personnages rêve qu’il est l’autre. Il est fréquent dans le récit que Cidrolin fasse allusion à son « rêve continu » historique, mais le duc d’Auge rêve aussi qu’il vit dans une péniche :

— Je rêve souvent que je suis sur une péniche, je m’assois sur une chaise longue, je me mets un mouchoir sur la figure et je fais une petite sieste.

— Sieste… mouchoir… péniche… qu’est-ce que c’est que tous ces mots-là ? Je ne les entrave point.

— Ce sont des mots que j’ai inventés pour désigner des choses que je vois dans mes rêves.

Dans ses rêves, il voit aussi des « houatures » (p. 45) :

— Ce sont bestioles vives et couinantes qui courent en tous sens sur leurs pattes rondes. Elles ne mangent rien de solide et ne boivent que du pétrole. Leurs yeux s’allument à la nuit tombante. (p. 45)

En revanche, ni lui ni Cidrolin ne rêvent plus lorsqu’ils se sont rejoints au chapitre XVII :

Joachim d’Auge se réveilla d’excellente humeur : il avait dormi d’un sommeil profond et sans rêves. (p. 235)

Et Cidrolin :

— J’ai fait une sieste presque sans rêves. Juste un petit, sans grand intérêt. (p. 244)

Le duc d’Auge.

C’est le personnage le plus improbable au point de vue de l’illusion référentielle, puisqu’on le découvre en 1264, et que par bonds de 175 ans, il parcourt les 700 ans qui le séparent de 1964, époque de la rédaction du récit, celle où l’on situe l’existence de Cidrolin. Son cheminement à travers l’histoire de France, soigneusement mis au point par Queneau, est traité comme s’il allait de soi et non à la manière un prodigieux voyage dans le temps à la H. G. Wells. Mais le lecteur rationaliste est porté à croire que le personnage ne vit que dans les rêves de Cidrolin.

Pourtant, c’est sa personnalité qui ouvre le roman et qui le clôt, puisqu’on le retrouve à la fin au sommet d’un donjon, considérant « un tantinet soit peu la situation historique ».

En dépit de sa longévité, Auge cherche l’élixir de longue vie en compagnie de son alchimiste Timoleo Timolei. Il ne semble pourtant pas l’avoir trouvé : « Nous ne découvrîmes rien de tout cela » (p. 233), mais l’essence de fenouil qu’il consomme à partir de la troisième période de son histoire (1614) est une découverte de l’alchimiste, vraisemblablement antérieure à leur rencontre, puisqu’elle est mentionnée p. 118 : « de l’essence de fenouil dans des verres de cristal de Venise », alors que l’irruption du duc chez Timoleo Timolei est racontée plus tard, p. 135. Il la retrouve (p. 232) sous la marque « Cheval blanc », chez Cidrolin.

Queneau a voulu rendre ce personnage imaginaire plus réel que Cidrolin : « irréaliser, dit-il, le personnage réaliste et donner plus de réalité au personnage fantastique ».

Auge est à certains égards un personnage rabelaisien. Des géants de Rabelais, il a la démesure et le goût des ripailles prolongées. Ainsi le voit-on engloutir, p. 73, un festin des plus copieux, rapporté en un langage qui combine l’ancien français : « on vuide des pintes » et le « français parlé » : « on se tape du rôti ». Il ne se prive pas de « jouer » avec la jeune Russule après qu’elle a gâté la poivrade dont il est friand, ni de jurer, le plus souvent à l’ancienne : « Jarnicoton » (p. 57) « Vertuchou » (p. 119), ou en langue moderne : « c’est foutu » (p. 55). (Mais on peut noter que même le « jarnicoton » est anachronique, puisque c’est un juron de Henri IV et que le duc le profère en 1264).

Comme un personnage de Rabelais, il est instruit et se préoccupe de questions philosophiques, théologiques et ésotériques. A son chapelain Onésiphore Biroton, il demande :

— Primo, ce que tu penses des rêves, secundo, ce que tu penses du langage des animaux, tertio, ce que tu penses de l’histoire universelle en général et de l’histoire générale en particulier.

Questions qui, jointes à se préoccupations alchimiques, ne sont pas loin de la problématique du Tiers Livre de Rabelais où le recours à tous les types de divination pour savoir si Panurge doit se marier, et si l’on doit se marier en général, est prétexte à une véritable somme des connaissances, des erreurs et des opinions hasardeuses des hommes. Comme un personnage de Rabelais, il conteste le pouvoir en place et les doctrines religieuses en vigueur, quand il fait découvrir à l’abbé Ripinthe ses peintures rupestres prouvant l’existence des préadamites.

A la différence des personnages rabelaisiens, on le découvre violent et impulsif : « il battit ses filles » (dès la p. 14), parce que son humeur « était de battre ». Il profite volontiers de la supériorité que lui donne sa force et sa qualité de duc :

— Vous pratiquez donc le néologisme, messire ?

— Ne néologise pas toi-même : c’est là privilège de duc. (p. 42)

(Comprenez là que le mot néologisme, prononcé par Biroton, est un néologisme en 1264, et que le duc veut l’interdire à son chapelain).

On peut soupçonner, comme fait Saint Louis (p. 24), que c’est lui qui a tué sa femme. Ses sympathies pour le cannibalisme (p. 67) « Tout cela est délicieux, déclare-t-il, mais ne vaut pas un petit enfant de cinq ans rôti à la broche », et sa solidarité avec Gilles de Rais, le compagnon de Jeanne d’Arc qui fut le modèle de Barbe bleue, vont plus loin que la solidarité de classe avec un maréchal de France :

— Mettons qu’il ait violé une dizaine de petits garçons et qu’il en ait zigouillé trois ou quatre, il n’y a tout de même pas là de quoi fouetter un maréchal de France…

(et les lecteurs de 1965 avaient encore présent à l’esprit le souvenir d’un autre maréchal de France, le dernier, de sinistre mémoire également, Philippe Pétain).

Le goût pour les conduites déviantes se retrouve également en 1798 dans sa connivence avec Donatien de Sade (p. 178) : « mon ami Donatien ».

En dépit donc de sa solide carrure, il a un aspect instable et cyclothymique, « triste et mérancolieux » (p. 14) qui, comme son goût pour l’essence de fenouil, le rapproche de Cidrolin.

Cidrolin.

Au contraire d’Auge qui ne cesse de voyager, Cidrolin reste sur sa péniche, mange et dort. Il vit vraisemblablement sur la Seine, à proximité des « achélèmes de la zone suburbe », donc en banlieue, et à une époque fixe, 1964. C’est un immobile, bien qu’il vive sur une péniche, L’Arche, condamnée à rester « dans l’infâme bouillasse égoutière » qui stagne, « tout à fait incapable » de bouger.

— Je me préparais à tous ces grands voyages. C’est vrai qu’elle ne bouge jamais, votre péniche ?

— Elle en est tout à fait incapable. Il faudrait la remorquer. (p. 184)

Pourtant, elle part sans difficulté au chapitre XI, pilotée par Auge, mais c’est là que (p. 276) Cidrolin et Lalix la quittent.

Les relations de Cidrolin avec sa famille sont dépourvues de la violence qu’on voit chez Auge, mais également de toute chaleur : il n’est pas fâché de se débarrasser de sa dernière « trimelle », Lamélie, il refuse absolument qu’elle vive sur la péniche avec son « ératépiste », et ne se met en quête de Lalix que parce que les tâches ménagères sont essentiellement féminines et « (l’)emmerdent ». Ses rapports sociaux sont épisodiques, avec des relations qui connaissent son passé comme M. Albert, le souteneur, parfois plus ou moins conflictuels, avec des passants (le clergyman qui apparaît trois fois, le maître d’hôtel, tous ceux qui cherchent « le camp de campigne pour les campeurs », et qu’il ne revoit jamais, ou le gardien Labalance).

Tandis que l’on voit Auge impuni en dépit de ses crimes, Cidrolin a été accusé injustement d’un meurtre et il a fait 18 mois de prison préventive (cf. p. 98, p. 111, p. 187, p. 102). Il « se refait à la vie civile » (p. 98), mais il est hanté par « les mauvais souvenirs » (p. 102).

Peut-il avoir été soupçonné, comme Auge lorsqu'il se présente devant Saint Louis, d'avoir assassiné sa femme ? Le parallèle est tentant

— Avec la réputation qu'on m'a faite...

— Tu crois qu'on pense encore à toi ? On t'a oublié.

— Mais non, puisqu'il y a un type qui barbouille mon portillon.

— Ce sont des idées.

— Ce ne sont pas des idées. C'est écrit. (p. 100 : une affirmation qui va loin si on l'applique à la création littéraire, comme celle, citée plus bas, sur « les gens qui éprouvent le besoin d'écrire »)

Mais à l'ératépiste, prétendant de Lamélie, il déclare :

— Ne craignez rien à ce sujet(...), Lamélie est la troisième des triplées dont ma défunte épouse accoucha en trépassant. (p. 81)

Il semble habité par un sentiment de culpabilité vague qui se traduit par son obsession de la boue, des ordures qui flottent autour de sa péniche, et la crainte de voir les invités y tomber :

— Vous cassez pas la gueule, conseille-t-il.

Sur la passerelle, il dit :

— Attention de ne pas vous foutre dans la flotte. (p. 61)

Et, p. 145, avec Lalix :

— Faites, dit-il, attention de ne pas vous casser la gueule.

Le talus descendait en pente raide.

— Et de ne pas vous foutre à l’eau.

Du même sentiment de culpabilité on peut rapprocher son souci de se cacher sous un pseudonyme lorsqu’il réserve une table :

— Dicornil. Monsieur Dicornil. D comme Duc, I comme Joachim, C comme Capétien, O comme Onésiphore, R comme Ripinthe, N comme N et le reste à l’avenant.

— Dupont, c’est bien cela ? Pour monsieur Dupont ?

— Vous m’avez compris.

Outre que le pseudonyme est une anagramme complexe de son nom, préalablement segmenté symétriquement en trois sections, chacune de ces sections étant lue à rebours : CID|RO|LIN -> DIC|OR|NIL, on note qu’il s’épelle comme une description de l’univers d’Auge connu en rêve, qu’il est « compris » à juste titre comme une simple volonté d’anonymat et traduit en Dupont. (Ce nom est également celui de l'astrologue de Russule).

C’est sa puissance d’imagination qui sauve Cidrolin de la réalité. Selon Lamélie « il trouve toujours quelque chose à ne rien faire » (p. 63). On songe à lui acheter « la tévé », mais, « c’est encore mieux de lui laisser faire la sieste : c’est encore son meilleur cinéma ». (Les premières années 60 sont celles d’une expansion fulgurante de la télévision sur tout le territoire français).

Son activité créatrice semble être de repeindre régulièrement sa clôture pour masquer des graffiti injurieux, où l’on devine le mot « assassin » (p. 83).

— Je ne comprends pas les gens qui éprouvent le besoin d’écrire. Ca vous concerne ?

— Au revoir, lui dit Cidrolin.

Tandis que l’ératépiste s’éloigne lentement, Cidrolin va chercher le pot de peinture, et d’un pinceau soigneux, étend de belles couches de vert sur la lettre A ; il s’applique ; il en remet au point de faire réapparaître ladite lettre par trop de couleur, puis il passe à la lettre S et sa ferveur ne diminue pas.

C’est là qu’il se révèle un personnage « tordu, », puisqu’il est l’auteur de ces graffiti, par lesquels il prolonge peut-être l’espèce de célébrité équivoque que lui avait acquise sa condamnation imméritée.

Et plus « tordu » encore à la fin de l’histoire, puisqu’il est vraisemblablement à l’origine de l’écroulement de l’immeuble en construction depuis le début du récit, sur la tête de Labalance qui en était devenu concierge : celui-ci avait découvert que Cidrolin était l’auteur de ces inscriptions. A cette occasion se révèle une connivence profonde avec le duc, puisque celui-ci sait (p. 260) « Alors, il t’a pincé ? » d’avance ce que « Labal » a découvert.

Le même personnage ?

Les deux personnages ont en effet un grand nombre de points communs, s’ils ne sont pas le même personnage.

Leurs sept prénoms sont identiques : Joachim, Olinde, Athanase, Crépinien, Honorat, Irénée, Médéric, chacun des sept épelant le premier (rappelons que « Raymond » et « Queneau » possèdent également sept lettres). Quant à leurs noms, ils les rattachent à la Normandie et à la boisson (Pays d’Auge, auge, cidre). Le pseudonyme de « M. Hégault » adopté par Auge (p.190) pendant la Révolution s’accorde à l’esprit du temps, mais on peut y entendre également « ego », c’est-à-dire « moi », en même temps qu’une transcription phonétique de l’anagramme d’« Auge ».

Analogue également, la toponymie de leurs domiciles : le duc habite « Larche, près du pont », et Cidrolin vit sur « l’Arche », sur un fleuve. Cette Arche, ainsi nommée parce qu’elle n’a jamais transporté d’animaux, n’accomplira son destin que dans le dernier chapitre quand Cidrolin et Lalix l’auront quittée.

Leurs situations familiales sont très comparables. Les deux personnages ont trois filles « trimelles » et trois gendres. Lamélie, fille de Cidrolin, est un peu moins sotte que Phélise, qui ne sait dire que « bê, bê », mais elle ne s’avère pas facile à marier : elle devra faire croire à « l’ératépiste » qu’elle a « un polichinelle dans le tiroir » (=qu’elle attend un enfant de lui).

L’érudition de Cidrolin vaut bien celle du duc, même s’il manque de manières (p. 243) :

— Monsieur d’Auge, dit Cidrolin, écoutez donc ces enthymèmes, pour ne pas dire ce sorite. Si ce cheval comprend le langage humain, il est donc fort intelligent. S’il est intelligent, il a déjà deviné ce qu’il en est (…)

Les termes de logique sont employés à bon escient, comme dans les conversations théologiques entre Auge et Biroton. Rien d’étonnant à cela puisqu’il est constant que Cidrolin devient le duc en rêvant. On note également que les personnages ont en commun leur réflexion sur la psychanalyse des rêves, leur goût pour la liqueur de fenouil, et leur caractère inquiet et pessimiste.

« Et moi aussi, je suis peintre ». Cette révélation du duc (p. 224) à Cidrolin, reprise par la suite pp. 225 et 226 est une citation du peintre Corrège : « Anch’ io son’ pittore » ou « Ed io anche son’ pittore ». Transporté d’admiration devant la Sainte Cécile de Raphaël, le peintre aurait ainsi traduit la découverte qu’il faisait des pouvoirs extraordinaires qu’il possédait. Le duc prend d’abord Cidrolin pour un peintre en bâtiments (p. 255), mais ils pratiquent tous deux la même peinture « pariétale », avec le même statut de faussaires, puisque le duc, auteur de toutes les peintures rupestres connues, y compris celles de Lascaux « que le duc qualifiait de chapelle Sixtine des préadamites » (p. 212), crée une fausse préhistoire dans un but anti-théologique et que Cidrolin dessine de faux graffiti, peut-être pour prolonger la célébrité acquise par un crime supposé, plus vraisemblablement pour traduire un sentiment de culpabilité dont il ne peut se débarrasser autrement. A moins que l’un et l’autre soient simplement faussaires pour le plaisir de créer l’illusion.

« Et moi aussi, je suis peintre », c’est la découverte et la proclamation du pouvoir de la création artistique, travail et jeu de trompe-l’œil pour un faussaire. Cidrolin serait-il l’écrivain qui rêve en 1964 et le duc d’Auge le personnage qu’il a créé, arbitraire et impossible sans doute, mais celui qui va résoudre ses problèmes de communication avec Lalix et faire enfin bouger sa péniche ?