A propos de ses romans, Queneau dit (Bâtons, chiffres et lettres) :
Il m’a paru insupportable de laisser au hasard le soin de fixer le nombre de chapitres de ces romans. C’est ainsi que Le chiendent se compose de 91 (7 x 13) sections, 91 étant la somme des treize premiers nombres, et sa « somme » étant 1 (9+1=10 1+0=1), c’est donc à la fois le nombre de la mort des êtres et celui de leur retour à l’existence.
On voit là une véritable préoccupation numérologique (la numérologie étant l’étude symbolique et divinatoire de nombres) On a vu que les 21 chapitres des fleurs bleues correspondent à une organisation délibérée en cinq périodes de quatre chapitres chacune, plus un énigmatique vingt-et-unième chapitre. Là encore, ce ne sont pas des élucubrations de professeur à court d’idées, mais les propres notes de Queneau qui nous guident vers ces considérations : Le travail est celui de l’auteur lui-même (cf. Foliothèque n°5 (p. 72) :

On voit que Queneau a hésité entre deux découpages : 5 x 140 ans ou 4 x 175 ans pour remplir la période qui sépare le début du roman de la fin.
Voilà pour les chiffres, mais ils ont sur les « lettres » et les choix de l’auteur une incidence considérable :
Les épisodes de la vie d’Auge auraient été tout différents si le premier choix avait été retenu : il aurait connu la Renaissance, la fin du règne de Louis XIV et la période romantique. Les notes qu’on peut lire à droite du document ci-dessus doivent être lues ainsi :
1439 révolte des nobles (la Tr.) = La Trémoille, personnage historique apparaissant dans le roman (L. futur XI dans le coup)
= le dauphin Louis qui n’est pas encore Louis XI, comme il est écrit p. 86 :— Le dauphin.
— Quoi ! le célèbre Louis onzième ?
— Onzième, pas encore.
(La révolte en question est celle qu’on a nommée la Praguerie. Elle aboutit à l’exil du dauphin en Dauphiné).
1614 États généraux : convoqués par Marie de Médicis, ils sont l'occasion d'affrontements entre les trois ordres, et on ne les réunira plus avant 1788. L'époque est aussi celle des romans de cape et d'épée comme les Trois mousquetaires, mais on doit noter que les périodes imposées par le découpage sont toutes des époques de crises propres à l'épanouissement du dynamisme d'Auge..
1789 révolution : la partie « historique » s’arrête ainsi à la Révolution : en sortant de l’ancien régime, le duc sort de l’Histoire.
On remarque enfin la mention « épatant ! », qualifiant soit la deuxième option tout entière, soit le choix de l’époque contemporaine pour la dernière période de la vie du duc d’Auge, qui apportera en effet plus d’effets comiques et d’anachronismes qu’une époque qui aurait coïncidé avec à l’avènement de Charles X.
Les chapitres XVI à XX permettent en effet la rencontre Auge-Cidrolin et aggravent singulièrement la perplexité du lecteur à propos de la question à laquelle il croyait avoir répondu (il est probable que c’est Cidrolin qui rêve qu’il est le duc d’Auge). Quant aux « houatures », Auge va en voir autrement qu’en rêve puisqu'il est sorti de l'Histoire, avant le moment où l'Arche accomplissant son destin (p. 275, on lit que « ses hôtes ne cessaient de se multiplier ») il pourra sortir de l’histoire (l’enchaînement des événements racontés) au chapitre XXI, sans Cidrolin ni Lalix. A cette sortie finale correspond la dernière note de Queneau :
XXI l’aube (175 ans). Le duc d’Auge « au petit jour, le duc d’Auge se pointa sur le sommet du donjon de son château pour y considérer, un tantinet soit peu, la situation historique » (p. 13) au début du récit, et p. 276, la péniche « finit par échouer au sommet d’un donjon » :
Le soleil était déjà bien haut sur l’horizon, lorsque le lendemain s’éveilla le duc. Il s’approcha des créneaux pour considérer, un tantinet soit peu, la situation historique. Une couche de vase couvrait encore la terre, mais, ici et là, s’épanouissaient déjà de petites fleurs bleues.
Le récit n’est, on le voit, pas circulaire, mais en « spirale ascendante », et la mention « l’aube » peut faire attendre des jours meilleurs, avec, comme l’écrit Jean-Yves Pouilloux, le passage « dans un nouvel espace-temps ».
On verra ailleurs que les citations dans le récit correspondent souvent à une culture standard, de type « Lagarde et Michard ». De même, les périodes de l’histoire de France choisies à partir de cette loi numérique simple : 700 ans en cinq époques séparées par quatre intervalles de 175 ans (toujours le problème des intervalles !) correspondent aux images coloriées qui figuraient sur les manuels de l’école primaire et ornaient la mémoire du moins érudit des lecteurs : le château féodal, Saint Louis rendant la justice sous son chêne, le retors Louis XI, la prise de la Bastille.
On voit que ces contraintes numériques et formelles, arbitraires a priori, ne fonctionnent pas comme des freins à l’inspiration, (si une telle chose existe), mais comme des stimulants, ce que Valéry nommait « gênes exquises ».