Tout juste...

« Tout juste de la littérature »

Les graffiti , qu’est-ce que c’est ? Tout juste de la littérature.

La réponse de Monsieur Albert aux feintes inquiétudes de Cidrolin assigne au mot « littérature » un sens consacré par l’usage familier, où la littérature est assimilée à des paroles en l’air. Quant à minimiser la gravité des graffiti en les « réduisant » à de la littérature, la pratique paraît encore plus iconoclaste : la littérature serait tout au plus égale en dignité avec les graffiti.

On ressent combien on est loin ici la gravité et du sentiment d’importance dont se revêtaient les écrivains du XIXe siècle - y compris ceux d’entre eux qui comme Rimbaud se réclamaient de l’anticonformisme le plus résolu.

Depuis le XVIe siècle, et assez précisément à partir de la Pléiade, les littérateurs ont une conscience aiguë de la noblesse de leur tâche. Considérés jusque là pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire des amuseurs, des bavards ou des baladins, ils ont fini par persuader leur public de leur mission prophétique. Au XIXe siècle, on arrive au « rêveur sacré » de Hugo. Eux-mêmes en étaient convaincus depuis fort longtemps, mais ils demeuraient jusque là dans la situation des professeurs qui se prennent pour des prophètes, mais ne sont dans leur vie quotidienne que des esclaves pédagogues. On a vu depuis qu’on a commencé l’étude des Fleurs Bleues, combien on prend ses distances par rapport aux conventions du récit qui permettent ordinairement à l’auteur de s’assurer le rôle de Dieu le Père au moyen de « l’illusion référentielle », obtenue, il est vrai, au prix de l’obédience à certaines lois du récit. Queneau ne déroge pas à l’une d’entre elles, première pourtant. Tous ses romans appartient bien à la catégorie du récit, et même du récit à la troisième personne avec focalisation omnisciente. On est donc là dans le royaume des romanciers du XIXe siècle. Il est vrai que les libertés prises avec l’usage des temps du récit (passages inopinés et le plus souvent camouflés du passé simple au présent de narration) signalent aux lecteurs que l’histoire racontée n’est pas tout à fait conforme aux règles narratives. Quant aux libertés prises avec l’usage des temps de l’histoire, elles sont également propres à déconcerter. Ce n’est pas que les voyages dans le temps soient nouveaux en littérature. On rapprocherait à tort les fleurs bleues de La Machine à explorer le temps de Wells. En fait, les deux mises en œuvre sont totalement différentes. Chez Wells, on est dans le genre fantastique, c’est-à-dire un genre qui se réclament paradoxalement de l’illusion référentielle, et le personnage admire, s’étonne devant les aventures surnaturelles qui lui adviennent. Chez Queneau, tout est fait pour camoufler et rendre anodins les jeux avec le temps comme les jeux avec les temps. Le changement des époques se fait quand un personnage s’endort, et le changement de temps du récit utilise le plus souvent des ponts dialogués sans verbes déclaratifs.

Comme la crédibilité de l’histoire, la logique du récit est constamment mise à mal. Les récits de fiction traditionnels reposent sur un nœud narratif qui est censé soutenir l’intérêt jusqu’au dénouement final. L’art de Queneau consiste au contraire à attirer l’attention du lecteur sur les ficelles du conteur et les absurdités du récit d’une manière propre à en discréditer le contenu. On a vu à ce propos le rôle de l’anachronisme, qui apparaît dès la première page et se retrouve constamment tout au long de l’histoire, avec les clin d’œil « prophétiques » (la Carmagnole, page 107), les clichés des manuels d’histoire des écoles primaires (Saint Louis sous son chêne, page 24), les citations de manuels de littérature (passim). Le cadre historique qui devrait authentifier la fiction se trouve réduit à un décor de carton-pâte. Quant aux personnages qui sont des antihéros leurs actions sont dispensés des justifications psychologiques d’usage (l’étude du caractère et du comportement du duc d’Auge nous l’a montré).

Les commentaires métatextuels sont aussi un procédé de déstructuration du récit comme la remarque du duc d’Auge pages 13-14 sur « tant d’histoire pour quelques calembours ». Tant d’histoire pour vous faire avaler 276 pages... On trouvera un procédé comparable poussé plus loin dans Zazie page 90 :

Paris n’est qu’un songe, Gabriel n’est qu’un rêve (charmant), Zazie le songe d’un rêve (ou d’un cauchemar) et toute cette histoire le songe d’un songe, le rêve d’un rêve, à peine plus qu’un délire tapé à la machine par un romancier idiot (Oh ! pardon).

Là, le narrateur ose remettre en cause l’auteur, après avoir montré le dessous des cartes en développant sur la validité du récit de fiction une hypothèse qui annonce explicitement l’épigraphe des fleurs bleues.

On pourrait être tenté de placer dans la tradition du réalisme du XIXe siècle l’évocation du milieu populaire où évolue Cidrolin et celle et de son langage. Mais il y manque la distanciation un peu méprisante qui est de règle chez le romancier du XIXe siècle. Quand Balzac ou Zola miment le parler populaire, ce n’est jamais pour les reprendre à leur compte. Il y a d’énormes guillemets, représentées par la différence entre le ton soutenu du récit, qui philosophe et analyse, chez Balzac et Zola. Les « français parlé » « le néo-français » est présent dans les énoncés narratifs, dès la deuxième ligne : « le duc d’Auge se pointa », ou page 49 : « 217 personnes poireautaient ». Le récit est toutefois savamment élaboré, à partir d’un patchwork d’expressions et de termes empruntés à toutes les époques, certaines reflétant une culture impressionnante, maîtrisée avec la plus souveraine désinvolture :

Le roi donna son acort.

Comme il se retirait, le duc reçut sur le coin du visage toute une cargaison d'œufs pourris et de tomates fanées; la flote qui écoutait le saint roi discourir sous son chêne estimait que le dit saint roi se montrait d'une faiblesse coupable devant ce lâche vassal qui préférait le confort de son petit châtiau aux aléas d'une chrétienne expédition du côté de Bizerte; et ce, d'autant plus qu'eux-mêmes, borgeois, artisans ou manants, ne risquaient en aucune façon de se voir expédier sur les rivages autrefois carthaginois pour y recevoir des coups de cimeterres ou y attraper d'insanciables maladies.

- Hou hou, la salope, qu'ils criaient, oh le vilain dégonflé, le foireux lardé, la porcine lope, le pétochard affreux, le patriote mauvais, le marcassin maudit, la teigne vilaine, le pleutre éhonté, le poplican félon, la mauviette pouilleuse, le crassou poltron, l'ord couard, le traître pleutre qui veut laisser le tombeau de sire Jésus aux mains des païens et qui répond mal à son roi. Vive Louis de Poissy! Hou hou, la salope ! (page 26)

Il demeure que le texte est constitué pour la majeure partie de dialogues. Toutefois, même ceux qui datent de 1964 et dont les énonciateurs sont des gens modestes n’ont rien de « réaliste ». Les discussions entre Cidrolin et Labal pages 194 à 200 juxtaposent les platitudes, les périssologies de la conversation de comptoir et les allusions plus ou moins érudites (pages 199 et 200), comme les termes populaires page 145 « merde » , « me faire saucer », page 196 « rien à foutre », « en train de roupiller ») et les expressions soutenues, avec, même dans la bouche de Labal, des intrusions du passé simple qui n’est plus en usage dans aucune conversation, en contradiction avec un emploi impropre du lexique : page 198 « vous commîtes là une bonne action » (cf. aussi, page 199, la dernière réplique de Labal). Ces dialogues révèlent la sympathie de Queneau pour le parler populaire qui lui paraissait le véritable français vivant par opposition au français AF (Académie française). Pour Queneau (Bâtons, chiffres et lettres) :

La syntaxe du français actuel tel qu’il est effectivement parlé est aussi différente de celle du français écrit que celle-ci du latin. Se cramponner aux français de Voltaire n’est pas plus absurde que d’écrire des vers latins. Le français des grammaires est une langue morte, ça n’aurait aucune importance si tous les Français étaient également morts [...] c’est malheureux pour les Français de n’avoir pas le droit d’écrire comme ils parlent , et par conséquent, comme ils ressentent [...]. Il s’agit de donner un style au langage parlé. Nous pourrions alors assister à la naissance d’une nouvelle littérature.

On voit que l’ambition de Queneau n’est pas mince. Il renonce à la facilité du roman « illusionniste », qui a peut-être tout dit, il attire l’attention sur le travail de l’écrivain, comme le magicien qui rate ses tours et les démystifie quand par hasard ils réussissent, enfin, surtout, il s’engage dans une entreprise qui est loin d’être menée à bien, celle de refaire du français une langue vivante.