Ce n’est pas faire trop grande injure aux abbés que de les rapprocher des chevaux plutôt que de la parentèle encombrante dont sont « affligés » Auge et Cidrolin.
Démosthène est le cheval d’Auge. Il tient son nom du célèbre orateur grec,
…parce qu’il parlait, même avec le mors entre les dents. (p. 14)
Rappelons que la légende veut que Démosthène, affligé d’un défaut de prononciation, se soit exercé à prononcer des discours en couvrant le bruit de la mer, et avec des cailloux dans la bouche.
Le duc utilise pour s’adresser à lui deux diminutifs, l’apocope « Démo », ou l’aphérèse « Sthène ».
Quant à Stèphe, son nom fait paronomase par rapport à celui de son compagnon, et l’on peut avancer qu’il est l’apocope de Stéphane, prénom de Mallarmé, poète réputé pour sa concision. Stèphe est le cheval de Mouscaillot, page du duc d’Auge et fils du duc d’Empoigne. Quand Pouscaillou devient, à sa grande joie, duc d’Empoigne à son tour, après l’assassinat, par Auge lui-même, de son frère aîné, coupable d’avoir plu à Russule, Stèphe lui revient, en même temps que le titre de vicomte d’Empoigne. (p. 175)
Les deux chevaux (ou chevaus, ou chevals, selon la fantaisie de Queneau plutôt que selon l’orthographe de l’époque rapportée par le récit) s’expriment fort bien, en ce pur français que le narrateur appelle la langue d’oïl. La remarque de la page 202 concernant la mule donne à penser que d’autres animaux parlent, mais des dialectes plus provinciaux :
La mule les écoutait avec admiration ; elle ne savait, elle, que quelques mots de limousin et n’aurait pas voulu se rendre ridicule devant d’aussi galants manipulateurs de la langue d’oïl.
(à ce propos, remarquer que l’appellation de langue d’oïl est anachronique puisque la réflexion est faite par la mule en 1789).
Les deux animaux sont cultivés : Sthène lit Homère (p. 133) :
— Sthène vient de relire tout Homère en trois jours, dit le duc.
Il réalise là le projet bien connu de Ronsard :
l’Iliade d’Homère…Je veux lire en trois jours
(p. 140 sur le Lagarde et Michard : c’est bien sûr volontairement que, quand c’est possible, nous situons les citations dans ce manuel).
De ce fait, il connaît Xanthe et Balios, les chevaux d’Achille. Il découvre également en 1789 le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce dans le milieu du quartrième siècle avant l’ère vulgaire. par l’abbé J.-J. Barthélemy, paru en 1788.
Si leur maître cite Villon p. 69, avec une certaine nostalgie pour « Jeanne, la bonne Lorraine/ Qu’Anglois brûlèrent à Rouen » (Lagarde et Michard p. 216) les chevaux sont capables de citer Charles d’Orléans p. 72 et p. 89 avec un sens pour le moins aigu de l’avant-gardisme littéraire :
Sthène se mit alors à dégoiser son répertoire littéraire. Il en était à un rondeau que Charles d’Orléans s’apprêtait à écrire : Hyver vous n’êtes qu’un vilain… (p. 72)
…Pigranelle et Bélusine qui chantaient un rondeau que Charles d’Orléans s’apprêtait à écrire : Hyver vous n’êtes qu’un vilain. Dans les écuries, Sthène et Stèphe les accompagnaient en fredon… (p.87)
…et bien sûr p. 209 sur le Lagarde et Michard d’époque (1960) que nous utilisons pour ces travaux.
La tradition littéraire des animaux qui parlent a de nombreuses origines, parmi lesquelles il ne faut pas omettre la fable et le conte, mais il est sans doute plus approprié de se référer ici au Colloque des chiens, l’avant-dernière des Nouvelles exemplaires de Cervantès (1613), pp. 517 à 590 de l’édition Folio (n°1256), dans la mesure où l’on a déjà dans la nouvelle espagnole des chiens philosophes, Scipion et Hannibal, dans un dialogue « platonicien ». Et puisqu’il faut bien penser au baccalauréat, même si c’est la culture désintéressée qui nous préoccupe davantage, un rapprochement avec les chiens qui parlent et savent même écrire, dans Le journal d’un fou de Gogol ne serait peut-être pas inopportun.
On doit toutefois remarquer que les animaux qui parlent avec des hommes sont plus rares dans la littérature. On en rencontre dans les Fables de La Fontaine, mais assez exceptionnellement (« le petit Poisson et le Pêcheur », « l’Oiseleur, l’Autour et l’Alouette », « les deux Perroquets, le Roi et son Fils »…).
Paradoxalement, Timoleo Timolei, qui ne quête que prodiges, supporte assez mal la découverte d’un cheval qui parle :
(Sthène) — Messire, ce n’est pas possible, vous vous cachiez !
— Oooh, dit l’alchimiste devenu soudain pâle et bègue, un cheche, un vaval… un cheval… qui qui… caucause… (p. 139)
…Après quoi l’alchimiste, « sidéré […] s’évanouit sur un tas de charbon. »
On a avancé là-dessus qu’un alchimiste s’intéresse forcément à la Cabale (interprétation ésotérique de la Bible, qui a dérivé vers la numérologie, la théurgie et la magie), que celle-ci est par pseudo-étymologie « langage de cheval », et que l’entendre "from the horse’s mouth" pouvait lui causer quelque émotion. Quand un texte est écrit, il a, comme le voulait Valéry, le sens qu’on lui prête, mais à ce compte, surtout si l’on considère que les paroles prêtées à Timoleo Timolei seraient à leur pace dans une bande dessinée, il ne serait pas mauvais de rapprocher aussi ces chevaux de Jolly Jumper, le cheval de Lucky Luke, plus proche toutefois de la sagesse et de la réserve de Stèphe que de la verve de Sthène. Ce dernier, en dépit des belles qualités intellectuelles et de l’esprit orné que nous venons d’évoquer, manque d’allure : c’est un percheron, c’est-à-dire un cheval de trait, qui court « comme une poularde bancale de Bresse ». Surmonté de la corpulence du duc, l’équipage est en opposition complète avec l’image de don Quichotte chevauchant Rossinante.
Les abbés sont également des interlocuteurs importants du duc.
Onésiphore Biroton (Onésiphore comme le patron du bar Biture, ce prénom signifiant en grec « avantageux », et Biroton comme un bœuf miroton enrhumé) est un « abbé de choc » (p. 40), qui rappelle les moines vigoureux de Rabelais, comme Frère Jean des Entommeures. Mais le modèle pouvait aussi exister dans la réalité des années 60, juste à la fin du concile Vatican II (il se termine en 1965 et on commence à voir des prêtres vêtus en « clergymen »). Il n’accepte pas, comme le font les pages successifs du duc, de recevoir de coups de son maître :
Onésiphore Biroton était un abbé de choc ; si le duc lui flanquait un coup de pied, il en rendait deux, aussi le duc l’aimait-il fort et, ce jour-là, il avait hâte de s’entretenir avec lui de plusieurs points importants.
Il maîtrise parfaitement la théologie et son langage, avec une diplomatie jésuitique qui n’est tout de même pas inlassable :
…Le duc fit suivre ces paroles d’une bonne taloche derrière l’oreille droite. L’abbé riposta par un gnon en pleine tronche et un marron en pleine poire.(p. 41)
Habile en casuistique, dans la plus pure tradition ecclésiastique (il bénit les canons, pas les boulets, p. 89, de même que la sainte Inquisition ne tuait jamais, quia Ecclesia abhorret a sanguine, mais livrait ses victimes au bras séculier). Ce bon ecclésiastique connaît la promotion qu’il mérite puisqu’on le retrouve évêque « in partibus » de Sarcellopolis. Un évêque « in partibus infidelium » est nommé sur un diocèse qui est aux mains des païens et où il ne peut résider : l’ensemble résidentiel de Sarcelles dans le Val d’Oise a été construit entre 1958 et 1961. En 1614, et p. 120, il est en effet un peu prématuré d’y nommer un évêque résident. Auge s’informe d’ailleurs dans le même passage de l’emplacement du diocèse :
Monseigneur Biroton qui ignore totalement où se trouve son évêché, et n’a nul besoin de le savoir puisqu’il n’aura jamais à s’y rendre, Monseigneur Biroton commence par un pieux mensonge et répond que Sarcellopolis se trouve en Asie Mineure.
— Aux mains des Ottomans, alors ?
— Vous l’avez dit.
Malicieuse allusion à la population cosmopolite de ladite cité en 1964 ?
Contemporain de Biroton, le diacre Ripinthe connaît comme lui la promotion qu’il mérite. Il apparaît au début du chapitre VII (p. 85), escortant l’abbé Biroton :
— On va leur faire une bonne blague, dit le duc d’Auge, On va leur tirer dessus un coup de bombarde et quelques coups de couleuvrine.
Les deux ecclésiastiques sont plus vite remis de leur émotion que les « artilleurs survivants » après l’explosion d’une couleuvrine utilisée pour la petite plaisanterie, et ils se scandalisent assez peu de la « diabolique bombe », malicieux écho de la « force de frappe nucléaire » dont se dotait alors la France depuis 1958. Ripinthe, encore passablement obscurantiste, puisqu’il approuve le sieur Dupont, qui « ne professe point l’hérétique doctrine du Polonais Copernic », devient abbé (p. 151), et chapelain du duc d’Auge pour succéder à l’évêque de Sarcellopolis (cf. p. 227). Mais, converti au préadamisme par les excursions que lui organise le duc aux chapitres XV et XVI dans les grottes de Dordogne, il se fait progressiste en 1789. La conversion semble s’opérer ici (p. 212) :
Au troisième verre de clairet, l’abbé Ripinthe prit la parole et dit :
— Tout cela est bien troublant.
Que le clairet soit troublant, c’est ce que nous savons, mais il parle des révélations d’Auge, qui lui persuade que ses théories vont déconfire l’église et le pape. Mais c’est à ce moment que la nouvelle de la prise de la Bastille arrive :
— L’église est sauvée ! s’écria l’abbé en joignant les mains en signe de reconnaissance.
Sauvé par la Révolution, défini par Auge (p. 227) comme « un ratiocineur », il devient un fameux préhistorien, connu de Cidrolin.
Il n’est pas sans intérêt de noter que son nom, qui déjà fait penser à « repeinte », et dont la deuxième syllabe se trouve aussi dans « absinthe » (l'« essence de fenouil »), contient ce qui manque à Cidrolin :
Deux noms de huit lettres dont on peut combiner les segments idoines pour former RIPOLIN, marque de peinture bien connue, et aussi « canonique » par ses sept lettres que « Joachim », « Raymond » ou « Queneau ». Rien d’étonnant à ce qu’un amateur de peintures pariétales comme Auge et Cidrolin leur soit ainsi associé.
Ripinthe et Biroton n’effectuent pas leur voyage dans le temps en compagnie d’Auge, puisqu’on ne les retrouve que p. 273, où, chevauchant un « tandem à moteur » de marque italienne, ils reviennent …du concile de Trente, c’est-à-dire du concile de la Contre-Réforme, au XVIème siècle : ils ont donc régressé avant de rejoindre le duc, et leurs réflexions leur ont permis de « récupérer » la préhistoire :
— Nous y avons soutenu quelques thèses sur le monothéisme des peules préhistoriques, dit Monseigneur Biroton.
— Leurs peintures pariétales en sont une preuve évidente, dit l’abbé Ripinthe.
A ces abbés « historiques », rime le clergyman contemporain, qui apparaît trois fois fugitivement. La première fois, (p. 29) il est à mobylette, et il parle latin. Le dialogue est à rapprocher de celui de la troisième rencontre, p. 142.
p. 29 : — Ad majorem Dei Gloriam, dit-il en tendant la main.
— Monsieur ne sait pas le français, dit Cidrolin.
— Sed tu ?
— Je le comprends à peine
Vraisemblablement, ici, Cidrolin comprend le latin. En revanche, p. 142, le passant auquel le « même » clergyman s’adresse ne comprend pas, lui, la même devise jésuite en français :
— Pour la plus grande gloire de Dieu, dit-il en tendant la main
— Qu’entendez-vous par là ? demanda le passant avec hargne.
Aux pages 45 et 47, c’est un « quasi-clergyman » à mobylette :
— Pour la plus grande gloire de Dieu.
Cidrolin se retourna.
— Oh pardon, dit un homme vêtu d’un costume gris fer élégamment coupé.
(fer entraîne coupé, comme chez Boris Vian on sert des petits fours sur un plateau hercynien, mais c’est sans doute Vian qui est ici le disciple de Queneau).
Quant au problème de l’intelligibilité des langues, et des glossolalies étranges qu’on rencontre parfois dans le récit, il est à rapprocher du « néo-babélien » des campeurs et mériterait une autre étude…
La symétrie qu’on notait entre Auge et Cidrolin se retrouve en tout cas entre les « chevals » et les ecclésiastiques, anciens et modernes, comme autant de rimes ou d’assonances malicieusement glissées là par Queneau pour intriguer le lecteur …et faire gloser les professeurs.