La parentèle

La parentèle

On peut dire que le duc d’Auge et Cidrolin sont « affligées » d’une famille. On a noté ailleurs que l’image donnée des femmes n’est pas toujours des plus favorables, que Cidrolin leur assigne une fonction purement domestique, et que le duc partage d’une manière plus explicite encore cette attitude dominatrice et méprisante. On voit page 174 qu’il dispose d’une « chambrette aux martinets ». Queneau a publié en 1947 On est toujours trop bon avec les femmes. Tout un programme.

Des épouses d’abord. Auge a été marié à Élodie (p. 148) : on l’apprend lorsqu’il promet à Russule un tombeau plus beau que celui d’Élodie. Cidrolin est veuf, quant à lui, d’une femme dont le nom n’est pas révélé ici. Page 81, Cidrolin déclare : « Lamélie est la troisième des triplées dont ma défunte épouse accoucha en trépassant », de même que le duc d’Auge déclare page 24 : « Je n’ai que mes triplées, ce qui est, je vous assure, un calvaire ».

Auge est veuf comme Cidrolin au début de l’histoire : page 14 « il ne battit point sa femme, parce que défunte, mais il battit ses filles au nombre de trois ». Au cours de ses pérégrinations spatio-temporelles, il épouse Russule, fille de bûcheron, qu’il rencontre dans la forêt après avoir raté le mammouth. Le nom de la jeune fille désigne différentes variétés d’agarics (champignons), plus ou moins rougeâtres, (Russule fait rougir le duc page 103), et qui peuvent être vénéneux ou non. Le duc passe vite avec elle de l’idylle à la raclée (page 126). Elle se venge en le trompant avec le jeune Empoigne, et meurt de consomption page 193, un mois après le meurtre d’Empoigne par Auge. Celui-ci qui à l’issue du duel fatal à son page n’avait pas répugné à essuyer son épée au jupon de Russule, n’est guère affecté par cette perte cruelle :

L'abbé Riphinte donna des nouvelles de la duchesse, des nouvelles assez mauvaises puisqu'elle était morte de consomption, un mois après le meurtre d'Empoigne. Après avoir évoqué ce triste souvenir, l'abbé se leva pour dire une courte prière.

Le duc et Pouscaillou conclurent : amen.

Puis ils soupèrent copieusement, et, comme ils étaient tous trois assez fatigués, hop, au lit.

Le nom de Lalix peut être un pseudo-féminin du grec lalos, qui signifie « bavard » ou une contraction de type « l’Alix ». Fille de bûcheron également, elle est en effet active et bavarde, au point de lasser l’attention de Cidrolin, de sorte que le lecteur n’est pas informé du récit de sa vie (page 164) parce que son auditeur s’endort.

C’est un personnage qui « rime » avec Russule, quoiqu’elle soit souvent son contraire : échappée de justesse à la prostitution, elle va peut-être connaître l’amour avec Cidrolin. Tandis que Russule déçoit le duc et le trompe, Lalix, apparue seulement au chapitre XI, sauve Cidrolin.

Des filles : Auge est affligé de trois filles :

(Bélusine, dérivé « enrhumé » de Mélusine – Phélise, transposition du nom de la ridicule Bélise des Femmes savantes). Cette dernière bêle, en contrepoint des chevaux qui parlent. Le duc s’en débarrasse promptement en les mariant page 88, au sire de Ciry, au comte de Torves et au vidame de Malpaquet.

Les triplées de Cidrolin : Bertrande , Sigismonde , et Lamélie, sont mariées à Lucet, Yoland , et Boubou (Monsieur Cuveton, l’ératépiste).

Une note préparatoire pour les fleurs bleues précise : « Prénom vrai : Yoland, également Bertrande ». L’inversion masculin/féminin est évidemment voulue. On pense au prénom des femmes chez Proust : Gilberte ou Albertine, mais avec des intentions bien différentes de celles de l’auteur de la Recherche : intégrer dans un récit possédant le statut d’œuvre littéraire des prénoms tirés du français vivant de son époque, même si l’on sourit de la naïve transposition masculin-féminin (qui souvent rendent compte de toutes sortes de motivations affectives : on veut donner à une fille le prénom qu’on avait prévu pour un fils, ou celui de son grand-père…). On retrouve là ce regard à la fois ironique et complice de Queneau sur cette « flote » populaire dont il a peuplé Zazie, qui est la France vivante, comme son langage est le français vivant. On note en tout cas que les choix onomastiques ne sont pas plus flatteurs pour les personnages « nobles » et « historiques » de l’époque d’Auge, où les noms, même s’ils sonnent mieux comme de raison, sont des transpositions dérisoires de références littéraires.