Par Jean-Claude Jørgensen

les campeuses sont de simples utilités (18, 21, 37 à 39, 77), comme la serveuse du restaurant. L’iroquoise redoute le harcèlement sexuel (39).
les « petites » ne font que passer entre les mains du proxénète Albert avant d’être « trombinées par des nuées de gauchos » (100)
la comtesse d’Empoigne (mère de Pouscaillou et de Mouscaillot) n’est pas vraiment une mère modèle.
les filles d’Auge apparaissent peu et prennent très peu la parole
les triplées de Cidrolin n’ont pas une conversation très relevée.
Russule Péquet, la seconde épouse du duc, apparue tardivement, est manipulée par Timoleo Timolei et meurt tôt.
Lalix, apparue tardivement elle aussi, a, officiellement, un rôle de femme de ménage.
Les deux personnages principaux maintiennent ce personnel dans un rôle subalterne : la muflerie de Cidrolin est évidente, la brutalité d’Auge encore plus (insensible à la mort de sa fille et à celle de son épouse 193, 214). Il est d’ailleurs soupçonné d’avoir assassiné sa première femme par Saint-Louis.
Ces personnages fournissent de nombreuses occasions de créer des effets comiques (à leurs dépens ou non) : bêlements de Phélise, onomastique féminine (voir feuille déjà distribuée), manières de Russule etc…
Jeanne d’Arc (68-69), Catherine de Médicis (149), Anne Vladimirovitch (32), rappellent la dimension de roman historique des Fleurs Bleues. Qu’Auge ne voie dans ses épouses que le moyen d’avoir un héritier ne fait que rappeler le mode de transmission du pouvoir royal en France au Moyen-Age.
A. et C. est un couple où chacun rêve l’autre et est rêvé par lui. Ils sont veufs. Tous deux refont leur vie avec une fille de bûcheron et marient leurs trois filles. Ce sont bien là des signes supplémentaires de la complémentarité d’A. et de C., des moyens de les rapprocher, de les fondre.
Active (144), généreuse, drôle, indépendante dès son arrivée, elle aide Cidrolin à sortir d’une situation de blocage du désir. Il finit par changer de vie, par se mettre en mouvement, grâce à elle. L’amour est plus suggéré que dit dans ce roman.
Par Jean-Claude Jørgensen
On a justement fait remarquer qu’un Queneau sérieux (Directeur de la Pléïade, membre de l’Académie Goncourt) cohabitait avec un Queneau fantaisiste (membre du collège de Pataphysique, auteur de Zazie dans le métro). Le roman Les Fleurs bleues serait-il traversé par une dichotomie, une dualité qui s’ajouterait à un premier bipartisme évident, celui qui fait alterner le Duc d’Auge avec Cidrolin ?
En affirmant que dans ce roman, « la pudeur et l’humour drapent de gaieté les moments pathétiques et entourent de dérision les réflexions philosophiques », que « le monde populiste (ou cocassement épique) [y] est un monde de la rigolade, où la sottise est impitoyablement épinglée, les tics modernes comiquement imités, les théories savantes plaisamment présentées », l’accent est mis par Yves Stalloni sur son aspect peu sérieux.
Il nous semble que les termes de cette appréciation doivent être inversés : derrière les procédés comiques, se cachent les questions les plus sérieuses.
Celle de la guerre : le duc d’Auge est suffisamment irresponsable, le registre épique et héroïque suffisamment dégradé pour qu’on ne s’y trompe pas : la violence guerrière est dénoncée. Auge est un assassin multirécidiviste. On meurt beaucoup dans ce roman, toujours inutilement et souvent dans l’indifférence.
Celle de la ville : pollution, prostitution etc.
Les images d’Epinal auxquelles sont parvenues les historiens officiels ridiculisent ces derniers. L’Histoire n’est-elle pas asservie aux mots, à la langue, aux règles qui régissent les textes narratifs ? L’Histoire est celle du malheur des hommes. Dès le moment où Cidrolin échappe à son passé et connaît le bonheur, le roman s’arrête.
La modernité est un leurre : les étoiles des restaurants sont épinglées comme tics risibles (32), les calculs mesquins de la Sécu sont mis en évidence par un plafond maximum du nombre de calories. La sottise règne en maîtresse avec la reine « tévé ».
Les maîtres à penser sont étrillés. Ce sont bien les dogmatiques rhéteurs du quartier Saint-Germain des années 50 et 60 (sartriens et marxistes) qui sont moqués derrière la figure pitoyable de Labal. La réflexion sur le rêve et le statut de la réalité, délaissée par eux, est sans cesse reposée justement, comme pour dénoncer la vacuité des intellectuels-qui-ont-réponse-à-tout. (la réponse de Biroton sur ce qu’il faut penser des rêves vaut aussi son pesant de cacahuètes p.41-42)
Derrière autant de jeux sur les signifiants, se cachent des questionnements fondamentaux pour Queneau. Ce dernier a vraiment envisagé une réforme de l’orthographe, a voulu rapprocher la langue écrite de la langue parlée et il en reste quelques traces dans Les Fleurs bleues. Les puristes n’en ressortent pas intacts. Plus fondamentalement encore, il s’agit de renouveler les règles d’écriture du roman, de lui assigner des règles de composition, comme le font les poètes avec les rimes et les syllabes.
Le rire permet de mettre à distance. Il permet aussi de dénoncer. Derrière lui (conformément au message de Rabelais évoquant la substantificque mouëlle de l’os à mouëlle), se cachent des messages et des questions sérieuses, graves, des dénonciations, voire des prises de position. Le travail de mosaïste dissimule la portée philosophique du roman. Formaliste plaisantin ou grave métaphysicien Queneau ? Sans doute les deux, indissolublement.