SUJET 1
Étude d’un texte argumentatif
A la veille de la mobilisation (obligation faite à tout citoyen en âge de porter les armes, de combattre dans les rangs de l’armée, pour « servir son pays »), en 1914, deux frères, Antoine et Jacques Thibault, échangent leur point de vue à propos de la conduite qu’ils vont tenir face à la guerre. Antoine est un médecin reconnu et Jacques, son cadet, un révolutionnaire pacifiste.
« - […]En un pareil moment, refuser de servir, c’est faire passer son intérêt personnel avant l’intérêt général. »
- « Avant l’intérêt national ! » riposta Jacques. « L’intérêt général, l’intérêt des masses, c’est manifestement la paix, et non la guerre ! »
Antoine fit un geste évasif, qui semblait vouloir écarter de la conversation toute controverse1 théorique. Mais Jacques insista :
- « L’intérêt général, c’est moi qui le sers, - par mon refus ! Et je sens bien, - je sens d’une façon indubitable, - que ce qui se refuse en moi, aujourd’hui, c’est le meilleur ! »
Antoine retint un mouvement d’impatience :
- « Réfléchis, voyons... Quel résultat pratique peux-tu espérer de ce refus ? Aucun !… Quand tout un pays mobilise, quand l’immense majorité - comme ce serait le cas - accepte l’obligation de la défense nationale, quoi de plus vain, de plus voué à l’échec, qu’un acte isolé d’insubordination2 » ?
Le ton restait si volontairement mesuré, si affectueux, que Jacques en fut touché. Très calme, il regarda son frère, et esquissa même un sourire amical.
- « Pourquoi revenir là-dessus, mon vieux ? Tu sais bien ce que je pense... Je n’accepterai jamais qu’un gouvernement puisse me forcer à prendre part à une entreprise que je considère comme un crime, comme une trahison de la vérité, de la justice, de la solidarité humaine… […]
Antoine le considéra un instant en silence. Il ne désespérait pas encore.
- « Les faits sont là, et nous pressent », reprit-il. « Demain, la gravité des événements, - des événements qui ne dépendent plus de personne, - peut obliger l’État à disposer de nous. Crois-tu vraiment que ce soit l’heure, pour nous, d’examiner si les contraintes que nous impose notre pays sont en accord avec nos opinions personnelles ? Non ! Les responsables décident, les responsables commandent... Dans mon service, quand j’ordonne d’urgence un traitement que je juge opportun, je n’admets pas qu’on le discute... »
II leva gauchement la main vers son front, et posa une seconde ses doigts sur ses paupières, avant de continuer, avec effort :
- « Réfléchis, mon petit... Il ne s’agit pas d’approuver la guerre, - crois-tu que je l’approuve ? - il s’agit de la subir. Avec révolte, si c’est notre tempérament ; mais une révolte intérieure, et que le sentiment du devoir sache museler3. Marchander notre concours, au moment du danger, ce serait trahir la communauté... Oui, c’est là que serait la vraie trahison, le crime envers les autres, le manque de solidarité... Je ne prétends pas nous interdire le droit de discuter les décisions que le gouvernement va prendre. Mais plus tard. Après avoir obéi. »
Jacques ébaucha un nouveau sourire :
- « Et moi, vois-tu, je prétends qu’un individu est libre de se désintéresser totalement des prétentions nationales au nom desquelles les États se font la guerre. Je nie à l’État le droit de violenter, pour quelque motif que ce soit, les hommes dans leur conscience... Je répugne à employer toujours ces grands mots. Pourtant, c’est bien ça : c’est ma conscience qui parle plus haut, en moi, que tous les raisonnements opportunistes comme les tiens. Et c’est elle, aussi, qui parle plus haut que vos lois... La seule façon d’empêcher que la violence règle le sort du monde, c’est d’abord de se refuser, soi, à toute violence ! J’estime que le refus de tuer est un signe d’élévation morale qui a droit au respect. Si vos codes et vos juges ne le respectent pas, c’est tant pis pour eux : tôt ou tard, ils auront un compte à rendre... »
- « Soit, soit... », fit Antoine, agacé de voir l’entretien dévier de nouveau vers les idées générales. Et, croisant les bras : « Mais, pratiquement, quoi ? »
II s’avança vers son frère, et, dans un de ces mouvements spontanés qui étaient si rares entre eux, il lui saisit tendrement les épaules de ses deux mains :
- « Réponds-moi, mon petit... On mobilise demain : qu’est-ce que tu vas faire ? »
Jacques se dégagea, sans impatience, mais fermement :
- « Je continuerai à lutter contre la guerre ! Jusqu’au bout ! Par tous les moyens ! Tous !... Y compris, - s’il le faut... - le sabotage révolutionnaire ! » II avait baissé la voix, malgré lui. Il s’arrêta, oppressé : « Je dis ça... Je ne sais pas », reprit-il, après une courte pause. « Mais, une chose est sûre, Antoine, absolument sûre : moi, soldat ? Jamais ! »
Roger MARTIN DU GARD, Les Thibault IV, L’Été 1914, éd. Folio, pp. 217-219
NOTES :
1. controverse : débat contradictoire.
2. Insubordination : refus d’obéissance.
3. Museler : au sens figuré : faire taire.
Première partie : QUESTIONS (10 points)
1) Face à la mobilisation, les deux frères défendent des thèses opposées : (4 points)
a) Avec quels arguments Antoine soutient-il le devoir d’obéissance ?
b) Avec quels arguments Jacques réfute-t-il ce devoir ?
On attend au moins trois arguments pour chacun des deux frères.
2) De quelles manières les personnages expriment-ils chacun leur conviction ? Vous vous appuierez sur une étude précise des paroles échangées (ponctuation, vocabulaire, etc.) pour justifier votre réponse. (3 points)
3) En observant essentiellement les passages narratifs, vous montrerez que les deux personnages veulent maintenir une relation fraternelle. (3 points)
Deuxième partie : TRAVAIL D’ÉCRITURE : (10 points)
« La seule façon d’empêcher que la violence règle le sort du monde, c’est d’abord de se refuser, soi, à toute violence. » (lignes 41-42)
Vous défendrez cette affirmation dans le cadre d’une argumentation rédigée et méthodiquement organisée. Vous ne limiterez pas votre propos à la seule violence guerrière.
SUJET II
Propositions de correction
A. Questions
1. Ce texte est un dialogue tiré du « roman-fleuve » en sept parties, Les Thibault, de Roger Martin du Gard. Dans ce roman, qui se veut la fresque d’une époque, on découvre la vie d’une famille bourgeoise au début du XXe siècle. Les deux frères, Antoine et Octave, représentent deux tendances opposées de la jeune génération, l’une progressiste, incarnée par le médecin Antoine, l’autre, révolutionnaire, représentée par Jacques. Leurs points de vue s’affrontent ici dans une controverse fraternelle. On vous demandait trois arguments à l’appui de la thèse de chacun des frères.
a) Pour Antoine, participer à la guerre est une obligation liée à la situation historique ; on ne peut pas échapper à cette guerre, c’est une fatalité, les événements « ne dépendent plus de personne » ; il serait donc vain de se soustraire à la mobilisation : « Quand tout un pays mobilise, quand l’immense majorité - comme ce serait le cas - accepte l’obligation de la défense nationale, quoi de plus vain, de plus voué à l’échec, qu’un acte isolé d’insubordination ? ». Les désertions individuelles n’empêcheront en aucun cas la guerre d’avoir lieu, de même que pour lui, accepter la mobilisation ne signifie pas qu’on accepte la guerre : « Il ne s’agit pas d’approuver la guerre, - crois-tu que je l’approuve ? - il s’agit de la subir ». Le refus de Jacques ne servira en rien la cause de la paix, et il sera perçu comme une trahison.
Antoine invoque également le sens du devoir, le sacrifice de l’intérêt particulier à l’intérêt général : dès la première ligne, « servir » prend le sens de « participer aux combats », et il oppose « intérêt personnel » et « intérêt général ». Refuser la guerre « serait trahir la communauté », se refuser au devoir de solidarité.
Enfin, Antoine se réfère à la nécessité d’une organisation hiérarchisée de la société, à l’image de « son service » (dans un hôpital) : il faut qu’il y ait des responsables, et qu’on leur obéisse quoi qu’on pense. L’État doit pouvoir « disposer » des citoyens. « Les responsables décident, les responsables commandent », et ceux-ci, qu’ils soient d’accord ou non avec ses décisions, doivent d’abord s’exécuter.
b) Octave substitue l’opposition intérêt national/intérêt général à celle proposée par son frère (intérêt personnel/intérêt général). L’intérêt des nations n’est pas celui de l’humanité : « L’intérêt général, l’intérêt des masses, c’est manifestement la paix, et non la guerre ! »
Pour lui, la conscience de chaque individu est supérieure aux devoirs imposés par les États : ceux-ci ne peuvent pas le contraindre à « prendre part à une entreprise [qu’il] considère comme un crime ». L’obligation de « servir » ne saurait légitimer le sacrifice de vies humaines.
Le dernier argument, qui aux yeux d’Antoine dévie vers « les idées générales », est celui de la « non-violence » (on parlait alors plutôt de pacifisme) pour tenter de faire disparaître la guerre : « La seule façon d’empêcher que la violence règle le sort du monde, c’est d’abord de se refuser, soi, à toute violence ! ». En se refusant à entrer dans le cercle vicieux de la violence, on trouve la seule voie pour la faire disparaître. Octave se réclame de principes moraux supérieurs , d’une « élévation morale qui a droit au respect », et il pense qu’un jour ou l’autre l’histoire lui donnera raison : « tôt ou tard, ils auront un compte à rendre... ».
Les événements donnent raison a posteriori à Octave, puisque la guerre de 1914-1918 fut l’effroyable et inutile boucherie que l’on sait, mais dans le roman, écrit pourtant après la guerre, (mais avant la suivante), l’auteur fera périr Octave inutilement, victime de ses engagements pacifistes.
2. On attendait avant tout que vous sentiez l’opposition entre les discours des deux frères : celui d’Antoine, conformément à son caractère et à sa position d’aîné, est plus structuré, plus dialectique, celui d’Octave plus passionné et militant.
Dans les paroles d’Antoine, on relèvera par exemple les invitations à la réflexion (vous voyez dans le paratexte qu’il est l’aîné, et appelle son frère « mon petit », mais vous ne devez jamais commenter le paratexte) : on remarquera les trois attaques de paragraphes : « Réfléchis, voyons… », « Réfléchis, mon petit… », « Réponds-moi, mon petit… »
Il veille à la qualité de la discussion et se sent responsable d’éventuels « dérapages » : au début, « Antoine fit un geste évasif, qui semblait vouloir écarter de la conversation toute controverse théorique » ; plus loin, il est « agacé de voir l’entretien dévier de nouveau vers les idées générales ». Ses interventions, entrecoupées de silences, sont sensiblement plus longues que celles de son frère.
Les pauses indiquées par les points de suspension (également « Soit, soit…), les interruptions de son discours par des silences consacrés à la réflexion (par exemple « Antoine le considéra un instant en silence. ») montrent son honnêteté intellectuelle, l’intensité de son écoute, et son souci de cohérence.
Il recourt souvent à des interrogations qui ne sont pas oratoires pour faire progresser le débat : « Mais, pratiquement, quoi ? » ; « On mobilise demain : qu’est-ce que tu vas faire ? »
Son lexique a des points communs avec celui de son frère, pour tout ce qui concerne les notions de droits et de devoirs, mais il révèle son pragmatisme : « résultat pratique », « pratiquement » (les italiques indiquent qu’il appuie sur ce mot en le prononçant). En bon scientifique, il se soumet aux faits : « Les faits sont là, et nous pressent ». Il refuse en revanche ce qui procède de « l’opinion ».
Jacques a recours souvent à des exclamations, dans des phrases sans verbe, comme au début : « Avant l’intérêt national ! ».
Les coupures dans son discours, indiquées plus souvent par des tirets, correspondent à des ruptures syntaxiques. Il recourt peu aux connecteurs logiques, juxtaposant les propositions (parataxe) : « Pourtant, c’est bien ça : c’est ma conscience qui parle plus haut, en moi », « moi, soldat ? Jamais ! ». Son énonciation est sont souvent redondante ou du moins anaphorique : « L’intérêt général, l’intérêt des masses » ; « Et je sens bien, - je sens d’une façon indubitable ».
Ses affiramations sont souvent péremptoires, étayées seulement par des modalisateurs : « manifestement », « absolument ». Le frère cadet est visiblement dominé par son aîné, mais il obéit à des exigences morales supérieures.
3. C’est ce qui explique le respect mutuel et l’affection qui préside à ce dialogue, et qu’on note en particulier dans les passages narratifs. On a vu la tendance d’Antoine à diriger la conversation, mais on constate qu’il retient ses mouvements d’impatience. La discussion ne dégénère jamais en querelle : « Le ton restait si volontairement mesuré, si affectueux, que Jacques en fut touché. ». On remarque à la fin, malgré la divergence irrémédiable des points de vue, que même le plus passionné des deux, Jacques, réagit encore « sans impatience ».
On a noté plus haut le « mon petit » employé par Antoine pour s’adresser à son jeune frère. En dépit d’une pudeur qui est de mise entre des hommes, les manifestations de l’affection ne sont pas absentes, traduites par le lexique de l’affectivité : « affectueux », « touché », « tendrement ».
On découvre ici deux hommes de bonne volonté dont chacun réagit comme il le peut à une situation historique qui le dépasse.
B. Travail d’écriture
Comme le texte de base était un récit comportant un dialogue, on ne pouvait pas vous empêcher de réaliser un travail d’écriture analogue, sous forme de récit. La seule condition posée par les indications de correction était que ce texte devait avoir « une force argumentative réelle ».
La solution la plus sûre était toutefois de procéder comme vous avez appris à le faire pendant l’année, et de rédiger un texte argumentatif sous forme de développement composé.
Erreurs à ne pas commettre, quel que soit votre choix : On vous demandait clairement de « défendre cette affirmation ». Il s’agissait donc d’étayer la thèse. Une discussion sous la forme « thèse – antithèse » serait pour moitié hors-sujet (notée sur 5 points). Une agumentation où vous auriez choisi de réfuter la thèse en défendant la violence ne vaudrait pas plus d’½ point ! C’était plus qu’un hors sujet : un contresens sur le sujet.
Un hors sujet ne serait pas évalué à plus d’1 point.
Votre travail argumentatif devait comporter une introduction, un développement organisé en deux, et si possible trois parties, et une conclusion.
Rappelez-vous que l’introduction doit reproduire la citation contenue dans le sujet, et éviter de recopier servilement le libellé du sujet.
Il n’était pas difficile de faire un « état des lieux », constatant l’omniprésence de la violence dans le monde, et pas seulement sous la forme de la guerre. Les médias vous en donnent de multiples exemples. Il était bon de ne pas vous contenter de raconter, mais d’adopter un certain recul critique, en élargissant la notion de violence bien au-delà de ce qui fait la « une » des journaux. On peut trouver la violence dans les rapports économiques, sociaux…
Vous pouviez chercher dans quelle mesure l’attitude « non-violente » proposée par la citation du sujet pouvait être une solution aux problèmes posés par la violence. Vous pouviez vous interroger sur les moyens de « se refuser, soi, à toute violence » pour l’empêcher de régner dans le monde.