SUJET II
Commentaire littéraire
Dans cette oeuvre largement autobiographique, Marguerite Duras raconte un des moments les plus éprouvants de son existence : le retour de Robert L.., son mari, qui est rapatrié d'un camp de concentration. C'est un véritable cadavre qui se présente devant elle.
J'ai entendu des cris retenus dans l'escalier, un remue-ménage, un piétinement. Puis des claquements de portes et des cris. C'était ça. C'était eux qui revenaient d'Allemagne.
Je n'ai pas pu l'éviter. Je suis descendue pour me sauver dans la rue. Beauchamp et D.1 le soutenaient par les aisselles. Ils étaient arrêtés au palier du premier étage. Il avait les yeux levés.
Je ne sais plus exactement. Il a dû me regarder et me reconnaître et sourire. J'ai hurlé que non, que je ne voulais pas voir. Je suis repartie, j'ai remonté l'escalier. Je hurlais, de cela je me souviens. La guerre sortait dans des hurlements. Six années sans crier. Je me suis retrouvée chez des voisins. Ils me forçaient à boire du rhum, ils me le versaient dans la bouche. Dans les cris.
Je ne sais plus quand je me suis retrouvée devant lui, lui, Robert L. Je me souviens des sanglots partout dans la maison, que les locataires sont restés longtemps dans l'escalier, que les portes étaient ouvertes. On m'a dit après que la concierge avait décoré l'entrée pour l'accueillir et que dès qu'il était passé, elle avait tout arraché et qu'elle, elle s'était enfermée dans sa loge, farouche, pour pleurer.
Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s'éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d'être arrivé à vivre jusqu'à ce moment-ci. C'est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d'un tunnel. C'est un sourire de confusion. Il s'excuse d'en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s'évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c'est lui, Robert L., dans sa totalité.
Marguerite DURAS, La Douleur (1985)
NOTE :
1. Beauchamp et D. étaient chargés du rapatriement de Robert L.
Première partie: QUESTIONS D'OBSERVATION : (8 points)
1) Quelles sont les valeurs du présent dans le texte ? (2 points)
2) Relevez les termes évoquant le bruit. Pourquoi sont-ils si importants ? (3 points)
3) Quel rôle jouent les répétitions dans le dernier paragraphe ? (3 points)
Deuxième partie: QUESTIONS D'INTERPRÉTATION : (12 points)
1) Ce texte est extrait de La Douleur. Vous montrerez en quoi le titre de l'oeuvre convient à ce passage. (6 points)
2) Vous montrerez par quels procédés (composition du texte, syntaxe, tonalité, etc.) l'auteur suggère la difficulté de se souvenir d'un tel épisode. (6 points)
SUGGESTIONS DE CORRECTION
I - Questions d’observation
Question 1
On attendait que vous repériez deux valeurs distinctes du présent
La première est un présent d’écriture, ou d’énonciation. On le relève dans les attaques des paragraphes 3 et 4 : « Je ne sais plus ». Ce sont des présent « déictiques », qui renvoient au moment où l’auteur écrit ses mémoires.
Dans le dernier paragraphe on relève des présents de narration. Ils sont utilisés comme temps du récit, pour relater des faits passés en les actualisant : « les bruits s'éteignent et je le vois », « Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder… ».
Il fallait identifier ces deux valeurs et justifier votre choix. En revanche, rien dans la question ne vous obligeait à faire des relevés complets des emplois du présent.
Ce qu’il ne fallait pas faire :
Confondre présent d’écriture et présent de narration, bien sûr, ou parler de présent de vérité générale.
Établir une liste des occurrences du présent dans le texte sans rien expliquer.
Question 2
Le texte comporte de nombreux termes évoquant les bruits :
Certains sont des manifestations de l’agitation : « J'ai entendu des cris retenus dans l'escalier, un remue-ménage, un piétinement », « claquements de portes et des cris », « dans les cris », « bruits ».
D’autres traduisent la douleur de la narratrice et des occupants de la maison : « j’ai hurlé », « je hurlais », « des hurlements », des sanglots » « sans crier ».
Le champ lexical de l’ouïe traduit donc le désordre et la confusion causés par ce retour. On peut remarquer que la narratrice entend avant de voir, quelle semble retarder le moment de la confrontation avec l’inconnu qu’est devenu son mari. Les bruits ont une valeur dramatique et psychologique.
Cette question demandait explicitement un relevé, au contraire de la précédente. Mais vous deviez éviter comme toujours une simple liste, qui vaudrait au maximum un point sur trois, à condition que votre réponse soit rédigée. Pour obtenir les trois points, il vous fallait analyser pertinemment la valeur expressive de ces bruits, et distinguer si possible les deux catégories suggérées ici.
Question 3
On espérait que vous trouveriez au moins deux répétitions. Remarquez surtout cinq occurrences du sourire (une fois « il sourit », quatre fois le nom « sourire »), l’importance du regard : deux fois le verbe voir, et deux fois regarder. Le lexique de la reconnaissance se traduit par la répétition d’un verbe : reconnaître et d’un nom : « inconnu ».Vous pouviez aussi noter les reprises anaphoriques des pronoms, particulièrement de « il » en début de phrase. Cest répétitions montrent la confusion de ces retrouvailles, les doutes, les difficultés que les deux protagonistes éprouvent à se reconnaître.
Pour obtenir trois points, il était nécessaire que vous ne vous contentiez pas de relever les répétitions (la question demande : « quel rôle jouent les répétitions »). Un simple relevé ne pouvait vous assurer qu’un point ; un et demi, au maximum.
II - Questions d’analyse et d’interprétation
Question 1
La douleur se traduit d’abord par une situation dramatique : arrivé des rescapés annoncée d’abord par des bruits, et un désordre encore lointains.
La peur de la narratrice se traduit par son réflexe de fuite : « Je n'ai pas pu l'éviter. Je suis descendue pour me sauver dans la rue »
Vous pouviez réinvestir les recherches faites sur le lexique , notamment analyser le rôe des cris, des pleurs, des sanglots. Mais il ne fallait pas vous contenter de recopier la réponse déjà faite !
On pouvait aussi analyser les réactions de l’entourage, des voisins (paragraphe 3), des locataires (paragraphe 4), de la concierge (paragraphe 4). Ils se font l’écho de la douleur de la narratrice qu’ils répercutent dans tout l’immeuble.
La vision de Robert L. est retardée jusqu’au dernier paragraphe, ce qui en accentue le caractère épouvantable. Ce n’est plus qu’un « déchet », que la narratrice ne parvient pas à reconnaître.
Votre développement devait être structuré, et comporter au moins une phrase introductive et une phrase conclusive, avec un minimum de trois idées distinctes.
Question 2
Le caractère douloureux du passage explique la difficulté de s’en souvenir distinctement.
Cette difficulté est marquée notamment par les attaques identiques des paragraphes 3 et 4 : « Je ne sais plus », et celle du paragraphe 5 : « Dans mon souvenir… ». La narratrice traduit par là les difficultés qu’elle éprouve à reconstituer dans sa mémoire cet épisode pénible.
Les phrases qui manifestent le souvenir montrent que celui-ci ne revient que par bribes, de manière imparfaite et souvent liée aux manifestations de la douleur : « Je hurlais, de cela je me souviens », « Je me souviens des sanglots ». Quand la tension est excessive, le souvenir a été reconstitué à partir de témoignages : « on m’a dit ».
Souvent les phrases sont brèves : « Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. », parfois réduites à des phrases nominales : « Immense. Devant moi. », traduisant des faits bruts dont tout commentaire serait superflu.
L’absence de description confirme cette idée d’un souvenir trop douloureux pour être clairement évoqué.
Les repères temporels font également défaut : quand on rencontre un complément de temps (paragraphe 5), il ne sert qu’à brouiller le repérage : « à un moment donné ».
L’emploi du passé composé comme temps du récit correspond à un énoncé « embrayé », qui se réfère davantage au moment où l’écriture autobiographique s’efforce de reconstituer des souvenirs enfouis. On pourrait même aller jusqu’à contester la valeur « non déictique » des présents du dernier paragraphe, identifiés précédemment comme des présents de narration : ils sont assez mal détachés de l’instance d’énonciation et représentent plutôt des bruits qui sont présents « dans mon souvenir », au moment de l’écriture et donc plus proches du présent d'écriture qu'on ne peut le juger d'abord.