Chapitre I
Le premier chapitre de Thérèse Raquin décrit d’abord le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Après avoir présenté ces lieux sinistres, le narrateur dépeint la boutique de Thérèse et ses habitants
...Le soir, trois becs de gaz, enfermés dans des lanternes lourdes et carrées, éclairent le passage. Ces becs de gaz, pendus au vitrage sur lequel ils jettent des taches de clarté fauve, laissent tomber. autour d'eux des ronds d'une lueur pâle qui vacillent et semblent disparaître par instants. Le passage prend l'aspect sinistre d'un véritable coupe-gorge ; de grandes ombres s'allongent sur les dalles, des souffles humides viennent de la rue ; on dirait une galerie souterraine vaguement éclairée par trois lampes funéraires. Les marchands se contentent, pour tout éclairage, des maigres rayons que les becs de gaz envoient à leurs vitrines ; ils allument seulement, dans leur boutique, une lampe munie d'un abat-jour, qu'ils posent sur un coin de leur comptoir, et les passants peuvent alors distinguer ce qu'il y a au fond de ces trous où la nuit habite pendant le jour. Sur la ligne noirâtre des devantures, les vitres d'un cartonnier flamboient : deux lampes à schiste trouent l'ombre de deux flammes jaunes. Et, de l'autre côté, une bougie, plantée au milieu d'un verre à quinquet, met des étoiles de lumière dans la boîte de bijoux faux. La marchande sommeille au fond de son armoire, les mains cachées sous son châle.
Il y a quelques années, en face de cette marchande, se trouvait une boutique dont les boiseries d'un vert bouteille suaient l'humidité par toutes leurs fentes. L'enseigne, faite d'une planche étroite et longue, portait, en lettres noires, le mot Mercerie, et sur une des vitres de la porte était écrit un nom de femme : Thérèse Raquin, en caractères rouges. A droite et à gauche s'enfonçaient des vitrines profondes, tapissées de papier bleu.
Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l'étalage, dans un clair-obscur adouci.
D'un côté, il y avait un peu de lingerie : des bonnets de tulle tuyautés à deux et trois francs. Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l'autre vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et sec s'attachait un nez long, étroit, effilé ; les lèvres étaient deux minces traits d'un rose pâle, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple et grasse On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans l'ombre ; le profil seul apparaissait, d'une blancheur mate, troué d'un oeil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient laissé des bandes de rouille.
Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l'intérieur de la boutique. Elle était plus longue que profonde ; à l'un des bouts, se trouvait un petit comptoir ; à l'autre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de cartons verts ; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. La pièce paraissait nue, glaciale ; les marchandises, empaquetées, serrées dans des coins, ne traînaient pas çà et là avec leur joyeux tapage de couleurs.
D'ordinaire, il y avait deux femmes assises derrière le comptoir : la jeune femme au profil grave et une vieille dame qui souriait en sommeillant. Cette dernière avait environ soixante ans ; son visage gras et placide blanchissait sous les clartés de la lampe. Un gros chat tigré, accroupi sur un angle du comptoir, la regardait dormir.
Plus bas, assis sur une chaise, un homme d'une trentaine d'années lisait ou causait à demi-voix avec la jeune femme. Il était petit, chétif, d'allure languissante ; les cheveux d'un blond fade, la barbe rare, le visage couvert de taches de rousseur, il ressemblait à un enfant malade et gâté.
Un peu avant dix heures, la vieille dame se réveillait. On fermait la boutique, et toute la famille montait se coucher. Le chat tigré suivait ses maîtres en ronronnant, en se frottant la tête contre chaque barreau de la rampe.
Le roman commence par un chapitre assez court et descriptif. On y découvre le sinistre passage du Pont-Neuf, la boutique où vivote Thérèse avec sa belle-mère et son médiocre mari, Camille. Ces description sera éclairée et complétée par un deuxième chapitre, narratif, où l’on comprendra comment la famille s’est retrouvée là. Le passage étudié insiste sur le caractère sinistre du décor, il est organisé comme une peinture impressionniste, qui revêt des aspects symboliques, révélateurs du caractère des personnages.
1. Un décor sinistre.
2. Un travail de peintre en trois tableaux.
1. La description comporte, surtout au début, des termes évaluatifs traduisant la répulsion que doit inspirer le décor. Il est présenté le soir, et qualifié de « sinistre » (ligne 1). « Coupe-gorge » évoque qu’on y risque sa vie (Camille sera assassiné, mais ailleurs) et l’idée de la mort est confirmée par la comparaison avec une « galerie souterraine », et des « lampes funéraires ». On distingue aussi un champ lexical inquiétant annonçant l’image récurrente de la fosse : « au fond », « trous », « trouent l’ombre », « au fond » (répété ), « s’enfonçaient » et « profondes ». Ces dernières notations peuvent déjà annoncer la noyade de Camille, surtout si l’on considère l’importance donnée à l’humidité : « souffles humides », « suaient l’humidité ». Cette dernière remarque s’applique à des « boiseries vertes », qui préfigurent le visage « verdâtre et convulsionné » de Camille à la Morgue.
L’obscurité vient aggraver cette impression de malaise : « grandes ombres », « vaguement éclairée », « ombre ». Elle demeure même « vers midi en été », puisqu’on distingue un profil dans les ténèbres et qu’on ne voit pas le corps de Thérèse, au milieu d’une boutique où règne la nuit et qui se caractérise par ses petites dimensions : « petit » comptoir, « escalier en forme de vis », et l’impression que tout y est serré, à l’étroit : vitrines « plaquées contre les murs », marchandises « empaquetées, serrées » dans une pièce « nue, glaciale », dépourvue de couleurs, à l’exception encore du vert. Ce décor est déjà un tombeau, on peut deviner que Thérèse y étouffe et c’est là que l’histoire se terminera tragiquement.
2. Zola a beaucoup fréquenté les peintres impressionnistes, et ses descriptions montrent qu’il cherche à rivaliser en quelque sorte avec eux. Le passage comporte trois tableaux : tous trois sont des « clairs obscurs », mais de caractères différents. Le premier, qui correspond au premier paragraphe, est une scène de rue la nuit. Elle n’est pas organisée autour d’un sujet principal, comme un portrait, par exemple. Elle comporte de nombreux personnages qui ne sont pas décrits, comme si chacun était esquissé en quelques touches. Certains sont désignés par des noms pluriels : « les marchands », « les passants ». Ils ne sont pas peints avec plus de précision que « les devantures » ou « les vitres ». On imagine aisément des touches sur un tableau impressionniste. Quand les personnages sont désignés par un nom singulier, l’article défini est utilisé pour leur conférer comme un contour imprécis : « un cartonnier ». Un seul personnage est déterminé par l’article défini : c’est la marchande, dont la silhouette est un peu plus distinctement dessinée comme un pour donner un centre de gravité au tableau, exécuté tout entier en tons sombres avec des lumières jaunâtres. Ce premier tableau est une vue d’ensemble qui campe l’atmosphère.
On a ensuite deux autres tableaux représentant la même boutique, le jour et la nuit : autre préoccupation des peintres impressionnistes - on pense par exemple aux cathédrales de Rouen de Monet. La caractéristique de ces descriptions, qui les oppose à la précédente, c’est qu’elles sont faites à l’imparfait. On devine dès le début que la boutique a disparu à l’époque du récit, que ses occupants sont morts ou partis.
L'enseigne
peut être interprétée comme un compendium de la mercerie : elle
est longue, étroite, écrite en lettres noires de mauvais augure.
Le
tableau qui présente la boutique pendant la journée laisse voir uniquement le
profil de Thérèse Raquin, le personnage éponyme. L’auteur joue ici à
placer « en abyme » au milieu de son tableau le titre de son livre : il serait plus
logique qu’on ait écrit « veuve Raquin » sur la porte. Mais les
« caractères rouges » laissent pressentir le caractère passionné
de Thérèse.
Le portrait de celle-ci est présenté immobile comme une
peinture. Elle semble absolument passive, dans cette boutique-tombeau, et elle n’est
jamais désignée par son nom ni par le pronom « elle ». Elle est
réduite à un profil qui ne semble habité par aucune conscience :
« un profil », « ce profil », « au front »,
« un nez », « les lèvres », « le cou ». On
lit d’ailleurs « il était là » et non « elle était
là ». On peut deviner le caractère de Thérèse à ses traits
énergiques, à ses lèvres minces. Le portrait qui est déjà esquissé ici ne
ressemble en rien à celui de Simone Signoret qui a joué son rôle :
Thérèse est brune, elle a les lèvres minces, un type oriental. L’adjectif « nerveux » peut
laisser deviner une prédisposition à la folie, et il révèle en tout cas une
énergie et une passion inemployées : « on ne voyait pas le
corps ». Thérèse est « immobile et paisible » parce qu’elle
ne connaît pas encore son corps, mais son « oeil noir largement
ouvert » peut signifier un caractère passionné.
Le deuxième tableau est une scène de genre : il présente l’intérieur de la boutique le soir, en insistant sur son étroitesse. À l’exception du vert, dont la signification a déjà été signalée, c’est l’absence de couleur qui y est notée avec insistance : « les marchandises, empaquetées, serrées dans des coins, ne traînaient pas ça et là avec leur joyeux tapage de couleurs. » C’est donc l’absence de la joie ressentie dans cette boutique par Thérèse, qui est mise en avant. Les personnages sont au nombre de quatre : Thérèse et sa belle-mère ont des expressions qui s’opposent : Madame Raquin est « placide » (absence de soucis), tandis que Thérèse est « grave » (ce qui traduit sa souffrance et/ou son ennui). Le chat (François) présente déjà un aspect menaçant : gros, tigré, son regard est un des leitmotive du roman. La position de Camille marque son infériorité, et il s’oppose en tous points à Thérèse par son aspect physique : elle est brune, tandis qu’il est d’un blond fade, il est languissant et chétif tandis qu’elle paraît nerveuse. Tout, en Camille, traduit la faiblesse et aboutit à la comparaison avec « un enfant malade ». Ce deuxième tableau de la boutique présente une famille où Thérèse paraît mal s’intégrer, et il évoque une vie monotone et ennuyeuse.
On voit donc que le narrateur, au début du roman, se plaît à insérer un tableau, dans le genre de ce que les Goncourt ont appelé « l’écriture artiste », dans lequel, tout en essayant de rivaliser avec le pinceau de ses amis impressionnistes, il peint les protagonistes du roman (sauf Laurent). Il expliquera leur passé et la succession des événements qui les ont amenés là dans le chapitre suivant.