Mme Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec des yeux fixes et aigus.
Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise suprême les brisa, les jeta dans les bras l’un de l’autre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et d’attendri s’éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans parler, songeant à la vie de boue qu’ils avaient menée et qu’ils mèneraient encore, s’ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écœurés d’eux-mêmes, qu’ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l’acheva d’un trait. Ce fut un éclair. Ils tombèrent l’un sur l’autre, foudroyés, trouvant enfin une consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice qu’avaient laissée les dents de Camille.
Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle à manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés de la lampe que l’abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze heures, jusqu’au lendemain vers midi, Mme Raquin, roide et muette, les contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant de regards lourds.
La fin de Thérèse Raquin est préparée depuis les premières pages du roman, en fonction des règles du déterminisme biologique que Zola emprunte à Claude Bernard. La scène finale est l’aboutissement fatal de la situation initiale, et doit se déduire nécessairement de la rencontre entre Thérèse et Laurent au chapitre V.
Après une période de reproches mutuels et de menaces de dénonciation, les époux ont essayé d’échapper à leur folie dans la débauche. Puis Thérèse s’est munie d’un couteau, Laurent d’un flacon de poison, chacun méditant de faire mourir l’autre.
On vient de lire qu’en comprenant les intentions l’un de l’autre, les deux époux « se firent pitié et horreur ». Cette pitié réciproque se traduit par une « crise suprême ». Celle-ci n’est pas l’occasion d’un repentir ni d’une rédemption qui rendraient les protagonistes sympathiques au lecteur. Ceux-ci la subissent, comme le montre la construction de la phrase : c’est le mot « crise » qui est en position de sujet, tandis que les héros sont représentés par les pronoms compléments d’objet « les ».
L’emploi des pronoms personnels se fait aussi le reflet de cette réunion ultime : dans les paragraphes 2 et 3, on trouve quatre fois « les », huit fois « ils », une fois « eux-mêmes », une fois « eux » : les époux sont donc désignés collectivement, de même que le nom « les cadavres » les rassemble et les déshumanise à la fois dans le troisième paragraphe.
Dictée, non par le repentir, mais par l’impasse où se trouvent les meurtriers, la réconciliation est expliquée par la lassitude et du dégoût : « ils se sentirent tellement las et écœurés d’eux-mêmes, qu’ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant ».
Le point de vue du narrateur dans le paragraphe central révèle les sentiments des personnages de l’extérieur, au moyen de leurs gestes et de leurs attitudes, au début et à la fin du paragraphe : « Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise suprême les brisa, les jeta dans les bras l’un de l’autre, faibles comme des enfants. » ; « Thérèse prit le verre, le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l’acheva d’un trait. » En revanche le lecteur bénéficie d’une focalisation interne entre ces deux phrases ; cette focalisation permet encore de réunir les époux en faisant voir qu’au moment de mourir, ils partagent les mêmes sentiments. Le lexique fait place à la tendresse d’une enfance retrouvée : « éclataient en sanglots », « dans les bras l’un de l’autre », « faibles comme des enfants », « quelque chose de doux et d’attendri », « une consolation ». Au centre du paragraphe, le regard échangé est souligné par une réduplication : « un dernier regard, un regard de remerciement », et le dernier sentiment rapporté par le narrateur est la gratitude réciproque, autre indice d’une suprême réconciliation dans la mort. Les modalités de la complicité entre Thérèse et Laurent n’ont pas non plus changé depuis le début de leur relation : c’est encore Laurent qui fournit le moyen pratique de donner la mort, le poison, bien préférable au couteau de Thérèse, celui-ci restant pourtant révélateur de son « tempérament ». C’est d’ailleurs Thérèse qui fait le premier pas vers la mort, où Laurent la suit aussitôt.
Dans cette histoire où la fatalité des tempéraments tient lieu de fatum tragique, les points communs avec la tragédie sont nombreux. Dès la première phrase, le mot « dénouement », plusieurs fois employé dans les passages précédents, invite à un rapprochement avec un dénouement théâtral.
On notait également plus haut les termes « horreur et pitié », employés dans la phrase qui précède immédiatement le passage étudié ; « terreur et pitié » sont les ressorts de la tragédie selon les théoriciens classiques.
Le fatum, le destin, est l’une des caractéristiques du tragique : ici, les héros sont prisonniers d’une situation dont la seule issue est le suicide : ils semblent s’y résoudre après un dernier débat « Ils pleurèrent, sans parler, songeant à la vie de boue qu’ils avaient menée et qu’ils mèneraient encore, s’ils étaient assez lâches pour vivre », mais le lecteur sait que leur sort est scellé depuis longtemps par une fatalité génétique plus puissante que leur volonté. Le spectacle est mis en scène par l’embrassement final, par ce dernier regard échangé, dramatisé par la présence du couteau et du verre de poison.
Ce poison, on a appris au chapitre XXXI que c’est de l’acide prussique, c’est-à-dire de l’acide cyanhydrique, plus connu sous la forme du fameux « cyanure », qui provoque une mort foudroyante, avec des convulsions atroces, sur lesquelles le narrateur ne s’attarde pas, sinon pour évoquer la chute de Thérèse sur Laurent. Évidemment, on retrouve ici l’ultime occurrence du leitmotiv du cou de Laurent et de la cicatrice de la morsure de Camille, traduction et vecteur physique des remords de Laurent, et vengeance posthume du noyé, signe du destin encore.
Comme la colère de Zeus dans les tragédies, ce poison foudroie (« éclair », « foudroyés »). Mais c’est surtout la vengeance de Mme Raquin qu’on voit s’exercer ici. C’est elle qui joue le rôle dévolu classiquement aux « Filles d’Enfer », aux Furies. Au chapitre XXX, Mme Raquin a songé un moment à se laisser mourir de faim, mais elle a résolu de vivre jusqu’à ce qu’elle puisse dire à Camille « tu es vengé ». Elle éprouve enfin la « joie cuisante » de la vengeance qu’elle se promettait alors. Cela explique que l’évocation de son regard sur la mort des deux complices encadre le paragraphe qui rend compte de leur suicide. On relève dans ces deux paragraphes un champ lexical du regard : « yeux », dans la première et la dernière phrase, « contemplant », « regards », qui trouve son écho dans le regard de pardon échangé entre Thérèse et Laurent. Mais les yeux de Mme Raquin sont, dans le premier paragraphe, « fixes et aigus », comme pour mieux voir et précipiter une mort imminente, et ils traduisent à la fin un triomphe : « ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant de regards lourds. »
On constate enfin que la dernière scène du roman, comme la description du passage du Pont-Neuf au début, n’est éclairée que d’une lumière « jaunâtre », dont le suffixe péjoratif confirme le caractère étriqué et étouffant du milieu où s’est déroulé cette histoire qu’on a trouvée parfois sordide.
Cette fin de tragédie permet toutefois de saisir une des originalités de Thérèse Raquin : la simplicité presque racinienne de l’action, menée par une destinée implacable. Le lecteur, comme le spectateur d’une tragédie, peut ressentir de la terreur, mais il n’éprouve guère de pitié.