Le titre

Les fleurs bleues

Signification du titre

Le prière d'insérer de Queneau (p. 7) est éclairant sur plusieurs aspects du roman : qui rêve ? (cf . la citation de Platon, mise en exergue, que vous lirez "onar anti oneiratos", songe pour songe, tirée du Théétète), présentation des deux principaux personnages, opposition entre les cinq périodes de l'histoire d'Auge et le caractère statique de l'existence de Cidrolin, promesse, comme dans un authentique "polar" de révéler l'identité de l'auteur des graffiti. "Quant aux fleurs bleues..." Le lecteur devra en faire son affaire.

On peut penser que ce titre est un leurre, ou estimer qu'il est polysémique, (et par là poétique ?).

L'expression "fleur bleue" se trouve notamment dans Heinrich von Ofterdingen de Novalis, poète romantique allemand : c'est la "petite fleur bleue", symbole du rêve, de la poésie, d'un certain sentimentalisme (1) Elle est passée dans le langage courant pour désigner la niaiserie sentimentale : on dit "être fleur bleue". Il y a là aussi, comme souvent chez Queneau, une auto-citation : dans Zazie dans le métro (p. 129), à la veuve Mouaque qui attend le "flicmane" Trouscaillon-Petro Surplus Bertin Poiré-Aoun Arachide, Zazie lance "Bonnes fleurs bleues !"

On peut juger que Queneau entraîne le lecteur sur une fausse piste : l'image de l'amour offerte par le livre est plus souvent réduite à sa dimension sexuelle. La rencontre d'Auge et de Russule, parodie des scènes de première vue et des contes de fées se termine par un "et ils jouèrent" (p. 110), dont le sens n'est pas douteux, et rabelaisien. La description des couples qui s'embrassent (p. 48) est distanciée par l'emploi d'un lexique dépréciatif et de périphrases prosaïques :

A la terrasse du café, des couples pratiquaient le bouche à bouche, et la salive dégoulinait de leurs mentons amoureux ; parmi les plus acharnés à faire la ventouse, Lamélie et un ératépiste...

Les jeux de mots graveleux et les évocations crues ne manquent pas : "Saint Genouillat-les-Trous, gros bourg situé dans le Vésinois non loin de Chamburne-en-Basse-Bouilles" (p. 178) se prête à de plaisantes contrepèteries.

Les sentiments des personnages ne sont pas particulièrement "fleur bleue" en général : c'est par M. Albert, un souteneur, que Cidrolin connaît Lalix. Il rencontre celui-ci au Bar Biture (chap. VIII, p. 99) : la troisième de ses "trimelles" se marie à un "ératépistste" (= employé de la RATP, bien sûr) à qui elle a fait croire qu'elle est enceinte. Les motivations de Cidrolin pour cet échange standard pourraient effaroucher certains féministes :

Il faudra que je fasse la cuisine, lave mon linge, raccommode mes chaussettes, donne un coup de faubert sur le pont, toutes occupations qui m'emmerdent et sont d'ailleurs exclusivement féminines.

"Je ne tiens pas essentiellement à la tringler", ajoute d'ailleurs Cidrolin (p. 100). Par la suite, dans les dialogues Cidrolin-Lalix, il n'est jamais explicitement question d'amour. Pourtant au chapitre XX, (p. 262), Lalix qui pleure sans cesse et veut rejoindre M. Albert parce qu'elle a découvert que Cidrolin est "un tordu", déclare "Je m'étais attachée à vous", et c'est le Duc d'Auge (p. 268) qui lui fait avouer son amour. Le ton est loin de la romance. Toutefois elle n'est pas absente ; dans la dernière page :

Il (Auge) aperçut Cidrolin et Lalix qui descendaient dans le canot et le détachaient : ils eurent bientôt rejoint la rive et disparurent.

La scène se passe juste avant le "Déluge", qui ramène les occupants de la péniche non au sommet du mont Ararat, mais d'un donjon, qui n'est pas forcément celui du début, et se clôt sur la deuxième occurrence du syntagme "fleurs bleues", qui termine le livre.

La vie, humaine et contemporaine, de Cidrolin et Lalix, les ramène peut-être à ces fleurs bleues-là, et c'est sans doute la raison pour laquelle ils sortent de l'histoire avant qu'elle se termine. Mais l'importance donnée par Queneau aux contraintes formelles peut nous faire penser aux "fleurs de rhétorique". Cette métaphore consacrée est employée par Auge dès la p. 69 : "La répétition est l'une des plus odoriférantes fleurs de la rhétorique", dit-il, et le narrateur fait d'ailleurs des redites un usage abondant et varié dans ses effets, selon l'ambitus des reprises à l'intérieur du roman (énoncés récurrents à un moment donné du récit : "Les Normands buvaient du calva", "un bar qui se donne l'air de ressembler à tous les autres", produisant un effet de comique itératif, ou refrains qui reviennent comme dans un poème à forme fixe : "encore un de foutu", "essence de fenouil"). On retrouve là le Queneau oulipien.

Selon Alain Calame, spécialiste de ce sujet, le titre serait inspiré par l'œuvre de Joachim de Flore (mort en 1202). Le nom de celui-ci évoque les fleurs et son prénom est celui de Cidrolin et du Duc d'Auge. Cet auteur essaie de démontrer l'existence d'échos, de "rimes" entre l'ancien et le nouveau Testament, ce dernier réécrivant l'ancien en y introduisant la notion de progrès. Cette notion de "rimes", réduites parfois à des "assonances" entre des personnages et des épisodes de l'histoire a été explicitement formulée par Queneau. Le parallèle ancien / nouveau peut être fait avec l'histoire d'Auge et de Cidrolin, quoique ce soit Auge (l'ancien) qui joue le rôle de rédempteur et de héros positif. Les deux occurrences de "fleurs bleues" contribuent à créer une structure cyclique ou plus précisément un effet de spirale ascendante : la première (p. 15), citation détournée de Mæsta et errabunda de Baudelaire

- Loin ! Loin ! Ici la boue est faite de nos fleurs.
- Bleues, je le sais, mais encore ?

suggère un monde où ces fleurs se dégradent, tandis qu'à la fin, la vase couvre encore la terre "mais, ici et là, s'épanouissaient déjà de petites fleurs bleues". Un monde post-diluvien où la vie renaît, une rédemption de la vanité de l'histoire par le pouvoir du récit. On revient là encore aux fleurs de la rhétorique.

La boue baigne en effet toute l'histoire dont elle est un leitmotiv. On la voit p. 135, lorsque Auge est pris dans un orage, pp. 199-201 dans l'évocation des campeurs et du "bourbier" (p.199), ou "merdier" (p. 200), où on les soupçonne de se complaire. Cidrolin lui aussi s'en accommode. Il s'agit des ordures qui flottent autour de sa péniche : "Ce ne sont pas toujours les mêmes ordures qu'on voit"(p. 145). (Il adhère par là à la théorie de la mobilité universelle attribuée à Héraclite, qui pense, selon Platon (2), que nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve). Le récit semble avoir exorcisé ce croupissement obsédant.

Les expériences d'alchimie qui séduisent Auge (pp. 136-137) quand il rencontre Timoleo Timolei et se fait même son assistant procèdent de la même volonté, chez le personnage positif de l'histoire, de transformer une matière vile en substance précieuse. En sollicitant un peu le texte, on peut y voir en filigrane le "Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or" de Baudelaire, qui énonce bien l'action rédemptrice de la création littéraire. A l'alchimie, qui ne parvient pas totalement à ses fins comme Auge doit l'avouer, mais parvient tout de même à élaborer "l'essence de fenouil", évidemment bienfaisante, s'oppose l'astrologie, représentée par Dupont, dont s'est entichée Russule. Si l'astrologie est dénigrée, c'est peut-être parce qu'elle se projette dans l'histoire, dans la succession des événements à venir, peu intéressante en elle-même, alors que c'est le récit, l'énoncé, qui importe.

Titre mystificateur, comme celui de la Cantatrice chauve, ou titre plein de sens ? Le lecteur peut choisir, ou opter pour les deux, puisque, après tout, "ce n'est que de la littérature".

"...depuis quelque temps, il y a un con qui s'amuse à barbouiller des inscriptions sur la clôture qui longe le boulevard. Je passe mon temps à la repeindre. La clôture.

- Tu te fais du mouron pour bien peu de chose. Les graffiti, qu'est-ce que c'est ? tout juste de la littérature." (p. 98)

"Travail et littérature. La littérature est la projection sur le plan imaginaire de l'activité réelle de l'homme ; le travail, la projection sur le plan réel de l'activité imaginaire de l'homme. Tous deux naissent ensemble. L'une désigne métaphoriquement le Paradis perdu et mesure le malheur de l'homme. L'autre progresse vers le Paradis retrouvé et tente le bonheur de l'homme."

Raymond Queneau Une histoire modèle

Bibliographie

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Suite

(1) Claude Paxion, me fait remarquer que "das Vergissmeinnicht", la petite fleur bleue, est le myosotis, qui joue un rôle considérable dans toute la littérature allemande. Le nom de la fleur signifie, on le sait, "ne m'oubliez pas". Qui ne doit-on pas oublier ? Queneau, si absent-présent dans toute son œuvre ? en tout cas si étrangement présent : le nom de famille de notre auteur peut venir de "chêne", ou bien plutôt de "chien". Son premier roman est intitulé Le chiendent, et le quatrième, en vers, Chêne et chien, sans parler du Chien à la mandoline...

(2) On me signale "Héraclite n'a jamais dit qu'on ne se baigne jamais dans la même eau, c'est l'interprétation que Platon en a donnée, Héraclite a dit "toujours le même, toujours différent". Il n'employait quasiment que la voie de la dialectique, pas celle de la discursivité. Ses phrases étaient essentiellement nominales. Les interprétations qu'on en a données on bien souvent trahi le contenu (obscur, je l'avoue, on l'appelait d'ailleurs "Héraclite l'obscur")."