
Les amants du poème de Béroul sont souvent placés dans des situations régies par le droit ou présentées en termes judiciaires. Condamnés par certains, absous par d’autres, la reine et son amant débattent aussi eux-mêmes de la légitimité de leur situation. Quant au roi Marc, il les juge alternativement innocents ou coupables. Finalement, les amants échappent à toutes les formes de justice, que ce soit providentiellement ou grâce à leur ruse. Pourquoi ?
Nous argumenterons en faveur du non-lieu.
1/ Qui porte atteinte à l’ordre social : Marc ou Tristan ?
L’amour qu’éprouvent l’un pour l’autre Tristan et Iseut est qualifié de folie par le nain (661), Tristan (1655), Marc (2007), Ogrin (2297), Iseut (2323). La force du désir individuel semble menacer la société féodale dans ses fondements. Pour cette dernière, lorsque Iseut revient au roi Marc, il suffit d’ailleurs que les apparences soient sauves.
Neveu et vassal de Marc, Tristan, élevé à la cour de son oncle, commet une double trahison : il entraîne la reine dans l’adultère et oublie ses devoirs vis-à-vis de son suzerain.
Epouse du roi, Iseut est coupable de délaisser son époux, et, ce qui aggrave les choses, en le trompant avec leur propre fils adoptif.
C’est bien en alléguant ces manquements que les trois félons et le nain Frocin espèrent obtenir du roi d’être débarrassés de Tristan qu’ils jalousent de façon maladive. Il faut dire que dans plusieurs versions, Marc choisit Tristan comme successeur : dans un tel cas de figure, les félons auraient plus de difficultés à manipuler le roi Tristan qu’ils n’en ont à dicter leurs volontés au versatile roi Marc.
Lorsque ce dernier condamne les amants à mort, il n’emporte pas l’adhésion de ses sujets qui n’ont pas oublié que Tristan a débarrassé la Cornouailles du Morholt d’une part (« quand le Morholt a débarqué ici pour nous prendre nos enfants, la peur rendait tous les barons muets […] mais vous, vous avez affronté le combat pour nous tous » 848 à 857), qui aiment leur reine d’autre part (« Ah, reine noble et honorée, en quel pays naîtra une fille de roi de ta valeur ? » 837 à 839).
Marc prend la responsabilité de causer des troubles politiques et militaires sérieux, comme le lui explique Dinas : « Si vos barons venaient à tomber entre les mains [de Tristan], et qu’il leur fasse subir un mauvais sort, votre royaume s’en trouverait encore dévasté. […] Pensez-vous que la mort d’une femme aussi noble, qu’il a amenée ici d’un si lointain royaume, le laisserait indifférent ? Dites plutôt qu’il en résulterait un affrontement terrible. » (1106 à 1118)
2/ Les griefs moraux et religieux
Jusqu’au XIIè siècle, l’adultère est une affaire profane, purement privée, qui regarde exclusivement le mari. Il doit prendre conseil et faire constater publiquement sa honte pour avoir le droit de se venger, et ce droit peut aller jusqu’à la peine de mort contre l’épouse coupable. Le mari doit cependant disposer d’une preuve irréfutable : les amants doivent être pris sur le fait. Les taches de sang dans les draps sont-elles des preuves irréfutables ? Y a-t-il flagrant délit ?
L’accusé, pour démontrer son innocence, se tourne vers des preuves « surnaturelles » ou « irrationnelles ».
le duel judiciaire (combat en champ clos), sans cesse réclamé par Tristan, jamais accordé. (813 à 820, 2568-2573, 2852-2863)
le serment purgatoire : il suppose que la vengeance divine s’abattra sur le parjure. On sait comment Iseut, au Mal Pas, parvient à éviter le parjure. Il faut aussi des « garants », c’est-à-dire des hommes prêts à jurer avec l’accusé(e) qu’il/elle dit la vérité. C’est parce qu’Iseut, venue d’Irlande, est considérée comme une étrangère à la cour de Marc, qu’elle n’a personne de sa parenté pour soutenir ses intérêts, qu’elle est obligée de réclamer la présence du roi Arthur et de sa cour au moment de prêter serment : « Dame, dit [le roi Arthur], je me porte garant. Vous ne trouverez plus personne, tant que j’aurai vie et santé, qui ne dise du bien de vous. Les traîtres regretteront leur idée. Je prie le roi votre époux, sincèrement et très amicalement, de ne plus jamais croire aucun d’eux en ce qui vous concerne ». (4252 à 4259).
l’ordalie (vers 150-151)
Dans ces trois types de preuves, chaque partie, sûre de son bon droit, est persuadée d’être aidée par Dieu.
Dans quelle mesure, les entrevues avec Ogrin font-elles intervenir la morale chrétienne ? Comme les pêcheurs se repentent, Dieu leur pardonne forcément. C’est pour obtenir le pardon de Marc que l’intervention d’Ogrin est déterminante. La lettre que l’ermite et les amants écrivent rappelle une vérité : c’est pour protéger la reine condamnée à mort par Marc que Tristan a été obligé de se cacher avec elle dans la forêt.
1/ Tristan est allé chercher Iseut en Irlande pour le roi Marc. Elle n’a pas choisit librement son mari. C’est pour faciliter cette union arrangée que la mère d’Iseut a confectionné la poison. C’est en servant loyalement son seigneur que Tristan a été amené à boire ce fameux lovendrins (2138). Au moins pendant les trois premières années, il semble bien que la volonté des deux amants soit annihilée, qu’ils soient privés de leur libre-arbitre, que leur responsabilité ne puisse être engagée.
2/ La vie difficile que les deux amants mènent dans la forêt de Morrois suffit à les disculper. Le renoncement à la vie civilisée et à tous ses avantages apparaît comme le gage d’un amour pur et plus fort que tout. Lorsque l’exil de Tristan est prononcé, la façon dont les amants se séparent est extrêmement émouvante : « ils se regardent tendrement. La reine rougit ; elle avait honte à cause des gens qui les entouraient […] Mon Dieu, Tristan rendit plus d’un cœur triste ce jour-là ! […] il se dirige vers la mer. Iseut le suit des yeux. Aussi longtemps qu’elle l’aperçoit, elle ne bouge pas. » Qui ose douter des sentiments de la reine pour Tristan ?
3/ Tristan n’a pas la possibilité de faire la preuve de son innocence en livrant un duel judiciaire au nom d’Iseut (en se faisant son champion). Des pièces probantes manquent aussi dans le dossier de l’accusation : le roi Marc lui-même estime que le spectacle des amants endormis, en haillons, séparés par une épée suffit à les innocenter.
4/ Revenue à la cour de Marc, Iseut demande à Tristan : « je te prie, mon bien-aimé, de ne pas quitter ce pays avant que tu ne saches comment le roi se comportera envers moi, et s’il me manifestera sa colère ou sa sincérité » (2811 à 2814). S’ils continuent de s’aimer alors que le philtre a cessé d’agir, cela pourrait donc bien être en raison du comportement inacceptable du roi (influencé par les félons ?).
5/ La sympathie du peuple est manifeste au départ de Tristan : « Tous les habitants sortent de la ville ; ils sont plus de quatre mille, hommes, femmes et enfants. Pour Iseut comme pour Tristan, ils manifestent une joie exubérante. Les cloches sonnent dans toute la cité. Quand ils apprennent que Tristan s’en va, tous en éprouvent du chagrin. Ils se réjouissent beaucoup de revoir Iseut et se mettent en peine pour la servir. » La sympathie de Béroul pour les amants est évidente et il est habile à la rendre contagieuse : nous lecteurs innocentons volontiers les amants. Ce faisant, il fait comprendre en quoi la passion amoureuse n’a pas sa place dans la société féodale qu’il décrit.
Considérer les amants comme coupables relève donc de l’erreur judiciaire. Les seules parties à plaider cette cause sont, d’une part, le roi, homme inconstant, impulsif et influençable, aux motivations essentiellement politiques ; d’autre part des losengiers douteux, envieux, haineux, nuisibles : Frocin, Godoïne, Ganelon, Denoalain, le forestier. Au contraire, un personnel nombreux, divers et vertueux (Arthur et ses barons, un bon nombre de barons de Marc, Dinas, Gouvernal, Ogrin, Perinis, Orri), le narrateur lui-même, plaident la relaxe, conformément aux signes providentiels venus du ciel.
Tristan, dans la version de Béroul, est rebelle à toutes les formes d’autorité, celles du roi et de ses barons, comme celle de l’église. Chevalier invaincu, on ne lui laisse pourtant aucune occasion de faire valoir ses qualités de preux guerrier. Mais, comme Ulysse, comme Renart, auquel Béroul le compare, il est rusé (en particulier à la chasse et au combat), sait se sortir des situations critiques (il demande opportunément le droit d’aller prier dans une église, ce qui lui permet de s’échapper par exemple).
En sauvant leur amour à tout prix, Tristan et Iseut font triompher la liberté dans une société qui la menace. Cet engagement de tout leur être s’apparente à l’action d’une force supérieure, celle qui est à l’œuvre dans une tragédie : les héros, bien que lucides, sont impuissants à retenir le mouvement qui les emporte. T. et I. sont les premiers à éprouver des regrets, à déplorer ce qui arrive : « A cause de moi, [Iseut] a pris un mauvais chemin. J’implore Dieu, le maître du monde, qu’il me donne la force de laisser la reine en paix avec mon oncle » (2185 à 2188) s’écrie Tristan. A quoi Iseut répond : « Ami Tristan, elle nous mit dans une triste situation celle qui nous fit boire à tous les deux le breuvage d’amour. Il était impossible de nous tromper davantage. » (2217 à 2220)
C’est en bravant tous les obstacles qui s’opposent à leur passion, en s’aimant envers et contre tout, qu’ils s’offrent et offrent aux lecteurs les plus belles preuves d’amour.
Daniel Poirion explique ainsi leur succès littéraire : « un amour dont la jouissance est interdite par l’ordre social, mais encouragée par la complicité de toutes les âmes rêveuses ».