Arméniens - Scythes
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" Sire, le Seigneur Grandomène est venu vous apporter lui-même grande nouvelle de la plus haute importance et demande à vous entrevoir. Dois-je le faire mander céans ? ", demanda Casgrène, le Grand Chambellan. Nous étions déjà à la nuit tombée, et bien que l'été soit déjà beau en Arménie cette année-là, il ne faisait déjà plus très chaud, et son roi, Mézétrène Odévian, aurait bien aimé remettre au lendemain matin cette visite inattendue, quand il y avait tant de choses qui l'intéressait plus à ce moment-là. Mais enfin, si cet enquiquineur était venu demander audience à pareille heure, il valait sans doute la peine qu'on l'écoutât...
Grandomène n'était pas venu pour parler de babioles, mais pour demander en personne l'aide du roi. Une grande armée scythe était récemment apparue aux confins du royaume et, à l'heure qu'il est, les Marches devaient déjà avoir pliées.
- L'affaire est grave et la guerre bien mal engagée, ô mon roi ! " lança enfin Grandomène.
- Je croyais qu'après la dernière invasion, nous avions conclu la paix avec eux en échange de la Colchide, dit Mézétrène. Quelle raison a pu les pousser à venir nous demander encore plus si belliqueusement ?
- C'est qu'ils ont faim en hiver, mais se battent en été. Ils prétendent que la Colchide ne saurait assurer la maintenance sur Scythes.
- Les fourbes, je vais leur montrer moi comment il va leur en coûter cette fois-ci ! Qu'on rassemble mon armée sur l'heure, nous partirons demain matin à l'aube.
Le lendemain, l'armée était là, belle et plein de prestance. La noblesse était venue en nombre et formait les plus belles cataphractes qu'on ait vues depuis longtemps. Les hommes libres avaient fourni la cavalerie légère, tandis que les plus basses classes sociales étaient venues avec l'arc ou le javelot ou la fronde prêter leur concours au roi. Parmi tous ces hommes était Pysdane Odévian, le fils aîné du roi et prince héritier. Cela allait être sa première bataille et l'insouciance de sa jeunesse lui donnait toute la fougue qu'on était en droit d'attendre d'un prince royal ! Mais son père, lui, était soucieux. Ses archers à cheval étaient nombreux, mais les Scythes pouvaient facilement en avoir deux fois plus et, de mémoire d'homme, on n'avait jamais vu armée scythe où ils ne seraient pas au moins une demie fois plus nombreux que ce qu'il avait sous la main.
- " Nous serons deux quand ils seront trois ! C'est un beau ratio pour défendre et notre noblesse est brave. Mais ils auront tôt fait de prendre l'initiative, de nous faire tourner en bourrique et de nous isoler pour nous massacrer ! Ils font toujours cela. Comment les en empêcher ? ", lança le roi.
- En étant plus fort qu'eux localement et je t'apporterai, moi, Pysdane, ton fils, cette supériorité. Je ferai un mouvement tournant d'envergure, quand tu les attendra près d'une passe favorable, où tu pourra les retenir le temps qu'il faudra pour que je déboule de ma marche de flanc.
- Alors, si votre Majesté est d'accord, il faut partir sur l'heure pour le lieu dit des Plasmes, où il y a une colline immense près d'une ravine toute aussi immense qui forme un ensemble de défenses naturelles tout à fait aptes à mettre en pratique ce plan. C'est sur mes terres et je connais l'endroit comme ma poche. Pressons nous et nous y serons avant l'ennemi !
- Je te fais confiance, Grandomène, car tu as grandi près de moi au palais et car ce sont tes terres qui sont ravagées. Hâtons nous maintenant d'aller défendre mon royaume. Cap au Nord ! "
À marche forcée, l'ost arménienne arriva sur le champ de bataille en temps et en heure. L'ennemi était encore à quelque distance et le roi laissa son fils faire sa marche de flanc. Il laissa Grandomène occuper la grosse colline sur sa droite et ordonna à sa cavalerie d'être prompte à intervenir par l'étroit défilé entre la colline et la dépression. Lui-même avait aligné la plus haute noblesse sous ses ordres entre la grosse colline et la petite colline où ne manquerait pas d'aller l'ennemi. Ces deux collines étaient du terrain rocailleux et abrupt, tout à fait impropre aux opérations de cavalerie. Il confia aux javeliniers hibèriens la tâche de s'en rendre maître, en les faisant épauler de quelques archers à pied pour protéger leurs flancs. Quant aux cavaliers hibères, il les avait dans sa ligne de bataille, au milieu. Toute l'armée arménienne était concentrée à droite.
Quand les Scythes arrivèrent aux Plasmes, ils prirent immédiatement possession de la colline centrale, comme prévu, mais avec beaucoup plus d'hommes que prévu, en javeliniers comme en frondeurs. Face à la cavalerie lourde arménienne, une nuée de cavaliers légers, épaulés par un autre contingent plus en face de la grosse colline. De l'autre côté du champ de bataille, encore d'autre cavaliers légers, mais aussi une immense ligne d'archers qui pensaient vraisemblablement devoir aller sur la droite arménienne. Pour le coup, le plan de Pysdane ne créerait pas une surprise colossale et s'il ne se dépêchait pas, ils auraient le plus grand mal à contenir ce monde. Cela sans compter une immense phalange grecques de hoplites alliés venus prêter main forte à l'envahisseur et qui étaient de l'autre côté de la colline centrale. Si Mézétrène Odévian était impressionné par le spectacle ennemi, son allié Grandomène Gapachian était lui sous le choc : " Je jouais dans cette colline et cette ravine quand j'étais gosse et j'en ai les plus beaux et les plus vifs souvenirs. Et là, maintenant, de voir ces redoutables pirates si près de mon terrain de jeu, j'en ai les larmes à l'œil et froid dans le dos ! Je n'aurais jamais cru voir le Scythe aux Plasmes ! "
Enfin, la bataille s'engagea. Les Scythes qui n'avaient pas d'ennemi en face d'eux, si ce n'est quelques éclaireurs arméniens en mission de retardement plus ou moins suicidaire, commencèrent immédiatement un vaste mouvement tournant, tandis que les Grecs résolus s'avancèrent et que les autres cavaliers légers vinrent gêner la progression de la cavalerie lourde arménienne. Celle-ci s'avança en réponse et ils reculèrent autant que les Arméniens avaient avancé. Les javeliniers hibères et les archers avancèrent, pour accomplir leur mission, même si cela leur semblait difficile. La cavalerie légère sous les ordres du roi était nerveuse et restait un peu en retrait pour l'essentiel, en priant pour que le prince ne tardât plus ! Leur vœux fut exaucé, car ce manège n'avait pas duré une heure que déjà il était à poindre sur la droite. Il arriva avec ses cataphractes l'entourant, ses cavaliers légers à sa gauche et ses archers à pied à sa droite. Mais il manqua d'élan et ses hommes hésitèrent à avancer, tandis que le petit corps scythe qui lui faisait face virevoltait en tout sens et sut se regrouper sans perdre trop d'hommes. Si bien que le manège devant le roi continua longtemps encore. Pendant ce temps, les choses s'était précipité à gauche, où les Scythes avaient pris les choses en main et en venaient à combattre les cavaliers légers arméniens qui furent bientôt en sous nombre, malgré quelques renforts des hommes de Gapachian. L'assaut de la colline était âpre et seuls les hommes les plus près des cataphractes avaient réussi à progresser, parce que l'ennemi n'avait pas pu aller prendre position avant eux. Ailleurs, l'assaut était un échec. De plus, les archers arméniens avaient dû abandonner leur soutien pour résister à quelques hardis frondeurs et se replacer. Ceci avait affaibli le dispositif arménien et les Grecs s'approchaient dangereusement.
Mais ce furent les cavaliers Scythes qui, repoussant sans cesse leurs homologues arméniens, allaient venir semer la panique et massacrer les archers à pied. Ils durent cependant rebrousser chemin et quand les Grecs s'engagèrent à leur place, au lieu de cogner, ils firent manœuvre et en oublièrent de protéger leur flanc, ce qui leur coûta de très nombreuses pertes mais pas assez pour qu'ils démoralisent. Cependant, les pertes s'étaient accumulées dans le corps commandé par le roi d'Arménie et ses hommes commençaient à flancher. Sentant cela, Grofénian avaient ordonné qu'on ne protège plus ses flancs, pour que l'ennemi tenté vint enfin à sa rencontre. Mal lui en prit, car à ce moment les Scythes furent galvanisés et son corps prit autant de pertes en quelques minutes que jusque là il en avait encaissées ! Démoralisés, les survivants tentèrent de fuir, mais beaucoup furent rattrapés. Néanmoins, le Prince héritier, qui avait appliqué la même tactique face au même problème, fut lui plus chanceux, et parvint à détruire le petit corps qui le narguait depuis si longtemps. Hélas, son père avait cédé quand il allait vraiment lui porter main forte. Le corps central ennemi avait lui aussi beaucoup souffert et si Mézétrenne sombra dans une contre-attaque du chef adverse qui le narguait depuis si longtemps, il réussit à tuer des guerriers à cheval qui s'approchaient maintenant trop près de lui car ses hommes n'étaient pas encore tous tombés. Avec l'aide de quelques archers à cheval du corps de Grandomène ils tentèrent de donner une bonne leçon aux piétons assoiffés de sang qui avaient quitté leur colline pour la curée ! Ils furent bien près d'être tous tués en nombre si grand que leur moral aurait vacillé. Mais ce fut en fait le pillage des bagages arméniens qui avait commencé qui, en fait, acheva la bataille par une terrible défaite arménienne, en dépit d'une défense farouche !
Après la bataille, on retrouva le roi Mézétrenne en vie. La chose parut prodigieuse et les Scythes se contentèrent d'exiger une rançon de sept talents d'or pour lui redonner la liberté. Elle fur payée par Pysdane qui était alors régent qui dût de surcroît accorder les terres de son allié, jusqu'aux Plasmes inclus, pour acheter la paix. Grandomène protesta bien un peu, mais la piètre prestation de ses troupes et de sa personne lors de la bataille ne plaida pas en sa faveur et il dût se résigner bien vite. Après moins d'une semaine de convalescence, cependant, Mézétrenne allait devoir faire face à un nouveau défi. Mais ce sera pour une autre fois que le récit vous en sera conté !
-- Jean-Pierre Rivière