Jacqueline ZWOBADA ROSEL © Tous droits réservés
Construction identitaire et récit : LA PLACE DU SUJET
Etayage dialogique : entre pédagogie et psychologie où situer celui de lorthophonie ?
Jacqueline ZWOBADA ROSEL Orthophoniste| Summary The overall rationale of this paper forms part, at a psychological level, of analysis about interaction/relationship. What place should be reserved for learning : pragmatic, cognitive or linguistic ? In which field(s) can be placed the hypotheses worked out by the therapist during supported dialogue, with reference to a related development area (Vygotski) and her/his own conception of the childs problems ? Storytelling by two children who do not appear to be in difficulty at school - they both learn well - is analysed. The way each child shows its difficulty in identifying with the subject is sought, in two contrasted cases. The first, who had previously refused to listen to and tell a story while easily learning to read at school, was found to be incapable of entering into the telling of a story without losing the permanence of the hero: is it because he is not able to « learn » his life story » ?. The second tells the therapist about a game featuring dinosaurs where the telling includes « scientific » language which stands out as some kind of reported language, sounding recitative rather than « lived ». Key words speech - structure - story - parental system -storytelling |
Lorsque nous présentons des documents, corpus enregistrés en audio ou en vidéo, notre objectif est de montrer un type dinteractions possible, telles quelles se sont déroulées au cours dune ou de plusieurs séances, (lorsquon veut rendre compte dune évolution), et non pas de démontrer quelque chose qui existerait en dehors même des interactions, que ce soit du côté dun modèle théorique ou de techniques relevant de telle ou telle « méthode ». La démarche sinscrit donc dans une perspective ethnométhodologique, tant du point de vue de la pratique (interactions sociales dans une situation donnée) que de son analyse (1995). Cependant, ce qui se passe dans le réel est complexe, et on ne peut rendre compte de tous les niveaux danalyse qui sont concernés. Il y a un choix à faire des points de vue qui serviront de fil conducteur pour la lecture du document, et organiseront ainsi cette complexité pour décrire les interactions. Dans cet article, nous nous limiterons à présenter la démarche de lorthophoniste, étayage global dune conduite de récit, dans la mesure où cet étayage met en évidence un parcours de difficultés qui évoquent celles dune construction identitaire.
Létayage global de lorthophoniste se trouve être entre pédagogie et psychologie. En effet si cet étayage se situe le plus souvent dans le champ dune interaction avec lenfant, à certains moments la relation perd la distance habituelle de ces échanges lorsquil y a un partage démotions, particulièrement perceptible au niveau des silences et de lintonation...
Les deux exemples, support de cet article, sont centrés sur une conduite de récit, production dun récit conforme à lattente de lorthophoniste pour le premier, alors que pour le deuxième, la conduite de récit accompagne un jeu, et son évolution témoigne de celle de lenfant tout autant que celle de dessins pourrait le faire. Dans un cas comme dans lautre ce qui porte létayage, ce sont les paroles prononcées, et/ou le comportement non-verbal qui doit leur être rapporté, dans le jeu de reformulations quil entraîne de la part de lorthophoniste. Cela implique danalyser le dialogue en tenant compte du jeu entre verbal et non-verbal, en se donnant dautres observables que les échanges verbaux et les catégories impliquées par les enchaînements (1996).
Ces exemples ont été choisi car ils sortent de la pratique courante de lorthophoniste qui a rarement affaire à de bons élèves, et ne rentrent pas directement dans son hypothèse de travail habituelle dans laquelle lenfant doit se distancier de son histoire personnelle pour réussir à lécole. Pour les deux enfants, on observe une résistance à produire le récit attendu, à entrer dans la conduite attendue, ce qui se manifeste dans deux registres, celui de la cohérence pour lun: garder un même héros tout au long de lhistoire comportant trois images (1995), et pour lautre celui de lintonation et du discours dans la relation étroite qui les unit (Bakhtine in Todorov 1981): lenfant rapporte des propos sans les investir.
Ces cas diffèrent, et létayage de lorthophoniste va se manifester à différents niveaux. Il nest pas question dapprendre à faire un récit en faisant réciter des séquences dénoncés, version de lorthophoniste (forme syntaxique et contenu thématique), mais daccompagner lenfant dans sa démarche narrative, en le prenant là où il en est, pour arriver à une production conforme aux usages. De lui permettre de sexprimer en tant que sujet de sa parole. Dans lun des cas le support est imposé (images), dans lautre, lenfant se choisit lui-même le matériel de jeu qui en sera le support.
Les enfants du corpus
Les deux enfants sélectionnés fonctionnent dans une sorte de paradoxe: ils ont une excellente mémoire et savent tout sauf raconter une histoire. En effet, ils ne peuvent « apprendre » leur propre histoire et nous faisons lhypothèse quils ne peuvent lélaborer faute den être le sujet (1998c). Leur histoire nétant pas investie, ils ne peuvent sen distancier. Leur problème ne serait donc pas du côté dapprendre car ils ont de bons résultats scolaires, mais de celui dun certain mode dêtre, en particulier dans la relation à leur propre discours. Quel va être létayage proposé ?
Le premier a toujours refusé tout ce qui ressemblait à une histoire, den écouter une, de regarder un livre ou la télé. Il ne jouait quà des jeux de société où sa mémoire visuelle le rendait particulièrement performant. A quatre ans et demie, il présentait un très important retard de parole et narrivait pas à dessiner autre chose que des traits de couleur. Il nest même pas passé par le stade du bonhomme têtard... Il se retrouve en Cours Préparatoire, assez expert pour lire, intonation comprise, mais incapable de faire correspondre une phrase à un dessin, ne pouvant identifier du « sémantique » ni daprès un dessin organisant des données expériencielles, ni daprès les mots dont il a lusage oral. Au point de départ du corpus étudié, là où il doit organiser une séquence de trois images représentant un même petit garçon, il identifie deux actions en continuité, mais ne peut garder un même prénom pour le héros, même si on lui demande de reprendre son récit en respectant cette consigne. (Extrait: Annexe 2.1)
Le deuxième se présente comme très bien élevé. A la première rencontre, il dessine sa famille (très élargie), chacun dans un cadre, sans se représenter lui-même, puis demande à faire un puzzle de dinosaures. La fois suivante, il les reprend, les présente en les nommant et les caractérise en racontant leur histoire du temps de la préhistoire. Pour lorthophoniste, à presque 6 ans, il sait trop de choses, et le dit dune façon qui surprend, débitant, sans âme, ce savoir. Il complète ce « récit scientifique » en introduisant dautres jouets (serpent, requin etc.) dans un récit-jeu de dévoration... avec ce ton de « récitant » qui interroge. (Extrait: Annexe 2.2.)
Létayage va mettre en évidence, pour lun comme pour lautre, comment peut se manifester un problème de construction identitaire.
1.Létayage de lorthophoniste
1.1. Létayage dans un cadre dialogique spécifique
Le cadre de cet étayage est un échange finalisé par un objectif à atteindre, qui reconnaît un point de vue développemental, des étapes pour parvenir à lacquisition dune compétence. Piaget a posé les racines du développement intellectuel dans la mise en place de schèmes moteurs dans une complexité croissante. Il a montré limportance du jeu symbolique comme base de lactivation de la fonction du même nom (appelée plus tard sémiotique), mise en route du système de représentation du langage.
Pour comprendre ce passage, je voudrais revenir brièvement sur la façon dont lenfant entre dans le jeu symbolique dans sa relation aux objets, ce qui ouvre, en principe, à la fonction symbolique. Le bébé commence par explorer le monde en mettant en jeu un système « perception/action » quil exerce sur lui, découvrant son propre corps, segment par segment, avant dinscrire des schèmes plus complexes, et effectuant ces actions sur des objets sociaux quon utilise avec lui. Cette utilisation sinscrit dans des scénarios qui sont le cadre de ces actions quon exerce sur lui.
Dès la première année, on observe le passage du schème au jeu. Lenfant fait « comme », on est dans un registre dimitation, puis « comme si » lorsquil entre dans un scénario qui inscrit cette imitation ponctuelle dans une « histoire », en particulier par la capacité quil manifeste de changer de place, donc de rôle. Il apprend ainsi à la fois les stéréotypes et que le scénario a un champ de variation...
Sur le plan du langage, un déplacement sopère, du maniement de lobjet inscrit dans la situation à celui de son représentant, interprété dans une relation symbolique par lenvironnement humain (cf le jeu de « fort da » évoqué par Freud (Gutton 1973)), ce qui introduit la possibilité de représentation de labsent, et la mise en jeu de toutes les fonctions du langage (1998 a)
Le jeu est nécessaire pour quune porte puisse souvrir. Autrement dit, il faut un certain espace (cf proxémique) entre lenfant et sa mère ou son substitut pour quil puisse explorer le monde et sautonomiser. Les mots introduisent une distance, de même que la variation permet le jeu du langage (1998a).
Bruner reprend ces données de base en analysant la perception et en présentant (Britt-Mari Barth 1987) trois niveaux de représentation: enactif (sensori-moteur), iconique (visuel), symbolique. « Dans un premier temps on apprend ainsi par laction, par la manipulation. Cest le mode enactif. Un apprentissage psycho-moteur se fait par lintermédiaire de laction et sa représentation est sensori-motrice, « inscrite dans nos muscles »(p.89) ». Il y a des apprentissages qui en restent là, on sait faire, sans plus (p.90) ».« Le mode cognitif suivant mène plus loin, il sagit ici de pouvoir se représenter quelque chose sans lavoir devant les yeux. Laction est transformée en image mentale. Les images ...deviennent...des « résumés de laction » (p90) ». Lenfant peut distinguer deux formes « mais sans arriver à formuler les raisons de cette distinction »... « Cest le mode iconique; il y a également beaucoup dapprentissages qui restent à ce niveau (p.90) ».
« Une traduction de la représentation mentale en une représentation abstraite - des mots ou des codes divers - mène au troisième mode, le mode symbolique... Lapprentissage à ce niveau est le plus complet; on peut communiquer sa pensée à soi-même et aux autres, dire ce quon fait et ce quon pense faire(p.90) ».
Un étayage qui sinspirerait de cette progression serait dordre global, en ce quil informe les modalités denchaînement de lorthophoniste au cours de ses échanges avec lenfant et lui sert de canevas pour gérer la situation face aux difficultés dapprentissage. Pour moi, létayage dans les dialogues avec les enfants sappuie sur la mise en jeu de ces modes de représentation. Dans le cadre de la pathologie de lacquisition du langage, le dialogue suit le cheminement de lenfant (« zone proximale de développement ») (1991 b) et lexpérience me montre que je suis presque toujours amenée, même si lenfant a lusage de « mots », à repartir du premier niveau pour que lenfant puisse réussir à réaliser la tâche que je lui propose (il peut sagir en particulier de comprendre un énoncé ou une situation).En tant quorthophoniste, je serai tentée alors de parler en terme de référenciation à lexpérience personnelle au niveau perceptif (sélection des indices) puis iconique dans un premier niveau de représentations (au sens de Pierce (1978) dans un rapport de motivation). En tant que linguiste, je soulignerai limportance du discours rapporté: lapprentissage implique une catégorisation par la nomination, introduisant labstraction (« tiré du » réel expérienciel).
Le passage par laction, au niveau du CORPS propre de lenfant, premier lieu dune construction identitaire, est fondamental lorsquil y a un problème avec le langage (1993). Citons en particulier limportance de la mise en acte (cf mime) pour faciliter lacquisition tardive des relations spatiales en linscrivant dans un contexte, limportance des mouvements articulatoires pour la forme de la parole, et la place de lintonation pour lexpression des valeurs, marque de la position dinterlocuteur (Bakhtine).T présentait un problème articulatoire très important rendant sa parole incompréhensible. Le travail sur linvestissement de son corps et le schéma corporel a favorisé au bout dun an la réalisation dun bonhomme, et a participé à la disparition de ses problèmes de parole. Les difficultés qui persistent se situe dans le champ de linterprétation de signes graphiques autres que des lettres et la conduite de récit. - E consulte pour des séquelles articulatoires dun retard de parole (et non de langage).
1.2. Létayage du récit dans un contexte dialogiquePour en revenir au récit, comment caractériser létayage de lorthophoniste sans sinterroger sur celui des adultes qui entourent lenfant ?
On trouve les premières traces de récits chez un enfant, (dès 2-3 ans), beaucoup plus dans une conduite de réponses à des questions que lui pose ladulte (la mère, le plus souvent) sur ce quil a fait, le livre quils sont en train de regarder, de raconter, que dans le champ de la narrativité, selon des règles que lenfant ne peut encore maîtriser à cet âge. Par lanticipation de la perception implicitée par les questions de ladulte, il apprend, en particulier, à sélectionner ce quil est important (pertinent) de thématiser (thème/propos), à repérer les successions dévénements et leur chronologie, la possibilité de les modaliser, et la permanence du héros, quil sagisse de lui-même ou de celui de lhistoire.
Rappelons que T a toujours refusé toute histoire.
Une autre entrée de lapprentissage de cette conduite langagière est le jeu dimagination, (« playing » plutôt que « game » pour reprendre la distinction de Winnicott 1971). On peut penser (jen ai fait lobservation en maternelle 1987) que lenfant en difficulté na pas joué avec ses pairs, car il doit alors « apprendre » les scripts dactions sociales et les routines langagières qui y sont associées, ce qui va servir de trame à la mise en place de ce qui deviendra un récit. Il apprend les formules conventionnelles, mais aussi la variation des codages. Pris dans un groupe denfants en rééducation, T était « perdu » lorsquun jeu de marchande ou de docteur sorganisait. Lorsque lenfant joue seul sous le regard de ladulte, ce dernier reste rarement silencieux et ses commentaires sont le plus souvent orientés vers une recherche de cohérence ou une modalisation qui remplit une fonction dévaluation (au sens où lentend Labov 1978). Si lenfant intègre ladulte dans son jeu, létayage peut être tout à la fois dordre métadiscursif, métapragmatique et comporter une régulation des affects qui sexpriment. Lextrait de E en annexe (2.2.) illustre cette situation et donne quelques exemples des modes dintervention des adultes: en dehors des questions dévolues à lorthophoniste qui mène le jeu, les parents rectifient la parole de lenfant, voire traduisent ce quil veut dire, lorthophoniste introduit,entre autre, des évaluations... Dans les deux situations, il y a production de dialogue entrecoupés de passages monologiques à valeur argumentative, explicative ou de récit. Lanalyse de létayage repose ainsi sur celle de ces interactions enregistrées et parfois filmées. Le jeu sorganise comme un récit et sa thématique manifeste du niveau des difficultés psychologiques de lenfant. En outre, les caractéristiques langagières de ses productions peuvent participer à cette interprétation. Lévolution des jeux de E illustre comment lenfant exprime son problème et sa façon de le dire le confirme (cf annexe et 3.2) 2. Le registre dinterventionDans le type de relation que lorthophoniste établit avec lenfant on peut sinterroger sur la différence que Dumesnil (1993) établit entre ce qui est « interaction » et ce qui serait « relation » dans une prise en charge thérapeutique. Son analyse concerne le personnel soignant dans un cadre institutionnel. En simplifiant cette analyse très riche dindications pour situer notre propre pratique, je dirais que interagir avec lautre cest « faire », beaucoup et du mieux quon peut, mais également quil nous arrive dêtre en défaut...
2.1.Du côté de la pédagogie
Une relation « pédagogique » est de lordre de linteraction. Lorthophoniste intervient lorsque lenfant na pu apprendre à parler dans son contexte familial ou scolaire. Dans ce troisième lieu de socialisation, nous transmettons notre savoir sur la langue, et le situons dans un contexte qui favorise la réalisation de lobjectif communicatif de lenfant, par des jeux tout autant que par des « exercices ». Cette approche « pragmatique », présentée par Cronk (1987), prend en quelque sorte comme modèle de notre pratique la relation parent-enfant.
Dans une approche qui intègre la pragmatique, C. Cronk rappelle que lenfant apprend toujours le langage en contexte, et linfluence de ladaptation constante de linterlocuteur aux besoins et au niveau de développement de lenfant. Elle précise « Par une sensibilité naturelle aux besoins et aux intentions de lenfant ainsi quaux exigences des différents contextes, le parent, sans penser à le faire exprès, guide son enfant harmonieusement vers une efficacité communicative de plus en plus grande. » (p.256)
Ce présupposé de « sensibilité naturelle » que confirment les recherches du type de celles de Rondal (1982), me semble problématique lorsque lenfant rencontre des difficultés dans lacquisition du langage. Les parents ne seraient-ils pas toujours « bons » ? Quelle position serait alors la nôtre ? Nagissons - nous pas comme le « bon parent » qui désire que son enfant réussisse, et « renforce » cette réussite par des évaluations positives, voire chaleureuses ? Lorthophoniste « répèterait » en quelque sorte les parents, mais avec plus defficacité, à la fois technique, et relationnelle en ce sens que nous sommes un « autre » en relation duelle, face à la relation triangulaire du cadre familial ou à lanonymat de lécole.Mais cette façon dappréhender la situation nest pas sans implications. Les parents de cet enfant là nont pas réussi dans cette transmission de désir et de savoir culturel. Prendre cette position vis à vis de lenfant nest-ce pas se substituer à de bons parents en situant les vrais dans le champ de léchec et donc du « mauvais » ? Si lon admet lexistence de linconscient, ne sommes nous pas dans la position de toute puissance de celui qui détient le « savoir » vis à vis de lenfant tout autant que de ses parents ? Et on ne peut sen sortir en se contentant de « dire » aux parents « vous êtes les meilleurs, vous connaissez votre enfant et savez mieux que quiconque ce qui lui convient ». Comment arriver à faire comprendre à une mère quelle met son enfant devant un choix impossible lorsquil sagit pour elle dun processus de déculpabilisation comme on le verra dans le deuxième exemple ?
Cela se passe bien lorsque les parents sapproprient la réussite de telle ou telle stratégie que nous avons pu avoir avec lenfant... Mais souvent, même pour un problème darticulation, les mères ont besoin dêtre accompagnées..., et quand il sagit à leurs yeux de « perdre » leur petit, quand il y a un non-dit, ce travail ne peut, toujours, aboutir. Pour ma part, jutilise des montages vidéos pour compléter le travail de guidance parentale effectué lorsque les parents assistent aux séances, mais cela pose dautres problèmes et ne marche pas toujours: les parents de E. nont pas été intéressés par la première cassette et ont même interrompu la prise en charge au moment de visionner la seconde.
Que va-t-il se passer dans le cas où une analyse systémique des modes de communication familiale révèlerait un fonctionnement familial dont léquilibre est lié à la place que tient dans le système lenfant présentant le symptôme, désigné comme lieu-problème ? Ou, lorsque le fonctionnement des parents sinscrit dans une pathologie de type paranoïaque ? Comment analyser et gérer la situation de manipulation inévitable, et le moment de rupture que va entraîner le changement de modes dapprentissage et de communication de lenfant ? Peut-on rester dans un même registre de travail ?
2.2.Du côté de la psychologie
Dumesnil reprend les données de linvestissement objectal, celui que nous accompagnons chez lenfant, et le met en relation avec le nôtre. Il sinterroge sur ce qui peut amener un soignant (dans un contexte institutionnel et dans une relation avec des psychotiques) à sinvestir dans une relation au delà dune coexistence de type interactionnelle. Il en fait linventaire (pp 96-97). Nest-ce pas satisfaire un besoin propre, le plus souvent celui de notre quête narcissique, ou du besoin de recevoir plus que de donner ? On évoquait, dans le temps, au cours de la formation en orthophonie, la nécessité de rester dans une relation distanciée, on insistait sur la difficulté à ne pas « se projeter » dans lautre, dans lanalyse que nous faisons des réactions de lenfant, dautant plus quil est en quête damour et de reconnaissance, tout comme nous. Sans parler de la question de lautisme, et de la peur du vide qui nous incite à « remplir ».
Pour Dumesnil, « il y a relation lorsquau cours dune interaction, la façon dont les deux personnes se considèrent lune lautre, est indissociable de linteraction formelle elle-même ». Au cours du processus « ... lorsquun sujet amorce un échange au cours duquel cette représentation (de lui-même) nest en aucune façon mise en cause, celui-ci demeure à un niveau strictement interactionnel ; si par contre, la représentation de ce sujet se trouve exposée à un mouvement signifiant, il y a dès lors expérience relationnelle dans la mesure où il y a mobilisation psychique ; nous entendons par mouvement signifiant, la double activité délaborer une représentation de lautre et de la lui transmettre à travers nos attitudes, paroles et comportements (p.25) ». (souligné par nous)
Ce quimplique un traitement « relationnel » reprend le « contexte conventionnel de léducation dun enfant... La démarche objectale implique que le parent objective de façon permanente lactivité de lenfant, quil la structure, quil lencadre en forçant laménagement adaptatif des manifestations pulsionnelles associées et quil favorise la mentalisation en maintenant en parallèle un regard actif qui commente lexpérience vécue puis la signifie... (p.88) ». (souligné par nous) Lorsque de léducation on passe au traitement, « si lenfant en développement peut remettre en question le parent qui linvestit, de façon occasionnelle et fortuite, la personne névrotique ou psychotique, le fait elle, de façon systématique, permanente et délibérée, en obligeant le soignant à une vigilance continuelle et au recours régulier au processus de distanciation. (p.90) ».
Comment différencier alors ce qui relève dune interaction dans laquelle des sujets restent à la bonne distance, de la mise en place dune relation qui va autoriser des repositionnements tant des parents que de lenfant en difficulté ?
« Dès quun intervenant quitte le registre interactionnel pour se situer dans le registre relationnel, il est « réduit » par le patient qui le construit comme réalité psychique, à partir de modalités qui lui sont propres. »... « Il doit être en mesure de comprendre et de mentaliser la nature de ses échanges et daménager les zones de vulnérabilité mises à jour de façon à pouvoir conserver sa distance, ce qui lui permet de favoriser en retour la mentalisation chez son vis-à-vis et de donner accès au sens. (pp 91-92) » (souligné par nous)
En orthophonie, il me semble que, lors de troubles des relations précoces mère-enfant, le cadre le plus approprié serait de lordre dune thérapie de jeu, « permettant de favoriser lémergence des phénomènes transférentiels et contre-transférentiels (p. 92) ».
Autre support dexpression, les dessins de lenfant qui parfois peuvent faire lobjet dun apprentissage mais sont plus encore témoins du parcours de lenfant, sans donner lieu pour autant à des interprétations, comme le ferait un psychothérapeute. Lorthophoniste peut sen tenir à un point de vue de « bon sens », dans les commentaires quil peut être amené à effectuer si lenfant ly autorise.
La disponibilité à la relation permet parfois, comme dans le jeu, un certain travail de réaménagement. Je pense en particulier aux « blancs de pensée » lorsque lenfant nous atteint par le défaut de mentalisation. De la capacité de lorthophoniste à ne pas se laisser alors submerger par langoisse, sans lui imposer sa propre démarche de retour à la réalité de linstant présent, quelque chose pourra sorganiser par la qualité même de sa présence.
Ces « moments singuliers », moment inattendus évoqués par Stern (1998) à propos des régulations sociales des interactions dès 3 mois, se retrouvent, selon lui, également confirmés par les thérapeutes, comme un espace qui échappe à la linéarité de linteraction quon analyse, comme une fenêtre du temps... Je dirais lespace-temps de la liberté du sujet... Le deuxième exemple est particulièrement illustratif de cette situation particulière.
La centration de lorthophoniste sur le langage dans sa prise en charge lui permet de rester le plus souvent à un niveau interactionnel. Il nest pas toujours en situation dintervenir par ses actions mêmes, mais le plus souvent dans une position où joue la distanciation du langage, en situation de commentaire, ce qui pose encore un autre problème que je ne discuterai pas directement ici, celui de linterprétation.
3.Les corpus
Les corpus retenus pour cette analyse (nous nen présentons en annexe quun bref extrait) illustrent ce que nous annoncions dans notre introduction: la dimension psychologique de notre étayage peut sobserver (comme dans le premier exemple) même lorsque lapproche se voudrait spécifiquement technique, de type pédagogique donc. Inversement, lorsquil sagit daccompagner lenfant dans un jeu à dominante expressive, les aspects techniques concernant sa parole ou sa conduite de récit ne manquent pas de se concrétiser dans la dimension pédagogique de cet accompagnement.
3.1. Etayage « technique » de la conduite de récit pour T (6;4 ans Cours Préparatoire)
Avec dautres images (le marché) nous avions dû apprendre à un enfant qui savait déjà lire en février, à identifier le cadre (chronotope) de la situation où évoluait le personnage, puis lorientation de sa marche pour finaliser « aller, revenir ». Malgré cet apprentissage, T. résiste à respecter la permanence du sujet pour les trois images (1995) où un enfant construit un château avec des cubes, et où le château sécroule. Il raconte lhistoire en i+prédicat, mais à la question « qui cest ? », il donne un prénom pour chaque image. Un premier niveau détayage, réflexe langagier, consiste à répéter la consigne dun codage unique.
Léchec de cette procédure conduit lorthophoniste à reprendre létayage à la base, au niveau de laction (Rappelons les trois niveaux, enactif, iconique, symbolique proposés par Bruner), en faisant réaliser à T ce quil voit faire sur limage en utilisant des cubes, action quil a su, par ailleurs, mettre en mots.
Léchec de ce niveau enactif à maintenir la permanence du sujet en tant que sujet dans le récit qui suit sa réalisation, incite lorthophoniste à faire appel à la réalisation de la tâche par quelquun dautre, présent. Une stagiaire le réalise en expliquant, en outre, comment et pourquoi elle (se codant en je) fait ainsi. La perception est mobilisée par ce quelle explicite de sa propre anticipation. Elle introduit ainsi la séquentialité par sa mise en mot même. De plus, elle lui donne un modèle linguistique sur la même tâche.
Lorthophoniste propose alors à T de raconter lhistoire à la première personne, lhistoire de quand il lavait fait lui-même. Le passage par « je » dérape, T le perd en route. Il choisit alors de faire son récit comme si lorthophoniste le réalisait, en « tu » mais va revenir au « je ». La facilitation, de lordre du symbolique (langage), observée chez dautres (1991a) (cf Annexe 1.), na pas fonctionné.
La série suivante ( une petite fille, la pluie qui commence à tomber) avait déjà été « travaillée » au niveau de la référence expériencielle, avec la collaboration de la mère, et au niveau de la signification des signes du graphisme de limage. Il sagit donc de vérifier ce qui en est resté à deux niveaux qui se marquent dans le discours, celui de la séquence dactions, celui de la permanence du héros. Il continue à classer les images en fonction dune séquence de deux et à effectuer des codages multiples du sujet. Le codage est adapté au niveau de la perception de limage isolée. Cependant lorsquil y a investissement de la situation en référence à lexpérience, il seffectue en « je ». Tout semble se passer comme si les formes verbales se jouaient de lui sans quil puisse les sélectionner.
En effet le point de départ du premier récit comporte lexpression de lintention dun héros: il va faire... et on pourrait penser que cela suffit à justifier de la présence dun récit organisé autour dun script dactions. Cela peut justifier aussi le fait que laction est entièrement réalisée à limage suivante dans sa sélection. Cette stratégie de récit ne favorise pas la présence dune étape intermédiaire. Nous avons rencontré la même chez une petite fille dyslexique qui se débattait en outre avec les marques formelles de lénonciation. Pour T, le problème nest pas tellement dans le maniement de telles marques (qui peuvent fonctionner automatiquement) mais dans celle dune anticipation qui admette un niveau de sous-hiérarchisation. Il narrive pas à conserver cette étape dans son récit, même si on a insisté sur la correspondance de limage et de sa propre action. Tout se passe comme si la référence restait purement formelle, comme son utilisation du langage. Il ne peut maintenir la permanence dun point de vue car il reste comme prisonnier de ses codages précédents, associant un actant différent à chaque image, dans une adhérence au support quil ne parvient pas à mettre à distance.
Dans la série suivante, intitulée « la chute » il ne peut placer limage correspondant à cette chute pour représenter une chute (il la redresse) alors quil peut mimer laction un peu plus tard. Il ne peut ensuite répondre à la consigne verbale de changer lorientation de limage: il se désorganise, change toutes les images de place, retourne celle de la chute de lautre côté (à lenvers), avant daccepter cette représentation sous la pression dun étayage basé sur une marque (forme codée) extérieure au récit.
Pour chacune des séries qui seront travaillées par la suite, sur plusieurs mois, on retrouve cette modalité dexpression dun problème dun ordre autre que cognitif: la poupée qui tombe dans leau est un « bébé », lenfant à bicyclette devient un père qui écrase son fils etc... Létayage porte alors sur la normalisation sociale dans linterprétation des situations évoquées par les images.
Il sagit damener lenfant à percevoir sur limages les indices qui caractérisent la situation, la différence entre une poupée et un bébé (animé/inanimé), un enfant et un adulte, et labsence dadéquation au scénario proposé par les images de son interprétation de la situation: jeu et non noyade, accident banal...
Létayage va se poursuivre sur plus dun an, en parallèle avec une scolarité sans problème. Il faut reprendre les mêmes séries pour vérifier ce qui reste en place et établir des relations avec les séries déjà travaillées lorsquon en présente de nouvelles: il faut reprendre létayage là où on sattend à un transfert de savoir-faire et à la mise en jeu de routines... Après ce travail sur la conduites de récit, T. poursuit une scolarité moyenne, et les problèmes de compréhension commencent à perturber ses résultats.
Il revient à 10 ans et le travail sur le récit seffectue sous une forme écrite en insistant sur la possibilité dinventer... Il réalise alors une série de dessins avec bulles et commentaires, mais très vite des stéréotypies apparaissent, et une prise en charge psychologique narrive pas à se mettre en place. Ce travail lui a cependant permis dexprimer ses difficultés de relation à son frère et à son père, avant de se situer à un niveau plus oedipien, et lexpression dans limaginaire est enfin devenue possible. Il a fallu attendre la fin du cycle primaire pour quune prise en charge psychologique puisse enfin laider à sautonomiser.
3.2. Etayage « mixte » (pédagogique et psychologique), centré sur la thématique, pour E (5;11)
Pour le deuxième enfant le point de départ inattendu est celui dune présentation figée en quelque sorte, comme les médaillons censés représenter sa famille. à partir du récit concernant les dinosaures, il va organiser un jeu dagression incluant les jouets animaux qui font peur, serpent, requin sous le regard de lorthophoniste qui sefforce de mettre en place la distinction réel/imaginaire en passant par la fiction du jouet, et son interprétation du malaise que lui procure la mise en mots de lenfant et son intonation particulière. (cf Extraits: Annexe 2.2.)
Le travail est donc dun autre ordre que celui du premier enfant. Il sagit de laccompagner pour exprimer sa souffrance dêtre mis par sa mère face à une décision inacceptable pour un enfant. Elle lui demande de renoncer à considérer son père naturel comme son vrai père, et daccepter de reconnaître le compagnon de sa mère comme son père. Le rayer définitivement de sa vie comme elle vient de décider de le faire. Il ne veut pas venir seul avec la dame : « il a peur de ne pas avoir « appris » ce que la dame va lui demander ». Et lorsquil vient, il abandonne un exercice sur les représentations des sons pour parler de bruits quil entend (on lappelle par son nom), dimages qui sont dans ses yeux...
Il choisit lui-même le matériel, support de lexpression de sa souffrance. Un « masque » figuré en pâte à modeler subit des variations: des boutons qui renvoient à une maladie « de coeur », et plus tard la tristesse (larmes, bouche, rides, une grosse bête qui vient le manger) etc... Les 3 canards (qui évoquent habituellement une famille) nont pas de relation entre eux autre que spatiale au départ, ils sont mis en cage et ne se « rencontreront » que moyen/grand, moyen/petit. La présence de poupées gigognes sur la table permet dintroduire léventualité de deux familles différenciées mais ce thème lentraîne à reprendre le « masque » pour exprimer sa tristesse. A la dernière séance, il utilise dautres supports pour indiquer son désir de voir sa mère mieux communiquer avec lorthophoniste: il est le chef dorchestre dun jeu improvisé autour de chansons, la mère Michel, jeu qui repose sur un savoir partagé et leur entente vocale.
Les moments « singuliers » se situent principalement, dans ce corpus, lorsquil essaie de « dire » (une longue minute de silence) qui a cette maladie « de coeur » et son origine (reprenant un lapsus réalisé à la deuxième séance, « par coeur » au lieu de par terre (cf Annexe 2.2.)), puis plus discrètement lorsquil met le plus grand des canards « en cage » après avoir violemment refusé léventualité quils constituent une famille, et lorsquil finit par accepter linévitable différenciation des deux familles de poupées.
Après la fin de lenregistrement vidéo, et après que la mère et lorthophoniste aient réussi à sentendre dans le jeu, la mère effectue une demande dexplication concernant le problème de son fils. Lorthophoniste ne peut que renvoyer la mère à ce quelle a dit à leur première rencontre et à ce que lui dit lenfant de façon indirecte tout au long des séances auxquelles elle assiste souvent, que lorthophoniste a souligné à chaque fois, voire sélectionné dans le/les montages remis à la famille. Elle ne peut lentendre, comme elle na rien perçu de létonnement qua provoqué la façon dont elle présentait leur situation familiale dès le départ de la prise en charge.
La question qui se posait pour E nétait pas centrée sur les marques formelles ou la cohérence du récit mais sur une thématique particulière où il devait accepter les contraintes dune situation sociale normalisée dans un conflit de désir : le sien propre, à légard de son père, et celui dentrer dans le désir de sa mère. Le jeu autorisait alors, par sa dynamique même et les commentaires du thérapeute, les déplacements nécessaires pour que lenfant accepte les contraintes de la réalité de « son » histoire. Cette démarche a-t-elle été suffisante ? Quel effet aura eu la rupture de la prise en charge (lenfant navait plus de problème de parole) ? Nous navons pas de réponse à apporter à de telles questions qui renvoient au système de valeurs de la famille...
CONCLUSION
Du côté des représentations qui participent à létayage, lorthophoniste reprend un point de vue développemental et cette démarche technique a été mise en défaut dans le premier exemple. On propose linterprétation suivante : lenfant pourrait acquérir un usage des mots qui fait illusion sur son entrée au niveau symbolique, dans la mesure où ces mots nauraient pas été investis par un sujet qui séprouve comme tel. Ils fonctionneraient par leur contexte dutilisation qui les « motive » en quelque sorte, et le niveau de représentation concerné serait alors dordre iconique (1998b). La deuxième hypothèse concerne la fixation sur le nom. Le problème du nom renverrait T à une double problème relationnel. Enfant, sa mère lappelait « bonhomme » et faisait ce quil fallait pour lui, mais sans linvestir émotionnellement. Son père, détenteur du nom, navait de relation quavec son fils aîné. T « collait » à son frère comme « son ombre ». Comment construire son identité dans un tel contexte ?
La première des questions que suggère ce travail porte sur lanalyse de létayage que pose ce type de corpus, en particulier celui de E. Elle concerne les moments singuliers où le silence de lorthophoniste est une aide fondamentale à la mentalisation: qui va le rompre et comment ? De tels « dialogues » ne me semblent pas avoir été le support danalyse détayage dans la littérature spécialisée, du fait de sa centration sur létayage local.
La deuxième concerne le corpus de T, présentation dun étayage global, centré sur la tâche à accomplir. Mais que sest-il passé dans le jeu du dialogue même, lorsque, par exemple, lenfant na pu rester dans un usage conventionnel du pronom personnel pour le représenter ? Le passage par « tu » ne serait-il pas une « reprise directe » du « toi » de lorthophoniste par exemple ? Mais sadresser à lenfant dans le dialogue fonctionnerait ainsi comme un contre-étayage local, alors quil sagit principalement didentifier lenfant comme interlocuteur. Nous ne pouvons, me semble-t-il, en rester à ce niveau danalyse linguistique, et ce qui nous remet en question, cest un fonctionnement psychique « singulier », hors des modèles de lenfant standart. Quelle référence et quels outils danalyse pouvons-nous alors nous donner ?
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Gutton, Ph. (1973). Le jeu chez lenfant. Essai psychanalytique. Paris: Larousse.
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- (1991a). Lire-écrire ou comprendre lécrit dans le dialogue en orthophonie. Etudes de Linguistique Appliquée, 81, 83-94.
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- (1996). Expression et communication : jeu entre verbal et non verbal dans des dialogues thérapeutiques. Rééducation Orthophonique, 187, 307-334.
- (1997). Place de lenfant, histoire familiale et rééducation. Rééducation Orthophonique, 189, 19-53.
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Annexe 1: De quelques indicateurs du sujet dans des récits.
Abréviations des revues:
calap: cahiers dacquisition et de pathologie du langage (leaple). ro: rééducation orthophonique.
ela: études de linguistique appliquée. grofred: Groupe francophone d étude et de recherche chez lenfant jeune.
Sur la question du récit dans un contexte de pathologie de lacquisition du langage, je renverrai à différents numéros de la revue du Leaple et à louvrage collectif qui rend compte dune recherche pluridisciplinaire sur une population de non-lecteurs (Préneron, Ch., Meljac C. & Netchine, S. (dir). (1994). Des enfants hors du lire. Paris: Païdos/recherche). Dès leur premier article (Préneron, Ch. & Salazar, A. Calap 1 1987), portant sur la restitution de récits, mes collègues avaient souligné les difficultés que rencontraient ces enfants à se repérer dans les noms propres, et à référencier les anaphoriques, tout autant que la rareté des modalités subjectives.
Pour ma part, je me suis intéressée plus particulièrement à lémergence du « je » dans la parole de lenfant (point de vue développemental dans différents types de troubles) ou à son irruption temporaire dans un récit à la troisième personne (point de vue narratif). Il me semble que chacun des enfants en difficulté scolaire par ailleurs, manifeste ainsi dans son discours les difficultés de sa quête identitaire.
Je vais présenter lessentiel des stratégies que révèlent ces différents corpus qui peuvent éclairer au niveau linguistique les difficultés que rencontre T dans lexpression dun récit. Leur connaissance informe en partie létayage de lorthophoniste. Au delà dune approche technique, on note chez tous ces enfants un parcours dans limaginaire comme chez E, et beaucoup plus tard chez T.
Dans un premier article « Version familiale dune histoire : Histoire vraie ou vraie histoire ? » (Calap 1 1987), jai souligné le fonctionnement syntaxique dun organisateur de la mise à distance dune interprétation au premier degré (dans le réel) de la parole de lautre (dans un contexte imaginaire). Ce qui se passe dans limaginaire dune histoire racontée chaque soir par la mère, est ressenti par lenfant au premier degré car elle est « nommée » et caractérisée comme agresseur. Elle finit par être dévorée. Le dialogue qui suit le récit de la mère témoigne de cette interprétation du vécu de lenfant: elle dit de lhistoire qui nest quune histoire, « maman a dit cest une « vraie ». Lindétermination du figement i+prédicat dans la restitution du récit maternel par lenfant (9 ans ½) répond à la dénomination, surdétermination, du récit de base, marquant une relation agresseur /agressé. On oppose nom propre et référenciation pronominale indifférenciée. Létayage ne sest pas situé au niveau des règles de production dun récit mais de la référenciation dans limaginaire des personnages de la situation dénonciation, et, à long terme, au niveau de la relation mère-fille.
Lindétermination se trouve dès le départ dans une série de codages peu ordinaires de la fonction sujet: jai ainsi montré la place de lénonciation dans la construction identitaire dun enfant dysphasique « Conduites dialogiques en situation de thérapie dun retard de langage. II Dialogue et énonciation » (Calap 3 1988), en particulier au niveau de son auto-désignation: du « on », « n », indifférencié pour désigner sa mère et lui-même (à 5 ans ½), au « je », en passant par « lui » (en fonction sujet) pour son frère ou lui-même, puis les étapes banales de « moi i », « moi je » (un an plus tard) cf « Parole, symptôme et système familial. A propos du cas dun enfant dysphasique » (RO 184 1995). Le « je » ne sera en place quà la fin du CP. Aucune approche « technique » ne pouvait suffire pour le fixer. Lenfant a du faire un parcours de jeux dans limaginaire, autour dun « vaisseau » (Calap 3) et de la « maison » présenté dans « Du cannibalisme au quotidien » (RO 160 1989), pour quun certain niveau délaboration psychique lui permette de se poser comme sujet de sa parole et de « sa » vie.
Dans un autre article « Lire-écrire ou comprendre lécrit dans le dialogue en orthophonie » (ELA 81 1991), jai discuté le passage par « je » comme une étape (facultative) de lélaboration dun discours descriptif-narratif, temps de lénonciation dun point de vue, celui du locuteur-narrateur (14 ans 2e année de collège), premier pas vers la possibilité den avoir dautres et de se décentrer. Etonnée de ce parcours, jai eu lidée de proposer cette stratégie à une petite fille de Moyenne section de Maternelle face à une série de trois images. Elle a semblé « libérée » de quelque chose, radieuse de pouvoir raconter et sest mise à utiliser les formes syntaxiques indispensables à la complexification de son récit au lieu de sen tenir à un récit minimal non référencié.
Cette valeur particulière attachée à lutilisation du « je » est actualisée dans certains récits caractéristiques dune quête identitaire. Dans le premier repéré, enregistré sur cassette pour lorthophoniste le jeu seffectue entre je, 3ème personne et nom propre. Le codage du sujet en prénom et lanaphore « il » ne peut se maintenir quand le problème surgit; le récit sactualise au présent et à la première personne « je » lorsquil devient héros en passant de la perception de la situation à la résolution du problème. Ainsi, lenfant (9 ans 8) part dune situation dangereuse fictive et, après un passage dans limaginaire, histoire « horrible » dune maison hantée doù son père, nommé de son nom propre, senfuit puis échappe au loup et rencontre sa future femme, lenfant retourne au fictif/réel à la troisième personne et accepte son identité dans le cadre de lécole avec lintermédiaire dun nouveau passage par « je ». La rééducation est terminée.
Dans le deuxième récit que jai longuement analysé dans « Place de lenfant, histoire familiale et rééducation », (RO 189 1997), un enfant de 12 ans (dernière année primaire) raconte à lorthophoniste une histoire quil a écrite à lécole. On y retrouve, sur un plan métaphorique, lhistoire de sa relation à lécrit, et il annonce léchec relatif de la prise en charge puisque son héros retourne dans le système familial qui le coupe de toute réalité. Le récit se présente comme la narration dun rêve, à la troisième personne, mais le « je » fait irruption au moment où il recherche vainement et doit affronter la disparition de lobjet de son désir. Lenfant retourne au codage de la troisième personne pour marquer la réalisation ultérieure dun désir qui, repris dans le système familial, ne semble plus investi. Les parents ont effectivement interrompu la prise en charge, aussi la valeur du « je » est-elle différente de celle que le pronom sujet prenait dans le récit cité précédemment. Au lieu de sinscrire dans la réalité dune situation, il marque la recherche désespérée dun objet représentant son désir dexister en tant que sujet.
Mes recherches actuelles avec des non-lecteurs au collège (RO 190 1997) me confirment dans lhypothèse que leur capacité à produire un récit dexpérience personnelle est limitée par leur utilisation de marqueurs énonciatifs pour rendre compte de la situation quils ont vécue, en dehors de toute autre référence.
Tous ceux qui travaillent avec des illettrés connaissent bien ce phénomène. La restitution de récits, comme lélaboration dun récit avec support visuel mettent en jeu les mêmes caractéristiques du fonctionnement de la langue: labsence de décontextualisation qui ouvrirait à une référence. Tout se passe comme sils ne pouvaient passer dun usage de la langue dans sa fonction pragmatique (je dirais plutôt communicative) à la fonction narrative / descriptive. Ils parlent mais nont pas intégré les capacités « méta » (à la base de la lecture /compréhension, « métaphonologique » en particulier) qui se mettent en place également en maternelle. (Grofred, 1998, à paraître).
Annexe 2: Extraits de Corpus
(Conventions de notation : ( ) non verbal et paralinguistique, (( )) contexte, manipulation
- alternance, = chevauchement, -... poursuite de lénoncé précédent
(?) ininterprétable, (...) séquences non retenues
2.1. T.« Dialogue de sourds » autour de trois images (extraits) : le château
Commentaire de lorthophoniste sur le dernier récit quelle a soigneusement noté :
O - Tu mas parlé, de Nicolas, dAlexandre et de Gillian (sourire de T.). Tu ne crois pas que ce pourrait être le même petit enfant ?
Commentaire non-verbal de t - (Rit, baisse les yeux, redresse la tête vers les images posées sur la table, regarde comme en dessous, se remobilise et commence à manipuler les images)
Réponse: T - après on va en refaire une autre. (Souriant, plein de bonne volonté, manipule les images)
Rappel de la consigne: O - Non, ap, euh... Une autre avec celles-là alors ! (les images)
T - Oui
O - Oui, où ce serait le même petit enfant... Daccord ! Alors... !
T - On va dire qui sappelle...
O - On a dit qucétait lmême, donc il va avoir le même nom, et cest lui qui va faire les choses...
T - (se tourne vers lorthophoniste quil regarde les yeux dans les yeux) là, tu vas lécrire
O - Oui. Si tu lui donnes un prénom.
T - Euh... (Baisse les yeux puis cherche longuement, la tête appuyée sur sa main, en regardant dans la direction de sa mère ((qui, exceptionnellement, le filme)), puis se redresse) Marc !
Recadrage: O - Marc, Bien, alors que fait Marc ? Raconte-moi !
Récit: T - (Se penche sur la première image) Marc,...euh ! il essaie de faire un mur.
O - hmmm, très bien.
T - (Regarde la seconde image) Là, tiens, il sappelle T
O - Mais, on navait pas dit que cétait le même enfant qui faisait les choses, =...dans les trois images ?
T = alors non, là, cest pas T., cest un autre, cest Alexandre ((référence à son précédent récit, deuxième image ?))
O - Mais T on a dit que cétait le même enfant. ((sonnerie))
T - Ben alors, i sappelle Nicolas, là
O - (Ton insistant, le coupe) cest encore Nicolas et là cest encore Nicolas...
((Lorthophoniste sort de la pièce)) en poursuivant alors ton histoire elle va pas, tu recommences...
T - (se parlant à lui-même), Là cest pour Gillian ((montre la troisième image avec un crayon)) (il reste bouche ouverte)
Mère: - ((de derrière le camescope)) Cest toujours le même petit garçon, Titi...((petit nom de lenfant)) (insiste) Titi...
2.2. E. Récit autour de la Préhistoire (extraits): une parole « savante », « non habitée »
(2e séance) Consigne: O - Et oui. Tu nous racontes une histoire en même temps que tu joues ?
Réponse: E - Non (grommelle), (sourire en coin) ((tout en manipulant ses jouets posés devant lui: dinosaures, un requin, un serpent articulé, un lézard/crocodile rebaptisé dragon, un hibou et quelques autres)).
Commentaire, reprise de la consigne: O - Mais si ! quand on joue, ya bien une histoire quon fait avec les personnages !
Réponse: E - (baisse les yeux, fait la moue) (ton traînant) ((prend le serpent)) .il y a juste des trucs.
Reprise: O - Juste des trucs ?
Réponse: E - ((agite le serpent en lair dans tous les sens)) oui, je les présente.
(...)
Sintroduit dans la tâche: E - (bref coup doeil du côté des parents) (ton poussif, geignard) Je veux bien faire une histoire.
Reprise et enchaînement: O - Tu veux bien faire une histoire, alors quest-ce que tu vas raconter !.. Tu vas parler de quoi ?
= E - des dinosaures, après des trucs, des animaux qui mangent de la viande. (Large sourire) ((prend un dinosaure)) (ton « scolaire » toujours un peu traînant mais avec des accentuations)
Il y a très longtemps, avant <jésus-Christ,.. avant des choses, des choses bizarres (...) ((enchaîne en levant le jouet pour le présenter)), le plus grand des (?) sappelait, sappelait (sourire) le tyranosaure.
Evaluation (marque le point de vue) O --Tes
drôlement calé hein !
Poursuite du discours: E - Il pouvait bacre
Reformulation (métalinguistique): Mère - battre
répétition: E - battre ((le pose, en prend un autre)), oh, ah , battre un
tricératops.
(...)
Reprise: O - les dragons
Poursuite du discours: E - Après, parfois, les dragons, ils nont pas de paupilles,
ils ne dorment jamais.
Reformulation (métalinguistique): Mère/O - de paupières O - hein
Répétition et enchaînement: E -... aussi, non seulement le feu, non seulement faut pas
le regarder. Un seul genre de regard et vous srez devenu une « statue »
(clôture intonative)(regard baissé)
Evaluation: O - et ben dis donc...
(...)
Introduit un nouveau thème: E - ((lève le hibou)) ... manger la proie quelle a
choisie, i i ilé, il essaie de les voir par coeur (clôture)(baisse les yeux).
Question (métalinguistique): O - (décalée) de les voir, attends, par coeur tu as dit
= E - oui
O - ...ou par terre?
Reformulation (métalinguistique): « Beau »-père - parfaitement
Réponse, explication: E - Non ! par coeur ça veut dire que, essayer de bien les
observer.
(...)
E - ((reprend le requin et au cours de la bataille qui sengage)) le requin peut lui
mordre la jugulaire...
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