EXPOSE DES MOTIFS:
Il n'existe pas de comptabilité qui mesure
l'horreur de la traite négrière et l'abomination de l'esclavage. Les cahiers
des navigateurs, trafiqués, ne témoignent pas de l'ampleur des razzias, de la
souffrance des enfants épuisés et effarés, du désarroi désespéré des femmes,
du bouleversement accablé des hommes. Ils font silence sur la commotion qui
les étourdit dans la maison des esclaves de Gorée. Ils ignorent l'effroi de
l'entassement à fond de cale. Ils gomment les râles d'esclaves jetés, lestés
par dessus bord. Ils renient les viols d'adolescentes affolées. Ils biffent
les marchandages sur les marchés à bestiaux. Ils dissimulent les assassinats
protégés par le Code Noir. Invisibles, anonymes, sans filiation ni descendance,
les esclaves ne comptent pas. Seules valent les recettes. Pas de statistiques,
pas de preuves, pas de préjudice, pas de réparations. Les non-dits de l'épouvante
qui accompagna la déportation la plus massive et la plus longue de l'histoire
des hommes sommeillèrent, un siècle et demi durant, sous la plus pesante chape
de silence.
La bataille des chiffres fait rage. Des historiens vacillent sur le décompte
des millions d'enfants, de femmes et d'hommes, jeunes et bien portants, de la
génération féconde, qui furent arrachés à la terre d'Afrique. De guerre lasse
et sans certitudes, ils retiennent une fourchette de quinze à trente millions
de déportés par la traite transatlantique. Des archéologues décryptent avec
une application d'écoliers les vestiges des civilisations précoloniales et exhument,
avec une satisfaction pathétique, les preuves de la grandeur de l'Afrique d'avant
les conquérants et les compradors.
Des anthropologues décrivent l'échange inégal du commerce triangulaire entre
les esclaves, matière première du capitalisme européen expansionniste, et les
bibelots, tissus, barres de fer, alcools, fusils qui servaient à acquitter les
"coutumes", droits payés sur la traite aux Etats ou chefaillons du littoral.
Des ethnologues reconstruisent le schéma d'explosion des structures traditionnelles
sous le choc de ce trafic qui pourvut les ports européens en accises juteuses,
les armateurs en rentes coupables, les Etats en recettes fiscales incolores
et inodores. Des sociologues débusquent les traces d'intrigues politiques fomentées
par les négriers pour attiser les conflits entre Etats africains, entre chefferies
côtières, entre fournisseurs de "bois d'ébène". Des économistes comparent la
voracité de l'économie minière à la rapacité de l'économie de plantations et
y puisent le mobile des déportations massives. Des théologiens font l'exégèse
de la malédiction de Cham et tentent de conclure la controverse de Valladolid.
Des psychanalystes explorent les ressorts de survie et les mécanismes d'exorcisme
qui permirent d'échapper à la folie. Des juristes dissèquent le Code Noir, qualifient
le crime contre l'humanité et le rappellent imprescriptible.
Les fils et filles de descendants d'esclaves,
dispersés en diasporas solidaires, blessés et humiliés, rassasiés de chicanerie
sur l'esclavage précolonial, les dates de conquête, le volume et la valeur de
la pacotille, les complicités locales, les libérateurs européens, répliquent
par la geste de Chaka, empereur Zoulou, qui s'opposa à la pénétration du pays
zoulou par les marchands d'esclaves. Ils chantent l'épopée de Soundjata, fondateur
de l'empire, qui combattit sans répit le système esclavagiste. Ils brandissent
la bulle d'Ahmed Baba, grand savant de Tombouctou, qui réfuta la malédiction
de Cham dans tout l'empire songhay et condamna la traite transsaharienne initiée
par des marchands maghrébins. Ils dévoilent la témérité de la Reine Dinga, qui
osa même affronter son frère dans un refus sans nuance. Ils collectionnent les
lettres d'Alfonso 1er, roi du Congo, qui en appela au Roi du Portugal et au
Pape. Ils marmonnent la ronde des marrons, guerriers prestigieux et rebelles
ordinaires. Ils fredonnent la romance des nègres de case, solidaires d'évasions,
allumeurs d'incendies, artisans de sortilèges, artistes du poison. Ils entonnent
la funeste et grandiose complainte des mères avorteuses. Ils tentent d'atténuer
la cupidité de ceux des leurs qui livrèrent des captifs aux négriers. Ils mesurent
leur vénalité, leur inconscience ou leur lâcheté, d'une lamentable banalité,
à l'aune de la trahison d'élites, pas moins nombreuses, qui également vendirent
les leurs en d'autres temps et d'autres lieux. Ecoeurés par la mauvaise foi
de ceux qui déclarent que la faute fut emportée par la mort des coupables et
ergotent sur les destinataires d'éventuelles réparations, ils chuchotent, gênés,
que bien que l'Etat d 'Israël n'existât pas lorsque les nazis commirent, douze
ans durant, l'holocauste contre les juifs, il est pourtant bénéficiaire des
dommages payés par l'ancienne république Fédérale d'Allemagne. Embarrassés,
ils murmurent que les Américains reconnaissent devoir réparation aux Américains
d'origine japonaise internés sept ans sur ordre de Roosevelt durant la deuxième
guerre mondiale. Contrariés, ils évoquent le génocide arménien et rendent hommage
à la reconnaissance de tous ces crimes. Contrits de ces comparaisons, ils conjurent
la cabale, oppressés, vibrants de convaincre que rien ne serait pire que de
laisser mourir et laisser pourrir une sordide " concurrence des victimes ".
Les humanistes enseignent alors, avec une rage sereine, qu'on ne saurait décrire
l'indicible, expliquer l'innommable, mesurer l'irréparable. Ces humanistes de
tous métiers et de toutes conditions, spécialistes éminents ou citoyens sans
pavillon, ressortissants de la race humaine, sujets de cultures singulières,
officielles ou opprimées, porteurs d'identités, épanouies ou tourmentées, pensent
et proclament que l'heure est au recueillement et au respect. Que les circonlocutions
sur les mobiles des négriers sont putrides. Que les finasseries sur les circonstances
et les mentalités d'époque sont primitives. Que les digressions sur les complicités
africaines sont obscènes. Que les révisions statistiques sont immondes. Que
les calculs sur les coûts de réparation sont scabreux. Que les querelles juridiques
et les tergiversations philosophiques sont indécentes. Que les subtilités sémantiques
entre crime et attentat sont cyniques. Que les hésitations à convenir du crime
sont offensantes. Que la négation de l'humanité des esclaves est criminelle.
Ils disent, avec Elie Wiesel que le " bourreau tue toujours deux fois, la deuxième
fois par le silence".
Les millions de morts établissent le crime. Les traités, bulles et codes en
consignent l'intention. Les licences, contrats, monopoles d'État en attestent
l'organisation. Et ceux qui affrontèrent la barbarie absolue en emportant par-delà
les mers et au-delà de l'horreur, traditions et valeurs, principes et mythes,
règles et croyances, en inventant des chants, des contes, des langues, des rites,
de dieux, des savoirs, et des techniques sur un continent inconnu, ceux qui
survécurent à la traversée apocalyptique à fond de cale, tous repères dissous,
ceux dont les pulsions de vie furent si puissantes qu'elles vainquirent l'anéantissement,
ceux-là sont dispensés d'avoir à démontrer leur humanité.
La France, qui fut esclavagiste avant d'être abolitionniste, patrie des droits
de l'homme ternie par les ombres et les " misères des Lumières" redonnera éclat
et grandeur à son prestige aux yeux du monde en s'inclinant la première devant
la mémoire des victimes de ce crime orphelin.
Cette proposition de loi, déposée par Christiane TAUBIRA-DELANNON, députée
de la Guyane, et par son groupe politique, prévoit:
1° La reconnaissance par le République Française de la traite négrière et de l'esclavage.
2° La nécessité pour les manuels scolaires d'accorder à ces pratiques, la place qu'elles méritent.
3° De faire du 8 février de chaque
année, un rappel des décisions du Congrès de Vienne au cours duquel , en 1 815,
les nations européennes condamnèrent solennellement la traite négrière comme
"répugnant au principe d'humanité et de morale universelle".
4° D'inviter toutes les nations européennes à faire de ce 8 février une commémoration
internationale.
5° d'instaurer un comité de personnalités qualifiées pour déterminer le préjudice
subi et les conditions de réparations.
6° De punir les négations de ces crimes comme ceux de l'holocauste.
7° De permettre à toute association humanitaire déclarée depuis au moins deux
ans à la date de ces négations de se porter partie civile contre l'apologie
de la traite ou de l'esclavage.
FRATERNITE SANS FRONTIERES S'ASSOCIE PLEINEMENT A L'INITIATIVE DE CES PARLEMENTAIRES
ET SE FAIT UN DEVOIR DE LA FAIRE CONNAITRE SUR SON SITE INTERNET
Fraternité sans Frontières
sur le web: http://www.multimania.com/frater
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