Châtelineau 1940-44

LA SECONDE GUERRE MONDIALE

A CHATELINEAU.

 

Table des matières.

A. Introduction
B. Synthèse
1. Description de Châtelineau en 1940
2. Présentation des sources
3. Aspects de la vie quotidienne à Châtelineau durant la seconde guerre mondiale
3.1. La commune
3.2. La campagne des dix-huit jours
3.3. La présence allemande à Châtelineau et la continuation de la guerre
3.4. Les institutions belges
3.5. La vie économique et sociale
3.6. La vie quotidienne
a. le ravitaillement
b. les déplacements
c. la santé et l'hygiène
d. l'information
e. les loisirs
3.7. La vie scolaire
3.8. La vie religieuse
3.9. La résistance
3.10. La collaboration
3.11. Le souvenir
C. Conclusion
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Châtelineau pendant la guerre 1940-44.
A. INTRODUCTION.  

Oublier le passé, c'est accepter son retour, disait Winston Churchill. A sa manière, l'historien contribue à raviver le passé, à essayer de l'expliquer pour éviter que les horreurs de la guerre ne surgissent à nouveau. La masse de travaux sur la seconde guerre mondiale, en Belgique, peut laisser penser que tout a été étudié à ce sujet, que la mémoire et l'explication des événements sont assurés. Or, lorsqu'on examine de plus près ces impressionnantes bibliographies, on se rend compte du caractère souvent général de ces travaux. Rares sont, en effet, les monographies qui s'attachent à l'étude d'une région ou d'une commune et de la vie de ses habitants pendant cette période.

 

Le séminaire d'histoire contemporaine de l'U.C.L., a cette année, choisi d'étudier la vie quotidienne dans une vingtaine de communes hennuyères, parmi lesquelles Châtelineau. Pour tenter de s'approcher le plus possible des réalités de cette époque, nous avons interrogé onze témoins de ces événements. Nous avons complété ces témoignages avec les informations livrées par les archives communales et privées, la presse et divers ouvrages à ce sujet. Signalons cependant que les entretiens constituent la source principalement utilisée pour ce travail. Les coordonnées des témoins nous ont été procurées par le bourgmestre de Châtelet-Châtelineau, Claude GENET. Nous avons également consulté les principales collections du Centre d'Etudes et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (C.E.G.E.S.) ainsi qu'une partie des archives de la Société d'Histoire Le Vieux Châtelet.   Le plan adopté balaye l'ensemble des aspects de la vie d'une commune durant la guerre de 1940-1945. Ainsi nous verrons, après avoir décrit la commune, les principaux faits militaires, institutionnels, économiques et sociaux pour s'attacher ensuite, à décrire les multiples facettes de la vie quotidienne, scolaire et religieuse. Nous évoquerons la résistance et la collaboration pour enfin terminer avec la question du souvenir. En outre, des annexes contiennent des illustrations ainsi que des explications et exemples plus détaillés qui permettent d'éclairer certains points.

   

 B. SYNTHESE
1. Description de Châtelineau en 1940.

 

Situé à l'est de Charleroi, sur la rive gauche de la Sambre, la commune de Châtelineau est entourée par Gilly à l'ouest, Pont-de-Loup et Pironchamps à l'est, Châtelet au sud et Montignies-sur-Sambre au sud-est. En 1940 la commune compte déjà 17946 habitants. Ce chiffre comprend 1526 étrangers, proportion importante pour l'époque. Ce nombre s'explique par le besoin de main d'œuvre des entreprises situées le long de la Sambre. Leur nombre varie selon le pays d'origine. Trois communautés sont fortement représentées à Châtelineau, les Polonais qui sont 537 en 1938, les Italiens 451 et les Tchécoslovaques 207 à la même date. Les communautés italienne et polonaise s'illustreront d'ailleurs dans la résistance. En effet, le mouvement de résistance polonais P.O.W.N. aura une section à Châtelineau durant l'occupation.  

Châtelineau est une commune industrielle du Pays de Charleroi où se concentrent les charbonnages et les usines sidérurgiques. La région de Charleroi compte une soixantaine de sièges d'exploitation du charbon qui emploient 40.000 mineurs et extraient dix millions de tonnes de charbon soit le tiers de la production nationale. A Châtelineau, les charbonnages les plus importants sont le charbonnage du Trieu Kaisin,  le charbonnage du Gouffre et le charbonnage du Nord de Gilly qui emploient près de quatre mille mineurs. La sidérurgie occupe 15.000 ouvriers dans le bassin de Charleroi et produit un million de tonnes de fonte soit 35% de la production nationale. A Châtelineau, les usines sont groupées le long de la Sambre, les plus importantes sont l'usine Solvay, les Usines Métallurgiques du Hainaut et l'usine Sambre-et-Moselle. L'usine de Sambre-et-Moselle ainsi que les deux premiers charbonnages cités appartiennent à la Société Générale de Belgique, important groupe financier bruxellois.  

En outre, complément indispensable de ces infrastructures industrielles, Châtelineau possède une gare située le long de la Sambre à la limite de Châtelet. Cette gare située sur la ligne Erquelinnes-Charleroi-Namur, déssert également de nombreuses localités comme Fleurus, Tamines, Luttre, Roux, Florennes, ... La gare fera, comme nous le verrons plus tard, l'objet de nombreux sabotages et bombardements vu son importance stratégique pour l'occupant.  

Au niveau politique, la commune de Châtelineau fait partie de l'arrondissement de Charleroi et plus particulièrement du canton de Châtelet. Commune d'obédience socialiste comme la plupart des communes carolorégiennes, ce parti obtint 47% des suffrages dans le canton de Châtelet aux législatives de 1939. La commune est dirigée par le bourgmestre socialiste François Prévost remplacé pour cause de décès en 1942 par M. Dumont. Le conseil échevinal est composé, avant l'invasion de mai 40, des échevins Dumont et Malcause et d'Emile Pietquin, secrétaire communal. Le conseil communal regroupe les personnes précitées ainsi que les conseillers Gilson, Brenard et Saintrond.  

L'importance démographique explique à Châtelineau le nombre relativement important de commerces, de médecins et de pharmaciens. Effectivement, neuf médecins et sept dentistes pratiquent à Châtelineau. En outre, il y a un dispensaire dans la commune où travaille une infirmière. L'hôpital le plus proche est Saint Joseph situé à Gilly.  

En ce qui concerne le domaine religieux, Châtelineau appartient au doyenné de Châtelet et ce dernier, au diocèse de Tournai. On peut très facilement diviser la commune de Châtelineau en trois parties correspondant chacune à une paroisse. Saint-Barthélemy, la paroisse la plus importante, située dans le centre de Châtelineau, rassemble selon les chiffres de 1940 environ 12500 fidèles. De moindre importance, l'église Sainte-Marie dans le quartier du Corbeau compte 2500 personnes. Tandis que la paroisse de Taillis-pré, Saint-Antoine, en compte 4200 à la même époque. Chacune est dirigée par un prêtre, Saint-Barthélemy par les vicaires J. Tondeur et Frappart, Sainte-Marie par le vicaire B. Morimont et Saint-Antoine par F. De Coster.  

Le nombre d'écoles est relativement élevé à Châtelineau étant donné le nombre d'habitants. Compte tenu des difficultés pour obtenir les noms exacts et la localisation des écoles du centre de Châtelineau, nous ne signalerons que les écoles du quartier de Taillis-pré d'où sont issus les témoins interrogés.  

Les loisirs et la vie associative et sportive s'y retrouvent sous diverses formes. Les habitants de la commune ont à leur disposition plusieurs salles de cinéma. Par exemple, le Roxy et le Royal, dans le centre de Châtelineau. Un Cercle Royal Horticole se réunit régulièrement à la Maison du Gouffre située à la rue des Essarts. En outre, la commune est dotée d'un club de football, le Châtelineau sport et l'on joue régulièrement à la balle pelote.

 
2. Présentation des sources.

 

Avant de passer aux différentes biographies des témoins interrogés dans le cadre de ce séminaire, il nous semble utile d'expliquer dans un premier temps, la démarche qui a amené au choix des témoins. Ensuite, nous verrons les problèmes de méthode et de critique, historique liés à la source orale. Enfin, il nous paraît important de préciser quelques notions de critique préalable nécessaire à l'utilisation de sources comme la presse censurée.  

Châtelineau était déjà en 1940, au niveau démographique, une des communes les plus importantes de Charleroi puisqu'elle compte plus ou moins 19200 habitants. Par conséquent, le nombre de témoins potentiels est également important et choisir dix témoins dans la commune de Châtelineau n'aurait pas été représentatif du tout. La solution, préconisée par M. Fabrice Maerten, chercheur au C.E.G.E.S., fut de limiter les interviews à dix personnes issues d'un même quartier. A cette fin, nous avons opté pour le critère de la paroisse. Il y en a donc trois à Châtelineau et parmi celles-ci, la paroisse de Taillis-pré est la plus appropriée à cette enquête car elle rassemble en 1940 plus ou moins 4200 fidèles.  

  Avant tout, il nous paraît nécessaire de s'arrêter brièvement sur la méthode et la critique de la source orale que constitue l'entretien. Celui-ci représente, selon J.-P. RIOUX, d'une part un moyen irremplaçable pour l'histoire contemporaine de compléter ses renseignements lorsque certaines sources écrites font défaut et d'autre part une méthode d'investigation des jeux de la mémoire et des rapports au passé. Cependant, la méthode de l'entretien est à utiliser par l'historien avec beaucoup de précautions. Notamment à cause de l'aspect juridique lié à l'utilisation et à l'exploitation de bandes enregistrées. Dans le cas qui nous occupe, tous les témoins ont accepté d'être enregistrés et, de notre côté, nous leur avons assuré que rien ne serait officiellement publié. Ensuite, essayons de souligner tous les problèmes liés au déroulement de l'interview. Chaque interview constitue une source unique car jamais un témoin ne redira exactement la même chose et de la même façon. Afin qu'il soit le plus riche possible en information, l'historien qui interroge les témoins devra avoir établi une relation de confiance avec les personnes, cela dans la mesure du possible. Cette condition varie bien entendu selon les personnalités des divers témoins. N'oublions pas, non plus, qu'une femme, par exemple, ne répondra pas de la même façon si c'est une personne du sexe opposé qui l'interroge ; le décalage des générations ; que le témoignage d'un couple est plus qu'une addition de deux récits, et enfin qu'une tierce personne peut modifier l'éclairage de la question.  

Les circonstances dans lesquelles se sont déroulées les interviews sont aussi à considérer attentivement. En l'occurrence, nous avons interrogé presque tous les témoins à leur domicile, donc dans un cadre qui leur était familier, et dans tous les cas, les entretiens ont eu lieu soit le samedi ou le dimanche lorsque ceux-ci étaient le plus disponibles.  

Le type d'entretien utilisé ici est communément appelé " semi-directif ". Cela signifie qu'un nombre de questions-clés étaient obligatoirement posées. Le témoin pouvait ensuite en déborder le cadre amené spontanément par des souvenirs. Cette méthode a l'avantage de faciliter l'exploitation des bandes magnétiques qui répondent toutes à un plan identique.  

En tant que véritable archive vivante, la source orale n'échappe pas aux règles de la critique historique. Le témoin, valorisé d'une certaine manière par l'interview, tend généralement à assumer sa dignité d'acteur de l'histoire. Et au fur et à mesure que l'entretien avance, le témoin retrouve le goût à la parole, élément qui influence ses propos, dans leur forme parfois même dans leur fond. En tant qu'historien, évitons de tomber dans la simple narration de faits en reprenant tous les éléments d'un témoignage mais essayons plutôt d'expliciter le passé. L'exploitation de la bande doit se faire avec prudence ; en d'autres termes, il convient de recouper un témoignage, lorsque c'est possible, avec les sources écrites. Mais lorsque celles-ci font défaut dans certains domaines, le témoignage demeure la seule source à notre disposition.  

 Parmi les autres sources exploitées, pour cette étude, la presse censurée pose un problème de critique historique non négligeable. En l'occurrence, nous avons repris certaines informations dans la Gazette de Charleroi, pour les années 1940-1943. Nul n'ignore en effet, que ce quotidien carolorégien tombe, après l'invasion, aux mains de nouveaux propriétaires rexistes. Les articles publiés sont clairement favorables à l'occupant et à ses vues. Toutefois, ce journal continue à livrer des informations pratiques sur la vie politique, économique, sociale et culturelle des communes de la région. Nous pensons donc être en droit de reprendre certaines de ces informations avec moins de précautions.    

3. Aspects de la vie quotidienne à Châtelineau durant la seconde guerre mondiale. Présentation des résultats de l'enquête.

3.1. La commune.  

La commune de Châtelineau, à certains endroits bien précis, subit, lors de l'offensive allemande de mai 1940, des dégâts matériels considérables. Ainsi, le centre de Châtelineau qui s'étend aux abords de la gare est touché par les bombes allemandes qui la visent. On dénombre vingt habitations complètement détruites, quarante et une fortement endommagées et une centaine légèrement endommagées. La Gazette de Charleroi rapporte, par exemple, les importants dégâts causés à l'Elan, Mestdag et à la Grande Pharmacie de Charleroi situés dans le centre de Châtelineau. Les industries ne souffrent pas trop des combats contrairement aux moyens de communication, complètement désorganisés. Les ponts situés sur la Sambre sautent, rendant la navigation impossible. La voie de chemin de fer Namur-Charleroi est impraticable. La situation est différente de l'autre côté de la commune, dans le quartier de Taillis-pré, où quelques bombes larguées par la Luftwaffe, atteignent quatre canons abandonnés par l'armée belge dans un champ. Excepté cela, il n'y a pas, selon l'ensemble des témoins interrogés, d'autres bombardements en mai 1940, dans ce quartier de Châtelineau. Pas de constructions de guerre, non plus ni par l'armée belge, ni par les troupes allemandes. Ce dernier point peut être expliqué par l'absence de points stratégiques dans le quartier.  
 
 3.2. La campagne des dix-huit jours.  

Châtelineau est réveillée ainsi que beaucoup d'autres communes carolorégiennes par les bombes allemandes qui frappent l'aéroport de Gosselies, le 10 mai 1940 à 4h 25 du matin. Depuis la fin de l'année 1939, des soldats belges sont logés chez les habitants des diverses communes et notamment à Taillis-pré. Le 10 mai, ils prennent la route du front, suivis rapidement par les troupes françaises. Ces dernières sont composées de soldats sénégalais qui commettront, selon certains témoins, plusieurs actes de pillage. La gare de Châtelineau sert de point de chute pour les blindés du 38e Bataillon de Chars de Combat (B.C.C.) qui partent ensuite au front.

  Dès le 15 mai, alors que la progression allemande se fait de plus en plus menaçante, de nombreux civils partent en exode. Selon plusieurs témoins, restés à Châtelineau, la majorité des habitants du Taillis-pré sont partis, poussés par la peur des allemands ravivée par les souvenirs des anciens qui avaient connu 1914. Selon la Gazette de Charleroi, ce sont les huit dixième de la population de Châtelineau qui le chemin de l'exode en mai 1940. Cependant, cet exode ne sera pas très long pour la plupart. Beaucoup reviennent un peu avant ou dès la capitulation de l'armée belge, le 28 mai 1940.  

Quant aux personnes restées à Châtelineau, elles suivent attentivement le déroulement des opérations à la radio. Ainsi elles apprennent, dès le 15 mai, que les armées françaises et belges commencent à battre en retraite. Le 16 mai, les compagnies du Génie de la 5ème D.I.N.A. (Division d'Infanterie Nord Africaine) fait sauter les trois ponts qui relient Châtelet et Châtelineau, sur la Sambre. Par ailleurs, les unités du Génie font également sauter des installations industrielles, comme le pont du charbonnage du Trieu Kaisin. Néanmoins, ces actions n'empêchent pas des éléments avancés de l'armée allemande de prendre la commune de Châtelineau, le soir du 17 mai 1940. Ce soir-là, le bourgmestre Prevot signe l'acte de capitulation de la commune, plaçant celle-ci et sa population sous autorité allemande. Le lendemain et les jours suivants, les habitants du quartier de Taillis-pré qui résident le long de la chaussée de Taillis-pré assistent au passage de troupes allemandes en direction de Charleroi. Le lendemain, à 13h55, les premiers soldats de l'armée allemande entrent à Charleroi. Des officiers de la 269e ID se rendent à l'Hôtel de ville où la reddition de la ville est signée.  

Le 28 mai 1940, c'est au tour de l'armée belge de capituler face à l'Allemagne. Dans la commune, l'état d'esprit général est pluriel. Certains, ayant des proches engagés dans l'armée belge, sont soulagés car les combats ont cessé en Belgique. Mais la capture des soldats belges contrebalance vite ce soulagement. Selon deux témoins, on perçoit un sentiment de tristesse général. D'autres s'interrogent sur la suite des événements et se résignent face à la supériorité militaire des Allemands.   Quand les réfugiés rentrent dans la commune, la plupart retrouvent leur maison intacte. Seules quelques unes seulement ont fait l'objet de vols.  

3.3. La présence allemande à Châtelineau et la continuation de la guerre.
 

  Vu l'absence de points stratégiques à Châtelineau, hormis la gare, on ne voit ni troupes casernées dans la commune ni officiers établis dans des écoles ou chez des particuliers. Et plus particulièrement, dans le quartier de Taillis-pré, sur les quatre années d'occupation, aucun des témoins n'a connaissance de pareils faits. En effet, seules des patrouilles passaient la journée ou surtout le soir pour veiller à l'application du couvre-feu et de l'occultation. Le nombre de patrouilles augmente après l'instauration du travail obligatoire en Allemagne en octobre 1942.  

Dans le quartier de Taillis-pré, sont visibles plusieurs signes extérieurs de l'occupation allemande. D'une part, des panneaux de signalisation en allemand indiquent les principales directions. Ceux-ci sont essentiellement localisés dans la rue de Taillis-pré qui conduit vers Charleroi. D'autre part, les rexistes affichent des tracts exhortant les jeunes à s'engager aux côtés de l'Allemagne. Des témoins mentionnent enfin les affiches concernant le ravitaillement organisé dans la commune.

  La présence allemande se limite aux patrouilles, notamment pour veiller au respect de l'occultation et du couvre-feu. L'occultation des maisons et des véhicules semble avoir marqué l'ensemble des témoins. De rigueur dès le mois d'octobre 1940, elle est renforcée par une ordonnance allemande du 11 décembre 1941. Les habitants reçoivent l'ordre de calfeutrer toutes les fenêtres de leur habitation, sans exception. Obligation identique pour tous les véhicules comme le vélo, sur lesquels les phares doivent être capuchonnés à l'avant et pourvus d'un feu rouge à l'arrière ne laissant s'échapper qu'un mince faisceau de lumière. Lorsqu'une fenêtre est mal occultée, raconte un témoin, les Allemands ordonnent aux propriétaires d'y remédier sur-le-champ. Ces injonctions s'accompagnent souvent d'une forte contravention. Le couvre-feu, aux dires de certains témoins, semble être plus facilement enfreint par la population, surtout en été.

  L'occultation des maisons et des véhicules imposée par l'occupant vise, concrètement, à rendre impossible le repérage des objectifs par l'aviation alliée, en cas de bombardements nocturnes. A Châtelineau, à l'exception du mois de mai 1940, les bombardements alliés commencent vraiment dès le printemps 1944, et atteignent leur point culminant aux mois d'avril et de mai. En réalité, se trouve à Châtelineau une gare de taille relativement importante. Or les Alliés, qui montent en secret l'opération Overlord  ont pris conscience, dès 1943, de l'importance des bombardements aériens sur le continent pour assurer la réussite de l'opération. Le haut-commandement des forces alliées décide du bombardement, en France et en Belgique, de tous les moyens de communication ennemis. Cette opération baptisée le Transportation Plan vise à la dislocation des communications ennemies, à la destruction des chemins de fer, des locomotives, des gares de triage, des ateliers de réparation et d'entretien des routes et des ponts. Tout cela de manière à empêcher les renforts ennemis de rejoindre le futur front de l'Ouest. Le 10 avril 1944, lundi de Pâques, vers dix-huit heures, la région de Charleroi subit son premier bombardement. Le bilan des attaques aériennes du 11 avril, des 1er et 25 mai et du 11 août 1944 s'élève à 32 morts à Châtelet et Châtelineau. On recense 87 maisons détruites et 384 endommagées. Les gares de formation de Couillet-Montignies et Châtelineau, ainsi que les Usines Sambre&Moselle et les Usines Métallurgiques du Hainaut sont intensément bombardées. Un autre témoin travaille, durant cette période, aux Usines Métallurgiques du Hainaut et assiste, avec ses compagnons de travail, les bombardements du complexe industriel. Je travaillais à l'U.M.H., c'était le long du chemin de fer, c'était le long de la Sambre avec la gare de formation de Couillet, qui a été bombardée on ne compte plus les dizaines de fois ! Mais ce qui faisait encore le plus de dégâts, je crois, c'était quand même encore les Mosquitos qui venaient sur les locomotives. Ils venaient bombarder à la gare de formation de Châtelineau, en piqué. (...)Il y avait (à l'intérieur de l'usine) de grands tas de coques, nous étions couchés sur ces tas, à l'abri d'un côté. Mais on savait bien que c'était là-bas (le bout de l'usine, où se trouve l'atelier de réparation de locomotives) qu'ils bombardaient. Cette longue et douloureuse série ne s'arrête que dans les premiers jours du mois de juin.

  Ces vagues de bombardements touchent donc essentiellement les quartiers de Châtelineau jouxtant la gare et les usines. Le quartier de Taillis-pré, à l'écart du théâtre des événements, est épargné tout au long des bombardements. Ses habitants voient arriver, durant ces mois d'avril et de mai, des habitants du bas de Châtelineau chassés par les bombes alliées. Beaucoup viennent trouver refuge chez un parent ou simplement s'installer là où ils le peuvent. La majorité des témoins interrogés se souviennent qu'à l'époque, ils sont heureux d'entendre les avions alliés car ils signifient, à leurs yeux, la fin proche de la guerre. Mais la peur des bombardements reste malgré tout très grande parmi la population. Afin de protéger la population, un service de Protection Aérienne Passive (P.A.P.) est établi dans un local de la place Albert Ier. Toutes les personnes, et plus particulièrement les anciens combattants de 1940, qui désirent s'y inscrire, sont invitées, en août 1940, à se rendre dans les bureaux de la P.A.P.. Dans le courant du mois de septembre de la même année, des exercices d'entraînement ont lieu pour entraîner sérieusement le personnel.  

Enfin, dernier aspect de la présence allemande dans la commune et ses conséquences : l'attitude des gens face à l'occupant. Les Allemands n'étaient pas du tout appréciés par la population mais rien ne se disait ouvertement. Une des raisons majeures de ces silences était due à la présence de rexistes dans le quartier.

 Enfin, il est nécessaire de considérer les structures administratives mises en place dans la région de Charleroi et au sein desquelles s'inscrit la commune de Châtelineau. Afin de traiter des Kommandanturen créées par les Allemands dans le Hainaut, distinguons trois périodes. Tout d'abord, la période qui précède le 22 juillet 1940 date à laquelle les premières structures allemandes sont bien fixées. Avant cette date, trois étapes sont à retenir. Dès le 28 juin 1940, une Oberfeldkommandantur 520 (O.F.K.) existe à Charleroi, dont les compétences embrassent les provinces de Hainaut et de Namur. L'Oberfeldkommandant est le général-major Gullman. Du 13 juin au 9 juillet 1940, Charleroi accueille une Feldkommandantur qui se retrouve à la fin du mois de juillet à Valenciennes. Celle-ci est dirigée par le commandant Schaefer et sa juridiction s'étend dans les arrondissements de Charleroi et de Thuin. Le 9 juillet 1940, une Ortskommandantur exerce ses fonctions dans le seul arrondissement de Charleroi et est installée au Boulevard Audent, dans le centre de Charleroi. Ensuite, arrive la date du 22 juillet 1940, date à laquelle l'organisation de tout cet ensemble se précise pour les provinces du Hainaut et de Namur. L'Oberfeldkommandantur 520 de Charleroi contrôle l'Ortskommandantur 688 (O.K.) installée dans la même ville. Enfin, en novembre une réorganisation est décidée et entre en application le 1er décembre 1940. Des Kreiskommandantur (K.K.) sont créées et constituent l'échelon intermédiaire entre l'O.F.K. et les F.K. et O.K. A Charleroi, une Kreiskommandantur s'établit dans les locaux de l'Université du Travail.    

 

3.4. Les institutions belges.

  Administrativement, le bourgmestre Prevot reste en fonction après l'arrivée des troupes allemandes puis, suite à son décès, M. Dumont reprend la charge. Il reste en fonction jusqu'à l'absorption de Châtelineau dans l'entité du Grand Charleroi, en 1942. En mai 1940, lors de l'invasion, le bourgmestre F. Prevot reste à Châtelineau. Par contre, certains échevins abandonnent leurs fonctions et partent en exode avec leur famille. C'est le cas du secrétaire communal Emile Pietquin et de l'échevin Dumont. Lors de la séance du 3 juin 1940, le conseil échevinal nomme un secrétaire communal intérimaire, M. René Hubeaux qui exercera cette fonction jusqu'au retour de M. Pietquin. Le conseil communal convoqué le 10 juin 1940 vote plusieurs mesures d'urgence afin de pallier les problèmes de ravitaillement. Le conseil contracte un emprunt de 447000fb, à la ville de Charleroi, pour couvrir les dépenses de secours accordées aux indigents. En outre, il émet des bons communaux pour une valeur totale de 500000fb. Enfin, il crée une Société Intercommunale au Ravitaillement, d'Assistance et services sociaux. Au plan disciplinaire, le bourgmestre décide, en vertu de la loi communale, de suspendre trois fonctionnaires communaux qui, non astreints à l'obligation militaire, ont, malgré tout, abandonné leur fonction le 15 mai 1940. Sinon, le ravitaillement et l'assistance restent, jusqu'en 1942, les missions principales du pouvoir communal à Châtelineau.

  Toutefois Romsée, nouveau secrétaire général du ministère de l'Intérieur, décide, dès 1941, de la création de sept grandes agglomérations. C'est dans ce contexte que fut instauré, au mois de juillet 1942, le Grand Charleroi. Les bourgmestres, échevins et conseillers des communes constituant la nouvelle entité de Charleroi sont obligés de démissionner. Prosper TEUGHELS, " mayeur " rexiste de Charleroi-ville devient le premier bourgmestre du grand Charleroi. Le conseil échevinal se compose alors de neuf membres. La nouvelle entité regroupe trente et une communes soit 340000 habitants. Les communes sont réparties en sept districts. Charleroi forme le district n°1, Châtelet le n°2, Jumet le n°3, Courcelles le n°4, Fontaine-l'évêque le n°5, Marchienne-au-pont le n°6 et Mont-sur-Marchienne le n°7. Ce dernier district est, après seulement trois semaines d'existence, incorporé à celui de Marchienne-au-Pont. Chaque district dispose en son chef-lieu, d'un service administratif, d'un service provisoire de comptabilité, de recettes communales, d'un service de police, d'incendie et de ravitaillement. De plus, un ancien secrétaire communal assure la direction de chacun de ces districts. Châtelet forme donc le district numéro deux et réunit les communes de Bouffioulx, Châtelet, Châtelineau, Farciennes, Pironchamps et Pont de Loup. Malgré cela, le conseil échevinal et communal de Châtelineau reste en fonction jusqu'au 31 août 1942 car le Grand Charleroi commence officiellement le 1er septembre 1942. M. Emile Pietquin, secrétaire communal de Châtelineau, est, dans le cadre de ses fonctions, nommé chef du district n°1 du grand Charleroi. Dans l'après-guerre, celui-ci publiera un rapport dans lequel il explique son comportement durant la guerre. Il y mentionne, par exemple, les cas où il est intervenu afin de libérer des prisonniers ou d'éviter à quelqu'un le travail obligatoire en Allemagne. Il se défend également d'avoir participé à une quelconque manifestation rexiste malgré son appartenance à l'administration du bourgmestre rexiste de Charleroi, Prosper Teughels.  

Dans la commune, la police communale et la gendarmerie, toutes deux sous contrôle allemand, assurent le maintien de l'ordre. Les habitants du Taillis-pré ont moins de rapports avec le commissariat situé dans le centre de Châtelineau. Il n'en va pas de même avec la gendarmerie. Car une brigade de gendarmerie, composée uniquement de Belges, est implantée sur la rue de Taillis-pré. Leur mission reste inchangée durant la guerre. La gendarmerie doit, par exemple, éclaircir les nombreuses affaires de vols.

  Les rapports entre l'administration communale de Châtelineau et les témoins interrogés sont relativement ténus. En effet, le quartier de Taillis-pré se situe au-dessus du centre de Châtelineau, à trente minutes de marche. Par conséquent, la population du quartier est relativement peu informée des changements au sein du pouvoir communal. Le ravitaillement demeure le seul lien réellement important avec le pouvoir communal. Car, régulièrement, la population doit se rendre à la maison communale dans le but d'y recevoir ses timbres de ravitaillement.

   Les élections de 1938 et de 1948, à Châtelineau, donnèrent la victoire aux socialistes. Chose ordinaire dans l'arrondissement de Charleroi qui connaît, lors des élections communales du 16 octobre 1938, un renforcement de la présence socialiste par rapport aux résultats de 1932. A l'occasion de ces dernières, les socialistes remportent neuf sièges et la liste représentant les Intérêts communaux, six. Lors des législatives de 1939, le canton de Châtelet constitue une petite exception puisque les socialistes perdent quatre pour-cent de leurs voix. La liste communiste y est également bien implantée avec un peu plus de dix pour-cent en 1939. Les élections de 1946 se caractérisent, dans le canton, par l'entrée des communistes, qui remportent trois sièges. Dernière particularité, le retour, avec le gain de quatre sièges, des catholiques absents au conseil communal depuis 1926. Le caractère industriel de la région explique en grande partie ces résultats.  

 

3.5. La vie économique et sociale .  

La vie économique de Châtelineau pendant l'occupation est relativement intéressante à étudier parce qu'elle revêt des formes assez diverses. Comme région industrielle, avec les usines et les nombreux charbonnages et également comme région agricole. Ces deux secteurs connaîtront, durant la guerre, de profondes modifications qui affecteront les personnes qui y travaillent.  

Voyons, dans un premier temps, quelques aspects de la vie industrielle en temps de guerre. Signalons toutefois que ce sujet mériterait une étude propre, par sa taille et sa diversité. Pour la commune de Châtelineau, nous distinguerons le fonctionnement des Usines Métallurgiques du Hainaut et ensuite la vie dans les charbonnages. Lors de la campagne des dix-huit jours, les usines et charbonnages doivent, à certains moments, ralentir ou stopper la production à cause des bombardements. Bien que ces entreprises ne constituent pas la cible des bombardiers allemands, le danger est trop grand que pour laisser les ouvriers exposés. Toutefois, l'activité industrielle reprend très rapidement. Les mois de mai et de juin sont marqués par une diminution de la main d'œuvre, pour la plupart, mobilisée. La période de guerre est marquée par une augmentation du rythme de travail hebdomadaire. En effet, tous les mineurs sont obligés de travailler un dimanche sur deux. Un témoin affirme qu'une des particularités de l'époque, est le changement fréquent d'employeur, surtout dans le milieu industriel où beaucoup d'ouvriers vont travailler pour le plus offrant. Aux Usines Métallurgiques du Hainaut, formées de plusieurs départements dont un de réparation de locomotives, des ingénieurs allemands supervisent le travail, vérifient chaque machine afin de rendre impossible toute tentative de sabotage. Cette attention particulière des Allemands résulte de sabotages exécutés dans les premiers temps de l'occupation, lorsque la surveillance était quasiment nulle. La résistance passive est la forme de résistance la plus courante dans cette entreprise. Elle consiste à mettre en œuvre tous les moyens possibles et imaginables pour ralentir la production. Ainsi les ouvriers arrivent en retard, traînent dans l'exécution de leurs tâches, oublient certains outils. Cette forme de résistance est pratiquée par la plupart des travailleurs. La situation dans les charbonnages est relativement semblable, du moins au point de vue de la résistance économique. La seule forme de résistance possible consiste à mettre en oeuvre divers moyens en vue de ralentir la production.

  Quant au chômage, tous les témoins questionnés à ce sujet répondent, qu'à l'époque, le chômage, cela n'existe pas. Tous se rappellent également de l'instauration du travail obligatoire en Allemagne. Cette mesure précédée en mars 1942 par une ordonnance allemande établit le travail obligatoire en Belgique. Cinq mois plus tard, le 6 octobre 1942, l'administration militaire publie en Belgique l'ordonnance qui organise le travail obligatoire en Allemagne. Ces deux mesures ont pour objectif d'augmenter au maximum la production de guerre de l'Allemagne. Cette mesure frappe presque toutes les familles belges dont la Werbestelle convoque un parent. Certains s'y présentent et sont envoyés au travail en Allemagne. Leur situation dépend alors de l'endroit d'affectation. Bon nombre se retrouvent dans des usines d'armement, souvent bombardées par les Alliés et donc ils n'aspirent qu'à partir. Le seul moyen pour y échapper consiste à ne pas se représenter à l'issue d'un congé passé en Belgique. D'autres se cachent chez des amis jusqu'à la fin de la guerre. Tous les moyens sont bons pour y échapper, comme falsifier ses papiers d'identité. Concrètement, dans le quartier de Taillis-pré, les Allemands patrouillent la journée afin d'essayer d'arrêter des jeunes gens susceptibles d'être envoyés en Allemagne.  

  Deuxième secteur économique important, surtout en temps de guerre, à Châtelineau : l'agriculture. Ce secteur se concentre essentiellement du côté du quartier de Taillis-pré. A l'heure actuelle, les nouvelles constructions permettent difficilement de s'imaginer, lorsqu'on s'y promène, un paysage composé en majorité de champs et de prairies. Toutefois à l'époque, il y a dans ce quartier plusieurs fermes de taille moyenne. Par exemple, une ferme dont les propriétaires possèdent une quinzaine de bêtes à cornes, ainsi que plusieurs hectares de terres où ils cultivent du blé, du froment et de la pomme de terre. En tant que fermiers, ils sont souvent confrontés aux deux délégués de la Corporation Nationale de l'Agriculture et de l'Alimentation (C.N.A.A.). Ces deux délégués passent juste avant les récoltes afin de déterminer la part qui sera réquisitionnée pour les Allemands. Cette part est calculée sur base du ravitaillement, donc on leur laisse une quantité égale à celle qu'ils auraient reçue par le service de ravitaillement. Enfin, les fermiers mettent des parcelles de leurs champs à la disposition de personnes dépourvues de jardin.  

La présence de champs à Châtelineau y provoque une recrudescence des vols. C'est pourquoi une garde rurale est mise sur pied dans le quartier pendant la saison des récoltes. Elle dépend de la commune et les hommes qui la composent sont obligés d'effectuer leurs rondes. Toutes les patrouilles, formées de deux ou trois hommes, se réunissent le soir au commissariat de police et reçoivent chacune un itinéraire à parcourir et un certain nombre de cartes. Après la réunion, les différentes patrouilles se dispersent sur le territoire communal et suivent l'itinéraire fixé en déposant, à des endroits déterminés, une carte attestant leur passage. Ces hommes ne sont jamais armés. Lorsqu'ils ne se présentent pas alors qu'ils en ont reçu l'ordre, ils sont convoqués à Châtelet devant un juge qui ajoute des rondes en guise de peine. Il ressort des différents témoignages que la majorité des vols commis dans les champs, sont le fait de personnes affamées.  

Au niveau social, plusieurs initiatives virent le jour à Châtelineau où la situation était encore une fois différente dans le centre et dans le quartier de Taillis-pré. En effet, dans le centre de Châtelineau, est tel que dans beaucoup de communes belges, un bureau du Secours d'Hiver. Celui-ci créé par arrêté du 29 octobre 1940, est lancé officiellement le 19 novembre. Il va être à l'origine de controverses dans l'opinion publique. Le Secours d'Hiver doit apparaître complètement belge alors qu'en réalité la Militärverwaltung le chapeaute. A Châtelineau, aucun des témoins ne dit avoir eu recours aux services du Secours d'Hiver. Les premières traces de celui-ci, dans la presse, datent du 27 janvier 1941, date à laquelle la Gazette de Charleroi annonce la constitution, à Châtelineau, d'un comité du Secours d'Hiver dont l'activité est déjà en plein développement. Un président du comité est désigné, M. André Binard ainsi que plusieurs adjoints. L'organisme s'occupe de distribuer du charbon, de la soupe, et d'autres produits à prix réduits et distribue des vêtements pour les enfants de prisonniers de guerre de 4 à 14 ans. Le Secours d'Hiver organise également une loterie dans la commune. Celui-ci assure le distribution de gélules d'huile de foie de morue ou bien de soupe dans les écoles. Les personnes bénéficient des services du Secours d'Hiver lorsqu'elles sont titulaires d'une carte rose, obtenue en fonction de leur déclaration de ressources, établie en présence d'un délégué du comité provincial du Secours d'Hiver. Cette carte leur donne droit à certaines quantités de produits distribués par l'organisme.    Parallèlement, s'organisent dans la commune d'autres initiatives de solidarité. Tout d'abord, la confrérie de Saint Vincent de Paul, placée sous l'égide du vicaire M. Frappart. Celui-ci demande, à ses fidèles, pendant les cérémonies du culte, une large contribution pour les pauvres. Ensuite, selon plusieurs témoins, dans le quartier de Taillis-pré, les gens s'entraident. De sorte que les personnes les plus défavorisées trouvent de l'aide chez les mieux lotis. Enfin, la commune, met sur pied une Commission d'Assistance Publique et une distribution de timbres supplémentaires de ravitaillement pour les familles dont un ou plusieurs membres sont prisonniers.

   Cette solidarité à l'égard des plus démunis conduit à envisager les rapports entre les catégories sociales durant la guerre. Les entretiens sont les seules sources utilisées à cette fin et, étant donné que toutes les professions ne sont pas représentées, les conclusions de cet aspect restent à vérifier. Néanmoins, il apparaît que, dans une large mesure, beaucoup de griefs sont reprochés aux fermiers. Certains témoins considèrent, qu'ayant à portée de mains, beaucoup de produits rares et coûteux, ils éprouvent moins de difficultés. Les fermiers rétorquent que, réquisitionnés, ils n'ont que les quantités équivalentes au ravitaillement. Pourtant, il apparaît que certaines parties de récoltes échappent aux réquisitions pour ensuite être revendues au marché noir. Un autre témoin parle de  nouveaux riches , qualifiant de la sorte les personnes qui se sont enrichies pendant la guerre, grâce au marché noir. Dernier aspect social envisagé, l'impact qu'a pu avoir la guerre sur le parcours professionnel des témoins. L'entrée anticipée dans le monde du travail est le cas le plus fréquent rencontré au travers des interviews.  

 

 3.6. La vie quotidienne.
a. le ravitaillement.

Le ravitaillement pendant l'occupation, est l'un des moments de la vie quotidienne qui a marqué les témoins. Pour la plupart des gens qui ont vécu l'occupation, le souvenir de la faim reste très ancrée dans les mémoires. Au problème du ravitaillement sont liées de nombreuses questions portant sur la nourriture de base, son coût, les astuces et aliments utilisés pour pallier les manques . Outre ces questions d'alimentation, se posent les problèmes liés à l'habillement et aux combustibles.

  Envisageons dans un premier temps, les divers aspects de l'alimentation en temps de guerre. La question du ravitaillement est envisagée par le gouvernement au cours des mois précédant l'invasion. Le 10 mai, un arrêté ministériel fait entrer en vigueur le rationnement sur base de 450 grammes de pain par jour et par personne et englobant les produits de première nécessité. Toutefois, les gens ont quelques réserves à domicile sur lesquelles ils vont pouvoir s'appuyer. Malgré tout, à Châtelineau comme ailleurs en Belgique, la crise alimentaire menace la commune. A l'échelon national des mesures sont prises par l'occupant via les Kommandanturen chargées d'organiser avec les pouvoirs communaux les récoltes de l'été 40. Dans la commune, le conseil communal décide le 10 juin d'émettre des bons communaux pour aider les personnes dont la situation est précaire. Le 17 juin, le conseil échevinal décide de contracter un emprunt de 475000frs, auprès de la province sur les fonds qui lui seront fournis par l'Association Nationale d'Assistance (A.N.A.), pour assurer les dépenses communales en matière de secours (400000frs) et de traitements et salaires (50000frs).    

Les entretiens avec les dix témoins permettent de connaître le genre de produits qu'il était possible de se procurer à cette époque. Il est évident que la situation varie selon les familles, dont certaines plus que d'autres bénéficient d'avantages rendant la vie un peu moins difficile. Dans ces foyers, les enfants ont, à plusieurs reprises, la chance de manger à leur faim. Ainsi chez un témoin, dont la mère a la possibilité de se rendre, dans les Ardennes, chez des personnes, qui lui fournissent des œufs, du lard ou d'autres produits. Dans les fermes, la situation semble relativement meilleure qu'ailleurs. Les propriétaires de vaches, ne manquent ni de lait ni de beurre si bien qu'en hiver, plusieurs enfants de la rue, avant d'aller à l'école, viennent prendre un petit déjeuner composé d'un bol de lait sucré et de tartines au beurre. Les cochons, après engraissage, sont tués et entreposés au saloir. Ils possèdent en outre une batteuse pour les céréales, fixée dans la grange, et utilisée par les fermiers des alentours. Dans le courant de la guerre, ils achètent un moulin à grain de sorte qu'ils peuvent faire leur pain jusqu'à la fin de la guerre. Ils offrent aussi la possibilité de l'utiliser à d'autres personnes du quartier. Mais, ce n'est qu'un exemple car la majorité des gens est logée à la même enseigne : la carte de ravitaillement communale. Tous les mois, il faut se présenter à la commune avec ses timbres que l'on échange contre des quantités fixées de nourriture. Le pain distribué, de piètre qualité, ne suffit pas et se procurer du pain coûte cher pour des personnes qui gagnent difficilement leur vie. La base de l'alimentation est constituée par la pomme de terre et tout ce que l'on trouve d'approchant, par exemple les rutabagas.

  Théoriquement, une ordonnance allemande bloque les prix, le 10 mai 1940, au niveau où ils se trouvent. A plusieurs reprises, l'occupant répète l'interdiction d'augmenter les prix, menaçant de sanctions les commerçants en infraction. A la fin de 1940, l'occupant est forcé d'admettre que ses mesures sont inopérantes et que les prix n'ont cessé de croître. Par conséquent, une hausse des salaires, inférieurs à ceux du Reich, est décidée. La majorité des témoins ne se rappelle plus exactement des divers prix et tarifs. Deux exceptions cependant : le prix du pain et du café était respectivement de 50 frs et de 1 frs par grain de café. Durant les années d'occupation, les tasses se remplissent de malt, substitut, momentané du café, hors prix.  

Face au rationnement, des solutions pour assurer à chacun sa propre subsistance se mettent en place. Parmi celles-ci, la plus fréquente, le jardin potager. De petite taille car fortement réglementé par l'occupant allemand, il permet de combler le manque de certains produits. Dans le quartier, la majorité des habitants cultivent une petite parcelle de terrain. Les moins chanceux dépourvus de jardin pouvaient obtenir un coin de terre dans un champ de la commune. Mais le jardin potager, fait l'objet d'un recensement par un fonctionnaire belge qui mesure la surface totale du terrain, la surface cultivée et les quantités estimées des différentes cultures. Lorsque la quantité de pommes de terre ou de froment dépasse la norme, on supprime le nombre de timbres équivalent à cette quantité. Cependant, lorsque ce fonctionnaire connaît la personne contrôlée, il ferme les yeux sur le surplus cultivé. Pour les personnes dans le besoin et qui ne possèdent pas de jardin, le conseil communal décide, en mars 1941, de louer neuf hectares de terres supplémentaires et d'acheter quinze tonnes de plants de pommes de terre. Les personnes qui profitent de ces coins de terre sont tenues, lorsqu'elles en auront les moyens, de rembourser la commune. Second moyen de se procurer de la nourriture, le marché noir. Il s'installe en Belgique dès le moment où les denrées deviennent rares. On y trouve de tout, même les produits que l'on croyait disparus. On y achète, le plus souvent, du pain lorsqu'on a épuisé ses timbres, ou de la viande. Concrètement, le marché noir s'identifie à quelques endroits connus, tels que des fermes ou des particuliers, chez qui on va chercher de la nourriture contre une forte somme d'argent. L'élevage de poules et/ou de lapins constitue une troisième forme d'approvisionnement. Mais l'élevage implique d'être capable de nourrir ses bêtes. Outre les poules et les lapins, dans certaines familles, on élève un cochon que l'on abat ensuite secrètement. Quatrième et dernier mode de ravitaillement rencontré, le glanage dans les champs. Cette pratique très courante en période de moisson, oblige parfois à se rendre dans d'autres communes pour ramasser quelque chose, parce que les champs de la commune d'origine sont remplis de monde.  

Outre le ravitaillement alimentaire, les Belges rencontrent beaucoup de difficultés à se procurer des vêtements durant la guerre. En fait, pour la majorité des gens, les vêtements portés pendant la guerre restent ceux que l'on possédait déjà avant. Car le prix des vêtements a bien entendu épousé le mouvement général de hausse des prix. Situation identique pour les chaussures dont les semelles usées sont remplacées par du bois ou des tranches de caoutchouc provenant des charbonnages. S'offrent en guise de solution, le célèbre costume dit en "ersatz " ou bien, le pull-over en laine de couvertures et de napperons détricotés.

  Enfin, il nous reste à décrire les combustibles qui furent utilisés et la façon dont on se les procure à Châtelineau. D'une part l'essence utilisée par les automobiles rares dès le début de l'occupation, vu le prix élevé de l'essence, d'ailleurs rationnée à 10 litres par voiture. D'autre part, le charbon, combustible le plus abondamment utilisé à l'époque, dans la région de Charleroi, et parfois ramassé dans les jardins avoisinant les charbonnages. Le charbon rationné au même titre que les autres produits et combustibles, distribué selon une quantité fixée. Mais une partie importante de la population de Taillis-pré a au moins un proche parent qui travaille à la mine. Or chaque mineur reçoit, en plus de la ration procurée par les timbres, 400 kilos en hiver et 60 en été. De plus, 100 kilos supplémentaires sont offerts aux mineurs qui travaillent le dimanche. Par conséquent, un mineur peut posséder du charbon en suffisance et, parfois même, au delà de ses besoins. Il arrive dès lors que les bons de charbon s'échangent contre des bons de nourriture. D'ordinaire, le charbon sert au chauffage des maisons et, à cause du rationnement, on limite le nombre de pièces à chauffer.  

 

b. les déplacements

 

Les habitants de la région, utilisent couramment  deux moyens de transports: le tramway et le vélo. Les lignes de tramway relient les communes de la périphérie entre elles et permettent de rejoindre le centre de Charleroi. Retenons les deux lignes les plus importantes. D'une part celle qui relie la gare de Châtelineau à Charleroi via Gilly et d'autre part, celle qui relie Fleurus à Charleroi via le Taillis-pré. Le tram est utilisé pour aller travailler ou se rendre en ville pour toute autre raison. Autre façon de se déplacer, le vélo, dont la pratique s'intensifie avec la guerre. Mais son utilisation ne va pas sans poser de problèmes. En effet, plus moyen de trouver des pneus neufs en cas de crevaison. La solution apportée réside dans la substitution du pneu crevé par un boyau à air comprimé que l'on utilisait dans les charbonnages.    

 

c. la santé et l'hygiène.

Les liens entre la santé et l'hygiène se sont fortement marqués durant la guerre et son cortège de privations. En effet, la sous-alimentation provoque chez les jeunes, les plus âgés et les malades, de graves problèmes de santé. Les médecins constatent, en Belgique, une augmentation des cas de tuberculose et de maladies dues à la sous-alimentation. Un témoin ajoute que la gale et les furoncles sont également monnaie courante. La Gazette annonce, en 1940, une campagne de vaccination gratuite contre la vérole. De plus, les hivers rigoureux des années de guerre sont propices aux refroidissements dont la pneumonie est l'expression la plus grave. Excepté cela, les maladies dues à une nourriture trop riche ou à des surcharges diverses comme le diabète ou l'obésité ont tendance à décroître. A Châtelineau, plusieurs médecins pratiquent, mais parmi eux le docteur Bouillot est, vraisemblablement, celui qui traite une bonne partie de la population du Taillis-pré. Pour assurer également les soins de santé, il y a un dispensaire communal dans le quartier de Taillis-pré ou l'hôpital Saint Joseph à Gilly. Plusieurs pharmacies procurent les médicaments qu'il est encore possible de trouver à l'époque. A côté de la médecine traditionnelle, les guérisseurs, forment la médecine parallèle. Ces particuliers, dont le nombre a augmenté avec la guerre, prodiguent officieusement des soins, par exemple, en cas de fièvre. Autre médecine parallèle, les remèdes procurés par les sœurs de l'abbaye de Soleilmont, en bordure de la commune, spécialisées dans le traitement des furoncles. La guerre a un impact important sur la natalité d'une part dans les familles dont le père est prisonnier en Allemagne ou est mort et d'autre part, la pénurie alimentaire augmente les risques de mortalité infantile. Malgré cela, des enfants voient le jour pendant l'occupation. Dans ce cas là, on recourt aux soins d'une sage-femme qui travaille dans le quartier.  

 
d. l'information. 
 

La notion d'information revêt, en ce qui nous concerne, des canaux différents : la presse censurée et clandestine, la radio et la rumeur. Tout d'abord la presse est présente, dès avant la guerre, dans le bassin de Charleroi avec le Journal de Charleroi, organe socialiste, la Gazette de Charleroi de tendance libérale et le Rappel dont la voix est celle de l'Eglise et du Parti Catholique. Ces trois journaux cessent de paraître en mai, puis le Journal et la Gazette recommencent dirigés par de nouveaux propriétaires proches des Allemands. Toutefois, la presse censurée par les Allemands ne sera pas autant lue pendant la guerre parce qu'un journal coûte cher. Par exemple, un seul des témoins a l'occasion de lire un de ces deux journaux chez lui durant la guerre. Second type de presse, la presse clandestine, fortement implantée dans la région puisqu'on a recensé près de trente-cinq titres dont il ne reste parfois que deux ou trois numéros. Un seul témoin a lu, un jour pendant la guerre, un exemplaire de la Libre Belgique devenue clandestine parce que jugée  anti-allemande  par Berlin. Mais conclure que la presse censurée et clandestine n'est pas lue à Châtelineau serait prématuré.  

Ensuite la radio permet aux belges à la fois de se divertir et de s'informer du déroulement de la guerre en Europe. Dans la commune, on peut recevoir deux radios censurées: radio Châtelineau et radio Bruxelles. Ces deux stations sont écoutées pour se divertir tout en sachant qu'elles sont aux mains de l'occupant. Mais la B.B.C. semble être la radio écoutée avec le plus d'intérêt. L'écoute de Londres est bien sûr interdite et rendue difficile par des station de brouillage. Et cela parce que, les belges de Londres incarnent l'espoir d'une libération proche en annonçant les victoires alliées sur les fronts de l'Est et de l'Ouest. A l'époque, dans le quartier, les gens se réunissent chez une connaissance qui possède une radio, à l'heure d'émission de Londres. Souvent, les adultes chargent un enfant de surveiller si aucune patrouille allemande ne se présente à l'extérieur. Pendant ce temps, groupés autour du poste ils écoutent les dernières nouvelles et, parfois, suivent sur une carte l'évolution des combats en plantant des petits fanions de couleurs différentes. Il arrive qu'on compare les informations sur un bombardement allié, par exemple, émises par la B.B.C. et par Radio Bruxelles. La différence apparaît souvent radicale au point de vue du bilan. Enfin, la peur du rexiste plane sur ces moments d'écoute car les dénonciations restent fréquentes. Ainsi, les étudiants de l'Université du Travail de Charleroi, siège de la Kreiskommandantur, voient régulièrement une des grandes salles du bâtiment remplie de radios saisies.  

En définitive, la rumeur constitue la source d'information à laquelle toute la population accède. La rumeur véhicule les informations entendues par ceux qui écoutent le poste ou ont lu le journal. Evidemment, la véracité des informations est loin d'être garantie.  

e.Les loisirs.

  Parler des loisirs d'une population occupée peut paraître indécent car, pense-t-on, en temps de guerre, on ne s'amuse pas. Peut-être est-ce vrai durant des périodes difficiles de la guerre comme l'invasion, l'hiver ou tout autre événement éprouvant. Mais gardons nous de croire que les loisirs n'existent plus durant les cinq années d'occupation. Car, au niveau sportif par exemple, le club de football local Châtelineau Sport recommence à jouer en septembre 1940 malgré le manque d'une trentaine de joueurs prisonniers en Allemagne puis l'amputation d'une vingtaine de jeunes joueurs victimes de la Werbestelle. On continue également à jouer à la balle pelote. De leur côté, les enfants jouent aux cartes, aux billes à la toupie et autres jeux courus à l'époque.  

Le septième art, devenu certes un outil de propagande dans certains cas, reste un des passe-temps favoris des Castellinois. La commune est équipée de trois salles de cinémas, le Roxy et le Royal et la salle de projection de la Maison du peuple, qui rouvrent leurs portes en septembre 40. Cependant plusieurs facteurs rendent son accès difficile, ainsi il faut trouver le temps pour y aller, généralement le dimanche où l'on ne travaille pas. Ensuite, il faut tenir compte de l'heure lorsque son habitation est éloignée de la salle, car les soldats allemands ne badinent pas avec le respect du couvre-feu. Enfin, après l'instauration du travail obligatoire en Allemagne, les salles de cinéma deviennent, pour les Allemands, des endroits idéaux pour procéder à des contrôles et des arrestations de jeunes gens. Face à cette menace permanente des gens ne se rendent plus au cinéma pendant la guerre. Malgré tout, on nous apprend que le cinéma c'était bondé. Il fallait aller à six heures et demi pour la séance de sept heures et demi. Le choix du public est limité aux productions allemandes, italiennes et françaises précédées des actualités allemandes où d'après un autre témoin on ne voyait jamais que ce que les allemands avaient gagnés.

  Certaines traces dans la presse et dans les témoignages laissent entrevoir qu'une vie associative se maintient, dans la commune, pendant la guerre. Ainsi, le Cercle Royal Horticole recommençe à se réunir, dans son local de la Maison du Gouffre dès la mois d'août 1940 pour y écouter les conférences horticoles organisées. De même pour l'Académie de musique ou les deux bibliothèques, la Saint Barthélemy et la Maison du peuple dont les activités reprennent leur cours normal dans les derniers mois de 1940. Plus localement, la chorale de l'église Saint Antoine, se réunit chaque semaine pour répéter.

  Indépendamment de ces activités, les cafés restent un bon moyen de se rencontrer et de s'amuser, malgré le choix restreint de boissons, de surcroît, non alcoolisées. Cependant, les jeunes, en âge d'être envoyés en Allemagne, évitent les cafés qui font souvent l'objet de rafles. Un café de la place Jules Destrée réunit régulièrement le dimanche après-midi, un petit orchestre accompagnant les gens qui dansent. Il est bien entendu que ces manifestations, clandestines ou autorisées, doivent respecter l'occultation et le couvre-feu.

  Plus intimes, les fêtes familiales ne se tiennent plus aussi souvent qu'avant la guerre. La principale raison, tient aux importantes restrictions engendrées par le rationnement. Ce n'est guère évident, en effet, de réunir plusieurs personnes et  de les nourrir. En dépit de ces problèmes de nourriture, certaines familles se rendent visite et, dans ce cas, les visiteurs apportent leur nourriture. Parmi les fêtes, à l'occasion desquelles on se rassemble, la Toussaint et Pâques semblent occuper une place importante dans les familles catholiques. Chez un témoin, dont le père est chaudronnier on fête, malgré la guerre, la Saint-Eloi.  

3.7. La vie scolaire.

Cette question, très vaste en soi, ne sera, dans le cadre de ce travail, abordée que très brièvement vu le manque de sources capables d'y répondre. En réalité, les témoignages des habitants de Taillis-pré apportent l'essentiel des informations sur la vie scolaire.

  Dans le quartier, trois écoles primaires accueillent les enfants : l'école libre ou du curé, et l'école communale des filles et des garçons. Lors de l'invasion et de l'exode, les cours sont fortement perturbés et beaucoup d'enfants sont absents, parce qu'ils sont partis en exode avec leurs parents. Hormis donc cette courte période, il n'y a pas une diminution marquée de la fréquentation scolaire. Maintenant, de nouvelles difficultés surgissent avec la guerre. Pour l'année 1941, la plupart des écoles vivent sur leurs réserves de cahiers, crayons, et rencontrent des problèmes de fournitures les années suivantes. L'école communale distribue, gratuitement, en début d'année, un cahier ainsi que de quoi écrire à chaque élève. A ce sujet, un témoin se rappelle que tous les exercices sont réalisés sur des ardoises afin d'économiser le papier. Le coût des fournitures scolaires est tel que certains doivent suivre les cours à l'Université du Travail plutôt que chez les Aumôniers, à Charleroi, parce que l'Université du Travail procure tous les manuels gratuitement. Les manuels, aux dires de tous les témoins, ne font pas l'objet de révisions par l'occupant. Seuls le contenu de certains cours et la manière dont il était enseigné, faisait l'objet d'une réglementation officielle, proscrivant toute forme de patriotisme. Mais, un témoin se souvient que son instituteur M. Pierard, ancien soldat de 1914-1918, évoque souvent la première guerre et la vie des tranchées qu'il avait bien connu. Malgré les consignes officielles, il emmène sa classe, un onze novembre, se recueillir au monument aux morts de la guerre 1914-1918. Mais de tels actes, connotés de patriotisme, ne sont pas posés par tous les professeurs. Par exemple, la présence de fils de rexistes dans les classes de l'Université du Travail, oblige le professeur à ne pas manifester trop d'hostilité à l'égard de l'occupant. Dans les écoles de Taillis-pré, l'incidence des alertes aériennes sur les leçons est, selon les témoins, quasiment nulle. Seuls, deux témoins, doivent descendre à maintes reprises dans les souterrains de Charleroi en 1944 lors des bombardements alliés. Mais en cas d'alerte, comme le dit l'un d'eux : pour nous c'était une distraction, c'était amusant. Néanmoins, la fréquence répétée de ces alertes sur Charleroi entraîne, pour les étudiants en dernière année, la prolongation des cours au mois de juillet 1944 pour rattraper le retard accumulé.    

 
3.8. La vie religieuse.  

Trois paroisses existent dans la commune de Châtelineau, Saint Barthélemy, Sainte Marie et Saint Antoine. Chacune compte un nombre de fidèles différent, respectivement 12500, 2500 et 4200. Dans le cadre de cette étude, nous nous limiterons à l'étude de la vie paroissiale de l'église Saint Antoine de Taillis-pré.

  Saint Antoine est une petite église de quartier administrée par le doyen De Coster. Deux témoins, ont bien connu cet homme, d'origine flamande et ancien missionnaire des Indes, d'après eux, très cultivé mais d'une extrême discrétion. L'année durant, ce dernier célébre, tous les matins à 7h30 une messe basse. Dans ses homélies il ne parle jamais, selon les témoins présents lors de ses célébrations, ni ouvertement ni par sous-entendus, de l'occupation. Un témoin raconte, qu'un jour, son frère et lui, pour échapper à une patrouille allemande se son réfugient, à l'aide du curé, dans la sacristie de l'église située au bout de leur terrain. En dehors de cet épisode, aucune autre personne n'est au courant des actes et des opinions du père De Coster. L'examen de la fréquentation religieuse et sa possible augmentation pendant la guerre ne débouche que sur des résultats relativement flous. En effet, les témoins sont divisés quant à une intensification du sentiment et de la pratique religieuse. La moitié estime que l'église était plus remplie durant la guerre que les années la précédant, l'autre moitié ne voit pas la différence. Mais, pour l'année 1940, un témoin, pratiquant très régulier, nous dit constater une augmentation de la fréquentation de l'église qui, selon lui, s'estompe les années suivantes. Concernant les célébrations de fêtes religieuses pendant la guerre, il se souvient que la traditionnelle messe de Noël est avancée à cause du couvre-feu et que très rares sont les familles capables de réveillonner. J'étais là quand on a descendu la cloche, et j'ai vu le curé pleurer, se rappelle-t-on. Les Allemands, comme dans beaucoup d'autres communes, accompagnés d'ouvriers belges réquisitionnés arrivent à l'église avec le matériel nécessaire pour descendre la lourde cloche, legs d'une ancienne famille de notables. Mais, l'officier allemand, voyant la tristesse du curé, lui remet un petit morceau de la cloche, cassé à l'aide d'un marteau.  

Plusieurs mouvements de jeunesse sont présents dans le quartier avant la guerre. D'abord le patro, réservé, selon un témoin aux filles biens, de bonne famille. Ensuite, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne rassemble des jeunes issus de familles ouvrières, nombreuses dans le quartier. Enfin, des scouts se réunissent également pour organiser des activités de groupe dans le quartier. Ces trois mouvements de jeunesse, d'après les témoins, arrêtent de se réunir durant la guerre.    

 

3.9. La résistance.  

Parler de manière exhaustive de la résistance pour une commune telle que Châtelineau est une tâche impossible à réaliser dans le cadre de ce séminaire. Par contre, il paraît plus raisonnable d'essayer de tracer les grandes lignes et d'esquisser les traits particuliers de la résistance à partir des entretiens et des archives. Nous aborderons dans l'ordre, les principaux mouvements de résistances présents dans la commune, la résistance polonaise et italienne, la répression allemande et enfin l'attitude de la population face à la résistance.  

Le nombre de mouvements de résistance dans la commune est difficile à établir puisqu' aucune enquête officielle n'a été réalisée à ce sujet. Par conséquent, il n'est possible de parler que des groupes et de leurs membres qui ont laissé des traces dans les archives ou les mémoires. Aux dires des témoins, aucun mouvements de résistance armée n'était implanté dans le quartier de Taillis pré. Il y a seulement, des passages lors d'actions ou même des actes insignifiants, vu le manque d'objectifs stratégiques dans le quartier. Toutefois, un gendarme de Taillis pré, M. Belin surveille les jeunes en âge d'être envoyé en Allemagne et les prévient en cas de rafle imminente. La situation est différente pour le centre de Châtelineau, et plus précisément pour le quartier de la gare et les ponts enjambant la Sambre. Différents mouvements agissent dans cette zone. Parmi ceux-ci, l'Armée Secrète, le Mouvement National Belge de Châtelet, le Service Luc et le P.OW.N., mouvement de résistants polonais. En revanche, nous n'avons rien appris au sujet du Front de l'Indépendance ou du Groupe G, tous deux présents dans la région.

  L'armée secrète a divisé la Belgique en zones et en secteurs à l'intérieur desquels opèrent des groupes organisés. Châtelineau appartient à la zone I, secteur C. Les missions sont souvent effectuées par des groupes de deux ou trois hommes. Un anciens membre explique les genres de missions qu'il a effectué, tels que braquer des bureaux de poste pour nourrir des réfractaires, saboter des voies de chemins fer, ou parfois même exécuter un collaborateur. Originaire de Gilly, il agit notamment à Châtelineau parce qu'il y est inconnu ce qui limite les risques de dénonciations. Selon lui, il y a quelques résistants à Taillis pré, mais ils appartiennent à des groupes d'autres communes pour les motifs évoqués précédemment.  

Le Mouvement National Belge, est un groupe de résistance de centre droit, spécialisé dans les renseignements, dans la résistance armée et la presse clandestine. Retenons, pour ses actions à Châtelineau, M. Van Mechelen, membre du M.N.B. de Châtelet lequel a participé à des actions de sabotages. Comme réseau de renseignement présent à Châtelineau, mentionnons le service Luc dont le nom change en 1942 pour devenir Marc et dont les effectifs atteignent environs 5000 membres. Ses agents renseignent Londres sur tous les points stratégiques intéressants les Alliés. Un des agents du service Luc-Marc, l'agent n°5, travaille toute la guerre à la gare de Châtelineau, renseignant ainsi à Londres le trafic ferroviaire, les mouvements de troupes dont il a connaissance.  

Enfin, deux mouvements de résistance originaux présents dans la commune : le P.OW.N. et les communistes italiens. Le nombre d'habitants de Châtelineau issus de ces deux communautés explique la présence de ces mouvements dans cette commune plutôt que dans une autre. Le P.O.W.N., dont les initiales signifient Organisation Polonaise de Combat pour l'Indépendance, est fondé à Londres, dans le courant de l'année 1941 par le gouvernement polonais. Le P.OW.N. s'établit à Charleroi au début de 1943. Le consul Kawalkowski le dirige en Belgique . Le territoire a été divisé en districts, et Charleroi forme le numéro 2. Une section s'organise en janvier 1943, à Châtelineau, et compte dès février vingt quatre membres dirigés par un instituteur Florian Wittholz. La section qui se divise en quatre postes effectue principalement des missions de renseignements au sujet des aérodromes, des mouvements de troupes, des dépôts de munitions, du moral des troupes allemandes mais peu de sabotages compte tenu du manque de matériel. Trois de ses membres sont arrêtés par l'occupant, dont un déporté en Allemagne. Le P.O.N.W. de Châtelineau participe dès le 3 septembre, aux côtés de la résistance belge, à la libération de Charleroi. Les résistants italiens sont plus largement implantés à Charleroi que ne les Polonais. Parmi ces résistants, une majorité de communistes et antifascistes qui ont fui l'Italie de Mussolini. Cleto Alpi, issu d'une famille d'antifascistes italiens réfugiés en Belgique depuis 1923, s'inscrit au Parti Communiste Belge à 17 ans et travaille dans la sidérurgie à Châtelineau. Après la guerre, plusieurs dizaines d'Italiens affirmeront avoir été recrutés par celui-ci. Cleto Alpi, résidant à Châtelineau, s'occupe de la presse clandestine, de la formation et direction de groupes de sabotages, de propagande anti-rex et d'opérations de démoralisation des troupes allemandes. Il sert aussi de messager, fournit le plan du champ d'aviation de Florennes permettant son bombardement par les Alliés et participe en 1944 à la libération de Châtelineau et de Farciennes. Second membre important de ce mouvement, Ubaldo Carpinetti, mineur de Châtelineau, auteur de sabotage dans la mine, appartient à un groupe de choc anti-rex et participe aux combats pour la libération.  

A l'encontre de ces groupes de résistants, la police allemande et les rexistes mènent une sévère répression. Dans la commune, les Allemands arrêtent des terroristes de temps en temps. A Taillis pré, personne ne se souvient d'une quelconque arrestation dont il a été témoin. Par contre, subsiste fortement chez les témoins, le souvenir d'affiches annonçant la mort de soldats allemands et des terribles représailles. A ce propos, le souvenir des journées des 17 et 18 août 1944 consécutives à l'assassinat du bourgmestre de Charleroi M. Englebin et qui voient l'exécution, par des rexistes, de vingt carolorégiens à Courcelles demeure ancré dans les mémoires.  

Nous ne pouvons pas définir clairement quelle est l'attitude globale de la population à l'égard de la résistance car les points de vue divergent selon les témoignages. Un témoin pensait et pense encore que l'action de la résistance est positive car elle sème la pagaille du côté allemand. En revanche, un autre a été favorable à l'époque aux actes de sabotage. Mais aujourd'hui, avec du recul, il pense qu'il n'aurait pas fallu résister parce que c'était provoquer le massacre des innocents.  D'autres, restent favorables à la résistance, à leurs yeux, dévouée à la population, au péril de leur vie. Selon eux, c'étaient des héros, pour nous les jeunes, et ça reste des gens courageux. En 1944, des jeunes, dans l'euphorie de la victoire essayent de s'engager dans la résistance. Ils s'inscrivent dans un mouvement plus large que l'on qualifie de " résistants de la dernière heure ". L'opinion publique est très critique à leur égard, surtout au sujet de leur attitude lors de la répression de la collaboration.  

 

3.10. La collaboration.  

L'étude de la collaboration dans notre localité s'est quelquefois heurtée à des silences rendant notre tâche plus ardue. Des témoignages, des travaux nous permettent de combler certains vides, mais sans pour autant déboucher sur des conclusions précises. En effet, des rexistes habitent, durant la guerre, dans la commune, et plus précisément dans le quartier de Taillis pré. Les archives de Rex Wallonie fournissent seulement deux noms pour la commune de Châtelineau. Les témoins, mentionnent la présence de rexistes dans le quartier et, dans certains cas, citent un ou deux noms. Il aurait fallu confirmer ou infirmer ces informations par la consultation des comptes-rendus de procès de collaborateur publiés dans la presse d'après-guerre. Cependant, le temps ne nous a pas permis de le faire. Par conséquent, que savons-nous de la collaboration à Châtelineau ? Un témoignage nous renseigne la présence d'un habitant engagé dans la Légion Wallonie pour nourrir sa famille. Les autres témoins mentionnent des noms de rexistes qu'ils connaissent ou dont ils ont appris la présence, sans fournir plus d'informations. Par ailleurs, ont éclaté des problèmes entre le prêtre de la paroisse Saint Barthélemy et les responsables de Rex.  Le curé local refuse, comme d'autres l'ont déjà fait en Wallonie, que des délégations de militants en uniforme rexistes assistent aux funérailles d'un membre de la Légion Wallonie et utilisent des drapeaux et des musiques non liturgiques à des fins politiques. Cet incident provoque la colère des responsables rexistes relayés par les journalistes du Pays Réel qui accusent l'Eglise d'hypocrisie. Lors de la libération de la commune, une partie de la population accuse cinq femmes d'avoir eu des relations avec les Allemands. Elles sont amenées à la brigade de gendarmerie, rue de Taillis pré, et sont tondues, flanquées de croix gammées et exhibées dans un charrette à bétail. Toutes seront déchues, après jugement, de leurs droits civiques et politiques. A l'égard de ces rexistes pendant l'occupation, les témoins affirment que la population n'ose pas s'exprimer librement par peur des représailles. Mais la collaboration est unanimement condamnée. Actuellement, l'opinion semble être devenue plus clémente vis à vis des personnes qui ont collaboré sans faire de tort ou parce qu'ils avaient faim.    

 
3.11. Le souvenir.  

Au temps de la guerre,...cette expression, présente dans tous les entretiens, illustre bien cette période de trouble que constituent les quatre années guerre dans la vie des gens. Aujourd'hui, il y a 53 ans que la guerre s'est achevée en Europe. Plusieurs questions se posent sur ce que l'on nomme couramment la mémoire tant collective qu'individuelle. Premièrement, la façon dont la guerre est vue par les témoins à l'heure actuelle, ensuite les répercussions des événements sur la vie personnelle de ces personnes et de la localité. Enfin, il est intéressant d'analyser la manière dont est perpétué le souvenir dans la commune présentement étudiée.  

Donc, le premier point envisagé consiste à découvrir comment les dix témoins interrogés se représentent aujourd'hui cette période de leur passé. Nous pensons pouvoir répartir, en trois groupes, les réponses à la question. D'abord les réponses qui portent sur le présent, ensuite celles qui portent sur le passé et enfin celles qui unissent passé et présent. Dans cette dernière catégorie, la réponse d'un témoin qui, dans un premier temps, souhaite Que ça n'arrive plus parce que ce serait pire !, et dans un second temps est partagé quant aux conditions de vie car sa famille était mieux lotie. D'autre part, il y a les témoins dont la réponse ne porte que sur le présent. Epinglons quelques citations : Maintenant c'est la vie en rose ! ou C'est pire maintenant !, C'est triste de voir tout ce qui se passe maintenant, c'était moins pire que maintenant ! . Enfin, certains reparlent de la guerre et de ses conséquences. L'un d'eux, affirme que l'on a jamais admis l'invasion allemande, (...) les conditions d'occupation très dures. Pour un autre, on était mal, tout le monde travaillait dur, et un dernier, avoue que c'est inoubliable. C'était une vie triste, il y avait les problèmes de nourritures, de chauffage. Un dernier jugement plus amer, on a tout de même une partie de sa jeunesse qui est foutue.

    La guerre a influencé le parcours personnel de certaines personnes en les propulsant, prématurément, dans le monde du travail. Ainsi, un témoin se voit dans l'obligation, en pleine guerre, de commencer à travailler dans une petite entreprise de Gilly pour améliorer les conditions de vie de sa famille. Sort identique à celui d'un autre témoin, contrainte de travailler dans une entreprise similaire, pour les mêmes raisons. Par contre, pas un témoin ne voit de répercussions tant positives que négatives sur la vie de la localité.    

Présents dans une grande majorité des communes, les monuments aux morts témoignent de ces événements tragiques. C'est en 1993 seulement que le monument aux morts a seulement été consacré à Taillis-pré . Cette initiative vient de la section locale de la Fédération Nationale des Combattants. Aucun témoin ne comprend la ou les raisons de cette longue attente. Les noms de rues peuvent constituer, à leur manière, une sorte de monument gardien de la mémoire. A Taillis-pré, on recense cinq noms de rues en rapport direct avec la dernière guerre et un avec la première. En revanche, dans le centre de Châtelineau, sur la Place d'Arenberg, se trouve un monument dédié initialement aux victimes de la première guerre, sur lequel sont venus s'ajouter les noms des victimes de 1940-1945. Lors du cinquantième anniversaire de la Libération, les communes de Châtelet et de Châtelineau ont patronné une exposition organisée par la Société d'Histoire Le Vieux Châtelet, intitulée  Mai 40, mai 45 . Il y eut de surcroît des manifestations organisées par les comités locaux d'anciens combattants.    

 
C. Conclusion.

En guise de conclusion, nous traiterons notamment, de l'apport des sources utilisées dans le cadre de ce séminaire et, plus largement, pour l'histoire de la seconde guerre mondiale. Nous verrons ensuite, quelles pistes de recherches peuvent être dégagées et les différents points qui n'ont pas pu être étudiés.

  Les conclusions formulées ici portent, pour l'essentiel, sur le quartier de Taillis-pré. Car les informations apportées par les témoins, portent sur ce quartier. Certaines peuvent être étendues à l'ensemble de Châtelineau, mais elles ne sont pas légions. Par conséquent, des questions restent sans réponses. Ceci est dû à la taille importante de la commune de Châtelineau, déjà en 1940, une des plus grosses communes de Charleroi.

  La guerre a donc durement frappé la commune de Châtelineau, au même tire que la Belgique. Durement, par les cinq années d'occupation, de privation et d'inquiétude vis-à-vis du futur. Nous avons décrit la différence de situation entre le quartier de Taillis-pré et le centre de Châtelineau, où se concentre la majorité de la population. De prime abord, nous serions tentés de dire que l'aspect rural de ce quartier a bénéficié, pendant la guerre, à une partie de la population. En effet, ses habitants ne subissent pas la présence de troupes cantonnées. En outre, l'absence d'objectifs stratégiques épargne ce quartier lors des importants bombardements du printemps 1944. La population ne fait pas l'objet de mesures de représailles allemandes. Cependant, la grande majorité des gens rencontre la faim, durant la guerre. Quant au centre de Châtelineau, nous nous garderons de formuler une conclusion étant donné l'absence de données précises sur la vie quotidienne. Nous pouvons seulement avancer que les habitants du centre ont, probablement, davantage souffert des bombardements et des mesures de représailles contre les actes de résistance.  

Ce séminaire a permis de mesurer l'apport des différentes sources nécessaires à cette étude, et plus largement à l'étude de l'histoire de la guerre 1940-1945. La source orale, pièce maîtresse de cet ouvrage, fournit une masse d'informations absentes par ailleurs. Certes, des travaux d'histoire locale cernent des aspects précis de l'occupation, mais en l'occurrence, ils n'abondent pas. Le témoignage d'un acteur des événements reste donc primordial, compte tenu des problèmes liés à la mémoire. Les avantages de l'entretien résident dans l'apport de détails pour l'élaboration de travaux comme le nôtre. Ceux-ci confrontés les uns aux autres, permettent de brosser, sur un plan plus large, le portrait une province voire d'une région. Les aspects plus négatifs découlent de l'évolution de la mémoire collective. Nous reviendrons plus en détail sur ce point lorsque nous évoquerons les pistes de recherche.        

  Les archives communales, lorsqu'elles sont conservées en bon état, offrent la possibilité de recouper les témoignages, voire d'informer là où ces derniers font défaut. Dans le cas présent, nous avons consulté les registres aux délibérations du collège échevinal et du conseil communal. Ces registres regorgent, pour la commune, de renseignements intéressant la vie politique et économique de la commune. Il n'est pas rare, non plus, d'y trouver des requêtes accompagnées de noms d'instituteurs, de policiers, d'écoles, ou autres institutions. Néanmoins, ces données, seules, sont inutilisables. La commune de Châtelineau conserve quantité d'autres archives, parmi lesquelles une dizaine de boîtes renfermant les dossiers de constatation et réparation des destructions de guerre, ainsi que des dizaines d'autres boîtes sur les cafés, les taxes communales, etc... Malheureusement, le temps et les horaires d'accès, adversaires de taille, ne nous ont pas permis de les consulter dans le cadre de ce séminaire. L'apport des sources orales et des archives communales pour l'étude de la guerre est donc énorme.  

Ceci nous conduit aux multiples pistes de recherches considérées lors de l'élaboration de ce travail. En premier lieu, la confrontation des dix interviews laisse entrevoir, à l'occasion de questions particulières, des images adoptées par la mémoire collective. Par exemple, lorsque l'on aborde la question du ravitaillement, tous les témoins décrivent la mauvaise qualité du pain échangé contre des timbres, en expliquant que lancé au plafond il collait sans peine. Cette image revient dans chacun des interviews. Quand les prix sont évoqués, un exemple apparaît également dans tous les témoignages, le prix du grain de café. La résistance est, plusieurs fois, rangée sous l'appellation générique d'armée blanche. Seuls, quelques témoins savent spécifier le mouvement, comme l'Armée Secrète, le Front de l'Indépendance (F.I.) confondu avec les Forces Françaises de l'Intérieur (F.F.I) ou le Mouvement National Belge. Dernier exemple, la collaboration est également assimilée aux rexistes. Ces quatre exemples précités nous donnent à penser que des aspects bien précis de la guerre, se sont, au fil du temps, transformés dans les mentalités pour devenir symboliques. Ainsi, lorsqu'une personne, plus jeune, aborde des questions sur la guerre, inconsciemment le témoin lui cite, dans un premier temps, ces images choc, passées dans la mémoire collective. Par la suite, en approfondissant la question, il semble possible de dépasser ces clichés pour atteindre des aspects plus objectifs de la réalité. Bien entendu, il ne s'agit là que d'une hypothèse fragilisée par un échantillonnage limité à dix personnes.  

Autre domaine d'investigation, la vie industrielle de Châtelineau à cette époque. En effet, la taille et le nombre des usines sont à l'origine de situation particulières en temps de guerre. Par exemple, la résistance industrielle dans les ateliers des Usines Métallurgiques du Hainaut ou bien même dans les charbonnages. Les témoins que nous avons questionnés à ce sujet reconnaissent l'existence de ce phénomène sans pouvoir le décrire en détail parce qu'ils n'en faisaient pas partie. Les mouvements de résistance italienne ou polonaise poussent à l'étude des communautés immigrées de Châtelineau.  

  Mentionnons, pour terminer, les aspects écartés ou effleurés dans ce travail. L'étude de la vie quotidienne des habitants du centre de Châtelineau est passée sous silence faute d'interviews. Or avec le temps, le nombre de témoins diminue , particulièrement les témoins privilégiés, c'est-à-dire plus âgés pendant la guerre et en contact via leur travail avec d'autres aspects de la réalité. Pour affiner l'étude de la vie scolaire, dans le quartier du Taillis-pré, l'éclairage d'un ancien instituteur aurait été idéal. Nous avons brièvement traité de la résistance, laissant peut-être croire qu'elle était très peu représentée dans la commune. Une étude ultérieure à ce sujet s'avère particulièrement utile. En résumé, ce type de recherche, limitée à une commune, bute contre un obstacle de taille qui est le temps. En effet, les témoins disparaissent, plus on s'éloigne de cette époque et avec eux ces souvenirs si précieux pour l'historien.    

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