"Une culture, c'est avant tout un catalogue de préférences.
Les textes recueillis ici peuvent être considérés comme une sorte de catalogue raisonné - incomplet, à vrai dire - de mes préférences personnelles.
Presque tous furent d'abord des articles, publiés dans divers périodiques, ou encore des conférences, parlées d'abord, puis rédigées après coup. Le tout, je le souligne, a été entièrement récrit en vue du présent volume, soit pour préciser ma pensée, soit pour corriger des erreurs ou des inexactitudes.
Mais pourquoi Critique et autocritique ?
Critique va de soi. Autocritique s'explique de deux manières :
Du fait, en premier lieu, que je me consacre à moi-même un des articles ci-après. Je suis, je dois l'avouer, un de mes auteurs de prédilection, rien ne servirait de le cacher.
Ensuite et plus profondément, c'est que j'estime, je pense, je suis absolument certain que quiconque juge autrui se dévoile soi-même et, ce faisant, ne peut mentir. Autrement dit, toute critique, bienveillante ou non, constitue, à n'en pas douter, une autocritique, parfois impitoyable, de son propre auteur."
Les usagers de la maison Gripari retrouveront ici leurs thèmes favoris : intérêt passionné, encore qu'ambivalent, pour les questions religieuses ; plaidoyer convaincu pour le conte fantastique, le roman populaire, les traditions épiques, le folklore ; parti pris clairement affiché en faveur du romantisme contre le réalisme, du baroque contre la raison, de la science-fiction et de la série noire contre le genre "Prix Goncourt".
Extrait : MARCEL AYME, ÉCRIVAIN DU SIÈCLE
Marcel Aymé est mort le 14 octobre 1967. Quelques jours plus tard, je descendais le Boulevard Saint-Michel en m'arrêtant, comme c'est ma coutume, devant les librairies. Il y avait une vitrine André Maurois-lequel venait de mourir aussi - mais rien, absolument rien ne marquait la disparition de celui qui reste, après Céline, le plus grand écrivain de langue française du siècle.
Je dis bien écrivain, et pas seulement conteur, puisque ce dernier mot, dans le pays de Prosper Mérimée, passe pour restrictif. Céline lui-méme (Ah ! les confrères !) n'a pas résisté à la tentation d'enfermer Marcel Aymé dans la catégorie des auteurs de nouvelles. Et pourtant, si l'extraordinaire inventeur de Derrière chez Martin, des Contes du chat perché, du Passe-muraille, du Vin de Paris et d'En arrière est particulièrement à l'aise dans le récit court, qui convient à merveille à son rythme vital, à sa tournure d'esprit, à sa forme d'imagination, il n'en reste pas moins que ses réussites les plus éclatantes sont tout de même des romans.
Je pense d'abord, bien entendu, à ce que Pol Vandromme appelle la grande trilogie satirique : Travelingue, qui nous faisait toucher du doigt l'effroyable jobardise d'une bourgeoisie de parvenus, pleine de fric et d'idées socialistes ; Le chemin des écoliers, qui est de très loin le plus fort, le plus juste et le plus beau livre français sur l'occupation ; Uranus enfin, qui est, non pas le meilleur, mais le seul roman sérieux sur la drôle de libération...
Mais il n'y a pas que la trilogie : je pense également à certains romans parisiens d'avant-guerre, d'une audace parfois fulgurante, comme Le Vaurien, où l'on voit deux jeunes gens, qui ont rompu avec leurs pères, faire connaissance chacun du père (...)
Pierre Gripari
