Au
cours des années 1930-1940, qu’il s’agisse de la guerre d’Espagne, de la montée
des fascismes, des accords de Munich ou de la Seconde Guerre mondiale et de
ses prolongements, Bernanos a toujours commenté l’événement à travers le prisme
d’une conscience qui se veut chrétienne. Ses prises de position politiques font
de lui, aux côtés de Malraux, Gide, Sartre et Camus, une exceptionnelle figure
d’écrivain engagé. De l’unité profonde qui existe entre ses romans et ses essais,
Les Grands Cimetières sous la lune (1938) fournit un exemple éclatant. Face
à la tragédie espagnole de 1936, le livre recherche, là aussi, la signification
surnaturelle des événements. Déchiffrer le monde, celui de la fiction comme
celui de l’Histoire, revient à y découvrir la présence de Satan, la réalité
implacable du Mal. Aux yeux de Bernanos, cette présence éclate dans ce qu’il
tient pour un «crime essentiel»: le ralliement de l’Église au coup de force
nationaliste de Franco, le scandale d’une Terreur cléricale, d’une «mystique
terroriste» qui inverse le sens de la Passion du Christ. La guerre d’Espagne
a joué un rôle primordial dans la pensée et l’oeuvre politique de l’écrivain.
Elle l’a incité à renoncer aux romans (exception faite de la fin de Monsieur
Ouine) pour mettre en scène l’Histoire, en y insérant les thèmes de sa création
romanesque (la sainteté, l’enfance, l’honneur, le refus du mensonge, l’aspiration
à la liberté). Elle scelle la rupture avec Maurras – dont l’idéologie avait
inspiré La Grande Peur des bien-pensants (1931), composé en hommage à Drumont –,
qui approuve la «croisade» des franquistes puis les accords de Munich et qui,
en ne s’opposant pas à la montée des fascismes, trahit à la fois la monarchie
et le Christ. Bernanos place la montée du nazisme sous le signe de l’inversion
des Béatitudes de l’Évangile. Le témoignage porté par
Les Grands Cimetières
sous la lune recoupe celui de l’ensemble de son oeuvre politique: opposer
à l’idée totalitaire – fascisme, nazisme,
communisme –
les valeurs de l’Évangile; à l’esprit de vieillesse – prudence, égoïsme, calcul –
l’esprit d’enfance; à la trahison des clercs l’honneur des pauvres; à la soif
de l’argent et du pouvoir la quête de la sainteté, où l’homme s’épanouit dans
la liberté.
Les grands cimetières sous la lune
Si Bernanos décide, en octobre 1934, de partir avec sa famille pour Palma Majorque,
c'est tout simplement parce que la vie y est moins chère qu'en France. « Je
me suis réfugié dans une île parce que le prix du bœuf et des pommes de terre
y est encore abordable. » Lorsque éclate, en juillet 1936, la guerre d'Espagne,
Bernanos a d'abord beaucoup d'admiration pour le soulèvement franquiste. D'ailleurs,
son fils Yves s'engage dans la Phalange. Mais peu à peu, devant la violence
sanguinaire des franquistes et l'attitude d'une partie du clergé espagnol, Bernanos
change de conviction. En janvier 1937, il évoque l'arrestation par les franquistes
de « pauvres types simplement suspects de peu d'enthousiasme pour le mouvement
», et fusillés devant le cimetière d'un village. Une fois morts, on en fait
un tas que l'on arrose d'essence avant d'y mettre le feu. « Les autres camions
amenaient le bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur
expiatoire criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L'ignoble
évêque de Majorque laisse faire tout ça. » C'est dans ce contexte que Bernanos
écrit Les Grands Cimetières sous la lune et Nouvelle histoire de Mouchette dont
José Bergamin disait : C'est l'agonie de l'Espagne. Bernanos affirmera lui-même
avoir commencé à écrire ce livre en voyant passer dans des camions des condamnés
à mort qui savaient seulement qu'ils allaient mourir : « J'ai été frappé par
cette impossibilité qu'ont les pauvres gens de comprendre le jeu affreux où
leur vie est engagée. [...] Et puis, je ne saurais dire quelle admiration m'ont
inspirée le courage, la dignité avec laquelle j'ai vu ces malheureux mourir.
» Pour dire son dégoût face à l'attitude des tueurs et de leurs complices, Bernanos
rappellera qu'il fut élevé dans l'horreur de la Révolution de 1793 et du régime
des suspects, mais qu'il a vu les catholiques et les prêtres de Majorque accepter
cet héritage. Et à ceux qui parlent de guerre sainte, il répond : « Ce n'est
pas avec Hoche ou Kléber, c'est avec Fouquier-Tinville et Marat que vous avez
trinqué. »