
Ernest Hemingway
Pour qui sonne le glas ?



Hemingway
incarne avec une vitalité extraordinaire l’individualiste américain, l’homme
de la «frontière» qui, pour défendre son droit à l’existence va jusqu’à la
révolte armée contre les pouvoirs établis, mais qui, au moment de mourir,
constate que «de quelque façon qu’il s’y prenne, un homme seul est foutu d’avance».
Cette phrase marque la fin de l’individualisme quelque peu byronien de Hemingway.
Il n’est plus question pour lui, en 1937, de paix séparée. La guerre civile
espagnole fait rage. Le fascisme menace. Il est impossible dorénavant de vivre
à part. Qu’on le veuille ou non, il faut choisir: se solidariser avec ceux
qui «en ont» ou se révolter avec ceux qui n’«en ont pas». Hemingway n’hésita
pas. Ses sympathies allaient aux seconds. On le vit bien lorsqu’il partit
pour Madrid en 1937 pour le compte d’un groupe de journaux américains. Il
fit de son mieux pour défendre la cause des Républicains espagnols devant
le public américain, en écrivant en particulier le texte d’un film documentaire,
La Terre espagnole, et une pièce de théâtre, La Cinquième Colonne (The Fifth
Column, 1938). Contrairement à ses habitudes, il entreprit aussitôt d’écrire
un roman où il mettait en œuvre ses souvenirs récents sans même leur laisser
le temps de se décanter. Ce fut Pour qui sonne le glas (For Whom
the Bell Tolls) qui parut dès 1940. L’épigraphe empruntée à un sermon
de John Donne était significative: «Nul homme n’est une île complète en soi-même;
chaque homme est un morceau de continent, une partie du Tout... La mort d’un
homme me diminue moi aussi, parce que je suis lié à l’espèce humaine. Et par
conséquent n’envoie pas demander pour qui sonne le glas. Il sonne pour toi.»
Tel est bien le sens de ce livre qui est tout ensemble un récit d’aventures
passionnant, un roman de guerre véridique, une épopée exaltante, une tragédie
antique et une méditation sur le destin de l’homme. Car, à propos d’un acte
de sabotage très localisé, à l’arrière des lignes franquistes, Hemingway évoque
le destin de l’humanité tout entière. Le pont que le héros, Robert Jordan,
a pour mission de faire sauter n’est pas seulement le centre de la guerre
civile espagnole et d’un affrontement plus vaste entre le fascisme et l’antifascisme,
il est le moyeu de la roue du destin qui, dans un mouvement giratoire irrésistible,
entraîne aussi bien que les personnages du roman l’humanité tout entière.
Pour qui sonne le glas ?
Pour qui sonne le glas ? reflète le désabusement d’Hemingway.
a rétabli la position littéraire d’Hemingway. Il semble aussi indiquer une
réorientation fondamentale de son art. Le style dépouillé, musclé de ses débuts,
avait été remplacé,comme nous l’avons dit, par une langue plus riche, plus
suggestive, plus consciemment littéraire. Lecynisme et le désespoir d’autrefois
semblent avoir fait place à une adhésion aux valeurs du libéralisme politique
et social, et à une foi touchante dans l’amour romantique. Mais un examen
plus attentif révèle que Pour qui sonne le glas ? à un caractère moins "engagé"
qu’il pourrait apparaître à première lecture. L’évolution de Robert Jordan
- qui, à la fin du livre, meurt seul dans la montagne, non pas tant afin de
défendre une cause à laquelle il a cessé de croire que pour assurer la fuite
de la femme qu’il aime reflètte le désabusement de Hemingway lui-même en matière
politique. La confirmation de sa profonde méfiance à l’égard des idéologies
En réalité, ce roman expose une fois de plus, en termes ambigus et romantiques,
et sur une échelle plus vaste, un des thèmes permanents d’Hemingway : la grâce
dans l’adversité, la victoire dans la défaite.
Mais quand la guerre civile éclata en Espagne, il était en mesure, pour des
raisons personnelles et subjectives de défendre la cause des Loyalistes avec
autant de passion que ses amis politiquement engagés. Il avait vraiment besoin
de se donner à une (cause qui le protégerait du "nada" ou, tout au moins,
le lui masquerait. Il avait toujours aimé l’Espagne et le peuple espagnol.
Il ne voulait pas les voir "malmenés". Son attitude vis-à-vis des problèmes
de la révolution, cet humanitarisme sans justification, idéologique propre
aux libéraux d’Amérique, irritaient fort des commissaires loyalistes orthodoxes.
Pour Hemingway, la guerre d’Espagne (jusqu’au moment où il y prit part et
en comprit finalement le sens réel) n’était autre qu’une nouvelle révolution
romantique dans laquelle le bien et le mal se dessinaient en couleurs violemment
contrastées. Gustave Regler, le romancier allemand qui combattit dans les
Brigades internationales, parle souvent de Hemingway dans son autobiographie
"Le Hibou de la Minerve" : "Hemingway avait un penchant naturel pour les lois
de la jungle de Kipling... Un homme aussi apolitique ne pouvait comprendre
ce qui se passait en Espagne. Pour lui, tout était noir ou blanc. Il émanait
de nous, membres des Brigades internationales, comme des toréadors, une irrésistible
odeur de mort et à cause de cela, il se sentait tonifié en notre compagnie".
À sa parution Pour qui sonne le glas ? fut considéré comme son œuvre la plus
importante. Hemingway arriva en Espagne en février 1937 comme correspondant
de guerre et y resta environ un an: il fit des articles, composa le texte
d’un film documentaire "La Terre espagnole" et acheva une pièce La Cinquième
Colonne sur laquelle il vaut mieux ne pas insister. La guerre lui fournit
aussi le sujet de Pour qui sonne le glas ?, son roman le plus long et le plus
ambitieux. Publié en 1940, alors que la menace du totalitarisme en Europe
commençait à inquiéter sérieusement le public américain, il fut salué comme
son œuvre la plus importante. Il correspondait à l’état d’esprit de l’époque
et se prêtait bien à l’adaptation à l’écran qui fut réalisée en couleur peu
de temps après, avec Ingrid Bergman et Gary Cooper.
