Malraux
Un
chahut de camions chargés de fusils couvrait Madrid tendue dans la nuit
d'été. Depuis plusieurs jours les organisations ouvrières
annonçaient l'imminence du soulèvement fasciste, le noyautage
des casernes, le transport des munitions. Maintenant le Maroc était occupé.
extrait Chapitre premier l'Illusion lyrique
" On peut aimer que l'un des sens du mot " art " soit tenter
de donner conscience à des hommes de la grandeur qu'ils ignorent en eux "
" Ce n'est pas la passion qui détruit l'œuvre d'art, c'est la volonté de prouver
" L'important pour l'artiste réside désormais dans la lutte commune contre
la barbarie, dans la reconnaissance de valeurs qui permettent à chacun de
vivre libre. Malraux récuse le " fanatisme de la différence " cultivé depuis
un siècle par l'artiste attentif à son "monde intérieur", au profit de la
"fraternité virile" ; peut-être le communisme est-il le moyen de " restituer
à l'individu sa fertilité ".
Malraux accueille avec joie le triomphe du Front populaire, en France, aux
élections législatives d'avril et mai 1936. Sur l'invitation
de l'écrivain José Bergamin, en mai, il se rend à Madrid,
où il est reçu au palais du Prado par le président Manuel
Azana, en tant que délégué de l'Association pour la défense
de la culture. Il découvre alors avec sympathie l'anarcho-syndicalisme.
Dès les premiers jours de la guerre civile espagnole, Malraux pressent
qu'elle sera l'ultime répétition de l'affrontement qui se prépare
entre les régimes fascistes et les démocraties parlementaires
en Europe. Immédiatement, il se range du côté du gouvernement
espagnol de Front populaire. Celui-ci étant quasiment dépourvu
d'aviation, il se fixe pour but de lui en constituer une. Il se fait l'intermédiare
entre la République espagnole et la France afin d'acheter le plus possible
d'avions et de les acheminer en Espagne, avec des mercenaires recrutés
par lui et des volontaires.
Ainsi, le 24 juillet, il s'envole pour l'Espagne avec une vingtaine de Potez-540,
et quelques unités de Bloch-200et 210. Il ne sait pas piloter un avion,
mais il sait commander ; il prend la tête de l'escadrille Espana ainsi
constituée et participe alors à des missions de bombardements
pendant six mois, avec le grade de colonel. En tout, il participera entre
août et septembre 36, à plus de soixante-cinq missions contre
les franquistes, dont l'opération de Médelin, qui assura la
sauvegarde de Madrid en barrant la route à la colonne du général
Asencio.
Orateur politique, Malraux prend par ailleurs la défense de la cause
républicaine devant l'opinion publique française et internationale
: entre la fin février, date des dernières sorties de son escadrille,
devenu "l'escadrille André Malraux", et la mi-avril 1937,
il fait des tournées de conférences aux Etats-Unis et au Canada.
Romancier, il conçoit alors un de ses plus beaux romans d'action et
de réfléxion, L'espoir, essentiellement nourri par son
expérience de combattant. Cinéaste, il tourne enfin dans Barcelone
assiégée, Sierra de Teruel, libre adaptation du roman, où
il embrasse la cause du petit peuple espagnol.
L'Espoir
"D’un chef-d’œuvre à l’autre, au prix d’un faux-pas: s’il fallait choisir
un seul roman de Malraux, L’Espoir (1937) rivaliserait avec La Condition humaine.
Ce n’est plus ici le triomphe de l’illusion biographique qui crédite l’auteur
de ce qu’il narre, mais la conjonction miraculeuse d’une action guerrière
et d’une relation presque immédiate. Montherlant salue «ce livre qui, parmi
tous les livres parus depuis vingt ans, est celui qu’on voudrait le plus avoir
vécu et avoir écrit». S’agit-il bien d’un roman? À la différence des livres
précédents le sous-titre figure ici, mais la composition, qui n’a pas la rigueur
de celle de La Condition humaine, semble épouser les tumultes de la guerre
d’Espagne dans ses commencements, comme si le récit sortait tout armé, tout
sanglant des combats. Les personnages innombrables sont, certes, tous fictifs,
mais leur fiction se réduit peut-être à un prête-nom. Ils représentent des
situations concrètes ou possibles vis-à-vis de la révolution et du fascisme:
privés de toute biographie, de tout passé, face à la mort, ils retrouvent
cette «vie fondamentale» qui obsède le récit:
«[...] ce qu’il appelait idiotie ou animalité; c’est-à-dire la vie fondamentale:
douleur, amour, humiliation, innocence». Dans un vaste tableau éclaté, dans
un montage de scènes et de dialogues, c’est la naissance d’une armée révolutionnaire,
depuis l’illusion lyrique à réfréner, le désir d’apocalypse à maîtriser, jusqu’au
rassemblement animé par l’espoir, la volonté, la fraternité réfléchie. Rien
de moins romantique que cette recherche obsessionnelle du sérieux, de l’efficacité,
de la compétence technique. L’auteur parle en organisateur d’une victoire
– qui n’aura pas lieu – et non en peintre d’une défaite héroïque. Dans la
narration des combats, marqués par les nouvelles technologies de la guerre,
Malraux égale ou surpasse les meilleurs romanciers américains, tels Dashiell
Hammett ou Ernest Hemingway; quant aux dialogues de ces combattants anonymes,
ils posent, dans des termes concis et vigoureux, l’essentiel du débat qui
va être celui des années à venir. Malraux met en lumière à la fois la diversité
des antifascismes et la nécessité de leur union: il s’est rapproché plus encore
des communistes, n’évoque guère les
trotskistes, traite d’un peu haut les anarchistes, les dissidents, les exclus.
À la différence des livres précédents,
la perspective de l’ennemi – fasciste ou franquiste – n’est pour ainsi dire
pas évoquée: cette littérature de guerre en temps de guerre ne s’autorise
ni paix ni répit, à peine le passage furtif d’une femme en six cents pages
de bruit et de fureur. Jamais Malraux n’a été plus tendu vers l’idée de victoire,
dans ce livre que, lecteurs anachroniques, nous lisons comme l’épopée d’une
défaite: «Manuel,
sa branche de pin sous le nez, regardait les lignes brouillées de ceux d’Aranjuez
et des hommes de Pepe, comme s’il eût vu avancer sa première victoire, encore
gluante de boue, dans la pluie monotone et sans fin.» L’Espoir allait devenir
le livre emblématique du «sang de gauche», selon le titre d’une de ses parties.
À l’inverse, le film Espoir (primitivement intitulé Sierra de Teruel), tourné
dans des conditions épouvantables, en partie inachevé, jamais distribué de
manière normale, interdit par la censure
française en 1939, reste un grand film maudit. Il est sans exemple qu’un écrivain
ait trouvé d’emblée le sens du récit cinématographique et prodigué un génie
plastique et dramatique aussi évident. Unique réalisation d’André Malraux
au cinéma, l'espoir devait lui inspirer son Esquisse de la psychologie
du cinéma (1939), et suffit à faire de Malraux
un grand cinéaste, à la manière de Jean Cocteau. Quil
se serve d’un stylo ou d’une caméra, d’un tank ou d’un bombardier, le Malraux
de ce temps, homme pressé, ignore la
lenteur des apprentissages. Au sommet
de son mythe, il est bien l’écrivain et l’artiste d’une gauche presque rassemblée."
source
Universalis 6

Engagement loyaliste dans la
guerre civile
Le
contraire de l'humiliation, mon gars, c'est pas l'égalité, c'est
la fraternité" extrait Chapitre III
Pour
lui, le drame que nous vivons est une Apocalypse personnelle. Ce qu'il y a de
plus dangereux dans ces demi-chrétiens, c'est le goût de leur sacrifice
: ils sont prêts aux pires erreurs, pourvu qu'ils les paient de leur vie."
extrait Chapitre III
Anarchistes, communistes, socialistes, républicains,
comme l'inépuisable grondement de ces avions mêlaient bien ces
sangs qui s'étaient crus adversaires, au fond fraternel de la mort...
extrait Chapitre II "sang de gauche"