Miro
"J'avais
ce sentiment de malheur menaçant. Peu avant la pluie, des membres douloureux
et une matité étouffante. C'était davantage une sensation physique que spirituelle.
J'avais le pressentiment qu'une catastrophe se produirait bientôt, mais je ne
savais pas encore laquelle : c'étaient la guerre civile d'Espagne et la seconde
guerre mondiale ..."

"Miró est mirobolant" Desnos
"il y a un miroir dans le nom de Miró" Jacques Prévert
L'histoire d'Espagne orienta durant ces quelques années les tableaux de l'artiste.
Dans un premier temps, les hommes sont disloqués, démembrés, éparpillés sur
toute la toile. Tel fut le cas de Peinture, en 1933, ou d'Hirondelle/Amour,
en 1934. Dans ce dernier tableau, les lignes entrelacées relient les mots au
dessin. Cette technique mêle habilement les mots aux formes, les intègre à l'oeuvre
comme s'ils avaient été tracées par un avion ou un oiseau au sein même de la
toile. Les membres humains sont repartis sur toute le surface du tableau, suggérant
ainsi le détachement. Dès 1935, le climat de l'Espagne tendue, toujours sous
la menace d'une guerre civile, amena l'artiste à peindre un univers tourmenté,
angoissé. Il qualifia lui même les tableaux réalisés pendant ces années de "peintures
sauvages". Les couleurs contrastent violemment, les figures deviennent cauchemardesques,
et une corde, symbole de violence, apparaît. d'après Man Ray, la corde est une
réminiscence de la peur ressentie par Miró lorsqu'il faillit être pendu, lors
d'une discussion animée entre artistes. Corde et personnages I, collage réalisé
en 1935, fait partie de ces "peintures sauvages". Chaque figure donne une impression
de mort, de douleur et de violence. On distingue quatre parties : à gauche,
un homme au visage rougi par endroit, qui se mord la main; une corde épaisse
qui touche, blesse ou étrangle les personnages du tableau; et deux femmes aux
seins nus, l'une aux yeux rougis, l'autre à l'oeil cerné. Le rouge et le noir
symbolise la mort, le sang, la souffrance; le bleu contraste, et accentue l'impression
de malaise. Miró réalisa par la suite Corde et personnages II, où la corde reste
l'élément centrale de la toile. Lorsque la guerre civile éclata, en juillet
1936, Miró repartit à Paris, où sa famille le rejoint peu après. En 1937, comprenant
qu'il ne verrait pas Barcelone avant longtemps, il écrivit à Pierre Matisse:
" Etant donné qu'il m'est impossible de continuer les travaux que j'ai commencés,
j'ai décidé de faire quelque chose de tout à fait différent; je vais commencer
à peindre des natures mortes très réalistes... Je vais essayer de faire ressortir
la réalité profonde et poétique des choses, mais je ne peux pas dire si je réussirai
comme je le désire. Nous vivons un drame terrible, tout ce qui arrive en Espagne
et terrifiant à un point que vous ne pourriez imaginer..." Miró réalisa alors
Nature morte au vieux soulier, qu'il considéra plus tard comme l'une de ses
oeuvres majeures. Cette toile rappelle, par les couleurs et l'atmosphère lourde
et irréelle qui s'en dégage, Homme et femme devant un tas d'excréments, peint
en 1936. Devant sa nature morte, la volonté de l'artiste était de peindre des
objets modestes, représentant des gens humbles. Sont disposés sur une table,
de gauche à droite, une pomme plantée d'une fourchette, une bouteille de gin
enveloppée, un croûton de pain noir, et un vieux soulier abîmé. Cet ensemble
dégage une impression de pauvreté, de perte, d'abandon. Les noirs et les verts
sont sombres, lourds, obsédants, et contrastent avec les couleurs ardentes et
flamboyantes des objets. Miró dira qu'il était alors en quête d'une "réalité
profonde et fascinante". L'artiste utilisa alors la peinture pour dénoncer,
et préserver son univers féerique. Pour le pavillon espagnol de l'Exposition
Universelle de Paris, en 1937, Miró réalisa "Le Faucheur", décoration murale
représentant un paysan catalan. Cette décoration monumentale engagée, symbolisant
la révolte, est aujourd'hui détruite. Toujours en 1937, lors d'un séjour en
Normandie, la nature et l'observation du monde céleste lui inspirèrent une oeuvre
majeure de son histoire: la série des "Constellations". Il crée alors, de 1937
à 1940, un univers ponctué d'étoiles, de lunes et de signes divers. André Breton
mit plus tard l'accent sur la quête de pureté qui se dégageait de ces toiles,
peintes tout au long de ses années de guerre pleines de bruit et de fureur.
Miró souligna l'ampleur du travail et la patience nécessaire pour atteindre
l'équilibre compositionnel de cette série de gouaches: "C'était un travail de
longue haleine et extrêmement ardu. Je commençai sans idée préconçue. Quelques
formes en appelaient d'autres pour les contrebalancer. Celles-ci, à leur tour,
en réclamaient d'autres. Ca paraissait sans fin. Il me fallut un mois au moins
pour réaliser chaque gouache car j'ajoutais, jour après jour, des points, des
étoiles, des glacis et des taches de couleur minuscules pour arriver à la fin
à un équilibre harmonieux et complexe." Durant les années des "Constellations",
et celles qui suivirent, Miró continua à travailler à d'autres toiles, telle
Une étoile caresse le sein d'une négresse réalisée en 1938. De même que le jeu
n'exclut pas une certaine cruauté, le "monde innocent" de Miró(comme le désigne
Paul Eluard) n'est pas tout en rondeurs rassurantes : il est également en pointes
acérées, et des crocs apparaissent parfois dans le sourire des personnages enfantin.
Dans les notes personnelles de l'artiste de 1940, on trouve d'ailleurs à ce
sujet un paragraphe révélateur: "Les traits que je dessinerai doivent être très
aigus, cris poignants de l'âme, balbutiements d'un nouveau monde et d'une nouvelle
humanité qui se lève des ruines et de la pourriture d'aujourd'hui... A certains
endroits, utiliser un pinceau rond , épais, pour faire le contour, et d'autres
au contraire extrêmement fins et pointus." ...Une violente discussion s'éleva
et l'on pria Miro de donner son avis. Mais celui-ci restait obstinément muet.
Max saisit une corde, la jeta sur une poutre, fit un noeud coulant, et mit la
corde au cou de Miro pendant que les autres lui ligotaient les bras. Max menaça
de le pendre s'il ne parlait pas. Miro ne se debattit nullement et resta bouche
cousue. Il était ravi d'être l'objet de tant d'attention...Lorsqu'il vint poser
pour moi, j'accrochai perfidement une corde derrière lui, en guise d'accessoire.
Il ne fit aucun commentaire, mais le thème de la corde figure dans les oeuvres
qu'il peignit par la suite... Extrait de Man Ray Autobiographie, 1963
"La
guerre civile signifiait bombardement, mort, pelotons d'exécution, et
je voulais fixer cette période très triste et dramatique d'une
manière quelconque. Je dois cependant avouer que je n'étais pas
conscient à ce moment-là de peindre mon Guernica".
Engagement loyaliste dans la guerre civile