retrospective1

























 
Hier soir fut pour moi un soir de mélancolie. Voici le cours de mes sentiments et de mes réflexions:  
 
Les soirs comme ce soir,  
Les soirs où j'ai le coeur plus gros que la poitrine,  
Un coeur qui voudrait fondre  
Et déborder, de mes yeux, sur ma joue rude de barbe  
Les soirs mélancoliques où le sommeil semble fuir en Utopie  
Devant l'insistance de mes souvenirs;  
Ces soirs-là j'ouvre bien grands les yeux,  
Je m'assois dans mon lit et je fixe une étoile.  
 
Je dis alors à Dieu:  
Dieu,  
La vie que tu m'as donnée, elle est belle malgré tout.  
Elle est belle la nuit que tu me prêtes encor;  
Elle est belle la lune que je ne peux pas voir,  
Et cette étoile qui ne sait même pas qu'elle existe,  
Que j'existe,  
Que toi, Dieu, tu existes  
Et qui brille quand même, pour rien,  
Juste pour briller, c'est tout. Elle est belle!  
Elle était belle la pluie qui hier encor embuait ma fenêtre;  
Belle aujourd'hui la physionomie souriante de ma compagne;  
Belle aussi la larme qui tout à l'heure humecta ma prunelle.  
Dieu,  
Tout est si beau dans ta Nature que ma nature en est confuse.  
L'extraordinaire qui m'entoure n'est plus pour moi  
Que de l'ordinaire, du banal;  
Et je prête au banal une valeur qu'il n'a pas.  
 
Je prolonge ma prière dans la nuit.  
Comme des rideaux de théâtre  
Mes paupières tombent sur l'éclatante Sirius,  
Cette étoile qui brille toujours dans le noir, sans le savoir.  
Mes yeux s'ouvrent alors à nouveau sur une étoile de rêve,  
Une étoile qui brille et sait très bien qu'elle brille,  
Qui brille pour Dieu,  
Pour moi.  
Dieu et moi, nous nous confondons dans un même rayon  
Et je rêve que je suis son ange.  
Je survole alors la route de mon existance parcemée d'amitiés:  

Après une enfance comblée et dans un contexte de liberté je fais mon entrée au collège en juin 1939 pour en ressortir en 1944 avec mon diplôme d'enseignement sous le bras.
Entrée au collège

J'ai commencé une carrière d'enseignant en pleine guerre mondiale. Décrire les sentiments qui m'envaillissaient le jour où, à l'âge de 18 ans, j'affrontais en ce début de septembre 1944 plus de trente-cinq frimousses de 7 ans serait tenter de définir l'ambition, l'idéalisme que tout jeune de cet âge entretient à l'égard du cours de l'histoire, fût-elle acculée à la catastrophe. J'allais changer le monde! J'en étais fier et terrorisé tout à la fois.  
 
Mes idoles étaient à ce moment le frère Marie-Victorin, Darwin, Félix Leclerc et les hockeyeurs Aurèle Joliat, Maurice Richard et les frères Manta.  
 
J'aurais voulu suivre le "Rocket" sur la glace du Forum. Que d'heures j'avais consacrées durant mon enfance à ce sport passionnant! Mon coup de patin n'était pourtant pas si mal et mon maniement du  bâton faisait l'envie de multes camarades .
 




Photo de champions en 1935. Je suis en première rangée, à droite dans l'uniforme du Canadien.





Ça ne m'empêchait pas de pratiquer d'autres sports.  





Leclerc faillit m'entraîner dans le sillon de la poésie (Adagio, Allégro, Andante,  Pieds Nus dans l'aube).. Il me laissa tout de même l'originalité, la créativité et un brin d'audace.
 
"Voyez les lis des champs" ... "Voyez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent" me disait Marie-Victorin en paraphrasant le sermon sur la montagne. Je ne le croyais pas et je semais, je semais, convaincu que j'allais récolter. Mes élèves de 2e année furent embrigadés dans un Cercle des Jeunes Naturalistes. Cette année-là, ils réalisèrent un herbier des principales plantes du quartier Limoilou de Québec, les mêmes que Jacques Cartier admirait déjà en 1535. Ils collectionnèrent les coléoptères des berges de la rivière St-Charles et imprimèrent sur gélatine des textes en couleur décrivant leur amour de la nature. Je crois que la moisson fut bonne.






Quand j'avais 18 ans, mes maîtres m'avaient prêché le fixisme, Aristote, Ptolémée et Thomas d'Aquin. L'Univers tournait autour de la Terre, astre parfait et immuable qui trônait tout au Centre. N'était-ce pas le royaume de l'Homme? Et tatati, et tatata... Mais le soir, dans ma chambre de pensionnaire je me répétais sans cesse avec Galilée: "Et pourtant, elle tourne!." Je connaissais  les grands naturalistes du 18e et du 19e siècles  Buffon   Lamark,  Cuvier,  J'avais lu  Darwin et son "Évolution des Espèces.  Je m'étais passionné pour les chercheurs du début du 20e siècle: Marie Curie, Max Planck, Ernest Rutherford, Louis DeBroglie, James Maxwell, Louis Pasteur, Sigmund Freud. Je ne sais pourquoi j'avais été attiré par tous ces personnages si peu conformistes. Peut-être avais-je été marqué par une enfance empreinte de liberté où j'avais consacré tant d'heures à explorer la forêt, à faire des expériences de chimie dans un petit laboratoire de fortune en haut de la remise et à tenter l'aventure.  
 
Durant les quatre années qui suivirent mes débuts dans l'enseignement, je vécus une vie professionnelle exemplaire, passant de la 2e année à la 6e année du primaire. Chaque jour, j'enseignais le petit catéchisme, l'histoire sainte, la dictée, la grammaire, la lecture, l'arithmétique, l'histoire du Canada et la géographie, les connaissances usuelles et la bienséance. Mais je me réservais du temps pour les Cercles des Jeunes Naturalistes, les excursions en forêt, les collections d'insectes, les herbiers, la taxidermie, la construction de cages d'oiseaux et de trappes d'écrevisses, la "cueillette" de cuisses de grenouilles.  
Et que dire des longues soirées d'hiver au Saguenay où par des froids de moins vingt degrés je marchais dans la nuit en contemplant les aurores boréales.
À 22 ans, j'arrivai à un grand carrefour de ma vie. Je quittai l'enseignement pour explorer d'autres milieux.
Quelques années dans le domaine de l'électricité, de l'électronique et de l'automatisation autour des hauts fournaux de la Union Carbide (St-Laurence Alloys) de Beauharnois.  
Puis ce fut mon chemin de Damas.  
 
Je me retrouvai cloué durant deux ans sur un lit d'hôpital, cumulant les importantes fonctions de malade à plein temps et de rédacteur d'une revue mensuelle que nous avions baptisée "ESPOIR". Un jour de caffard, je me surpris à griffonner:  
 
Un lit tout blanc et des ans de souffrance;  
Non pas cette souffrance qui fait mal  
Mais celle, beaucoup plus mordante,  
Qu'on ne sent pas dans ses chairs  
Et qui enchaîne, durant des ans,  
Sur un lit tout blanc.  
 
Il ne se tache pas du sang de mes blessures  
Parce que mes blessures sont au-dedans  
Et qu'elles saignent des larmes.  
Des larmes de dépit,  
D'ennui,  
De monotonie.  
Cette monotonie et cet ennui qui tuent  
Plus que les plaies suppurantes du lépreux,  
Plus que les balles ricochantes du soldat.  
 
Les larmes, en tombant,  
Lavent le drap tout blanc  
Et en accentuent l'hypocrisie.  
Ah! Si du moins le lit n'était pas couleur de joie!  
S'il était rouge pour indiquer la souffrance,  
S'il était vert pour rappeler l'espérance  
Ou jaune pour dire la peur que je ressens!  
Il ne mentirait plus.  
Mais alors il ferait le jeu de la souffrance  
Qui enchaîne durant des ans  
Sur un lit de désespérance.  
 
Je ne veux plus de l'espérance  
Qui sous-entend une présente souffrance.  
Je ne veux plus ressentir la peur  
Qui anticipe quelque malheur.  
Je serai tout à la joie  
Comme le veulent mes draps blancs:  
À la joie de vivre encor,  
De vivre et de pouvoir écrire,  
De vivre et de pouvoir penser  
Et chanter, et lutter, et aimer.  
Quand je pense au futur,  
Ou j'espère ou je crains.  
Quand je pense au présent  
Je vis, et cela me suffit.  
 
J'y connus l'amitié, la tendresse puis l'amour. Elle était belle, intelligente, sensible, d'une grande culture et elle était ma secrétaire. (Elle allait plus tard me donner quatre merveilleux enfants qui font aujourd'hui notre fierté. Ils ont à leur tour connu l'amitié, la tendresse puis l'amour. C'est pourquoi huit adorables petits-enfants font aujourd'hui monter les décibels à des niveaux records lors de nos rencontres de famille. Est-ce là le secret de notre éternelle jeunesse?)  
 
Au début de notre mariage en 1956, jeune électronicien, j'avais contribué au lancement de la télévision à Magog en vendant des téléviseurs et en installant de hautes antennes sur les toits. Un dimanche matin, un ouragan faucha toutes les antennes. Je laissai à d'autres le soin de la reconstruction.



Je pris alors charge d'un bureau d'assurances.  
 
Comment me suis-je retrouvé en 1959, à l'ouverture de l'école St-François, comme professeur de physique et de chimie ? Je crois que le directeur général Richard Bergeron était un téméraire pour m'accueillir ainsi dans la Commission des Écoles catholiques de Sherbrooke.  
Je me souviens avec nostalgie de ces trente merveilleuses années passées à la CSRS, d'abord comme professeur au secondaire, comme directeur des écoles Leblanc et Ste-Anne puis comme conseiller pédagogique en mathématique. Ce furent des années ennivrantes issues de la Révolution tranquille et qui resteront dans ma mémoire comme l'âge d'or de la pédagogie au Québec.
   Que dire de ces vingt années d'enseignement à l'Université de Sherbrooke (1970 à 1990) à titre de chargé de cours en didactique de la mathématique et en informatique ! Cette période a occupé dans ma vie professionnelle un espace privilégié, espace qui a subitement changé en juin 1990 lorsque j'ai pris ma retraite...
...et ainsi se terminait, croyais-je, ma vie active. J'allais consacrer mes dernières années sur les bords du lac Montjoie à goûter pleinement les plaisirs de mon coin de pays : la pêche, le canotage, le tennis, la chasse, les randonnées cyclistes, les longues promenades en forêt, la natation, la lecture et le flânage systématique.  
Mais c'était sans compter sur l'appel de l'aventure. Cet appel me vint de l'Afrique.