



Braque, enthousiasmé
par cette possibilité de création rejoignait Othon Friesz à
Anvers durant l'été 1906 pour peindre ses premiers tableaux
fauves. Durant deux ans, il souscrivit à une manière d'appréhender
la nature comme un lieu d'exercice de la pulsion subjective et de l'imagination
au moyen de la couleur employée pure.
L'hiver 1906-1907 voyait éclore à l'Estaque
des toiles à la touche instinctive, utilisant toutes les couleurs primaires
et secondaires juxtaposées à des fins expressives et non descriptives.
Cependant, il faut comprendre que toute la série des toiles de l'Estaque
(plus d'une vingtaine) est placée sous le signe de l'esprit de Cézanne,
dont Braque s'était imprégné aux rétrospectives
des Salons de 1904 et 1905.
Ce séjour à l'Estaque s'inscrit donc dans
un parcours initiatique où Braque construit ses toiles en se soumettant
aux influences de la lumière solaire, de l'atmosphère du sud
et à l'effet de pluie qui ravive les couleurs. (voir
Pierre DAIX : Georges
Braque, rétrospective. Fondation Maeght,
Saint-Paul-de-Vence, 1994, p 42. )
L'influence de Cézanne (Fig.1) se
retrouve tout au long de cette période fauve chez Braque : ce n'est
pas un hasard si Braque reproduit dans l'Estaque une compression
spatiale et une solidité de la forme car il était fasciné,
de son propre aveu, par l'utilisation du volume chez Cézanne. Braque
s'est nourri des paysages aux compositions structurelles, de l'interpénétration
des feuillages et de l'architecture des maisons chez Cézanne. Cette
inspiration devait conduire en 1907-1908 à une évolution
du style fauve de Braque
vers le cubisme en peignant des oeuvres révolutionnaires telles que
les arbres et le viaduc à l'Estaque (voir
Fig.2) où on perçoit là encore un vibrant hommage à
Cézanne.
Mais Braque subit également l'influence de son ami Othon Friesz Les deux artistes étaient très liés (au Havre, puis à Anvers au début de 1906 et finalement à l'Estaque où ils peignaient souvent assis côte à côte) et patageaient les mêmes théories sur l'utilisation de la couleur.
Le paysage de l'Estaque reproduit en Fig.3 est caractéristique de l'individualité de Braque parmi les peintres fauves. Il retient le goût pour le mauve lumineux (la couleur dominante) et traite le motif naturel par de grandes surfaces construites avec une maîtrise qui équilibre la sensibilité et une ampleur qui par l'arabesque de l'olivier à gauche corrige l'émotion qui se dégage de l'oeuvre. Cet arbre robuste et monumental se développe et s'épanouit dans toute la composition qui s'établit en deux registres horizontaux : le premier plan construit en larges aplats à dominantes rose et jaune et le second plan où on perçoit les premières maisons du village, adopte une fraîcheur plus nuancée avec des tons de bleus de cobalt froids mêlés au vert amande et aux pointes de violet.
Dans l'Estaque
reproduite en Fig.4, le village est ici représenté sous
un autre angle, le peintre privilégiant l'entrée immédiate
au bout du chemin plutôt que la perspective d'un paté de maisons
noyé dans la verdure d'une colline (voir Fig.5).
Sur cette toile (Fig.4),
les arbres sont déportés vers la droite et Braque a travaillé
davantage son avant-plan, privilégiant une construction plus soucieuse
des plans relatifs, en particulier dans l'étude de la géométrie
des maisons. On retrouve le même contraste des couleurs bien que le
jaune soit atténué au profit du vert olive. La lumière
est plus diffuse, les nuages s'amoncellent dans le ciel et les ombres massives
adoucissent enfin la violence de la couleur. L'oeuvre a pu être éxécutée
en soirée.
Dans ces trois oeuvres (Figs.2, 3 et 4) éxécutées
en 1906, on voit poindre le sens dans lequel se fera l'évolution picturale
de l'artiste après l'arabesque d'un olivier, la rigueur de la construction
du paysage, l'utilisation de cette lumière blonde, chatoyante qui supprime
progressivement les ombres et les maisons démarquées par les
arêtes vives : Braque cherche sa voie et s'il reviendra au fauvisme
lors de son second séjour à l'Estaque les années suivantes,
ses oeuvres seront désormais marquées par une éxécution
géométrique plus accentuée le conduisant au cubisme.
Ph. DAVAL-KLEIN.
En octobre 1906, Georges BRAQUE, âgé de 24 ans, s'installait à l'Estaque, village du sud de la France, situé près de Marseille où Cézanne lui-même avait peint 20 ans plus tôt. Braque resta cinq mois à méditer la couleur dans ce petit village méditerranéen qui lui inspira ses oeuvres les plus vibrantes et les plus caractéristiques de sa période fauve.
Braque, comme
ses épigones Derain, Friesz, Vlaminck, Cross, ou Matisse et Signac,
pratiquait au début du XXè siècle une peinture riche
en couleurs, aux tonalités exacerbées et souvent arbitraires,
tendant vers une simplification de formes et de l'espace et abolissant la
perspective. Ce fauvisme qui émergeait brusquement au Salon d'Automne
de 1905 avec les premières oeuvres de Vlaminck et Derain tranchait
par son phénomène fulgurant et par cette volonté commune
de ses adeptes d'adopter un nouveau style de composition en réaction
contre l'évanescence et le naturalisme de l'impressionnisme, déjà
dépassé et "victime" de son trop grand succès
quelques années plus tôt.
En 1954, Braque confiait que cette peinture nouvelle lui
avait tout à fait convenu parce qu'il n'aimait pas le romantisme. Dans
ce Salon d'Automne 1905, Braque vit éclore et s'affirmer le fait pictural
qui donnait à la sensation colorée toute son intensité
expressive chez Derain et Matisse.
Bibliographie :
MULLER, J.E. : Le fauvisme. Paris, Ed. Hazan, 1956.
MULLIN, Edwin : Braque. Londres, Ed. Thames et Hudson, 1968.
FUMET, Stanislas : Georges Braque. Paris, Ed. Maeght, 1965.
COGNIAT, Raymond : Braque. Paris, Ed. Flammarion, 1970. (Collection des maîtres de la peinture moderne), rééd. 1976.
GIRY, Marcel : Le fauvisme, ses origines, son évolution. Neuchâtel, Ed.Ides et calendes, 1981.
POUILLON, Nadine, et
MONOD-FONTAINE, Isabelle :
Oeuvres de Georges Braque. Catalogue
d'exposition, Musée national d'Art moderne.
17 juin - 27 septembre 1982.
FERRIER, Jean-Louis
: Les Fauves, le règne de la couleur.
Paris, ed. Terrail,
1992, 223 pp.
Les oeuvres de Braque sur le marché de l'art :
Braque est une valeur phare de la peinture moderne, son eouvre enregistre pour toutes les périodes et sur toutes les places du marché une stabilité des prix non démentie. Le profil de la cote reste inchangé : les chefs-d'oeuvre des périodes fauve, cubiste et de l'entre-deux-guerres demeurent les plus recherchées par les collectionneurs. Parmi les oeuvres de second plan, celles appartenant à la période cubiste sont les plus demandées.
