Braque : l'Estaque
Fig.3 Georges BRAQUE (1882 - 1963)
L'Olivier près de l'Estaque.
1906.

Huile sur toile, 60 x 73 cm. Signée et datée en bas à droite : G. Braque.06
provenance : Galerie Kahnweiler.Paris.
Galerie Nathan, Zurich.
Vente Christie's New York, 12 mai 1998.
lot.18. (4 000 000 USD).
Fig.4. Georges BRAQUE (1882 - 1963) L'Estaque. Automne 1906.
Huile sur toile, 60 x 73 cm. Signée et datée en bas à droite: G.Braque.06.
provenance : Coll. Georges Grammont, Paris 1949. Legs Grammont aux musées nationaux en 1955. En dépôt au Musée de l'Annonciade, Saint-Tropez, inv.D 1955.1. 44
Fig.5. Georges BRAQUE (1882- 1963)
Paysage à l'Estaque. 1906.
Huile sur toile signée et datée en bas à doite: G. Braque.06.
60 x 72,5 cm. Vente Christie's New York, 12 mai 1999, lot. 35.
(2 257 000 USD)

Fig.1. Paul CEZANNE (1839-1906)
l'Estaque vue à travers les arbres.
Huile sur toile, c.1878. Coll. privée.
Vente Christie's New York, 14 mai 1997.
Fig.2. Georges BRAQUE (1882 - 1963)
Viaduc à l'estaque. 1907.
Huile sur toile. Institute of Arts, Minneapolis, (The John R. van Derlip Fund).

Braque, enthousiasmé par cette possibilité de création rejoignait Othon Friesz à Anvers durant l'été 1906 pour peindre ses premiers tableaux fauves. Durant deux ans, il souscrivit à une manière d'appréhender la nature comme un lieu d'exercice de la pulsion subjective et de l'imagination au moyen de la couleur employée pure.

L'hiver 1906-1907 voyait éclore à l'Estaque des toiles à la touche instinctive, utilisant toutes les couleurs primaires et secondaires juxtaposées à des fins expressives et non descriptives. Cependant, il faut comprendre que toute la série des toiles de l'Estaque (plus d'une vingtaine) est placée sous le signe de l'esprit de Cézanne, dont Braque s'était imprégné aux rétrospectives des Salons de 1904 et 1905.
Ce séjour à l'Estaque s'inscrit donc dans un parcours initiatique où Braque construit ses toiles en se soumettant aux influences de la lumière solaire, de l'atmosphère du sud et à l'effet de pluie qui ravive les couleurs. (voir Pierre DAIX : Georges Braque, rétrospective. Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence, 1994, p 42. )

L'influence de Cézanne (Fig.1) se retrouve tout au long de cette période fauve chez Braque : ce n'est pas un hasard si Braque reproduit dans l'Estaque une compression spatiale et une solidité de la forme car il était fasciné, de son propre aveu, par l'utilisation du volume chez Cézanne. Braque s'est nourri des paysages aux compositions structurelles, de l'interpénétration des feuillages et de l'architecture des maisons chez Cézanne. Cette inspiration devait conduire en 1907-1908 à une évolution du style fauve de Braque vers le cubisme en peignant des oeuvres révolutionnaires telles que les arbres et le viaduc à l'Estaque (voir Fig.2) où on perçoit là encore un vibrant hommage à Cézanne.

Mais Braque subit également l'influence de son ami Othon Friesz Les deux artistes étaient très liés (au Havre, puis à Anvers au début de 1906 et finalement à l'Estaque où ils peignaient souvent assis côte à côte) et patageaient les mêmes théories sur l'utilisation de la couleur.

Le paysage de l'Estaque reproduit en Fig.3 est caractéristique de l'individualité de Braque parmi les peintres fauves. Il retient le goût pour le mauve lumineux (la couleur dominante) et traite le motif naturel par de grandes surfaces construites avec une maîtrise qui équilibre la sensibilité et une ampleur qui par l'arabesque de l'olivier à gauche corrige l'émotion qui se dégage de l'oeuvre. Cet arbre robuste et monumental se développe et s'épanouit dans toute la composition qui s'établit en deux registres horizontaux : le premier plan construit en larges aplats à dominantes rose et jaune et le second plan où on perçoit les premières maisons du village, adopte une fraîcheur plus nuancée avec des tons de bleus de cobalt froids mêlés au vert amande et aux pointes de violet.

Dans l'Estaque reproduite en Fig.4, le village est ici représenté sous un autre angle, le peintre privilégiant l'entrée immédiate au bout du chemin plutôt que la perspective d'un paté de maisons noyé dans la verdure d'une colline (voir Fig.5).
Sur cette toile (Fig.4), les arbres sont déportés vers la droite et Braque a travaillé davantage son avant-plan, privilégiant une construction plus soucieuse des plans relatifs, en particulier dans l'étude de la géométrie des maisons. On retrouve le même contraste des couleurs bien que le jaune soit atténué au profit du vert olive. La lumière est plus diffuse, les nuages s'amoncellent dans le ciel et les ombres massives adoucissent enfin la violence de la couleur. L'oeuvre a pu être éxécutée en soirée.

Dans ces trois oeuvres (Figs.2, 3 et 4) éxécutées en 1906, on voit poindre le sens dans lequel se fera l'évolution picturale de l'artiste après l'arabesque d'un olivier, la rigueur de la construction du paysage, l'utilisation de cette lumière blonde, chatoyante qui supprime progressivement les ombres et les maisons démarquées par les arêtes vives : Braque cherche sa voie et s'il reviendra au fauvisme lors de son second séjour à l'Estaque les années suivantes, ses oeuvres seront désormais marquées par une éxécution géométrique plus accentuée le conduisant au cubisme.

Ph. DAVAL-KLEIN.

En octobre 1906, Georges BRAQUE, âgé de 24 ans, s'installait à l'Estaque, village du sud de la France, situé près de Marseille où Cézanne lui-même avait peint 20 ans plus tôt. Braque resta cinq mois à méditer la couleur dans ce petit village méditerranéen qui lui inspira ses oeuvres les plus vibrantes et les plus caractéristiques de sa période fauve.

Braque, comme ses épigones Derain, Friesz, Vlaminck, Cross, ou Matisse et Signac, pratiquait au début du XXè siècle une peinture riche en couleurs, aux tonalités exacerbées et souvent arbitraires, tendant vers une simplification de formes et de l'espace et abolissant la perspective. Ce fauvisme qui émergeait brusquement au Salon d'Automne de 1905 avec les premières oeuvres de Vlaminck et Derain tranchait par son phénomène fulgurant et par cette volonté commune de ses adeptes d'adopter un nouveau style de composition en réaction contre l'évanescence et le naturalisme de l'impressionnisme, déjà dépassé et "victime" de son trop grand succès quelques années plus tôt.

En 1954, Braque confiait que cette peinture nouvelle lui avait tout à fait convenu parce qu'il n'aimait pas le romantisme. Dans ce Salon d'Automne 1905, Braque vit éclore et s'affirmer le fait pictural qui donnait à la sensation colorée toute son intensité expressive chez Derain et Matisse.

Georges BRAQUE (1882 - 1963)
L'Estaque. 1906.
l'apothéose d'un Fauve.

Bibliographie :

MULLER, J.E. : Le fauvisme. Paris, Ed. Hazan, 1956.

MULLIN, Edwin : Braque. Londres, Ed. Thames et Hudson, 1968.

FUMET, Stanislas : Georges Braque. Paris, Ed. Maeght, 1965.

COGNIAT, Raymond : Braque. Paris, Ed. Flammarion, 1970. (Collection des maîtres de la peinture moderne), rééd. 1976.

GIRY, Marcel : Le fauvisme, ses origines, son évolution. Neuchâtel, Ed.Ides et calendes, 1981.

POUILLON, Nadine, et MONOD-FONTAINE, Isabelle :
Oeuvres de Georges Braque.
Catalogue d'exposition, Musée national d'Art moderne.
17 juin - 27 septembre 1982.

FERRIER, Jean-Louis : Les Fauves, le règne de la couleur.
Paris, ed. Terrail, 1992, 223 pp.

Les oeuvres de Braque sur le marché de l'art :

Braque est une valeur phare de la peinture moderne, son eouvre enregistre pour toutes les périodes et sur toutes les places du marché une stabilité des prix non démentie. Le profil de la cote reste inchangé : les chefs-d'oeuvre des périodes fauve, cubiste et de l'entre-deux-guerres demeurent les plus recherchées par les collectionneurs. Parmi les oeuvres de second plan, celles appartenant à la période cubiste sont les plus demandées.