Une mission de la Gloire en Atlantique Sud

Une mission de la "Gloire" en Atlantique Sud


Dakar 1942:

Une importante force navale est stationné durant cette période d'armistice:

-le «Richelieu»- cuirassé de 35 000 tonnes

-la deuxième division de croiseurs de 7700 tonnes

 


-les contre-torpilleurs:


- des avisos


Tous ces batiments sont amarrés dans le port à l'exception d'un croiseur mouillé en permanence en rade extérieure.


Durant cette sombre période, le mazout est compté pour les bateaux qui, depuis de longs mois sont dans l'expectative.... La chaleur moite de Dakar autant que l'inactivité pèsent sur les équipages. Une routine démobilisante et démoralisante s'est installée à bord. Aucune sortie à la mer; bref, le calme plat. Pourtant des incidents sont toujours à craindre. Il y a eu Mers-El-Kébir, puis l'attaque sur Dakar. Depuis quelque temps, des alertes plus fréquentes: incursions d'avions anglais de reconnaissance, que la présence de cette flotte à Dakar inquiète peut-être? Plus probablement l'approche du débarquement allié en A.F.N. Et les mouvements éventuels de ces bâtiments.


Nous sommes au mouillage en rade extérieure, entre l'ile de Gorée et la plage de Tiaroye. Il est 14 heures 00.


Les timoniers, dont je fais partie, procèdent comme chaque jour, à des exercices de transmission. Soudain, d'épaisses volutes de fumée sortent des cheminées de notre croiseur. Nous savons tous de quoi il s'agit: les chaudières ont été allumées – appareillage en vue?


Rien n'était pourtant prévu. Aucune rumeur n'avait filtrée. Nous sommes impatients de savoir ce qui se passe; aussi les langues vont elles bon train. Plus tard, dans l'aprés-midi, les consignes habituelles d'appareillage sont données -Poste d'appareillage vers 19 heures 00 – Aucune autre indication n'est divulguée: motif – destination? Rien.


A l'heure prévue, nous quittons Dakar sous les regards probablement interloqués de nos camarades de l'Escadre. Route plein sud – vitesse 20 noeuds. A cette allure, il doit certainement s'agir de quelque chose d'important et grave; la conjoncture étant plutôt aux économies de mazout! La nuit et le lendemain : toujours même route et même vitesse ? Aux postes de veilles. Nous coupons l'Equateur dans la soirée -sans autre formalité.... Un hydravion britanique nous accompagne quelques temps, se tenant très au large, sans entrer en contact avec nous. Toujours aucun renseignement à l'équipage sur notre mission ou destination.


La nuit et le jour suivant, toujours même route et même allure – présence d'un hydravion qui nous suit quelques dizaines de minutes dans la matinée. Enfin dans l'aprés-midi, des instructions sont données dans les différents services du bord; les cuisines, boulangerie, cambuse, voilerie, infirmerie sont particulièrement concernés. Prévoir un afflux très important de passagers. Certains postes d'équipage dont le nôtre à l'avant devront être libérés de leurs occupants. Pour ce qui concerne les timoniers, nous prenons notre hamac et quelques affaires et allons nous installer au P.C. Trans, sous la passerelle.


L'objet de notre mission nous est dévoilée.


Le 12 Septembre, vers 20 heures 30, en Atlantique, à 300 milles, au sud du cap des Palmes, le S/S LACONIA, paquebot de 20000 tonnes, de la Cunard, a été torpillé et coulé par un sous-marin allemand. Armé en transport de troupes, il venait de Suez sans escorte, et aprés avoir contourné l'Afrique, faisait route vers l'Angleterre.


Outre un équipage civil et militaire de 500 personnes, il transportait 3000 passagers environ – des militaires et civils britaniques – 1500 prisonniers italiens gardés par 160 militaires polonais.


Selons les intructions de son commandement, le commandant du sous-marin (U 156) voulant s'assurer des « principaux » du navire torpillé, s'est rendu-compte qu'il y avait un trés grand nombre de prisonniers italiens à bord. Par radio, il en a avisé son Etat-Major: l'Amiral DONITZ, en charge de l'armée sous-marine allemande., qui a donné l'ordre de faire dérouter des sous-marins allemands et italiens en Atlantique Sud, vers les lieux du torpillage.


Une demande des autorités allemande fut formulée auprés du gouvernement de Vichy pour la mise en action éventuelle de bâtiments français stationnés en A.O.F. et en A.E.F.; les avisos français « Annamite » qui escortait un navire vers Conakry, et « Dumont D'Urville » au mouillage à Cotonou ont été, comme nous, dépéchés sur les lieux.


En cas de rencontre avec des sous-marins de l'Axe, des signaux de reconnaissance nous ont été communiqués par Marine Dakar. De plus, nous devons arborer un grand pavillon national, en tête de mat.


A proximité de la zone de naufrage, les postes de veilles sont renforcés. Le 17 Septembre, à 07 heures 00, une voile est signalée à l'horizon. Nous l'approchons. Il s'agit d'une embarcation lourdement chargée. Ce sont des anglais pour la plupart.: des civils et militaires de toutes armes. Nous les recueillons. Certains sont blessés ou présentent des brûlures dues au soleil. Nous continuons nos recherches.


Dans la matinée, nous apercevons l'aviso « Annamite ». Par signaux, il nous indique qu'il n'a, jusquà présent, apercu aucune embarcation. Dans l'aprés-midi, nous voyons un sous-marin allemand en surface. Aprés avoir échangé les signaux de reconnaissance, il nous indique par « scott » que des embarcations doivent se trouver assez loin, dans le Nord, et aussi qu'il a des naufragés italiens à son bord. Nous lui demandons de les remettre à l' Annamite. Durant ces échanges de signaux, les veilleurs avaient signalé un périscope, indiquant la présence d'un deuxième sous-marin, en plongée. La méfiance était de rigueur, de part et d'autre. Malgré l'interdiction qui nous avait été faite, certains d'entre nous avaient réussi à prendre, par les hublots, des photos du sous-marin allemand.


Nous avons continué nos recherches dans le nord-ouest et, à une quarantaine de milles, nous repérons de nombreuses embarcations à la dérive, dont nous recueillons les occupants. L'Annamite nous signale par radio qu'il a pris à son bord les rescapés qui lui ont été remis par deux sous-marins allemands; rescapés en majorité italiens.


En fin d'aprés-midi, et dans la nuit, nous retrouvons plusieurs groupes d'embarcations amarrées ensemble. A 01 heures du matin, probablement à la lueur d'une allumette, nous a fait découvrir un canot remplis de naufragés en majorité italiens, que nous avons embarqués à bord.


Le lendemain matin, l'Annamite que nous retrouvons à un rendez-vous fixé, transfère à notre bord les rescapés qu'il a recueillis. Ainsi que ceux qui lui ont été remis par les sous-marins. Parmi ces rescapés, des malades ou des blessés difficilement transportables.


Il a fallu répartir tout ce monde à bord:


Au total, nous avions à bord, environ 1050 rescapés: 600 anglais, 30 femmes et enfants, 375 italiens, 70 polonais.


Les recherches épuisées, et sur ordre de Marine Dakar, nous reprenons la direction de Dakar. Deux décés furent à déplorer en mer; un militaire et un civil britinique qui ont été imergés selon le cérémonial habituel dans la marine. En plus de leurs camarades anglais, de nombreux membres de l'équipage assistèrent à la cérémonie.


La présence de tout ce monde à bord n'était pas sans causer des perturbations et des problèmes assez important dans divers services , principalement: intendance, infirmerie, police ? Les repas étaient les mêmes pour tous: alternativement riz et purée de pois cassés furent les plats principaux en cette période de restrictions. Tous s'en accomodèrent parfaitement.


Pendant que nous faisions route vers Dakar, le « Dumont D'Urville » venant de Cotonou, se dirigeait vers la zone de naufrage. Le 17 Septembre, en raison de sa vitesse limitée et alors qu'il se trouvait ancore à 300 milles du lieu de torpillage, il avait recueilli 14 naufragés dans un canot de sauvetage. Il ne provenait pas du LACONIA, mais du cargo anglais « TREVELY », torpillé quelques jours auparavant alors qu'il naviguait dans un convoi regagnant l'Angleterre. Continuant sa route, le « Dumont D'Urville » receuille auprés du sous-marin italien une quarantaine de naufragés du LACONIA: Italiens et 2 officiers anglais. Ces naufragés, par la suite, ont été transférés sur l'Annamite qui rentrait sur Dakar.


Le Dumont D'Urville, qui mission terminée, se rendait à Port-Bouet, devait renconter quelques jours plus tard, encore une embarcation avec des naufragés à bord. Ils provenaient du cargo « ORONSAY » qui rentrait sur Dakar.


Tout cela indique l'intense activité déployée à cette époque par les sous-marins de l'Axe, et le nombre de bateaux de commerce des flottes alliées envoyés par le fond.


Le « Gloire » est arrivée à Dakar le 21 Septembre, dans la matinée, sans incidents. Nous restons en rade extérieure , pendant que nous sommes ravitaillés très rapidement; aucun contact avec la terre.

Discrétion oblige.


Nous repartons dans l'aprés-midi, direction Casablanca. La vie à bord continue sur le même rythme, maintenant bien rodé. La mer est relativement calme. De la passerelle, nous pouvons voir les anglais se défouler sur la plage avant, ou maintenir leur condition physique, préparant peut-être des jours à venir....Des marins de la « Gloire » essayent avec l'anglais dont ils se souvienent, de bavarder avec eux. La surveillance à bord est maintenue au maximun. Nombreux sont les gradés et quartiers-maîtres dotés du pistolet automatique. Aucun incident ne sera à signaler.


Nous arrivons à Casablanca, dans la matinée du 25 Septembre. Amarrage le long d'un quai nord, ou des ambulances et autres véhicules nous attendent. Par nationalité, tous les passagers seront débarqués et, aprés un triple « hourra » pour la « Gloire » lancé à l'initiative d'un colonel britanique, chacun s'en est allé vers sa destination. Nous croyons savoir que les anglais fûrent internés au Maroc. Ils ne le demeurèrent pas très longtemps. Le 08 Novembre se déclenchait le débarquement allié A.F.N.


Notre séjour à Casablanca fut de courte durée et avons repris la direction de Dakar, pour retrouver notre escadre. Quelques semaines plus tard, nous apprenons le débarquement allié A.F.N.. Hélas par l'obstination de certains hauts responsables locaux, notre marine devait subir des pertes assez sensibles:


-plus de 1000 marins et militaires tués ou disparus à Casablanca.

-croiseur « Primauguet » avisos et sous-marins coulés

Le « Jean-Bart » sérieusement endommagé et échoué le mong du quai ou il était amarré. Des pertes fûrent aussi à déploer à Oran et Alger.


Le torpillage du « LACONIA » se solda par une perte très importante de vies humaines, notamment parmi les prisonniers italiens qui étaient enfermés dans les cales. Environ les 2/3 périrent. Au total, sur 3500 personnes -équipage et passagers – 1100 seulement furent sauvés.


Au sujet de ce torpillage, il est à signaler un fait probablement unique au cours de la guerre: le commandant d'un sous-marin allemand demandant de l'aide à son adversaire, en ces termes, par un message diffusé en clair sur la fréquence internationale: « si quelque navire peut porter secours à l'équipage du « LACONIA », je n'attaquerai pas pourvu que je ne sois pas moi-même attaqué, ni par un navire, ni par un avion. J'ai ramassé 193 hommes -position.... un sous-marin allemand. »


Il n'y eut aucune réaction à ce message, envoyé par le commandant du sous-marin « U.156 » de la part des alliés qui avaient pourtant des bases pas très éloignées: Freetown – Ile de l'Ascension, pour les plus proches.


Le torpillage du « LACONIA » fût largement évoqué au procés des criminels de guerre de Nuremberg et l'Amiral DONITZ eut à répondre notamment d'une instruction qu'il édicta aprés ce torpilla ge, au sujet du sauvetage des naufragés alors qu'il était, à l'époque, responsable de la flotte sous-marine du Reich.



Roland HOUPIEZ

ancien quartier-maître timonier

du croiseur « Gloire »


Qui serait heureux de retrouver des

anciens de la « Gloire » de cette période.