A la mort de Louis XIV, le Trésor était vide et les revenus des deux années
suivantes étaient déjà dépensés. En désespoir de cause,
le Régent prêta alors l'oreille aux propositions séduisantes de l'éccossais
John Law. Law avait conçu un système hardi. Un pays, disait il, est d'autant
plus riche qu'il fait plus de commerce. Or le commerce dépend de l'abondance
de la monnaie et de la rapidité de sa circulation. La monnaie n'étant qu'un
instrument d'échange des marchandises, sa nature importe peu. Il n'est pas nécessaire
de recourir à l'or et à l'argent, métaux rares dont beaucoup de pays
sont dépourvus. La monnaie la plus commode est la monnaie de pa pier qui se
fabrique et se transporte facilement.
L'État doit se faire banquier et émettre sous le nom de billets de banque
du papier-monnaie que l'on pourra d'ailleurs échanger contre de l'or ou de l'argent.
L'État doit aussi se faire commerçant; les bénéfices qu'il réalisera
lui permettront de rembourser la Dette publique. Le Régent ne permit d'abord
à Law que de fonder une banque privée, la Banque générale. La
Banque générale reçut des dépôts d'argent, elle consentit
des prêts aux commerçants et elle émit des billets remboursables en
espèces métalliques. Elle fit de si bonnes affaires qu'elle fut reconnue
Banque d'État (1718). Law fonda également une compagnie commerciale par
actions (1717). Sous le nom de Compagnie d'Occident, puis de Compagnie des Indes
(1719), elle reçut le monopole de tout le commerce colonial français; enfin,
elle se substitua aux traitants pour la levée des impôts indirects. Au début de 1720, Law
réunit la Banque à la Compagnie. Tout le monde voulut alors avoir des actions;
on en vint à payer 20000 livres des actions de 500 livres. Mais les dividandes
(c'est à-dire les bénéfices rapportés par chaque action), ayant
été infimes, la confiance du public disparut.
On se mit donc à vendre les actions, et leur valeur baissa. Pris de peur,
le public perdit aussi confiance dans les billets et exigea leur rembourse ment en
or et en argent. Comme la valeur des billets émis dépassait de beaucoup
l'encaisse de la banque, celle-ci fit faillite, et Law s'enfuit. Le système
avait donc échoué. Le commerce maritime en avait reçu une vive impulsion,
mais la confiance du public dans les banques fut pour longtemps détruite en
France. La rue Quicampoix en 1720 B.N. EST in J.
Isaac , manuel classe de 3° ed. 1966 p. 25

Au début de 1723, Louis XV devenu majeur fut déclaré roi. Mais jusqu'en
1743, il se déchargea du pouvoir, d'abord sur le Régent qui mourut quelques
mois plus tard, puis sur le duc de Bourbon, qui négocia le mariage du roi avec
Marie Leczinska, fille de Stanislas Leczinski que Charles XII de Suède avait
fait roi de Pologne, de 1704 à 1712, enfin sur son ancien précepteur, bientôt
nommé cardinal, Fleury (1726). Fleury se consacra surtout à la politique
étran gère. Il s'efforça de maintenir la paix afin de favoriser l'enrichissement
du pays.
De 1730 à 1745, le Contrôleur général Orry s'inspira des principes
de Colbert en matière de finances et d'économie. Orry augmenta le prix
du bail des Fermiers généraux et le don gratuit du clergé. Il exigea
des courtisans le paiement de leur capitation et il rétablit le dixième.
Par une ? stricte politique d'économie, il réussit à équilibrer
le budget en 1739. On fixa en 1738 la valeur de la livre, et la monnaie resta stable
jusqu'en 1790. Orry créa de nouvelles manufactures, mais sur tout il fit
construire des routes qui favorisèrent le commerce intérieur. Le commerce
maritime quadrupla de valeur entre 1716 et 1743. La population de la France passa
d'environ 19 millions d'habitants en 1715 à 23 millions en 1750.
Après la mort de Fleury (1743), les premiers actes du roi semblèrent montrer
qu'il était disposé à gouverner lui-même. Les Autrichiens ayant
envahi la Lorraine (1744), Louis XV y courut pour organiser la résistance. Brusquement, il tomba
gravement malade. Dans tout le royaume, spontanément, ses sujets témoignèrent
de leur affection pour celui qu'on appela Louis le Bien Aimé (à la seule
cathédrale Notre-Dame de Paris il fut demandé 6 000 messes pour sa guérison):
le roi guérit mais déçut leur espoir. Louis XV avait de l'esprit et
du bon sens; il voyait ce qu'il devait faire, mais, à la fois indolent et timide,
il manquait de volonté et de confiance en SOi. Au lieu d'exercer lui-même
le métier de roi, il l'abandonna à ses ministres ou à ses favorites
Pendant près de vingt ans (1745-1764), la marquise
de Pompadour joua un grand rôle dans l'État, faisant renvoyer les ministres
qui lui déplaisaient, donnant ou retirant les commandements aux armées.
Faute d'une direction ferme, le gouvernement alla à la dérive. Les pensions,
les fêtes, les constructions aggravèrent sans cesse le déficit. Quelques
bons ministres tentèrent cependant de faire des réformes, mais, abandonnés
par le roi, Is échouèrent.
Machault qui fut Contrôleur général des finances de 1745 à 1754,
voulut établir l'égalité devant l'impôt en levant sur tous, privilégiés
comme roturiers, une contribution du vingtième des revenus, destinée à
remplacer le dixième. Les parlements, les Etats provinciaux, l'Assemblée
du Clergé protestèrent, organisèrent même de véritables
émeutes. Le roi, qui avait d'abord soutenu Machault, finit par le renvoyer.
Cette reculade de Louis XV devant la révolte des privilégiés le rendit
fort impopulaire dans le peuple. En même temps, elle eut pour contrecoup la
hardiesse croissante des parlements. Ceux-ci cri tiquèrent âprement l'absolutisme
monarchique et ils revendiquèrent un droit de contrôle sur le gouvernement.
Le duc de Choiseul qui, de 1758 à 1770, fut le ministre
le plus influent, n'osa pas entrer en lutte ouverte avec eux. Ils en profitèrent
pour forcer la main au roi ou même se rebeller ouvertement contre lui.
Les parlementaires, qui étaient gallicans, s'étaient toujours montrés
adversaires acharnés des Jésuites qui étaient ultramontains. En 1764
ils imposèrent à Louis XV la suppression de la Compagnie de Jésus.
L'occasion en fut le procès du père La Valette. Ce Jésuite avait fait
de mauvaises affaires aux Antilles. Ses créanciers se portèrent partie
civile contre la Compagnie, et celle-ci fut condamnée à les rembourser.
A cette occasion, le parlement de Paris examina les?Constitutions de la Compagnie,
les déclara contraires aux lois du royaume et conclut que la Compagnie devait
être dissoute en France: les Jésuites ne pourraient rester dans le royaume
qu'à titre de simples prêtres, directement soumis aux évêques.
Après deux ans de résistance, le roi céda. La Compagnie de Jésus
fut abolie en France (1764). Les autres souverains de la dynastie des Bourbons ceux
d'Espagne, de Parme, des Deux-Siciles suivirent son exemple. Puis ils se mirent d'accord
avec Louis XV pour exiger du pape la suppression de la Compagnie dans le monde catholique
tout entier (1773). La Compagnie de Jésus ne se reconstitua qu'au début
du XIXe siècle.
Durant six années encore (1765-1771), les parlements tinrent tête au roi.
Puis, brusquement, l'initiative d'un ministre énergique les brisa. Louis XV
finit par renvoyer Choiseul qu'il jugeait trop faible à l'égard des parlementaires
et il choisit pour chancelier un homme autoritaire, Maupeou (1770). Bien qu'ancien
magistrat lui même Maupeou prit parti contre ses collègues. Le parlement
de Paris s'étant mis en grève une fois de plus, Maupeou résolut d'agir.
Il fit demander à chaque parlementaire s'il était décidé à
repren dre son service. Presque tous refusèrent. Maupeou leur ôta leurs
charges et les exila. Puis il fit une réforme devant laquelle tous ses prédécesseurs
avaient reculé: la vénalité des charges judi ciaires fut abolie. Les
juges seraient désormais des?fonctionnaires rétribués par l'État,
et il leur serait interdit de recevoir des épices: on appelait ainsi les redevances
que les plaideurs payaient à leurs juges. Pour accélérer la justice
dans le ressort immense du parlement de Paris, Maupeou institua à côté
du parlement six Conseils supérieurs. Chacun jugeait sans appel dans le ressort
qui lui était attribué. Les parlements conservaient le droit de remontrance,
mais limité. Cette réforme d'une importance capitale, fut acceptée
assez facilement. Il avait suffi d'un geste énergique du gouvernement pour que
la noblesse de robe fût matée
La royauté n'en était pas moins tombée dans un profond discrédit.
A l'impôt du vingtième établi par Machault s'était ajouté
un second vingtième (1756) toujours aussi inégalement réparti. L'abbé
Terray, nommé Contrôleur général en 1770, en était réduit
aux pires expédients, pour ne pas dire à la banqueroute, d'autant que la
nouvelle favorite, la comtesse du Barry, dépensait sans compter. Le mécontentement
augmentait, surtout à Paris. Quand Louis XV mourut (mai 1774), on n'osa pas
lui faire des funérailles publiques; c'est de nuit, à travers le bois de
Boulogne, que l'on conduisit son corps à la sépulture de Saint-Denis.
Extraits du cours de J. Isaac repris par Jean Michaud dans le manuel " 1715-1870
La formation du Monde Moderne " Paris Hachette, 1966, p1-30