Association socioculturelle FAZAZ

Association socioculturelle FAZAZ

Rencontre du 14 avril autour du Manifeste Amazigh

FES

 

Partis Politiques, Pouvoir et Revendications Amazighes

Lahcen OULHAJ, membre du Comité du Manifeste Amazigh

(E-mail : loulhaj@wanadoo.net.ma )

 

 

Mon présent papier a pour objet principal de montrer cette articulation infernale au Maroc entre Etat et Partis Politiques d’un côté et marginalisation de l’Amazighité de l’autre côté. Il présentera, dans un premier temps, le modèle marxiste des partis politiques et de l’Etat – c’est cela que j’entends ici par le terme " pouvoir " qui figure dans le titre, sinon le sujet relèverait de la psycho-sociologie qui m’échappe. Ce premier volet du papier tentera d’apporter quelque éclairage sur les trois concepts figurant dans le titre et, surtout, sur leur articulation. Mais, les limites du modèle marxiste face à une formation économique et sociale comme celle du Maroc, si ce n’est pas dans le cas de toutes les sociétés concrètes, apparaîtront au grand jour et nous obligeront à rechercher des explications plus pertinentes. C’est ainsi que dans le deuxième volet, il sera question d’une approche empirique. Mais, pas purement empirique dans la mesure où une relecture personnelle de l’évolution politique du Maroc moderne, c’est-à-dire depuis l’instauration du Protectorat français en 1912, vous y sera proposée.

  1. Limites du modèle marxiste de l’Etat et des Partis Politiques, au Maroc

Un premier paragraphe présentera le modèle marxiste en question, un deuxième le confrontera avec les réalités socio-politiques du Maroc et un troisième et dernier tentera de voir la place de l’Amazighité dans le modèle.

  1. Présentation du modèle marxiste
  2. Pour la théorie marxiste, une formation économique et sociale (FES) – disons pour simplifier un Etat-Nation ou, tout simplement, une société – est un ensemble de modes de production (MP) dont l’un domine et les autres sont dominés. Un MP défini par une articulation de rapports de production ( ayant la primauté) et des forces productives oppose deux classes sociales : celle qui détient ou qui a la propriété des moyens de production et s’accapare ainsi le surplus de travail et celle qui ne possède que ses bras comme disait Marx, qui travaille pour ne recevoir en contrepartie que le minimum nécessaire pour sa subsistance et sa reproduction.

    Les classes sociales sont donc définies à partir des rapports de production. Lénine les définit ainsi : " On appelle classes sociales de grands groupements humains se distinguant par leur place dans un système historique déterminé de production sociale, par leurs rapports (le plus souvent fixés par la loi), avec les moyens de production, par leur rôle dans leur manière de recevoir leur part de la richesse sociale, ainsi que par la grandeur de cette part. Les classes sociales sont des groupements humains dont l’un peut s’approprier le travail de l’autre par suite de la place qu’il occupe dans un régime économique donné. "

    Les modes de production historiques relevés par Marx sont bien entendu le Communisme Primitif, le MP esclavagiste, le MP féodal et le MP capitaliste. A l’occasion de l’étude tardive de quelques sociétés non européennes, Marx s’était rendu compte qu’il existait dans ces sociétés un MP tout à fait différent des MP cités ci-dessus. C’est pour cela qu’il a parlé de MP Asiatique perçu comme une sorte d’esclavage collectif exercé par une classe dominante organisée en une sorte d’Etat s’occupant des grands travaux d’irrigation… On voit bien que Marx faisait allusion à la société égyptienne antique.

    Dans une FES, il existe donc plusieurs MP et il est rare de trouver un MP à l’état pur. Mais, un MP domine toujours et c’est ce MP dominant qui détermine le fonctionnement des autres qui ne sont finalement que des vestiges du passé appelés à disparaître, des survivances de MP antérieurs. Il a déjà été précisé que chaque MP oppose deux classes. C’est ainsi que le MP esclavagiste oppose le maître à l’esclave, le MP féodal oppose le serf au seigneur féodal et le MP capitaliste oppose l’ouvrier prolétaire au bourgeois capitaliste. On voit bien que c’est le nom de la classe dominante qui donne son nom au MP et que c’est le nom du MP dominant qui donne son nom à la FES entière. C’est ainsi que les FES contemporaines sont dites capitalistes dans la mesure où c’est le MP capitaliste qui y domine ; et ce MP capitaliste est ainsi appelé parce que c’est le capitaliste qui y domine.

    Les relations nécessairement inégalitaires du rapport de production sont codifiées par des lois, garanties par l’organisation étatique et justifiées par des doctrines et un système de valeurs. Cet ensemble de lois, d’institutions (justice, police, prison…), de doctrines et de valeurs est appelé par Marx la superstructure bâtie sur l’infrastructure que constituent les forces productives (instruments et objets de travail et les hommes travailleurs) et les rapports de production (ensemble des relations sociales que les hommes entretiennent entre eux dans la production).

    Antonio Gramsci distingue dans la superstructure deux sociétés, la société politique et la société civile. La première est l’appareil de coercition destiné à conformer les hommes au fonctionnement nécessaire du MP historique donné et la seconde comprend " l’ensemble des organismes vulgairement dits privés qui correspondent à la fonction d’hégémonie que le groupe dominant exerce dans toute la société ". La société civile constitue le " contenu éthique " de l’Etat. Elle a pour fonction de défendre et de développer l’idéologie de la classe dominante. C’est ce que Althusser a appelé par la suite les appareils idéologiques d’Etat (l’Eglise dans les pays chrétiens, la " Mosquée " ? ou le corps des oulémas et des imams dans notre cas ? l’école, l’université, les mass media…)

    L’Etat au sens gramscien ne comprend donc pas que ce que nous avons l’habitude d’appeler ainsi. Il comprend aussi bien la société politique que la société civile, contrairement à l’usage qui est fait aujourd’hui de ce dernier concept : " Etat, c’est-à-dire société civile + société politique, hégémonie cuirassée de coercition. " Les rapports entre société civile et société politique éclairent d'un jour nouveau la distinction entre Etats libéral, dictatorial, fasciste…

    Dans la tradition marxiste prégramscienne, l’Etat était réduit à l’Appareil Répressif d’Etat qui permet aux classes dominantes d’assurer leur domination sur les classes dominées pour les soumettre à l’extorsion du surtravail. Avec Gramsci et Althusser ensuite, cet Appareil Répressif d’Etat (ARE) est doublé d’Appareils idéologiques d’Etat (AIE). Non seulement, l’ARE est ainsi doublé, mais la lutte politique se situe aux yeux de Gramsci plutôt sur le plan des AIE. En quelque sorte, le problème ne se situe pas du côté du bâton mais de celui de la carotte. Les AIE ont à travers la famille, l’école coranique, l’école tout court…, pour fonction de reproduire l’idéologie dominante en la rendant naturelle et inconsciente.

    En résumé, les partis politiques ne sont aux yeux des marxistes que des moyens de lutte de classes, ce sont des appareils de classes sociales pour défendre les intérêts et essayer d’asseoir l’hégémonie des classes correspondantes. L’appareil d’Etat n’est qu’un instrument de domination au service de la classe ou des classes dominantes. Ce schéma s’applique-t-il dans le cas du Maroc ?

     

  3. Confrontation du modèle marxiste aux réalités marocaines
  4. Au Maroc d’aujourd’hui il existe quatorze ou quinze partis représentés au Parlement, trois ou quatre partis non représentés et une poignée de groupes politiques non constitués en partis politiques. Tenons-nous-en aux partis politiques reconnus officiellement. Quelle classe sociale est représentée par quel parti politique ? Avant d’essayer de répondre à cette question, il faut d’abord résoudre le problème des classes sociales en présence aujourd’hui au Maroc.

    1- Sans entrer dans les détails relatifs à la définition d’une classe sociale, on peut considérer qu’il existe aujourd’hui au Maroc et grosso modo, 1) la classe capitaliste détentrice des moyens de production modernes (fermes, usines, banques, assurances, hôtels et toutes sortes d’entreprises de services…) ; 2) la classe des travailleurs manuels dans ces différentes entreprises ; 3) la petite bourgeoisie entendue dans un sens très large. Cette petite bourgeoisie peut, à la suite de Nicos Poulantzas, être scindée en deux classes sociales : a) l’ancienne petite bourgeoisie comprenant les hommes qui ont la propriété des moyens de production et qui travaillent en même temps sans recourir aux travailleurs salariés. C’est le cas des paysans parcellaires, des petits artisans (plombiers, cordonniers, matelassiers, …) ; b) la nouvelle petite bourgeoisie comprenant les fonctionnaires et les employés non manuels des entreprises modernes.

    Il est évidemment difficile de mettre dans une même classe sociale un PDG salarié percevant un salaire exorbitant de 150 mille dirhams et une petite secrétaire touchant un salaire de misère de mille cinq cents dirhams. C’est pour cette raison qu’il y a lieu de distinguer des fractions, des tranches ou des franges de la petite bourgeoisie. Mais ce même raisonnement peut être tenu pour la bourgeoisie et pour les travailleurs eux-mêmes. Quel rapport existe entre un travailleur salarié dans une entreprise vivotante de cinq salariés et un travailleur également salarié dans une entreprise multinationale florissante ? De même, quel rapport existe entre le " capitaliste " propriétaire d’une petite entreprise périclitante dans un secteur en perte de vitesse et le gros capitaliste à la tête d’un empire financier dans le secteur de pointe des nouvelles technologies ? Il faut donc distinguer des fractions de classes. Mais, combien de fractions et selon quels critères ? Supposons que ce problème est résolu et essayons de répondre à la question de tout à l’heure.

    2-Quel parti représente quelle classe sociale au Maroc ? Les jeunes marxistes des années 1970 répondaient à cette question en prétendant que le Parti de l’Istiqlal représentait la bourgeoisie ou la classe capitaliste tandis que le l’UNFP ou l’USFP représentait la petite bourgeoisie pour dire qu’eux-mêmes représentaient le prolétariat.

    Cela n’était guère sérieux, car : a) que représentait le troisième parti de l’époque, c’est-à-dire le Mouvement Populaire ? b) Dans tous les partis de l’époque, comment expliquer qu’il y avait des représentants de toutes les classes définies ci-dessus. Nos jeunes marxistes avaient toutefois des réponses à ces deux questions : a) Le Mouvement représentait la féodalité, b) lorsqu’on dit qu’un parti représente telle classe, ce n’est pas sur le plan subjectif, mais au niveau objectif, c’est-à-dire au niveau de l’idéologie de classe qui est défendue. Autrement dit, il s’agit de voir quels intérêts de classe sont défendus.

    La réponse à la première objection n’est point satisfaisante. Car, il y a eu multiplication de partis politiques depuis. Y a-t-il eu multiplication correspondante de classes sociales ? Quel parti représente quelle classe aujourd’hui ou quelle fraction de classe ? C’est loin d’être aisé. Quant à la réponse à la seconde objection concernant les intérêts de classe, le problème est beaucoup trop compliqué.

    Les intérêts des membres d’une même classe sont antagoniques ou conflictuels. En plus, l’intérêt réel d’un individu n’est pas toujours perçu par cet individu. C’est que l’intérêt est subjectif en ce sens que l’intérêt réel est évolutif. Ce qui nous est favorable à un moment donné l’est en vertu des conditions sociales est des positions des autres individus au même moment. Comme ces positions varient au fil du temps, c’est-à-dire que les conditions sociales changent, ce qui était favorable peut devenir défavorable. C’est autant dire que ce qui est favorable dans l’immédiat peut être défavorable à terme. Et comme il est presque impossible de prédire ce que seront les positions respectives de tous les individus de la collectivité, il est difficile de savoir à l’avance ce qui nous sera ou non favorable. C’est pour cette raison que les gens ne perçoivent pas toujours leurs intérêts. En plus, qui peut être dans ces conditions sûr que ce qu’il défend est dans son intérêt à terme. Enfin, tout le monde n’a pas la même attitude vis-à-vis du présent et du futur. On sait maintenant que certains privilégient le présent, c’est-à-dire qu’ils ont une aversion pour le risque et l’incertitude et que d’autres prennent plus aisément des risques. En somme, tous ces éléments confirment que l’intérêt est, comme nous l’avons déjà dit, quelque chose de subjectif.

    Si l’on applique cette analyse en vue de répondre à notre question de savoir quel parti représente quelle classe, on aboutit à une incertitude totale. Disons que seule l’analyse a posteriori peut s’avérer dans ce cas fructueuse. L’analyse en termes de classes du présent ne pourra à mon sens être qu’une aventure incertaine.

    Il a été précisé plus haut que la théorie marxiste considère que l’Etat est un instrument de classe. Autrement dit, que l’Etat se confond avec la classe dominante et que sa raison d’être n’est autre que la défense des intérêts de cette classe, la répression des classes dominées et évidemment la consolidation de l’idéologie de la classe dominante pour que cette dernière exerce son hégémonie sur la société tout entière. La question qui se pose dans le cas du Maroc d’aujourd’hui est quelle est cette classe dominante ? Est-ce la classe capitaliste ? Est-on sûr que l’Etat marocain n’agit que dans l’intérêt de la classe bourgeoise ? Ce n’est absolument pas certain lorsqu’on considère la lourde pression fiscale qui pèse sur les propriétaires des moyens de production. Il n’est absolument pas certain que la corruption de l’administration et de la justice soit dans l’intérêt de la classe bourgeoise. Il n’est absolument pas certain que la carence du système sanitaire et la faillite du système éducatif soient dans l’intérêt de la classe capitaliste.

    Ce qui est certain c’est que l’Etat du Maroc a beaucoup fait pour les propriétaires terriens. Il leur a construit des barrages et les a exonérés d’impôts. L’Etat marocain serait donc l’appareil de la domination de la classe de ces propriétaires. Il a également favorisé les hôteliers. Serait-il leur Etat ? La question est difficile et complexe. Et l’analyse marxiste ne peut apporter des réponses qu’a posteriori. Car, ce qui vous favorise maintenant pourra vous défavoriser dans l’avenir. Et, de ce point de vue, on peut affirmer que la politique de l’Etat depuis l’indépendance n’a pas du tout favorisé l’accumulation du capital. Pourrait-on conclure que l’Etat marocain ne serait pas capitaliste. D’aucuns le disent. Ils avancent que l’Etat du Maroc serait plutôt féodal ! Pourtant la salarisation de la population a beaucoup avancé depuis l’indépendance et le rapport social féodal, si vraiment il a existé à l’état pur au Maroc, a beaucoup reculé.

  5. Marginalisation de l’Amazighité et schéma marxiste ?

Nous venons de voir qu’il est difficile d’appliquer l’analyse marxiste au système politique du Maroc d’aujourd’hui pour aboutir au résultat que tel parti représente ou défend les intérêts de telle classe et que l’Etat est l’instrument de telle ou telle autre classe. La question qui se pose, à ce sujet, est alors la suivante : La langue et la culture amazighes étant dominées, marginalisées et combattues, seraient-elles la langue et la culture des classes dominées ? L’Arabe serait-il la langue de la classe dominante ? Pourtant, il y a eu Si Mbark El Bekkay (le premier président du conseil du Maroc indépendant. Il y a eu les Oufkir, les Aherdane, Les Lahcen Lyoussi, les Mokhtar Soussi … La langue de ceux-là était bien Tamazight. Ils étaient dominants, mais leur langue et leur culture étaient et restent dominées !

Il y a bien quelque chose qui ne va pas dans le schéma marxiste. Evidemment, je sais que les marxistes orthodoxes me répliqueraient que cela n’est pas une affaire d’individus et que ce serait une affaire objective et une question d’idéologie objective de classe. Soit, et quelle est alors cette idéologie de classe qui aboutit nécessairement à soutenir la domination d’une langue morte et étrangère sur la langue de tout une population ? Quel est cet intérêt matériel des classes dominantes qui les conduit à bafouer l’identité culturelle et linguistique d’un peuple pour lui imposer une autre identité ? C’est vrai qu’on peut recourir ici à l’analyse marxiste pour comprendre l’acharnement des classes dominantes dans notre pays à arabiser l’enseignement. C’est que cette arabisation est conçue et pratiquée par ces classes comme une politique de classe, une machine de guerre contre les masses populaires permettant aux classes dominantes d’éliminer ces masses de la course vers la reproduction de l’élite. Il suffit de voir l’identité personnelle des jeunes cadres bardés de diplômes américains ou français qui dominent maintenant les secteurs de pointe de la finance et de la banque dans l’économie du Maroc pour s’apercevoir que les enfants des classes populaires ont été éliminés de la course et que les anciens ministres, cadres supérieurs de l’administration et autres apparatchiks se sont reproduits aisément et loin de toute concurrence plébéienne. On s’apercevra aussi, en poussant l’analyse un peu plus loin dans le temps, que l’ancienne élite qui s’était assurée sa reproduction aisée en verrouillant le système moyennant la clé de l’arabisation était largement issue de milieux ruraux modestes et qu’elle n’avait pas pu accéder à son rang sans l’enseignement francophone de qualité qui prévalait au Maroc avant le milieu des années 1970.

Le schéma marxiste nous permet donc de comprendre que l’avènement de l’arabisation sous l’égide du Parti de l’Istiqlal sonnait la fin de la promotion et de la mobilité sociales pour que le système dont rêvait Lyautey voulant que " les choses restent à leurs places anciennes " se mette définitivement en place, broyant les jeunes ruraux majoritairement amazighes. Ceci est d’autant plus limpide que l’arabisation n’était pas bonne pour les enfants de ses chantres. Ceux-ci doivent être préservés du fléau. Tout le monde sait qu’on les a mis à l’abri, à l’Ecole Américaine de Rabat, au Lycée Descartes, puis, bien entendu aux universités et écoles prestigieuses et protégées de notre propre outre-mer. C’est vrai que les jeunes, injustement éliminés de la course, tentent de prendre leur revanche en essayant de regagner la Citadelle interdite de Dieu par le biais des tristement célèbres pateras. Mais, c’est sans compter sur la barrière civilisationnelle infranchissable définitivement installée à travers cette arabisation même.

Si le schéma marxiste nous permet de bien comprendre cela, il ne nous permet pas tout à fait de répondre à la question de savoir pourquoi l’Arabe et pourquoi pas Tamazight. L’élite n’aurait-elle pas pu aboutir aux mêmes résultats concernant sa propre reproduction et l’élimination des masses en prônant l’amazighisation pour ces masses et l’école franco-américaine pour ses propres enfants ? A priori, on peut répondre qu’effectivement, on aurait pu substituer Tamazight à l’Arabe.

Toutefois, après mûre réflexion, ma réponse à la question ci-dessus ne peut être que négative dans la mesure où la langue n’est pas qu’un moyen de communication. Elle est porteuse d’une culture. En arabisant l’enseignement, l’élite ne vise pas seulement à ériger une ceinture protectrice linguistique. Elle entend aussi couper les masses populaires de la pensée et de la culture modernes. Elle vise à ériger une barrière civilisationnelle que la langue Tamazight porteuse de valeurs universelles n’aurait pas permis. Le choix de l’Arabe s’explique donc par des considérations culturelles.

Le modèle marxiste n’éclaire tout cela que partiellement. C’est que le rapport entre la place occupée par la classe dominante dans le rapport social principal et l’Arabe n’est tout de même pas un rapport nécessaire. Sinon, comment comprendre que certaines franges de la classe dominante ne soutiennent pas l’arabisation ? Les partisans de l’orthodoxie marxiste me répondront que ces franges ne perçoivent pas leurs intérêts réels. On sait ce qu’il en est de ce dernier concept.

S’il est vrai que le renversement du rapport entre infrastructure et superstructure opéré par Gramsci a beaucoup enrichi le marxisme, ce dernier demeure à mon sens insuffisant pour donner une explication convainquante sur cette question du choix tant des partis politiques que de l’Etat de marginaliser l’Amazighité pour déclarer notre peuple, notre culture et notre langue arabes et seulement arabes.

Pour pouvoir comprendre cela, il me paraît nécessaire d’aller au-delà de Gramsci pour tenter de remettre en question le fond même du matérialisme. C’est la primauté même des rapports de production sur les forces productives, c’est la dépendance même de l’idéologie par rapport à l’infrastructure, sans parler de l’idée de reflet déjà détruite par Gramsci, qu’il faut revoir. C’est ce que nous allons tenter, indirectement, dans la seconde partie suivante de ce papier.

  1. Une relecture de l’évolution politique du Maroc contemporain

Présentons d’emblée notre thèse pour voir ensuite quelles en sont les implications et les conséquences pour ce qui est de l’objet central de ce papier, à savoir l’articulation entre partis politiques, Etat et marginalisation de l’Amazighité au Maroc.

  1. Notre thèse
  2. Nous tenons qu’au début du 20ème siècle, il n’y avait absolument pas d’Etat-Nation au Maroc. Il y avait un " pouvoir central " chancelant à Fès dont le territoire dit Makhzen ne comprenait pas plus de 10% de la population de ce qui constitue maintenant le Maroc. Autant dire qu’il y avait un micro-Etat à Fès menacé de toutes parts, principalement par les tribus amazighes représentant au bas mot 80% de la population de l’ensemble du territoire. La " bourgeoisie " fassie appela à la rescousse le protecteur français et imposa au Sultan Abdelhafid d’alors de signer le traité du 30 mars 1912. Ce Sultan était hostile à la manœuvre et le demeurera jusqu’à sa destitution par Lyautey au tout début du mois d’août 1912.

    Le projet des protagonistes du triste traité a été, au-delà de tout euphémisme, de rééditer au Maroc l’expérience française de créer d’abord un Etat qui aura à créer une nation par la suite pour mettre ainsi en place un Etat-Nation au Maroc. On a ainsi empêché la reproduction au Maroc de l’expérience allemande qui, elle, consistait à ce que la Nation, préexistante, créât son Etat.

    La différence est de taille. Dans le cas français, l’Etat précède et crée la Nation à son image. Dans le cas allemand, la Nation est antérieure et elle crée un Etat à elle et à son service.

    Au Maroc, il y avait bien une Nation, bel et bien avant 1912. Mais, la population de Fès n’en voulait pas. Pour créer l’Etat-Nation désiré tant par Lyautey que par la bourgeoisie de Fès, il fallait détruire – à travers la " pacification - la Nation "gênante" et bâtir sur ses ruines - à travers les réformes administrative, judiciaire, fiscale et financière et la construction d’infrastructures matérielles - un Etat "moderne" chargé de créer une Nation à sa mesure.

  3. Notre argumentation

Nous n’avons pas besoin d’argumenter longuement l’idée que c’est le Protectorat français qui a créé ce que Althusser appelle l’Appareil Répressif d’Etat (ARE) du Maroc appelé par Gramsci " société politique ". C’est plutôt la création par Lyautey de la seconde composante de l’Etat-Nation du Maroc contemporain (la société civile d’après Gramsci, les Appareils Idéologiques d’Etat (AIE) d’après Althusser) qui nécessitera de longs développements. Commençons tout de même par la création du premier.

  1. Mise en place d’un ARE au Maroc
  2. Cette mise en place est l’œuvre de la " pacification " d’abord et, ensuite, de la mise sur pied d’une série d’institutions de répression. Cette pacification était tellement sanguinaire que Lyautey n’a pas pu s’empêcher de prédire aux français de Rabat, dès le 15 août 1912 : " Chaque fois que vous récolterez une gerbe, rappelez-vous qu’il n’y en pas un épi qui n’ait été fécondé par le sang de nos soldats. "

    La pacification a été une véritable tragédie pour le peuple amazigh. En effet, quand en 1912, le 30 mars, la France arrache au roi Moulay Abd Al Hafid le traité du protectorat, le peuple amazigh représentant alors l’immense majorité de la population rurale représentant elle-même beaucoup plus que 90% de la population marocaine de l’époque, se soulève et s’oppose les armes à la main à la colonisation. Le colonisateur ne ménage aucun effort. Il tue les hommes, brûle les terres, décime les cheptels, empoisonne les sources, bombarde par avion les hameaux … Bref, tout le monde sait ce que c’était la " pacification ", un véritable génocide doublé d’une spoliation des terres, des forêts et des cours d’eau. Les victimes, les Imazighen, parce que c’est de ceux-là qu’il s’agit, tous les Imazighen selon les hauts officiers français eux-mêmes, sont affaiblis, humiliés et, transformés, dans le meilleur des cas, en auxiliaires des officiers français chargés de l’administration de l’immense territoire militaire qu’était devenu le pays des Imazighen. Tout le monde a également en tête ce qu’ont fait les espagnols et les français de nos vaillants résistants amazighes conduits par Abdelkrim dans la partie nord de notre pays.

    Aucune tribu amazigh, de l’aveu des officiers français, ne s’était soumise sans combattre les armes à la main ce viol franco-espagnol sanguinaire et tragique. Le Général Daumas écrivait au sujet de la résistance de nos frères kabyles en Algérie que c’était " un peuple tout entier sous les armes à combattre et à vaincre ". Paul Marty écrit au sujet du Maroc ce qui suit : " Au lendemain de l’occupation de la plaine atlantique, le problème de la Berbérie marocaine ne se posait pas autrement pour le Maréchal Lyautey que celui de la Berbérie algérienne jadis pour le maréchal Randon, mais combien plus redoutable et singulièrement amplifié ! "

    Parallèlement à l’œuvre de pacification, les autorités du Proctectorat mettaient sur pied des corps armés (bureau arabe, forces mobiles, différents goums…), des prisons, la gendarmerie, la police, … Elles s’accaparent la justice pénale même en pays amazighe.

    Voilà pour ce qui est de la mise en place de l’ARE au Maroc. Qu’en est-il des AIE ?

  3. Mise en place des AIE

C’est à ce niveau qu’il apparaît clairement que le projet d’Etat-Nation que Lyautey proposait ou, plutôt, imposait au Maroc n’était pas un élément tout à fait étranger à transplanter au Maroc. Il s’agissait davantage d’un embryon d’Etat-Nation existant en " pays " arabophone, principalement la cité de Fès, et qu’il fallait généraliser à l’ensemble du Maroc, d’autant plus que son rival, l’Etat-Nation amazighe, était voué aux gémonies et donc destiné à disparaître.

Cette dualité infernale de conservation de la " cité " et de la destruction des tribus amazighes est on ne peut plus claire, tant dans les discours que dans les actes du promoteur du projet, Lyautey.

Concernant la Kabylie, Daumas écrit à propos de la mission que la France  s’était assignée en pays berbère : " C’est le caractère kabyle à assouplir, l’habitude de l’obéissance à imposer, la fédération des tribus à rompre, une organisation complète à donner à un peuple, impatient de tout ce qui ressemble à un joug." Pour Imazighen, la France s’estimait en devoir de tout rompre et de construire sur des ruines. Il n’était point question pour elle de reconnaître leur langue, ni respecter leur organisation socio-politique, ni même leurs coutumes, malgré les promesses fermes faites par le Maréchal Lyautey (en 1914) et ses successeurs pratiquement systématiquement au terme de chaque bataille. Il faut en fait parler à ce sujet d’engagements arrachés pas seulement aux généraux du Protectorat, mais bien avant au Makhzen. Voilà ce qu’écrit Marty à ce sujet : " Nous ne faisons d’ailleurs, dans cette voie d’opportunisme, que suivre les errements anciens du Makhzen. Jadis plusieurs Sultans, d’une façon plus ou moins officielle, et en dernier lieu Moulay Hassan ouvertement pour le Souss, avaient maintenu à certaines tribus le bénéfice de leurs coutumes ".

Concernant la langue et la culture amazighes, Paul Marty écrit à propos de l’école proposée aux Imazighen : " L’école franco-berbère, c’est donc l’école française par l’enseignement et la vie, berbère par le recrutement et le milieu ; française par le maître, berbère par les élèves ".

C’est donc la destruction pure et simple de tout ce qui est amazighe qui constitue le projet de Lyautey pour le Maroc. Même leur attachement relatif à l’Islam leur est refusé. Prétextant l’hostilité avéré des Imazighen au Chraâ et leur amour pour leur azerf laïc et pour leur langue, les autorités coloniales pensaient pouvoir arracher Imazighen à l’Islam pour les évangéliser. C’est ainsi qu’on peut lire dans une circulaire du Maréchal adressée à un officier qui a tenté d’imposer la langue arabe aux Ayt Mesrouh (des Ayt Seghrouchen) : " Tout d’abord, nous n’avons pas à enseigner l’arabe à des populations qui s’en sont toujours passé. L’arabe est un facteur d’islamisation, parce que cette langue s’apprend dans le Coran ; or notre intérêt nous commande de faire évoluer les Berbères hors du cadre de l’Islam. (…) Ces populations ont rejeté du Coran tous les concepts juridiques : l’izref est leur seule règle et elles ne veulent du Chraâ à aucun prix. " 

C’est vrai que les Imazighen étaient attachés à leur droit et c’est ce que confirme l’histoire des Ayt Myill qui avaient décidé le 9 juillet 1920 de quitter azerf pour joindre le Chraâ et qui, près de deux ans et demi après ont voté à l’unanimité, le 7 décembre 1922 de regagner leur droit coutumier. Mais, c’est vrai aussi que ce respect des autorités coloniales pour ce droit n’était que partiel dans la mesure où la matière pénale a été ôtée aux tribunaux coutumiers. Cela n’a pas empêché Marty d’écrire, ce qui est par ailleurs juste, ceci : " Chacun sait qu’en pays berbère, à peu près comme chez nous et comme dans beaucoup de sociétés noires islamisées, la loi religieuse et le droit civil sont distincts. Par voie de conséquence, le magistrat religieux, le Cadi, n’ayant aucun rôle à jouer dans cette société purement laïque, n’a pas pénétré dans la montagne."

On vient de voir ce qu’était le principal appareil idéologique d’Etat proposé aux berbères, l’école française. Qu’en est-il pour la ville arabophone ? Force est de reconnaître d’emblée que sa langue, l’arabe, et sa culture, l’Islam principalement, sont largement reconnus et promues. On ne sait que trop l’accent mis par Lyautey sur " le respect le plus complet de ses (le Maroc) mœurs et de sa religion " ou encore sur son programme qui consiste à développer matériellement " le pays ", " sans toucher en rien aux choses traditionnelles et respectables, la religion d’abord, les coutumes familiales, les institutions. "

La politique vis-à-vis de son modèle fassi qu’il veut imposer à l’ensemble du pays est résumée par son discours adressé aux notables du pays, à Fès, le 9 octobre 1916 : " Je crois que vous vous êtes rendu compte que le régime d’ordre que nous avons apporté ici a rétabli la paix et développé d’une manière inconnue la richesse du pays, (…) Le Makhzen fortuné, les chefs héréditaires et les Pachas forment autour de lui comme une couronne éclatante de joyaux précieux, et vous savez avec quel soin je m’attacherai toujours, ainsi que tous ceux qui collaborent avec moi, à ce que les rangs et les hiérarchies soient conservées et respectées, à ce que les gens et les choses restent à leurs places anciennes, à ce que ceux qui sont les chefs naturels commandent, à ce que les autres obéissent. "

La conservation est donc le mot d’ordre de Lyautey quand il s’agit des institutions de la Cité. Et l’école proposée à celle-ci n’a pas d’autre fonction. C’est ainsi qu’il s’écriait à Rabat, le 20 août 1917 : " Je me réjouis grandement de voir se développer le haut enseignement musulman, assuré par l’Université Karaouyne,… Je fais des vœux pour la prospérité croissante de cet important établissement et souhaite qu’il rayonne bientôt sur le pays. " Le Maréchal ne se trompait point sur la fonction de cette université décrite par Marty dans ces termes : " On peut assurer que depuis dix siècles, Qaraouiyne a été le centre de l’arabisation des tribus berbères maghrébines, généralement par l’attraction de ses études et de sa piété et par le rayonnement de son enseignement, quelquefois par l’intransigeance de ses professeurs et pontifes et par la sévérité du bras séculier. "

Pour compléter ce travail assuré par l’Université, les autorités coloniales proposent aux arabophones ce qu’elles ont appelé les collèges musulmans décrits par Paul Marty dans ces termes : "La formule fondamentale des collèges musulmans se réduit à ceci : culture musulmane et instruction française.

" La culture musulmane est donnée par les maîtres musulmans marocains et se base sur l’étude de la langue et de la littérature arabes, sur la morale et sur le droit religieux ." Quant à l’instruction française, elle doit avoir " un caractère pratique et nettement régional ". Plus loin, l’auteur précise : " En résumé, l’enseignement secondaire musulman se règle sur le principe fondamental de maintenir les élèves dans leur tradition sociale, tout en les amenant à une compréhension de plus en plus exacte de l’esprit français… "

Dans le pays amazighe, il s’agit de tout rompre et de tout détruire. Dans les villes arabophones, il est question de tout conserver car " chez ces fils de citadins pacifiques, peuple de commerçants et de scolastiques, notre éducation, écrit Marty, n’éveille aucun vieux fonds de chevalerie, ne ranime aucune chanson de geste héréditaire. Leur histoire n’est guère qu’une chronique et un corpus de généalogies. Intellectuels, raisonneurs et pratiques, le goût de l’extraordinaire et des nobles exploits ne les tente d’aucune façon ".

  1. Implications pour le Maroc Indépendant
  2. Notre thèse est que l’installation du Protectorat au Maroc s’est traduite par la destruction physique et morale du peuple amazighe et l’adoption du modèle de micro-Etat-Nation citadin avec sa langue, sa religion et sa culture pour l’imposer au reste du Maroc, autant dire au Maroc tout court. Cela signifie, en termes clairs et sans détours, que c’est la colonisation française qui a créé au Maroc l’Etat-Nation arabo-musulman contemporain. " Un des personnages les plus considérables de Fès, docteur en Qaraouiyne et chef de confrérie religieuse " ne s’y est point trompé, lorsqu’il disait à Marty que : " La grande figure de Moulay Idris a plané sur la vie de nos pères. Elle restera pour nous la protectrice de la cité et le symbole de notre pureté religieuse. Mais nos fils dateront leur histoire de LYAUTEY. "

    Cet Etat-Nation arabo-musulman emprunté à Fès et imposé au reste du Maroc, et qui n’existait donc nullement en dehors de la cité au Maroc, trouvera son idéologue en la personne de l’historien Abdallah Laroui qui, cherchant les origines culturelles et sociales du nationalisme marocain au 19ème siècle dans le costume, l’alimentation et l’habitat, l’utilisation du sol,… les trouva, pour ce qui est du langage, dans sa tête en osant écrire au sujet de la langue des marocains d’entre 1830 et 1912 la contrevérité suivante : "La langue officielle du pays est bien entendu l’arabe, mais de quelle sorte est-il ? " Plus loin, il écrit que le problème n’était pas celui de l’arabe, " mais celui des parlers berbères ". Au lieu de parler de la langue amazighe ou de ses dialectes parlés par la majorité écrasante des marocains, Laroui ne s’intéresse qu’à montre que les berbères savaient l’arabe. En citant de Foucault, il témoigne d’une absence terrible d’esprit critique, si ce n’est pas seulement de la malhonnêteté quand ce prêtre écrit que " les Zaïans parlent l’arabe même à la maison ", puis il cite les tribus qui comprennent l’arabe.

    Comme pour se rattraper, Laroui concède un peu plus loin que " il ne s’agit pas de nier l’existence d’un domaine linguistique berbère séparé de l’arabe ". Le fait d’écrire cela est tout simplement de la malhonnêteté. Car, en disant cela, il ne cherche pas à décrire ce domaine et à en montrer la prédominance objective, mais à expliquer comment il se fait que les berbères du Souss n’arrivent pas à posséder l’arabe. Il cite Mokhtar Essoussi qui, lui, pense que c’est parce que l’arabe leur est enseigné en berbère.

    Cet Etat-Nation créé par Lyautey trouvera dès les années trente, dans les lauréats de ses écoles, les chantres et les promoteurs. On comprend aisément que l’instauration véritable de cet Etat nécessite qu’on lève l’obstacle majeur que constitue son créateur même. L’entité ainsi créée, n’est elle pas arabe et musulmane, alors exit le colonisateur français et chrétien. Précisons que les citadins formés à l’école de Lyautey n’ont été que les chantres du mouvement alors que la chair à canon, c’était bien entendu les berbères. Pourquoi ceux-là ont-ils à nouveau marché ? Il s’agissait pour eux de défendre leur pays et leur religion. Le reste leur échappait, n’ayant pas bénéficié d’une instruction élevée.

    Au lendemain de l’Indépendance, fidèle à la tradition dont il s’est nourri depuis qu’il a vu le jour, le Parti de l’Istiqlal s’auto-proclame Unique – comme sa Langue, sa Culture et sa Religion. Sous la double influence de la Turquie qui a aboli le Califat et de la France régicide, le Parti nourrit des desseins peu amènes. Se sentant menacée, la Monarchie recourt aux notables berbères en inspirant la création en 1957du Mouvement Populaire dans ce que Rémy Leveau a décrit comme une alliance entre la Monarchie et le monde rural dans son livre dont le titre " le Fellah défenseur du Trône " est on ne peut plus explicite. La Monarchie tente et réussit à diviser le Parti de l’Istiqlal en encourageant concrètement la création en 1959 de l’UNFP. Ce dernier parti dont est issue l’USFP, l’OADP dans une large mesure, le Parti de l’Avant-Garde et le PSD, n’est autre que le fils rebelle de l’Istiqlal. Ils appartiennent tous à la même idéologie arabo-musulmane. La différence entre l’Istiqlal d’un côté et ses fils et petits-fils de l’autre ne concerne que le système socio-économique à instaurer au Maroc. Le premier est pour le capitalisme privé et les autres sont pour une sorte de capitalisme d’Etat. Ils sont tous arabo-islamistes. Ils considèrent que le Maroc est un pays arabe dont la religion est l’Islam, un pays appartenant à ce qu’ils appellent la Nation Arabe ! Lyautey est paradoxalement leur père intellectuel. Ils sont le produit de cet Etat-Nation voulu et imposé au Maroc par le Maréchal. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de leur ignorance totale des revendications amazighes ; car, pour eux, nous n’existons tout simplement pas. Ils pourront tout au plus reconnaître l’existence de dialectes berbères de la langue arabe sacrée. Et s’ils font des concessions en parlant par inadvertance de la "langue amazighe" (sacrilège !), ce sera du bout des lèvres et il n’y a rien à attendre de ces partis.

    Et quelle est la position de l’Etat face aux revendications amazighes ? Il faut en fait parler de l’Etat au sens restreint, c’est-à-dire de la Monarchie. Car, les partis politiques dont il vient d’être question font bel et bien partie de l’Etat-Nation. Avant l’Indépendance, la Monarchie semblait adhérer pleinement au projet de cet Etat-Nation créé par Lyautey et défendu par le Parti de l’Istiqlal. Mohamed Ben Youssef déclara en 1947 que le Maroc faisait partie de la Nation Arabe. C’était certainement pour obtenir de l’aide diplomatique des pays du Moyen-Orient pour mener la bataille de la décolonisation. Mais, après l’Indépendance, Hassan II tourna explicitement le dos à cette Nation Arabe. C’est vrai que le nationalisme panarabique dont le porte-drapeau était Nacer était alors républicain. Toujours est-il que Hassan II ne fit au long des années 1960 rien qui puisse consolider le projet de l’Istiqlal-UNFP de nation arabo-islamique. L’idéologue Laroui s’en plaignit dans l’introduction de sa thèse quand il écrit : " La tradition est discutée, la langue nationale est dévalorisée, des frontières non affirmées, l’histoire récente oubliée, on était loin du climat nationaliste classique ". En effet, Hassan II répondit à une question de journaliste sur le conflit du Moyen-Orient, en 1968, que le Maroc se trouvait à 5000 kilomètres de là et qu’il n’était pas concerné. Hassan II tenta en 1969 de jouer la carte de la Communauté Islamique contre la Nation Arabe.

    On sait cependant que les tenants de l’arabo-islamisme ont sérieusement ébranlé la Monarchie à travers les tentatives de coups d’Etat qu’ils ont inspirés et la tentative d’installation d’une guérilla en mars 1973. Puis, il y a eu la crise pétrolière qui a fourni aux arabes des ressources à ne savoir quoi en faire. Puis, le régime voisin qui soutenait le projet de la Koutla installa la guerre au Sahara marocain. La conjugaison de tous ces éléments amènent Hassa II à composer. Il y eut d’abord un accord en décembre 1973 avec Bouabid, puis l’intégration du Parti de l’Istiqlal au Gouvernement en 1977. En plus, les transfuges du " Mouvement National " au Palais feront et diffuseront une lecture fallacieuse des tentatives de coups d’Etat en les montrant comme étant l’œuvre de berbères. Evidemment, l’armée entière est berbère de langue. Mais, les putschistes étaient objectivement au service de l’idéologie arabo-islamiste. Il n’y a qu’à considérer la nature du régime qui s’était empressé à les soutenir et avec qui ils ont eu des contacts, il n’y a qu’à considérer les " révélations " récentes de Fquih Basri pour s’en apercevoir.

    En tout cas, cette lecture " berbère " fallacieuse a été faite par les andalous et le Roi n’avait plus les moyens de résister aux arabo-islamistes et il a cédé à la pression à partir du milieu des années 1970. Il s’en est suivi une politique d’arabisation et de ré-islamisation du peuple marocain beaucoup plus destructrice et beaucoup plus pernicieuse que la " pacification " coloniale. Mais cette fois-ci, Imazighen vont relever la tête. Ils s’organisent en associations culturelles. Ils multiplient des actions somme toute symboliques. On tente de freiner et il y eut l’arrestation de nos amis de Goulmima. Une solidarité formidable leur fut témoigné et le Roi de comprendre. C’est ainsi qu’il y a eu le discours du 20 août 1994. Mais, les ennemis de l’Amazighité ne se sont pas croisé les bras. Ils font bloc et le discours n’a pas eu de suite.

    Un nouveau règne s’ouvre en juillet 1999. Le nouveau Roi multiplie des signes de bonne volonté de promouvoir les droits humains et la démocratie. Il y a eu le Manifeste Amazighe dont nous commémorons le premier anniversaire. C’est sans compter sans les Baasistes au gouvernement et au sein de ce que ledit Manifeste a appelé les Cercles Makhzéniens.

  3. Quatre questions essentielles

Pour bien comprendre ce qui s’est passé sur le plan politique au Maroc depuis l’Indépendance on ne peut pas éviter de poser d’abord et d’essayer ensuite d’apporter quelques éléments de réponse à quatre questions essentielles que sont les suivantes :

  1. Pourquoi le projet arabo-islamiste porté par les trois partis de la Koutla (Istiqlal, USFP et OADP) l’a-t-il finalement emporté à partir du milieu des années 1970 et, de manière plus explicite depuis février 1998 ?
  2. Pourquoi le Mouvement Populaire et ses " rejetons " ont-ils échoué lamentablement ?
  3. Quel est le statut du PPS et de son avatar le FFD ?
  4. Quel est le statut des partis qualifiés par la Koutla d’administratifs ?

En réalité, tous ces partis, sauf le Mouvement Populaire et ses avatars, adhèrent à présent au même projet civilisationnel et au même projet socio-économique quand ce dernier est conscient et explicite. Qu’est-ce qui les oppose donc si ce n’est des conflits de personnes et l’orgueil pour ne pas dépasser les divergences d’antan ? En somme, une question de pouvoir, dans la mesure où chacun désire avoir sa chefferie. Et cela explique aussi l'histoire, peut-être mieux même que le modèle marxiste de la lutte de classes.

Une note d’espoir toutefois, pour terminer, les partis politiques classiques ne représentent plus grand monde au Maroc. L’absence de démocratie interne dans ces partis est notoire. Leurs méthodes antidémocratiques sont apparues au grand jour. Pour ce qui nous concerne, nous ne demandons que l’application de la démocratie et le respect des droits humains, dont les droits culturels et linguistiques. C’est trop pour eux, car cela signifie une redéfinition de l’identité nationale. Mais, nous représentons le progrès et ils représentent des forces rétrogrades et vieillissantes. Nous avons le monde moderne avec nous. Continuons notre chemin. Nous gagnerons.