VICTORINE MONNIOT
De la France à l'île Bourbon.
L'île Bourbon, une source d'inspiration féconde pour Victorine Monniot.
DE LA FRANCE A L’ILE BOURBON
Victorine Monniot naît à Paris le 30 décembre 1824. Fille de nobles normands ruinés par la révolution de 1789, sa mère, Elisa Anfrye épouse, en 1823, un officier, Jean-Baptiste Monniot. Jusqu’à l’âge de sept ans la petite Victorine vit des années heureuses.* En France, une enfance heureuse
* En France, les années difficiles
Après la révolution de 1830 la Monarchie de Juillet
remplace la Restauration. Avec le nouveau roi, Louis-Philippe d’Orléans, le
maréchal Oudinot perd sa situation privilégiée. Les enfants de la maréchale
ont grandi, la mère de Victorine n’est plus indispensable.
A la fin de 1830, Victorine perd son père, mort du choléra
à Pondichéry alors que sa mère attend un quatrième enfant. Destabilisée,
elle prend la décision de s’installer à Bar le Duc, en
Lorraine, ville qu’elle connaît pour y avoir séjourné avec la maréchale et
où elle espère profiter des relations déjà établies pour ouvrir un
pensionnat. Mais le projet échoue. Bar le Duc, petite ville, a déjà ses
établissements d’éducation. Elle décide alors d’aller rejoindre sa soeur,
Maria Anfrye, installée à l’île Bourbon et qu’elle n’a pas
revue depuis quinze ans.
* Victorine Monniot à l’île Bourbon
Maria Anfrye, tante de Victorine, arrive à l’île
Bourbon dans les années 1820. Elle est institutrice chez les Bellier Montrose,
propriétaires terriens installés à Bâton Rouge.
Un planteur, Nicole Robinet de la Serve, remarque cette jeune
fille distinguée et instruite et l’épouse en secondes noces en 1828. Elisa
Monniot, invitée à plusieurs reprises par sa soeur, profite de son expérience
malheureuse à Bar le Duc pour la rejoindre.

Nicole Robinet de La Serve.
Oncle de Victorine Monniot
(10 Avril 1791-18 déc.1842). Lith.A. Roussin.
Elle s’embarque en juillet 1835 à Brest, à
bord de "l’Isère" avec Victorine qui a onze ans et
ses trois soeurs. Le navire après des escales à Madère, Rio de Janeiro, le
Cap, atteind l’île Bourbon en novembre 1835. Pendant ce long voyage Elisa
Monniot fait la classe à ses filles et invite Victorine et sa soeur aînée à
tenir un journal de bord.
|
|
|
|
(Journal de Marguerite. Ed. Périsse fréres, Paris.) |
|
Elisa Monniot s’installe avec ses enfants d’abord
à Saint-Denis puis à Sainte-Suzanne où elle ouvre
un pensionnat pour jeunes filles. Mais comme pour Bar le Duc, le choix de cette
ville n’est pas approprié. Elle est trop proche de Saint-Denis qui possède
déjà cinq pensionnats et une école religieuse tenue par les soeurs de
Saint-Joseph de Cluny.
En 1838, Victorine perd sa plus jeune soeur, Marie
Stéphanie, âgée de sept ans, inhumée au cimetière de Sainte-Suzanne.
|
|
|
En 1840, Elisa Monniot revient à
Saint-Denis, elle s’associe avec madame d’Haudouart, directrice d’un
pensionnat renommé.
Au bout d’un an Elisa Monniot se retrouve seule directrice
de l’établissement avec pour auxiliaire d’éducation sa fille
Victorine âgée de 17 ans. Dans ce type d’enseignement mutuel, Victorine tout
en étant élève, tient aussi le rôle de monitrice.
Sa soeur aînée, Charlotte, elle aussi éducatrice au
pensionnat, se marie avec un professeur de musique de l’établissement,
Auguste Lucien Thonon, un des créateurs d’un orchestre de musique classique
à Saint-Denis.
* Le départ précipité de Victorine Monniot en France
En 1845, après un séjour d’une dizaine d’années à l’île Bourbon, Elisa Monniot décide de retourner en France. Elle quitte l’île avec ses deux filles, Victorine et Jenny, laissant Charlotte mariée à Saint-Denis. Victorine a vingt et un ans.

La mère de Marguerite avec un marin.
(Journal de Marguerite. Ed. Périsse fréres,
Paris.)
Les raisons de ce brusque départ sont diverses : un nouvel
échec pour la direction du pensionnat, le désir de ramener, vers un climat
moins chaud, Jenny, de santé délicate, un problème d’héritage à régler.
C’est avec une grande tristesse que Victorine quitte
l’île Bourbon. Dans son roman "Marguerite a vingt ans" elle
exprime sa nostalgie : "Adieu ! Adieu, Ô Bourbon, ma seconde
patrie, cher pays au coeur généreux et large comme ta riche nature !"
| Le voyage du retour est plus direct mais d’égale durée. "L’Oise" quitte l’île Bourbon le 22 septembre 1845, via le Cap, fait escale une semaine à l’île de Sainte Hélène et arrive à Toulon le 1er janvier 1846, sans Jenny, morte à bord de la fièvre typhoïde. Par faveur exceptionnelle, Elisa Monniot obtient le droit de garder, au fond de la cale, le cercueil de sa fille décédée. |
|
Lors des morts fréquentes pendant ces
voyages au long cours, les corps sont jetés à la mer.
|
|
|
| (Journal de Marguerite. Ed. Périsse fréres, Paris.) | |
L’arrivée en France, au coeur de l’hiver,
est particulièrement difficile, la mort prématurée de sa soeur,
accentue encore la tristesse de Victorine et sa nostalgie de l’île perdue :
"je regrette plus que jamais mon beau pays de Bourbon avec son ciel bleu,
son printemps éternel, sa riante verdure".
L’ILE BOURBON, UNE SOURCE D’INSPIRATION FECONDE POUR VICTORINE MONNIOT
* Portrait de Victorine
Victorine n’a ni la beauté, ni le charme, ni la vivacité de sa mère. Son physique ingrat est cependant éclairé par de grands yeux expressifs.
* Victorine Monniot, éducatrice
De nature timide elle ne se sent pas à l’aise en société. Ses qualités morales et intellectuelles sont pourtant exceptionnelles. Une grande intelligence, un don précoce d’observation, une excellente mémoire lui permettent d’engranger les souvenirs, les sentiments, les impressions rencontrés depuis sa plus tendre enfance.
Réaliste et courageuse, consciente de sa situation matérielle plus que précaire, elle se met sans tarder au travail.
Educatrice, elle se dévoue sans compter auprès des enfants. Proche d’eux par sa sensibilité et son affection elle leur transmet avec un sens pédagogique inné toute son expérience et ses connaissances.
Romancière, appréciée du public, elle reste, malgré ses succès, une femme discrète, humble et effacée.En se réinstallant à Paris, Victorine et sa mère sont accueillies par la famille Oudinot qui a pu établir de bonnes relations avec le roi Louis Philippe. Pendant le procès concernant un héritage litigieux, Elisa Monniot se retrouve sans ressources. Seul soutien de sa mère et pour rester près d’elle Victorine donne des cours aux trois filles de l’amiral Bruat, gouverneur des îles de la Société puis des Antilles, enfin commandant l’expédition de Napoléon III, lors de la guerre de Crimée.
Veuve en mars 1856, madame Bruat devient gouvernante du prince impérial Eugène Louis Napoléon, fils unique de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie de Montijo.
Madame Bruat trouve Victorine peu sociable, trop terne pour paraître à ses côtés dans le milieu impérial et se sépare d’elle. Victorine conserve néanmoins quelques heures de cours chez les Blount, riche famille d’origine anglaise.* Victorine Monniot, romancière libérée de ses complexes
En 1856 Victorine se met à écrire un premier ouvrage de méditation, de petit format, dédié à ses deux élèves Nelly et Mary Blount, "Dieu et le prochain ou la charité". Apprécié par l’archevêque de Tours l’opuscule est publié l’année suivante par un éditeur catholique.
Ce livre, au tirage limité, est une révélation pour Victorine qui se sent libérée de tous ses complexes. Un éditeur, Régis Ruffet lui trouve du talent et l’encourage à écrire un ouvrage plus ludique pour jeunes filles.
Elle pense à son passé, à ses années à l’île Bourbon, à tous ses souvenirs auxquels elle reste profondément attachée. Dans cette deuxième moitié du XIXe siècle, période de l’impérialisme européen à travers le monde et de la colonisation de l’Afrique, l’exotisme est à la mode.
Sa mère, heureuse de la voir prendre tant d’assurance, l’encourage vivement. Victorine reprend les notes de son journal intime pour en faire la trame du "journal de Marguerite", livre qu’elle présente comme étant la vie réelle d’une jeune fille. Le "journal de Marguerite" est dédié aux enfants de l’île Bourbon.
Marguerite et sa soeur au bord de mer à l'île Bourbon.
(Journal de Marguerite. Ed. Périsse fréres, Paris.)
Elle fait d’abord lire son manuscrit à l’abbé Moret qui l’approuve. Accepté par un éditeur et publié en 1858 le roman rencontre un tel succès que Victorine peut abandonner ses leçons particulières. Elle se retire avec sa mère dans une maisonnette de campagne, délivrée de toute préoccupation matérielle, loin des mondanités de Paris.
Une comparaison est faite avec la publication de la comtesse de Ségur, "Les petites filles modèles" éditée la même année. Mais les personnalités des deux auteurs sont différentes. Victorine affiche une foi exigeante où l’amour de Dieu s’accompagne de renoncement et de sacrifice. La comtesse de Ségur présente une piété plus légère, un monde plus optimiste.* Victorine Monniot, un écrivain célèbre
Soutenu par la hiérarchie catholique, promu dans la haute société d’empire par la maréchale Bruat et la famille Oudinot, activement mis en valeur par l’éditeur Régis Buffet le "journal de Marguerite" intéresse et passionne toutes les classes d’âge. Best seller, livre-phare, constamment réédité, par ses tirages considérables il assure notoriété et sécurité à Victorine Monniot.
Marguerite, l’héroïne du journal, devient le modèle de nombreuses jeunes filles de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le livre lu dans les bibliothèques, les pensionnats, les écoles publiques, fait connaître la Réunion aux français, avec une description minutieuse du cadre de vie de Marguerite en terre créole, la nature, la flore, la faune, les habitants, les traditions...
L’ouvrage reçoit la consécration littéraire d’Edmond de Goncourt. Dans son roman, édité en 1884, "chérie" il fait lire à son héroïne malade de la scarlatine et alitée "le journal de Marguerite".
Le succès perdure par-delà le siècle, Thérèse Troude, professeur au lycée Leconte de Lisle, à Saint-Denis, évoque l’ouvrage, lors d’une conférence faite le 19 octobre 1933, à l’académie de la Réunion. Elle garde le souvenir de l’avoir lu et relu vingt fois, avec "un charme qui opérait toujours".* Victorine Monniot, écrivain engagé
Profondément croyante, fidèle tout au long de sa vie au même idéal religieux, Victorine Monniot est et se veut écrivain catholique. "Je n’ai jamais tracé une ligne qu’avec la pieuse ambition de contribuer au bien des âmes". Tous ses livres sont porteurs du même message : "les jeunes filles chrétiennement élevées ont toujours au coeur ces trois amours : Dieu, la Famille, la Patrie ! la religion a seule le secret d’ennoblir les âmes".
Ces ouvrages présentent une vision assez manichéenne du monde et sont émaillés de considérations morales : "il faut accepter la volonté de Dieu dans les petites choses comme dans les grandes", "l’esclavage est horrible" , voire civiques, "les créoles sont aussi français que les français". Dès 1870 elle donne sa vision personnelle de la guerre franco-prussienne : "la France a trop oublié le Dieu de Clotilde".
Confortée par le succès du "journal de Marguerite" oeuvre dense, deux gros volumes de 400 pages chacun, Victorine Monniot, entre 1853 et 1880 publie quatorze livres. A 45 ans, elle s’installe avec sa mère chez les Dames de la Compassion de Saint-Denis, près de Paris. Elle envisage de se retirer ainsi du monde, mais l’histoire en décide autrement : 1870 sonne l’heure de la défaite et de l’humiliation françaises avant les déchirements de la Commune, entre Versaillais et Parisiens. Victorine Monniot vit dans la souffrance et la douleur, mais aussi dans l’action ces heures dramatiques.
Dès le 20 août 1870, au tout début des affrontements, elle lance un "appel aux jeunes filles et aux femmes françaises" et se pose en directrice de conscience des femmes françaises chrétiennes, les exhortant à faire preuve de patriotisme et de civisme, en se mettant au service des blessés. Repliée sur Paris pendant le siège elle connaît la faim : "A en juger par les chasses qui se font autour de nous aux moineaux, l’approvisionnement de la ville laisse fort à désirer... Les chats eux-mêmes sont pourchassés".
Les luttes fratricides de la Commune la poussent à écrire un roman social en 1871. Publié en 1872 "La Petite Concierge" ne connaît qu’un succès limité.
L’année 1874 est difficile, malade, après la mort de sa mère, Victorine Monniot se soigne par des cures thermales, au Mont Dore, puis en 1878 à Cauterets.
Malgré une santé lourdement altérée par les privations du siège de Paris, elle écrit toujours, en 1874 une oeuvre religieuse "Notre Seigneur Jésus-Christ", en 1877 "une journée du Petit Alfred".
En 1879-1880, aux portes de la mort, si présente dans son oeuvre elle écrit un ultime roman, utilisant la formule épistolaire, "Les Petites filles de Madame Rosély".
Elle meurt le 17 juin 1880, dans son domicile de Saint-Denis, elle est inhumée au cimetière communal le 30 juin laissant une oeuvre dense aujourd’hui tombée dans l’oubli.
Autres romans de Victorine Monniot.
- La chambre de la grand mère.
- Caroline Delmont et les jeunes filles incurables.
- Marguerite a vingt ans.
- Nina l'incorrigible.
- Madame Rosely.
- Raphaëla de Mérans.
- Délassement avec mes jeunes lectrices.
Ecrivain connu au XIXe siècle et au début du XXe siècle, en ce début de IIIe millénaire et de XXIe siècle, marqué au sceau de l’individualisme et de l’hédonisme, Victorine Monniot est passée sur l’autre rive, seuls les sexagénaires et leurs aînés ont encore en mémoire son célèbre journal qui fit tant rêver les jeunes filles en fleurs du temps lontan...